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LE PROBLEME DE L’AUTORITE PATERNELLE SUR LE MARIAGE DE L’ENFANT EN AFRIQUE NOIRE
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Ethiopiques numéro 26
revue socialiste
de culture négro-africaine
avril 1981

Auteur : Ambrosse O. UMEH

Depuis le contact de l’Afrique avec l’Occident, l’Africain reçoit deux formes d’éducation : l’éducation selon la culture et la tradition africaines et l’éducation européenne. C’est cette dernière dont il s’agit ici. Les romanciers africains n’ont pas manqué de décrire le problème de l’école européenne en Afrique, tel qu’on le trouve dans les romans suivants : L’Aventure ambiguë [1] de Cheikh Hamidou Kane, L’Enfant noir [2] de Camara Laye, Kocoumbo, L’Etudiant noir [3] d’Aké Loba et Sous l’orage [4] de Seydou Badian.
La lecture de ces romans nous révèle que s’il est difficile pour un père de famille d’envoyer son fils à l’école européenne, il lui est beaucoup plus difficile d’y envoyer sa fille parce qu’il considère cette formation comme incompatible avec le rôle de la femme, à savoir qu’il n’est pas convenable pour une femme d’abandonner son rôle de mère au foyer pour aller apprendre les sciences et les techniques comme les hommes. A ce propos, citons la remarque de K. Nkanza concernant l’éducation des filles en Afrique ancienne :
« Si les garçons ont vite eu les mains libres pour aller à l’école européenne et y apprendre ces nouvelles valeurs, nombreuses furent les familles qui jugèrent inutile, voire nuisible d’y envoyer les filles (...) La fille africaine ne peut y aller et y rester sans contrarier les coutumes. En outre, suivant la conception africaine ancienne, on peut encore tolérer qu’un garçon étudie afin de trouver un emploi dans la société moderne. Mais l’école paraît inutile pour les filles, puisqu’elles sont destinées à se marier et à vivre à la charge de leur mari. » [5]
En effet, la conception que « la place de la femme est au foyer » n’est pas d’origine africaine. Elle est même aussi vieille que le monde. Commentant le problème de l’éducation de la femme à travers les âges F. Angué écrit ;
« Depuis la fin du Moyen Age, une question occupait les esprits : le sexe féminin peut-il égaler le sexe masculin qui le tient en tutel1e ? Elle déclencha une polémique passionnée, baptisée Querelle des Femmes par Abel Lefranc » [6]
Il faut bien admettre que le sexe féminin a subi à travers les âges la domination masculine. Cependant nous constatons que malgré, les exploits des femmes du XXe siècle, il y a des hommes qui croient toujours que la femme doit rester au foyer pour s’occuper des enfants. C’était une Française, une travailleuse au sens syndicaliste du terme qui a écrit :
« La plupart de nos camarades étaient devenus responsables très jeunes. Mariés tôt, le plus souvent avec des militantes, ils avaient bâti leur vie sur l’idée que leur femme resterait au foyer pour s’occuper de leurs enfants » [7]
Dans ce dialogue on constate que le père, Chrysale, exige de sa fille une obéissance inconditionnelle dont l’exemple est manifeste dans le roman africain. Pour Chrysale, son autorité paternelle est quelque chose de divin et donc de sacré, et il ne veut pas qu’elle soit contestée par qui que ce soit. Dans une société reconnaissant une telle autorité, ce serait un sacrilège pour l’enfant de la contester. C’est dans ce sens que Mendel a écrit :
« L’Ancienne organisation sociale était fondée sur le principe d’autorité qui unifiait entre elles les diverses institutions : l’autorité surnaturelle de Dieu, l’autorité royale de droit divin, l’autorité familiale du père, l’autorité des aînés et des supérieurs hiérarchiques, etc. » [8]
Néanmoins, quelque soit le caractère sacré de l’autorité paternelle à travers les âges, elle a déjà été contestée en Europe depuis longtemps et elle est actuellement contestée en Afrique noire, comme le démontrent les romanciers africains.

Le conflit d’intérêts

Dans Sous l’orage de Seydou Badian, nous examinerons ce problème de l’autorité paternelle sur le mariage de l’enfant. Dans ce roman, il s’agit du mariage de Kany, une lycéenne qui refuse d’épouser l’homme que son père lui a choisi. Critiquant les romans africains, R. Bonneau affirme :
« Rares sont les romans où dominent les intrigues sentimentales, les écrivains semblent apparemment préoccupés par les problèmes beaucoup plus sérieux » [9]
La remarque de Bonneau est juste dans la mesure où les romanciers africains sont presque toujours préoccupés par des problèmes politiques, économiques ou sociaux.
Cependant, Sous l’orage a le privilège d’appartenir aux rares romans africains où dominent les intrigues sentimentales. Le père, Benfa, a choisi Famagan, un marchand, comme époux pour sa fille. Or, sa fille, Kany, n’aime pas Famagan et ne peut pas l’épouser parce que celui-ci est vieux et en plus polygame. D’autre part, ce mariage, s’il a lieu, comme le veut le père, empêchera la jeune fille de continuer ses études. En revanche, Kany aime Samou, un jeune homme de la même classe d’âge qui fréquente aussi l’école. Les trois frères cadets de la jeune fille se rallient autour de leur sœur, tandis que Sibiri, l’aîné, soutient leur père. C’est ainsi que se noue l’intrigue du roman sur laquelle nous reviendrons plus tard. Il y a alors, dans cette affaire du mariage, deux groupes et deux choix diamétralement opposés les uns aux autres. La jeune fille déteste l’homme que lui a choisi son père tout autant que ce dernier refuse à entendre parler du jeune homme qu’aime sa fille ou à le voir. Ce conflit d’intérêts crée deux camps ennemis au sein de la famille. Quels sont ces intérêts qui s’opposent ? Pour la jeune fille, nous avons déjà expliqué pourquoi elle avait refusé le choix de son père. Bref, elle veut un mariage d’amour et de choix personnel. Quant à son père, son intérêt est économique et social. Il est marchand et riche. Autrement dit, il peut payer la dot et aussi apporter une aide financière à la famille de ses futurs beaux-parents. En plus, il est considéré comme un homme qui respecte la tradition.
Pour suivre le déroulement de cette « comédie », examinons d’abord la position du père, car, c’est lui qui tient les rênes du pouvoir dans la famille.
Le récit commence à la page treize, et justement à la page quatorze, le père, Benfa, est présenté comme un homme dont la personnalité jouit du respect de tout le monde, où qu’il soit. Ainsi, est-il l’objet d’admiration partout puisque,
« Les aèdes en parleront ailleurs, les vieux en diront un mot à leurs petits-enfants et, lorsqu’on verra paraître Benfa au milieu d’un cercle quelconque, on dira avec respect et admiration : « Le voilà ! » [10]
Le texte présente le personnage de Benfa comme une sorte de modèle à suivre. On peut en conclure qu’il n’a pas de problème au sein de la tribu, étant donné qu’ « au milieu d’un cercle quelconque », sa popularité est manifeste.
Il est intéressant de noter le style par lequel le romancier présente le personnage du père !
Après avoir décrit une image exemplaire de celui-ci au sein de la tribu, l’auteur aborde les rapports du père avec les membres de sa famille. Là encore l’image de Benfa est celle d’un père qui aime sa fille, car selon le narrateur,
« Le père Benfa aimait bien Kany. Il parlait de son savoir à tous les vieux du quartier. Il disait comment elle savait manier l’écriture du blanc et avec quelle facilité elle savait lire les lettres d’où elles vinssent. De temps en temps, il la faisait appeler devant la mosquée, et là, au milieu de ses compagnons, lui faisait lire et traduire tout ce qui lui passait par la main. Alors, d’un ton mystérieux, il disait : elle sait lire ce qui est écrit par la machine » [11]
En effet, Benfa non seulement aime sa fille, mais il en est fier en public, parce « qu’elle savait manier l’écriture du blanc ». Autrement dit, il n’est pas au fond contre la formation européenne. Or, c’est le même père qui fera plus tard arrêter les études de sa fille, parce que celle-ci refuse de lui obéir. A cet égard, les deux présentations d’une belle image du père apparaissent comme une technique du romancier pour justifier l’opposition future du père à l’éducation de sa fille. Pour soutenir cette thèse, on peut avancer que suivant les deux images de Benfa, il est aimable en tant qu’individu dans la société et il aime ses enfants en tant que père, puisqu’il aime bien sa fille. S’il décide brusquement d’arrêter les études de celle-ci, c’est qu’il y a quelque chose de sérieux qui l’a poussé à agir ainsi. Ce n’est qu’une explication hypothétique qu’on a donnée à la technique de la présentation du personnage du père Benfa.
Après, avoir dit combien le père aime sa, fille, le narrateur ajoute :
« Mais le père Benfa n’aimait pas voir sa fille en compagnie de garçons qui fréquentaient l’école et sa colère éclata à ce propos lorsque Samou, le fils de Coumba, osa demander la main de sa fille » [12]


Selon, R. Barthes dans Poétique du récit, on peut considérer ce texte comme une, « unité narrative » (ayant, son) « caractère fonctionnel » [13]. Au niveau des fonctions, le texte met en évidence le conflit entre le père et sa fille au sujet du mariage de cette dernière. A partir du ton de ce texte, le lecteur peut mesurer l’ampleur du conflit au sein de la famille et peut également deviner la situation difficile dans laquelle se trouve sa jeune fille. S’il lui est strictement interdit d’être en compagnie de garçons qui fréquentent l’école et par conséquent d’épouser l’un d’entre eux, avec qui pourra-t-elle être en relation ? Où trouvera-t-elle un mari de son choix ? Parmi les vieux ou parmi les garçons qui ne fréquentent pas, l’école ? En tant que lycéenne, ni l’une ni l’autre de ces deux compagnies ne lui conviennent plus.
Aux niveaux du personnage et de l’action, le texte jette une lumière sur le personnage du père et nous permet de voir le, Côté négatif de ses rapports avec sa fille. C’est-à-dire que l’ensemble du texte sert d’antithèse aux deux présentations qui décrivent, une belle image du père. L’effet de cette antithèse est bien remarqué grâce à la, conjonction « mais » au début du texte. Soulignons que la, conjonction « mais » marquant une transition, en tête de phrase, modifie tout de suite l’attitude du père à l’égard de sa fille. Cette conjonction introduit une restriction dans le comportement du père. Cela veut, dire que malgré toute l’admiration du père pour sa fille, il n’est pas d’accord avec elle sur un point précis : son intention d’épouser un garçon qui fréquente l’école. Autrement dit, il s’oppose à la décision de sa fille de se choisir un époux
Au niveau du récit, on distingue le rôle du père de, celui du narrateur par exemple ; dans le texte que nous venons d’analyser, c’est le narrateur qui raconte l’action dû père, et par là nous donne davantage de renseignements sur le comportement du père à l’égard de sa fille. Mais étant donné que le mariage de Kany pose un problème sérieux à son père, ce dernier s’adresse directement à sa fille pour exprimer son opposition à la tentative de celle-ci de se choisir un mari :
« - Que je ne vous voie plus ensemble, avait ordonné le père de Kany, tu auras le mari que je voudrai » [14]
Puisque le récit de Sous l’orage est raconté à la troisième personne, on sait que l’intervention directe des paroles du père équivaut à l’interruption du rôle du narrateur. Mais on constate également qu’à l’ordre du père, il n’y a pas de réponse directe de la part de sa fille. C’est alors que le narrateur reprend son rôle interrompu par le père. Il nous révèle que
« Kany n’était pas exactement de l’avis de son père et, en cela, elle paraissait donner raison à Fadiga le muezzin, lequel disait à qui voulait l’entendre que l’école était l’ennemi de la famille... Le muezzin ajoutait que les filles qui fréquentent ce milieu cherchent à tout résoudre par d’elles-mêmes et que certaines vont jusqu’à vouloir se choisir leur mari ! Ma fille à moi ne verra jamais les portes de ce lieu », concluait le muezzin en crachant sa cola et en se tapant les cuisses » [15]
Dans ce texte, nous connaissons la réaction de Kany à l’ordre de son père grâce à l’intermédiaire du narrateur. Celui-ci nous apprend également que le père Benfa n’est pas seul à s’opposer aux jeunes filles qui veulent se choisir leur mari parce qu’elles fréquentent l’école. Ainsi s’explique bien l’opposition du père à la formation européenne.

L’autorité paternelle bafouée

On a déjà mentionné en passant l’intrigue de Sous l’orage. On examinera la façon dont elle est construite et l’intérêt qu’elle apporte au déroulement des événements du récit. L’intrigue de ce roman est bâtie sur l’opposition entre le choix du père et celui de sa fille. D’une part, selon la tradition, le père a choisi comme époux pour sa fille un homme qui lui plaît ; d’autre part, sa fille, selon sa conception nouvelle du mariage, a choisi un jeune homme qu’elle aime. Il faut souligner que celle-ci a appris à l’école sa conception nouvelle du mariage d’amour.
C’est là le nœud de l’intrigue et le lecteur est obligé de s’arrêter pour se poser des question : Que fera le père ? Permettra-t-il à sa fille d’épouser la personne qu’elle aime ? Ou bien, la forcera-t-il à épouser l’homme qu’il lui a choisi ? La jeune fille fera-t-elle un mariage heureux ou malheureux ? Se soumettra-t-elle à l’autorité paternelle ? Ou bien, se révoltera-t-elle contre son père ? Comment en sortira-t-elle ? Ces nombreuses questions que le lecteur se pose démontrent la réussite d’une véritable intrigue d’amour, telle qu’on la trouve dans le théâtre classique français. C’est le mérite de S. Badian en tant que romancier. Comme l’a justement remarqué J. Chevrier.
« Cette situation dramatique, qui rappelle maintes comédies de Molière, est l’occasion pour Seydou Badian de dresser un réquisitoire aussi bien contre l’autorité abusive des anciens que contre la domination européenne au Soudan. Le roman constitue également un témoignage précieux sur l’évolution du Mali à la veille des changements politiques qui devaient conduire à l’indépendance » [16]
Mais l’œuvre de Badian va plus loin que ne l’imagine Chevrier car, « l’autorité abusive des anciens », la « domination européenne » et les phénomènes de l’indépendance, ne sont pas des faits particuliers au Mali. Bien au contraire, ce sont les caractéristiques de l’Afrique noire tout entière.
Dans la situation dramatique du roman, nous constatons qu’il y a une impasse temporaire dans le déroulement de l’action.
« Alors que le père Benfa regardant sa fille pensait à Famagan le marchand, Kany, au fond d’elle-même se sentait liée à Samou pour la vie... oui, pour la vie. Ce mot, ils se l’étaient maintes et maintes fois dit depuis qu’ils s’étaient vus » [17]
Si le père et sa fille restent chacun intransigeant dans son camp, on ne peut pas ne pas se poser la question : Pour sortir de cette impasse, qui cèdera ? Le père ou sa fille ? En plus, il faut remarquer que l’enjeu est grand pour le père aussi bien que pour sa fille. Le père ne peut pas céder sans compromettre son autorité paternelle et par là la tradition. D’une part, sa fille ne peut pas céder sans compromettre son amour ; d’autre part, elle ne peut pas se révolter contre son père sans risquer ses études. Dans cet univers romanesque, il est intéressant d’observer de près le cours des événements qui, dans la vie réelle, peuvent prendre une dimension différente de celle qu’on analyse dans l’abstrait. On constate que sur le plan humain il y a un conflit entre le père et sa fille. Mais au niveau abstrait du terme, c’est un conflit entre l’autorité paternelle et l’amour ; et pour que l’amour triomphe, il faut que la jeune fille se révolte contre son père car, si elle cède, elle compromettra et l’amour et ses études, tout en épousant l’homme qu’elle n’aime pas. Mais une question se pose : la jeune fille peut-elle sauver son amour sans mettre fin à ses études ? Il n’est pas certain qu’elle puisse continuer ses études sans le soutien financier de son père, étant donné que l’éducation n’est pas encore gratuite en Afrique. En l’occurrence, on ne peut pas deviner avec précision quelle sera l’issue de ce conflit. Tout dépend des deux personnages dans la mesure où l’un ou l’autre peut changer d’avis et par là changer le cours des événements.
Malgré l’opposition de Kany, le père Benfa continue de préparer, à l’insu de sa fille, le mariage de celle-ci avec le vieux Famagan, l’homme qu’il lui a choisi. La mère de Kany, maman Téné, est très attachée à sa fille. Elle est au courant du projet du père Benfa et en redoute le résultat :
« On comprend donc que ce projet de mariage, au lieu de joie inspirait plutôt de l’inquiétude à maman Téné. Celle-ci prévoyait des orages elle imaginait déjà les pleurs et les sanglots de sa fille le jour où on lui apprendrait qu’elle appartenait à Famagan » [18]
Ce texte apporte beaucoup d’éclaircissements sur cette question inquiétante : quelle sera l’issue de ce conflit ? Le texte révèle le sentiment profond de la mère à l’égard d’un mariage forcé que le père prépare pour sa fille. Certes, la mère connaît bien le père et sa fille, et ç’est pourquoi elle « prévoyait des orages » dans cette affaire du mariage. A partir de ce moment, on peut attendre une issue orageuse du conflit.


Ayant conclu le mariage de Kany à, l’insu de celle-ci, le, père Benfa charge la mère de faire part de sa décision à sa fille et demande à son fils aîné d’en faire autant aux cadets qui n’ont pas assisté aux délibérations des anciens. Les cadets n’ont pas assisté aux délibérations sur le mariage de leur sœur probablement parce qu’on les avait jugés trop jeunes pour avoir voix au chapitre. Ainsi maman Téné transmet-elle le message du père à sa fille :
« Kany, ton père et ses frères se sont réunis. Ils ont décidé que tu épouses Famagan. Sache donc te conduire en conséquence. Dans la rue, au marché, partout où tu seras, n’oublie pas que tu as un mari désormais. Et les gens t’observeront. C’est la parole de ton père » [19]
Ce texte met en évidence un exemple du mariage forcé en Afrique traditionnelle où la mère et sa fille « n’ont pas de voix » au sujet du mariage de cette dernière, même si toutes les deux s’y opposent. Il faut y reconnaître non seulement « la puissance paternelle », mais aussi la force de la tradition qu’elle représente et qui la soutient. Pourtant, la jeune fille exprime clairement son opposition au choix de son père :
« - Je n’aime pas Famagan, je n’aime pas Famagan, cria Kany au milieu des sanglots.
- Il n’est pas question d’aimer, fit maman Téné, tu dois obéir ; tu ne t’appartiens pas et tu ne dois rien vouloir ; c’est ton père qui est le maître et ton devoir est d’obéir. Les choses sont ainsi depuis toujours » [20]
Ce texte illustre encore une fois ce qu’on vient de dire sur la puissance paternelle renforcée par la tradition. On constate que dans la lutte contre la tradition, Kany n’a aucun soutien de la part de sa mère. Bien au contraire, celle-ci continue de mettre en valeur l’autorité paternelle et le sacré de la tradition en rappelant à sa fille que son devoir est d’obéir parce que « les choses sont ainsi depuis toujours ». Autrement dit, elle demande à sa fille une obéissance inconditionnelle, comme l’exige la tradition. Cependant, contrairement à l’esprit de la tradition, Kany reste intransigeante dans sa décision. A l’autorité paternelle elle oppose une volonté inébranlable en disant à sa mère :
« - Mâ ! fit Kany, qui s’était vivement redressée. Pardonne-moi, mais je ne peux être la femme de Famagan. Faites de moi ce que vous voudrez, je préfère mourir » [21]
Par sa détermination de « mourir » plutôt que de céder, l’héroïne a donc lancé un défi à la tradition et bafoué l’autorité paternelle. Elle a refusé d’obéir à l’ordre de son père et d’écouter les conseils maternels à ce propos. Il convient de souligner que la désobéissance de Kany cause beaucoup d’angoisses à sa mère. Celle-ci se trouve dans une situation aussi difficile que celle de sa fille.
D’une part, elle craint les reproches du père (son mari) qui l’accusera d’être en connivence avec sa fille désobéissante. D’autre part, elle aime beaucoup sa fille et craint également pour cette dernière la correction paternelle qui viendra inévitablement. Ainsi désarmée et angoissée par l’intransigeance de Kany,
« Maman Téné avait les larmes aux yeux. Sa voix n’était plus celle de l’autorité, mais de l’amitié et de l’amour. On eût dit qu’elle comprenait Kany, qu’elle savait que ce mariage était une épreuve pour elle » [22]
Si Kany s’est ainsi révoltée contre l’autorité parentale, on est étonné de lire dans le commentaire d’un certain critique :
« La révolte de Kany ne s’extériorise pas, c’est une question de principes, la jeune fille ne s’agite pas et parle peu ; elle pleure beaucoup, ce qui n’est encore qu’une forme de la soumission ! Elle met peu de conviction à tenter de se défendre, de s’imposer ; finalement et de façon brutale, on peut déplorer qu’elle n’ait pas de caractère » [23]
Si, d’après ce texte, « la révolte de Kany ne s’extériorise pas », comment décrira-t-on la réaction de la jeune fille qui « préfère mourir » plutôt que d’accepter un mariage forcé ? Selon le critique, « pleurer beaucoup n’est qu’une forme de la soumission ». Même si cela est vrai dans une certaine mesure, on ne croit pas qu’il en soit ainsi dans le cas d’une jeune fille qui a juré sur sa vie de ne pas se soumettre à l’autorité paternelle traditionnelle exigeant d’elle une obéissance inconditionnelle. Certes, Kany pleure parce qu’elle n’a pas un cœur de fer. Elle aime beaucoup sa mère et n’aime pas la voir souffrir à cause d’elle. Or ; paradoxalement, elle se trouve dans une situation inextricable où elle est contrainte de désobéir irrévocablement à son père. Elle sait bien que par sa désobéissance elle augmentera les souffrances et l’angoisse de sa mère. Mais elle n’y peut rien car, il lui est impensable de revenir sur sa décision. Si la révolte de Kany ne s’était pas extériorisée, maman Téné n’aurait pas demandé à sa fille de ne pas se dresser contre son père (cf. Sous l’orage, p. 73) ; et, en l’occurrence, la jeune fille aurait probablement prétendu obéir à son père afin de tromper et calmer sa mère. Mais il n’est rien de tout cela, parce que le refus de Kany d’obéir est ouvert et catégorique.
En revanche, si l’on compare le comportement de Kany avec celui de l’héroïne dans le roman de A. Sadji, on verra que c’est la révolte de cette dernière et non pas celle de la première qui ne s’extériorise pas. L’héroïne, Maïmouna, qui porte le même nom que le roman, avait rencontré au cinéma « un jeune homme en complet du soir », et « désormais Maïmouna connut le tourment de l’amour. Le souvenir du jeune homme l’obsédait. Elle avait, sans savoir pourquoi, des envies folles de voler vers lui, de se confondre avec lui » [24] Pourtant sa sœur aînée et son mari veulent d’une manière habile lui choisir un mari. Or, lorsqu’on demande à Maïmouna si elle aime déjà quelqu’un, sa réponse est négative. Enfin lorsqu’on lui demande si elle n’aime pas l’homme qu’on lui a choisi, puisque, selon elle, elle n’aime encore personne, elle répond :
« - Je ne ferai que ce que vous me direz de faire [25]
Mais il n’en est rien car on sait que l’héroïne s’est déjà éprise du jeune homme qu’elle avait vu au cinéma. Et bientôt, comme le dit F. Fouet, « la jeune fille s’abandonnera à cet amour » [26]
En effet, « cet amour défendu a ruiné Maïmouna. L’héroïne a bien dissimulé son amour et ensuite elle a pris des précautions pour ne pas extérioriser sa révolte contre le choix qu’on lui avait fait. Ainsi a-t-elle secrètement donné son amour à celui qu’elle aimait.

La correction paternelle et la structure théâtrale du roman

Cependant, il n’en est pas de même avec Kany dans Sous l’orage. Dès le moment où elle apprend l’intention de son père de la marier, le jour où sa mère lui fait part de la décision définitive de son père, l’héroïne fait savoir à tous qu’elle n’aime pas l’homme que son père lui a choisi. En outre ; au lieu de dissimuler son amour pour le jeune Samou, comme l’a fait Maïmouna, elle le chante au vu et su de tout le monde (cf., Sous l’orage) p. 73).
Le refus irrévocable de Kany d’obéir à son père déclenche une série d’événements marquant un progrès dans le déroulement de l’action dans l’univers romanesque. La désobéissance de la fille provoque la colère du père et invite la correction paternelle. Le père Benfa décide alors d’envoyer Kany et son frère Birama, chez son propre frère aîné, au village. Birama partage la correction paternelle avec sa sœur parce que tous les deux se sont violemment opposés au choix de leur père.
Signalons que cette mesure punitive du père est un événement ressemblant à un coup de théâtre qui change d’une manière inattendue le dénouement de l’action dramatique. Cet événement introduit deux éléments nouveaux dans le récit. D’une part, il crée un second espace romanesque, c’est-à-dire le village, le premier étant la ville où les jeunes fréquentent l’école. D’autre part, l’événement met en scène le personnage du père Djigui, le frère aîné du père Benfa qui jouera le rôle de médiateur entre Kany et son père.
Si l’on examine la nouvelle situation dramatique de ce roman, on constatera que la structure romanesque de Sous l’orage ressemble beaucoup à celle d’une pièce de théâtre classique français, d’abord par son intrigue d’amour et ensuite par les événements imprévus qu’on peut considérer comme des coups de théâtre. Mais ce qui est le plus intéressant est le rapport entre cette structure et le personnage du père. En général, le cours des événements est contrôlé par le personnage du père ; et les personnages principaux comme Kany, maman Téné, agissent ou réagissent par rapport au personnage du père Benfa. Par exemple, toute la réaction de Kany, est en opposition à son père ; Maman Téné essaie d’obtenir l’obéissance de sa fille seulement pour éviter les reproches du père et pour épargner à sa fille la correction paternelle ; ce qui lui permettra ensuite d’avoir la paix dans la famille. Quant à Samou, il s’efforce de libérer son amante, Kany, de l’autorité paternelle que tous les deux jugent tyrannique.
Examinons de plus près les deux grandes qualités qui font la beauté de la structure romanesque de Sous l’orage : ce sont la place de l’amour et l’intervention des événements imprévus. Reprenons le thème de l’amour défendu dont a parlé F. Fouet et qu’on ne mentionne qu’en passant. Pour les parents de Kany et pour son père en particulier, l’amour réciproque entre l’héroïne et son amant est un amour détendu. En tant que père et chef de famille, les efforts de Benfa consistent, à essayer d’étouffer dans l’œuf l’amour de sa fille pour le jeune homme et, par là, briser le lien qu’il considère comme illégitime et dangereux pour la réalisation de son projet familial. Pour leur part, les jeunes amants essaient de sauver leur amour de l’autorité paternelle qui s’y oppose. Leurs efforts consistent à faire échouer, mais non sans grands risques, les projets du père. Ainsi le père est-il considéré comme un obstacle à l’amour.
Décrivant les obstacles à l’amour, F. Fouet écrit :
« Naturellement, en Afrique comme ailleurs, l’amour rencontre les obstacles : le bonheur en amour ne fait guère l’affaire du romancier. Dans la littérature africaine, ces obstacles seront en gros les mêmes que dans la littérature occidentale, mais certains y prennent un relief et une importance qu’ils ont pratiquement perdus dans notre littérature moderne. Ce sont d’abord les parents qui s’opposent aux amours de leurs enfants. Comme ceux-ci leur doivent obéissance quasi absolue, il n’y a guère que deux solutions au conflit : la passivité ou la rupture, cette dernière tant fort rare » [27]
En effet, F. Fouet a raison de dire que dans la littérature africaine, certains obstacles à l’amour « y prennent un relief et une importance qu’ils ont pratiquement perdus dans notre littérature moderne », c’est-à-dire la littérature française. Par exemple, on peut dire à cet égard que l’autorité paternelle n’a plus d’importance dans la littérature moderne française. En revanche, comme on en a mentionné quelques exemples, l’autorité paternelle occupe une place importante dans le théâtre classique français. D’ailleurs deux écrivains français (les auteurs du Troisième père) déclarent dans l’introduction de leur ouvrage collectif :
« toute notre littérature, de Chateaubriand à Martin du Gard, de Balzac à Zola, montre une certaine image du père, détenteur légitime d’un pouvoir qu’il exerça sans conteste dans la société dite paternaliste du XIXe siècle et même de la première moitié du XXe » [28]
Ce texte suggère que l’importance prise par l’autorité paternel1e dans la littérature africaine est un phénomène qui disparaîtra avec le temps.
Il convient de se rappeler que Kany refuse catégoriquement l’obéissance inconditionnelle qu’exigent d’elle ses parents. Elle a donc choisi une solution que M. Fouet a qualifiée dans son texte cité ci-dessus de « fort rare », c’est-à-dire la rupture. C’est à la suite de cette rupture que l’héroïne est envoyée en ce qu’on peut appeler « un exil temporaire ».
Par cet exil, l’héroïne risque de tout perdre : ses études et son amour. Ce sont les deux choses dont dépend son avenir. Puisque le village où elle se trouve actuellement est très loin de la ville, elle ne peut plus ni fréquenter l’école, ni rencontrer son amant. Pour l’instant, le père Benfa pense que sa mesure punitive est un coup bien réussi. En arrêtant les études de sa fille désobéissante et en éloignant celle-ci de son amant, il croit qu’un certain laps de temps la « guérira de sa folie ». Ou bien, pour reprendre l’expression d’un certain critique, le père Benfa donne une correction paternelle, « pensant que cet éloignement pourra être salutaire et que la tranquille atmosphère de brousse ôtera en sa fille toute idée subversive. Ce en quoi il se trompe » [29]. Il y a donc un « suspense » dans le déroulement de l’action parce que le lecteur sait préalablement que l’exil de Kany est temporaire. Mais de fait, il ne sait pas ce qui se passera entre le moment où l’héroïne quitte la maison paternelle et le moment où elle y reviendra. Selon Boileau. Narcejac, « dans le suspense, qu’est-ce qui est « suspendu » ? Le temps. C’est la menace qui transforme le temps en durée douloureusement vécue » [30]
Dans le cas que nous examinons, le temps suspendu est celui qui s’écoulera entre le moment du départ de Kany pour le village et celui de son retour en ville. Bien que le temps qu’elle passe dans le village ne soit pas transformé « en durée douloureusement vécu » au sens strict du terme, on considère toutefois que son séjour dans le village constitue une menace pour la poursuite de ses études et pour ses rencontres, futures avec son amant.
Dans la structure de Sous l’orage, le séjour de l’héroïne dans le village de son oncle est un épisode important dans le conflit entre le père Benfa et sa fille. Dans ce village, Kany a la chance de rencontrer Tiéman-le-Soigneur. C’est un jeune infirmier qui, dit-on, « a souvent la sagesse des vieux ». Ce jeune homme promet à Kany d’intervenir en sa faveur auprès de son oncle, le père Djigui, pour que ce dernier puisse convaincre, le père, Benfa, son cadet de laisser sa fille continuer ses études, c’est-à-dire de revenir sur la question du mariage. Ainsi se prépare-t-il un nouvel événement qui se produit le jour où l’héroïne quitte le village pour regagner la ville. Kany reçoit une lettre, de son amant lui annonçant une joyeuse nouvelle. En voici la partie essentielle :
« Ton oncle Djigui, dans un message, a demandé au père Benfa de te laisser continuer tes études, de te laisser à l’école jusqu’à ce que tu deviennes ce que tu veux être. Que lui le veut ainsi. Le père Benfa a transmis le message à Famagan. Ce dernier a répondu que lui, n’allait pas passer sa vie à attendre une jeune fille alors qu’il y en a par milliers dans la ville » [31]
Ce texte prouve que l’intervention de Tiéman-le-Soigneur a porté ses fruits. On prévoit donc non plus « des orages » mais une issue heureuse du conflit. C’est en ce sens qu’on peut considérer le message que reçoit l’héroïne le jour de son retour en ville comme un second coup de théâtre qui change le cours des événements dans le récit.

Le dénouement

Lorsque l’héroïne rentre en ville, elle retrouve son amant avec joie et celui-ci est, apparemment accueilli dans la famille par le père Benfa. Cependant, pour ce dernier, il n’en est rien, car il n’a pas en principe abandonné le projet de mariage de sa fille avec l’homme qu’il lui a choisi. Tout son comportement extérieur ne fait que dissimuler ses vraies intentions. A cet égard le narrateur révèle que :
« Le père Benfa avait élaboré son plan. Ne pouvant désobéir au père Djigui qui était son aîné, il décida d’accepter Samou chez lui, un moment. Il pourrait alors, en sous-main, engager les démarches nécessaires pour obtenir l’accord de son aîné. Il lui enverrait un messager choisi parmi les plus habiles troubadours de la ville et le père Djigui, sage parmi les sages, ne tardera pas à rejoindre le camp des anciens » [32]
Ce texte nous donne trois renseignements très importants et intéressants concernant la situation de conflit entre le père et sa fille, la force de la tradition en Afrique noire et le personnage du père Benfa. Premièrement, le texte nous apprend que rien n’est joué au sujet du mariage parce que : le père Benfa n’a réellement pas changé d’avis. Le texte démontre ensuite la force de la tradition exigeant que le cadet respecte toujours son aîné. Ainsi le père Benfa a-t-il dû obéir à son frère aîné avant de trouver un moyen de le convaincre pour le ramener dans son camp. Enfin le texte met en évidence ce que T. Todorov appelle « l’être et le paraître » d’un personnage. Il s’agit d’une Situation où les personnages d’un récit présentent une « duplicité dans leurs rapports ». Expliquant ce phénomène dans le comportement d’un personnage, Todorov écrit :
« L’apparence ne coïncide pas nécessairement avec l’essence de la relation bien qu’il s’agisse de la même personne et du même moment. Nous pouvons donc postuler l’existence de deux niveaux de rapports, celui de l’être et celui du paraître » [33]
Nous constatons alors qu’en ce qui concerne le mariage de sa fille, le père Benfa entretient un double rapport avec d’autres personnages du récit. Au niveau du paraître, il fait semblant d’avoir accepté l’intervention de son frère aîné qui veut voir Kany continuer ses études. Or, le dernier texte cité de Sous l’orage montre bien qu’au niveau de l’être, le père n’a pas changé son projet de marier sa fille selon la tradition.
Suivant l’analogie entre l’intrigue romanesque de Sous l’orage et celle d’une pièce de théâtre, on peut considérer cette attitude du père Benfa comme un autre rebondissement de l’événement, c’est-à-dire comme un troisième coup de théâtre ; ce qui nous ramène au point de départ du conflit. Lorsque Kany apprend que son père n’a pas abandonné son projet de la marier avec Famagan, son euphorie se tourne en amertume. Enfin, selon la volonté du romancier, l’amour triomphe de l’autorité paternelle car, par un effort conjugué des jeunes qui épousent la cause de l’héroïne, le père Benfa est persuadé de laisser sa fille continuer ses études. Autrement dit, le calme revient après le violent orage qui a secoué l’édifice familial. Ainsi, vers la fin du récit parle-t-on « du retour de Héré-le-bonheur, la paix qui avait quitté la famille Benfa, dès les premiers jours de l’affaire Kany » (Cf. : Sous l’orage, page 178). Si Kany continue ses études, on peut supposer et il est fort probable, qu’elle épousera Samou, le jeune homme de son choix. C’est ce que le romancier laisse à notre imagination.

Conclusion

Ayant étudié le problème du mariage dans Sous l’orage, nous pouvons tirer les conclusions suivantes : le problème de l’éducation de la femme a existé à travers les âges ; le problème de l’autorité du père sur le mariage de ses enfants n’est pas d’origine africaine et ne date pas d’hier. Analysant le système du mariage en Afrique noire, J. Binet remarque que le pouvoir du père de décider le mariage de ses enfants existait autrefois en Europe, et peut-être existe-t-il toujours dans certains milieux ; et il écrit :
« Nous ne saurions nous en étonner puisque nos lois supposaient, hier encore, le consentement des patents au mariage ; puisque dans certains milieux l’usage demeure encore de mariages arrangés par les parents. Cependant les pouvoirs réservés au père par les usages - sinon par les coutumes - en Afrique, étaient considérables ; puisqu’il arrivait qu’ils décident seuls du sort de leurs enfants en particulier de leurs filles » [34]
Il convient de noter que selon la tradition en Afrique noire, il relève à la fois du droit et du devoir du père de bien marier son enfant. C’est un droit en ce sens que, par son autorité de chef de famille, le père a la prérogative de choisir un époux ou une épouse pour son enfant. En principe, le problème du choix ne se pose pas dans la mesuré où l’enfant ne peut pas refuser le choix de son père sans s’aliéner la tradition et la société que représente l’autorité paternelle. Comme le dit bien Freud, on sait que « la tradition est transmise par l’autorité paternelle et la société » [35]
Les raisons qui justifient le choix du père se trouvent dans le caractère communautaire du mariage en Afrique noire où le mariage traditionnel est avant tout une alliance entre deux familles avant d’être un contrat entre deux individus qui s’unissent. En l’occurrence, le père ne peut pas marier sa fille à un homme dont il ne connaît pas le statut personnel, car il lui faut préserver l’honneur de sa propre famille. Il est donc normal qu’il cherche l’alliance d’une famille amie. Ainsi le père Benfa insiste-t-il que sa fille épouse Famagan, parce que ce dernier est bien connu dans la famille et tout le monde s’est renseigné sur lui. En outre, l’intérêt économique joue un rôle important dans le choix du père. Par exemple, le père Benfa a choisi Famagan comme époux pour sa fille, non seulement parce qu’il est bien connu de la famine, maïs aussi à cause de ses richesses. Autrement dit, il peut payer la dot [36] et aussi apporter une aide financière à ses futurs beaux-parents.
Tout compte fait, nous constatons que dans Sous l’orage, le fond du problème c’est l’éducation de la femme, c’est-à-dire la formation européenne que reçoit Kany, la fille du père Benfa. Donc, le père s’oppose à cette formation non pas en tant que telle, mais en tant que système qui détourne, l’enfant de la tradition et prive le père de son autorité paternelle. Le système scolaire empêche le mariage précoce et par là, empêche le père d’exercer sa prérogative dans le domaine du mariage de l’enfant, puisqu’il ne peut plus marier ce dernier comme et quand il le veut. D’où le conflit entre le père et l’enfant au sein de la famille.
Dans ce conflit, nous remarquons que le père est furieux contre l’enfant désobéissant. A la fin du conflit, le père est indigné et apparaît comme un héros vaincu parce que toutes les corrections paternelles se sont montrées inefficaces. Pour sa part, l’enfant considère la formation européenne comme un moyen de se libérer du joug de la tradition et de l’autorité paternelle. L’enfant ayant fréquenté l’école n’est plus prêt à épouser n’importe qui, n’importe quand. Il a appris une idée nouvelle de mariage c’est-à-dire un mariage d’amour et de choix personnel, et non plus un mariage précoce et forcé. Ainsi dans Sous l’orage, Kany préfère-t-elle mourir plutôt que d’épouser un homme qu’elle n’aime pas.
Cette volonté inébranlable de l’enfant fait échouer les corrections paternelles et l’inefficacité de ces mesures punitives traduit l’affaiblissement de l’autorité du père. Ce dernier, voyant que la force ne peut rien résoudre, se résigne malgré lui et laisse l’enfant faire à sa guise. C’est-à-dire grâce à sa formation européenne, celui-ci peut désormais agir indépendamment de l’autorité paternelle au sujet de son propre mariage. C’est ce que Seydou Badian nous laisse entendre dans Sous l’orage, et nous croyons que l’imagination romanesque ne contredit pas la réalité africaine d’aujourd’hui.


[1] Kane C. H. L’Aventure ambiguë, Julliard 1961.

[2] 2. Laye C. L’Enfant noir, Paris, Librairie Plon, 1953.

[3] . Loba A., Kocoumbo, l’étudiant noir, Paris, Flammarion, 1960.

[4] . Badian S., Sous l’orage, Paris. Présence Africaine, 1972 (1re éd. 1963).

[5] Nkanz K., L’émancipation de la femme africaine nue à travers « Sous l’orage » de Seydou Badian « in Présence Francophone, N° 14 printemps 1977, p. 89

[6] Cf. Les Femmes savantes de Molière, Collection Univers des lettres, sous la direction de F. André, Paris, Ed. Bordas, 1977, p. 12.

[7] Laort J ; Stratégie pour les femmes, Paris Ed. Stock 1977, p. 71.]


Malgré tous les préjugés contre le sexe féminin, il faut toutefois être réaliste devant le problème de la femme qui a une profession.
Dans « L’événement », une émission télévisée le 5 juillet 1979 par la première chaîne de la télévision française, les femmes interviewées ont avoué que la plupart des femmes qui avaient une profession ne pouvaient pas combiner les tâches professionnelles et les tâches ménagères. Une femme a raconté comment elle avait temporairement dû arrêter son travail professionnel pour s’occuper de son enfant en bas âge. « La vie d’une femme qui travaille est une course sans fin », a déclaré l’une d’entre elle.
Peut-être nous reprochera-t-on de discuter le problème de la femme en général. C’est-à-dire qu’au lieu de nous borner au conflit entre l’éducation de la femme et l’autorité paternelle en Afrique noire, nous parlons en même temps du problème de l’éducation féminine à travers les âges et du problème actuel de la femme qui a une profession. Nous nous permettons de parler de ces problèmes parce qu’ils sont au fond liés aux préjugés de l’homme (père ou mari) contre l’éducation de la femme et contre la place de celle-ci dans la société. Ce sont les mêmes préjugés qu’on retrouve chez les pères de famille africains. En plus, notre démarche a pour but de montrer que ces problèmes qui ne datent pas d’hier ne sont pas particuliers à l’Afrique, qu’il s’agisse du mariage et de l’éducation des filles, ou de l’autorité du père sur ses enfants.
Au XVIe siècle, Molière a posé le même problème de l’éducation des femmes dans ses comédies telles Les Femmes Savantes. Cette pièce pose également le problème de l’autorité paternelle sur le mariage de l’enfant, comme le démontre ce dialogue entre le père Chrysale et sa fille Henriette :
« Chrysale : « Ma volonté céans doit être en tout suivie.
Henriette : Fort bien, mon père.
Chrysale : Aucun, hors moi, n’a droit de commander.
Henriette : Oui, vous avez raison.
Chrysale : C’est moi qui tiens le rang de chef de famille.
Henriette : D’accord.
Chrysale : C’est moi qui dois disposer de ma fille.
Henriette : Eh oui !
Chrysale : Le ciel me donne un plein pouvoir sur vous.
Henriette : Qui vous dit le contraire ?
Chrysale : Et, pour prendre un époux, je vous ferai bien voir que c’est votre père qu’il vous faut obéir, non pas à votre mère » [[Molière J. B., Les Femmes Savantes, Acte V, Sc. II.

[8] Mendel Dr. G ; La crise de générations Paris, Payot, 1969, p. 129-130.

[9] Bonneau R., « Panorama du roman ivoirien » in L’Afrique littéraire et artistique, N° 22, avril 1972, p. 8.

[10] Sous l’orage, Ed. 1972, p. 14.

[11] Ibid., p. 21.

[12] Ibid., pp. 21 22

[13] Barthes -R. « Introduction à, l’analyse structurale du récit » in Poétique du récit, Paris, Ed. du Seuil Collection Points), 1977, pp, 17-18,

[14] Sous l’orage, p. 22

[15] Ibid

[16] Chevrier J., Littérature nègre, Paris, Librairie Armand Cotin, 1974, p. 133.

[17] Sous l’orage, p. 22.

[18] Ibid., p, 41.

[19] Ibid., p. 71.

[20] Ibid., p.72

[21] Ibid.

[22] Ibid., p. 73.

[23] Battestini M. et S., Seydou Badian Paris, Ed. Fernand Nathan, 1968, p : 33.

[24] Sadji A., Maïmouna, Paris, Présence Africaine, 1958, p. 102-103.

[25] Ibid., p. 141.

[26] Fouet F., « Le thème de l’amour chez les romanciers négro-africains d’expression française » in Actes du colloque sur la littérature africaine d’expression française, Dakar, 26-29 mars 1963, p. 144.

[27] Ibid.

[28] Tajan A., Volard R., Le Troisième père, Paris, Payot, 1963, p.7.

[29] Battestini M. et S., Seydou Badian, op. cit., p. 32

[30] Boileau-Narcejac, Le Roman policier, Que sais-je ? No 162, P.U.F., 1975, p. 89.

[31] Sous l’orage, p. 150.

[32] Ibid., p. 157-158.

[33] Todorov T., « Les catégories du récit » in communications n° 8, Paris, Ed. du Seuil, 1966, p. 134-135

[34] Binet J., Le mariage en Afrique noire, Paris, éd. du Cerf, 1959 .p.32

[35] Freud S., Totem et tabou, Paris PB.P, 1977, p. 43

[36] Nous regrettons de ne pas avoir pu traiter ici le problème de la dot en Afrique noire




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