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LAÏCITE ET FONDEMENTS PHILOSOPHIQUES DES DROITS DE L’HOMME
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Ethiopiques numéro 26
révue socialiste
de culture négro-africaine
avril 1981

LAÏCITE ET FONDEMENTS PHILOSOPHIQUES DES DROITS DE L’HOMME [1]

Auteur : G. HOTTOIS

La confrontation du penseur avec la Déclaration des Droits de l’Homme exige qu’il avoue son identité. C’est l’esprit même de la Déclaration qui le réclame, en protégeant le droit de la liberté de pensée, d’expression et d’opinion de tous.
Le contenu et la structure de la DDH sont tels que toute tentative de la fonder à partir d’un point de vue qui serait un point de vue particulier mais qui voudrait se faire passer pour anonyme et universel, instaurateur du Fondement Véritable, procède nécessairement d’une volonté abusive de récupération et de réduction ou d’une intention aveugle à l’esprit des DH. On pourrait cependant se demander s’il ne serait pas possible de déterminer au moins une fondation universelle formelle des DH, indépendamment des contenus sémantiques particuliers des doctrines diverses qui souscrivent à la Déclaration. La DDH fonctionnerait comme un Signifiant universel complexe assurant formellement l’unicité d’une idée (au sens kantien) ou d’un idéal d’unité et d’égalité. La plupart des termes majeurs de la DDH fonctionneraient comme tels signifiant formellement et idéalement universels et unitaires dont certains joueraient cependant un rôle plus fondamental, comme le signifiant « Homme ».
Cependant un tel point de vue « formel » n’est pas, à la réflexion, aussi neutre qu’il y paraît de prime abord. Il procède directement d’une certaine philosophie du langage et d’une métaphysique qui permettent des distinctions telles que celles de la « forme » et du « contenu » et qui sont typiquement occidentales. Tous ceux qui se réclament de la DDH ne peuvent sans doute pas la recevoir de cette façon et l’on doit se demander si les idiomes de certains peuples de la Terre sont justiciables de la philosophie du langage qui sous-tend cette perspective. L’approche formelle se révèle au bout du compte bien moins vide de contenu sémantique et philosophique qu’il semblait au départ. Il vaut donc mieux renoncer aux fausses universalités et aux pseudo-anonymats, puisque l’universalité et l’anonymat mêmes ont un nom propre, et se tourner plus modestement vers l’aveu d’une rencontre orientée.
Professeur de philosophie dans une Université libre-exaministe et d’inspiration laïque, je ne puis faire plus qu’indiquer comment la DDH paraît justifiée - fondée - dans ce cadre de pensée. Cette justification contient des éléments historiques et systématiques.
Plus précisément encore, je veux me situer dans la perspective des réunions et travaux d’une Commission, dont j’assure la coordination, et qui, en un premier temps, a pour mission d’élaborer de façon détaillée le programme d’un cours de « Philosophie et morale laïque » pour l’Enseignement secondaire. Guidés par les notions de laïcité et de libre examen, ces travaux ont mis en évidence deux composantes essentielles :
1) la promotion d’un certain nombre de valeurs éthiques centrées sur les DH ;
2) la promotion de la rationalité (techno-scientifique). (L’examen de la problématique de ces deux composantes (considérées comme foncièrement liées dans l’attitude laïque et libre-exaministe) jusque dans ses prolongements contemporains, nous a conduits à relire les DDH d’une façon différente de notre lecture initiale et à poser un certain nombre de questions. Le contexte général de cette relecture et de ces questions est le suivant. D’ordinaire, on lit la DDH dans une perspective juridique « éthico-politique » comme devant garantir les droits de l’individu contre les abus de l’Etat. Notre relecture est inspirée par une problématique sensiblement différente. Elle procède de la prise au sérieux de possibles techno-scientifiques d’intervention, de manipulation, de mutation qui, au-delà de l’individu, concernent directement la « nature » ou le « genre » humain. Cette perspective de lecture des DDH, que je qualifierais de « éthique et techno-scientifique » est très différente de l’approche éthico-politique ordinaire dans ses points d’application et dans sa problématique. Elle conduit le laïc libre-exaministe, défenseur à la fois des DH et du progrès techno-scientifique à poser de graves questions comme : faut-il, sur la base d’une certaine interprétation des DDH entreprendre de limiter voire d’interdire un certain nombre de recherches et de possibles techno-scientifiques concernant le vivant en général et le vivant humain en particulier ? Est-ce que la DDH peut ou doit assumer un rôle de protection de l’homme naturel », de l’« espèce humaine naturelle » étant entendu que le « culturel », l’« idéologique » - bref tout ce qui est de l’ordre du symbole - fait partie de cette « naturalité de l’homme » puisque celui-ci est le « zoon logon echon », protection de l’« homo naturalis », disais-je, contre tout un ensemble de possibles techno- scientifiques actuels ou futurs qui vont de l’insémination artificielle aux manipulations génétiques ou à la neurotechnologie et qui viendraient rompre cette naturalité (inclusive du culturel) de l’Homme, étant pour cela en quelque sorte « sacrilège » ? De la défense des droits de l’individu ancrés dans une « nature humaine » à la défense et à la protection de cette nature elle-même, il y a un glissement important qui invite à renouveler toute notre interrogation.


[1] Références bibliographiques sommaires : M. Cranston, G. Hottois. Human Rights to-day ; Unesco, Human Rights (A Symposium) ; J. Mourgeon, Les Droits de l’Homme ; A. Verdâtre, Naissance et Signification de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ; Ministères des Aff. Etr. de Belgique, La Belgique et les Droits de l’Homme ; Université de Bruxelles, Histoire de la laïcité (ouvrage collectif) ; J.R. Dupuy, La laïcité dans les Déclarations internationales des Droits de l’Homme ; G. Hottois ; Ethique et techno-science, Pour un cours de « Philosophie et morale laïques » ; V. Packard, The People Shapers ; Gros, Royer, Jacob, Science de la vie et société, etc...




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