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KAÏDARA, UN ROMAN DU GRAAL AFRICAIN
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Ethiopiques numéro 26
revue socialiste
de culture négro-africaine
avril 1981

Auteur : Geneviève LEBAUD

Récit de lettré, « Kaïdara » reste néanmoins très proche du fond mythique des contes et des légendes. Pas seulement d’ailleurs des contes ou des légendes d’Afrique noire, mais des contes et des légendes en général. Les études qui ont été faites sur les littératures orales révèlent en effet une universalité hors frontières des thèmes et des schémas mythiques. Ce lien très étroit avec le vieux fonds mythique primordial est sans doute le premier point commun qui relie « Kaïdara » aux romans français du cycle de la Table Ronde. Amadou Hampaté Bâ est en quelque sorte un Chrétien de Troyes africain, c’est le premier ou un des premiers transcripteurs d’une tradition orale très ancienne. Il se situe à la charnière entre l’oral et l’écrit, et son œuvre garde toutes les qualités, tous les pouvoirs de la littérature orale.
Si « Kaidara » est si proche des romans de Chrétien de Troyes, et plus précisément du plus célèbre d’entre eux, je veux dire « Perceval le Gallois », ce n’est pas seulement par une identité de situation dans le cours de l’histoire de la littérature, c’est aussi par la matière même du récit.
« Kaidara » nous raconte en effet les pérégrinations de trois voyageurs engagés dans une étrange aventure, par l’intervention d’une volonté surnaturelle qui les incite à se mettre en route, sans qu’ils aient la moindre idée du but de leur voyage. Voici d’ailleurs la curieuse invitation au voyage qui leur fait prendre à chacun son bâton de pélerin :
« Une voix aérienne dit :
« 0 vous les amis ! vos sandales chaussez-les, prenez vos besaces, portez-les en bandoulière. Et que chacun d’entre vous s’empare d’un bâton pour que de temps en temps il s’en serve comme appui et pour devant soi pousser l’animal porteur ».,
Au même moment, en un instant, telle une main invisible une force retourna sur elle-même la pierre triangulaire. Elle cacha sa face peinte en noir et découvrit son côté enduit de blanc. Un escalier de neuf marche conduisant sous terre apparut aux trois amis qui l’empruntèrent sans hésiter, du tout. L’escalier les guida, les conduisit sur une place.
Ils y trouvèrent, trois bœufs-porteurs qui attendaient ; chargés d’ eau et de vivres pour la route » [1].
Certes, c’est bien de son propre gré et sur un caprice de sa volonté, pourrait-on dire, que Perceval, le, héros de Chrétien de Troyes, se met en route pour aller trouver le roi, Arthur, le roi qui fait les chevaliers. Mais, tout au long, le récit de Chrétien de Troyes fait intervenir des personnages qui sont en fait des messagers de l’au-delà et qui ont pour rôle de guider les héros sur la piste de nouvelles aventures. La différence qui existe peut-être entre le récit de Chrétien et celui du conteur africain, c’est que Chrétien n’insiste pas ou insiste moins sur l’aspect surnaturel de ces messagers. Alors que le conte africain nous parlera de voix ou de forces émanant de l’invisible, Chrétien ; plus rationnel, nous parlera de personnages en chair et en os, mais venus d’on ne sait où et qui repartent ou disparaissent on ne sait où également.

La sécheresse

Quant au pays que nos amis vont traverser, il n’est pas sans rappeler, par certains de ses traits, les paysages parfois désolés et hostiles que doivent traverser les chevaliers de la Table Ronde :
« Ils traversèrent d’épaisses forêts vierges.
Ils débouchèrent sur une plaine sèche aride ; et cette plaine s’étendait à perte de vue.
Nulle verdure ; dans cette plaine on ne voyait rien hormis le soleil solitaire amusant son enfant.
Leur provision d’eau, tout entière s’épuisa.
Ils avaient soif et certes la soif leur écorchait le gosier.
Pour les trois amis, l’envie de boire devint intense et la plaine immense, est même temps que leur marche, s’étalait comme si une main invisible la déroulait, l’étirait ». [2].
Certes l’insistance apportée sur le thème de la sécheresse est bien africaine. Mais les forêts vierges correspondent aux épaisses et sombres forêts des romans arthuriens. Et, quoique moins accentuée que dans le récit africain, il arrive que l’on rencontre aussi l’idée de sécheresse dans certains récits celtes liés à la geste du Graal. Voici comment Jean Markale résume les maléfices qui se sont abattus sur le pays merveilleux :
« Autrefois le château du Graal était visible par tous et pouvait être visité. Des pucelles recevaient les voyageurs et leur offraient un breuvage réconfortant dans des coupes d’or. Mais un jour, le roi Amangon fit violence à l’une des pucelles et lui déroba sa coupe. Depuis ce geste insensé, le royaume est dévasté, les feuilles ont disparu des arbres, les près sont desséchés, les eaux ont baissé. Quant au château du Graal, il a disparu avec ses pucelles et plus personne ne connaît le chemin qui y conduit » [3].
Pourquoi cette sécheresse, cet aspect hostile ? C’est d’abord parce qu’il s’agit d’une épreuve à caractère initiatique. Pour mériter l’initiation, les héros doivent accepter de souffrir, d’endurer la soif et la faim, montrant ainsi qu’ils placent les nourritures spirituelles au-dessus des nourritures corporelles. On remarquera d’ailleurs que nos trois amis doivent marcher pendant quarante jours - plus exactement quarante nuits, car ils marchent la nuit, dorment le jour [4]- avant d’arriver au terme de leur voyage, c’est-à-dire au lieu où se trouve Kaïdara. On pourrait voir dans ce chiffre une influence du christianisme ou de l’Islam. Or il n’en est rien, l’auteur prend soin de préciser, par une note, que le chiffre quarante est un chiffre sacré chez les Peuls. Ces quarante jours de marche correspondent aux quarante jours de jeûne du Christ. Il semble bien que nous nous trouvions là en présence d’un thème initiatique répandu sur une assez vaste aire géographique.


Les pistes de l’inconnu

Pour parvenir à Kaïdara, nos trois voyageurs doivent aussi accepter de quitter les frontières de leur monde connu, du monde quotidien pour s’engager sur les pistes de l’inconnu. Le début et la fin de leur voyage au pays de Kaïdara sont d’ailleurs soulignés par deux rites de passage de frontière : l’escalier qui descend sous la terre, rappelant l’escalier magique de certains contes orientaux, tels « La lampe d’Aladin », et marquant le caractère proprement ésotérique de la connaissance cherchée aux pays de Kaïdara ; et, au terme du voyage, le fleuve-frontière qu’on doit de plus passer dans la barque d’un passeur, thème qui rejoint toutes les traditions antiques relatives au passage du fleuve des Morts (le Styx des Latins, l’Achéron des Grecs). Je ne me rappelle pas avoir rencontré le thème de l’escalier souterrain dans les récits de matière de Bretagne ; les aventures des héros arthuriens se passent dans un monde étrange et merveilleux certes, mais qui est situé sur le même plan horizontal que le nôtre. Pourtant les légendes celtes font allusion maintes fois à un Autre Monde souterrain qui communique avec le nôtre par certains points d’affleurement, monde que l’on retrouve aussi dans les légendes germaniques et qui est, comme le pays de Kaïdara, un pays habité par une race : la race des nains. Et ces nains ont, comme ceux de Kaïdara, la particularité d’être des chercheurs et des gardeurs de trésors. [5]
Par contre, le thème du fleuve-frontière entre notre monde et le monde de l’au-delà est très abondamment représenté dans les récits arthuriens. Ainsi, pour parvenir au château où la reine Guenièvre est enfermée, le chevalier devra franchir un fleuve, soit par un pont aérien qui est constitué par une lame d’épée au fil bien acéré et qui est de plus gardé par des lions, soit par un pont qui se trouve sous l’eau. Le fleuve-frontière ne présente pas toujours un aspect aussi hostile. Néanmoins, il est toujours synonyme du passage d’un monde à l’autre.
Monde autre, le monde qui s’ouvre au-delà du fleuve et de l’escalier est bien souvent hostile et désolé, je l’ai déjà signalé. Plus exactement, avant de parvenir au terme de la quête, c’est-à-dire au château magique ou à la demeure de Kaïdara, notre voyageur spirituel doit traverser un pays inconnu et hostile, dans des conditions parfois très pénibles. Ce pays étrange, ce n’est pas seulement l’au-delà, c’est aussi notre univers, dès lors que l’adepte se met en quête ; et la grande soif, l’immense soif éprouvée par Hammadi et ses deux compagnons, c’est la soif des valeurs spirituelles. Pour le candidat à l’initiation, il y a effectivement retournement de valeurs, non pas seulement parce qu’on lui commande de marcher la nuit au lieu de marcher le jour, ou bien de manger avec la main gauche au lieu de la main droite, mais parce que tout à coup les valeurs ésotériques n’ont plus cours pour lui. Il se retrouve seul et nu, dans sa soif des valeurs ésotériques. Le monde tout à l’heure fertile et riant est devenu pour lui un désert, car il n’est pas à la mesure de la soif qui l’habite.
La même notion pourra s’exprimer encore d’une autre manière. Ainsi, dans certaines parties de l’Afrique de l’Ouest, comme autrefois en Egypte pharaonique [6], le candidat à l’initiation devra être recouvert par la peau d’un animal, symbole de l’ignorance dans laquelle il se trouve avant d’avoir reçu la lumière de l’initiation.


Quête ésotérique

Dans le récit africain, tout comme dans le roman du Graal, la quête ésotérique est présentée sous la forme d’un voyage. Il s’agit là d’un symbole à la fois universel et très ancien. On le rencontre, par exemple, en Egypte, puisque le défunt du Livre des Morts (c’est-à-dire en fait le candidat à l’initiation, car les textes qui constituent le Livre des Morts sont à l’origine des textes initiatiques, semble-t-il) doit accomplir tout un périple. Au cours de ce périple, il devra franchir les douze portes que franchit aussi la barque du soleil, au cours de son parcours nocturne. On remarquera que ce chiffre douze se retrouve aussi dans Kaïdara, puisque nos trois chercheurs, Hammadi, Dembourou et Hamtoudo vont assister, au cours de leur traversée du pays de Kaïdara, à une présentation de douze symboles. Rappelons également les fameux travaux du héros grec Héraclès, qui désignent sans doute les étapes d’une initiation et qui sont eux aussi au nombre de douze. Le roman de Chrétien de Troyes étant resté inachevé, rien ne permet de dire si l’on y aurait trouvé aussi le chiffre douze, comme nombre-clé de l’aventure initiatique. Remarquons cependant que, dans la tradition des légendes du Graal, les chevaliers de la Table Ronde qui entourent le Roi Arthur sont au nombre de douze.
La présentation de symboles est un trait très caractéristique des sociétés initiatiques africaines. Ainsi, par exemple, dans les société d’initiation bambara qu’a étudiées Dominique Zahan, chaque stade de l’initiation est symbolisé par un animal et un des moments importants de l’initiation consiste dans la révélation de ce symbole et dans l’explication de sa signification. On notera que, dans Kaïdara, l’explication proprement dite du sens des symboles n’intervient qu’à la fin et n’est révélée qu’à celui qui a su tout sacrifier pour devenir digne de l’initiation complète. Ce processus est sans doute commun à toutes les formes d’initiation africaines. Les révélations qui sont faites aux jeunes bambara ne livrent pas en fait le sens profond des symboles, celui-ci ne doit être révélé qu’à la fin, à ceux qui auront suivi le cursus jusqu’au bout et qui auront montré qu’ils possèdent bien les qualités requises. En fait il semble que la présentation des symboles ait davantage pour but de piquer la curiosité de l’adepte et de l’inciter à percer le chiffre des choses, que de lui donner véritablement un savoir immédiatement perceptible. Les symboles voilent en dévoilant et ce qu’ils dévoilent au fond, c’est tout simplement l’ignorance de l’adepte, ignorance féconde, car c’est elle qui ouvre la porte aux révélations futures :
« Tu sauras où quand tu sauras que tu ne sais pas » [7] dit la voix invisible qui accueille les trois voyageurs spirituels. Parole lourde de sens et qui éclaire bien des choses relativement à la structure de la pédagogie initiatique employée en Afrique noire.
La présentation des symboles constitue également le point essentiel des aventures de Perceval le Gallois. C’est aussi l’épisode le plus connu du roman de Chrétien de Troyes et certainement celui qui aura fait couler le plus d’encre, car, le roman étant resté inachevé, nous ne savons pas, nous ne saurons sans doute jamais la signification exacte des symboles entrevus par Perceval chez le Roi pêcheur. Nous en sommes donc réduits à des conjectures. En tout cas, le rapprochement avec « Kaïdara » et les sociétés initiatiques africaines permet de confirmer le caractère initiatique de l’épisode.

L’énigme du Roi-pêcheur

Toutefois, l’initiation chez le Roi pêcheur est une. Initiation manquée, car Perceval n’ose pas poser de questions, n’ose pas demander qu’on lui explique le sens de la mystérieuse scène à laquelle il vient d’assister. Cependant ce ne sera qu’un demi-échec car il va, par la suite, se lancer à corps perdu dans la quête, dans l’aventure initiatique. Il n’aura plus alors qu’un seul désir, celui de comprendre l’énigme, de découvrir le sens des objets mystérieux qui lui ont été présentés. Finalement, la présentation de symboles a eu sur lui le même effet d’éveil que sur Hammadi : elle lui a permis de prendre conscience de son ignorance et a fait germer en lui le désir de la connaissance, ce qui est au fond la première étape sur la voie de l’initiation.


L’épisode du Roi pêcheur présente d’ailleurs un certain nombre d’autres points qu’on est tenté de mettre en parallèle avec certains détails du récit africain. Infirme, le Roi pêcheur possède avec le vieil ascète sous les traits duquel se manifeste une des apparitions de Kaïdara un point commun : la disgrâce physique. Cette disgrâce peut s’interpréter de plusieurs manières qui sont au fond complémentaires. L’infirmité physique signifie la mort au plan purement matériel et l’ouverture aux plans spirituels, elle est le symbole du décrochage de niveau que doit nécessairement accomplir l’adepte, s’il veut parvenir aux plans supérieurs de conscience. D’autre part elle constitue un masque, un piège. Le plus haut savoir, la plus haute conscience ne se révèlent jamais d’emblée, ils aiment au contraire se voiler du masque de dérision pour mieux passer inaperçus. Ceux qui ne savent pas voir au-delà du simple plan matériel s’arrêteront à ces apparences. C’est ce que font Hamtoudo et Dembourou. Par contre, tel Hammadi, les esprits plus évolués voudront aller au-delà. Dans une note, Lilyan Kesteloot et Amadou Hampaté Bâ précisent d’ailleurs bien que la difformité physique est toujours signe de l’appartenance à l’Autre. Monde ou, tout au moins, de rapports avec ce dernier. On voit, à travers Perceval, qu’il en est de même dans le domaine celtique.
Le Roi pêcheur et Kaïdara (puisqu’en fait le petit vieillard est une manifestation de Kaïdara) possèdent un autre point commun : le pouvoir de changer de forme à volonté. S’appuyant sur des traditions bretonnes parallèles au roman de Chrétien de T oyes, Jean Markale écrit en effet ceci, à propos du Roi pêcheur : « celui-ci est un grand magicien capable de changer cent fois sa forme ». De Kaïdara, le conte africain dit qu’il « change de forme à volonté ». S’il peut ainsi changer de forme, c’est parce qu’il est celui qui est au-delà de toutes les formes, le sans-forme qui est en toutes choses, mais qui n’est nulle part. C’est là la révélation finale que reçoit Hammadi :
« Tu me demandes qui je suis.
Il est temps que tu le saches car tu en es digne.
Je suis celui qui se cachait dans la poussière quand vous aviez rencontré le caméléon.
J’étais debout sur la pierre quand vous parliez avec la chauve-souris, tout près de vous Hamma !
Je m’ébattais sur le sable très blanc quand vous apparut le scorpion.
J’étais dressé sur l’éminence de latérite quand vainement vous tentiez de boire à la mare.
Je traversais la vallée quand vous vous désaltériez à l’intarissable empreinte d’antilope.
Je pétrissais la vase quand vous poursuiviez l’outarde qui vous fit marcher et encore marcher (...)
Je suis celui qui alla prendre et apporter l’or.
O Hammadi ! Le petit vieux du fromager, c’est moi !
Je suis la ville inaccessible à l’hôte.
Je suis la tornade et les éclairs du ciel.
La lionne aussi, bien sûr, c’est moi !
Je suis le fleuve qui avala, et je suis la pirogue.
Je suis le passeur et je suis aussi (...)
Kaïdara, certes c’est moi ! me voici !
Je suis le lointain parce que je suis sans forme et tout le monde n’a pas le don de me deviner, de recevoir mon enseignement et d’en profiter.
Je suis Kaïdara le bien proche parce qu’il n’existe ni obstacle ni distance entre les autres et moi.
Je prends la forme voulue et fais tomber les voiles ». [8]
Evidemment nous ne savons pas quelle aurait été la révélation finale faite à Perceval, si le roman avait pu être achevé par Chrétien de Troyes ; néanmoins, cette révélation est indubitablement liée non seulement au Graal et à la lance qui saigne, mais aussi au personnage même du Roi pêcheur, qui est l’équivalent celtique de Kaïdara. L’infirmité du Roi pêcheur, le Graal et la lance forment en effet un tout symbolique et je ne suis pas loin de penser qu’une étude approfondie des traditions initiatiques africaines pourrait nous apporter des éclaircissements nouveaux à propos de l’énigmatique et fascinante légende du Graal.
Maintenant qu’ont été dégagés les principaux points de convergence entre le récit africain et celui de Chrétien de Troyes, il conviendrait de marquer les limites de cette convergence. Si les grands thèmes mythiques sont les mêmes : le grand Dieu qui change de forme à volonté, le pays merveilleux de l’au-delà, le nécessaire abandon des limites rassurantes du monde connu pour affronter l’invisible, il y a néanmoins un certain nombre de points sur lesquels les deux récits diffèrent.

Divergences

Le premier point, c’est l’importance accordée à la chevalerie, dans le roman de Chrétien de Troyes. Les aventures de Perceval sont une suite de duels, de combats, alors que le thème guerrier est tout à fait absent du récit de Amadou Hampaté Bâ. Le roman de Chrétien de Troyes porte en fait la marque de son époque, comme tous les romans écrits à la même période et il utilise de vieux éléments mythiques qui ne sont peut-être pas nécessairement liés au thème de la chevalerie, du moins à l’origine. Le récit africain est sans doute plus proche des thèmes mythiques originels...
On peut voir aussi dans cette divergence le signe d’une différence d’orientation : l’initiation reçue par Hammadi a trait à la connaissance, alors que celle de Perceval semble plus engagée vers l’action. Malgré sa piété, Perceval est encore dans le domaine de l’ extériorité, alors qu’Hammadi commence déjà à s’engager sur la voie de l’intériorité. Perceval est ce que les Indiens appelleraient un karma-yogi (persone qui pratique le yoga de l’action), Hammadi est un jnanayogi (personne qui pratique le yoga de la connaissance).
On remarquera également que la femme, omniprésente dans les aventures de Perceval comme dans tous les romans courtois de la même époque, est au contraire absente de « Kaïdara », où elle ne joue qu’un rôle très momentané de figurante.
Ce sont là, à mon avis, les deux grands points sur lesquels les deux récits diffèrent. Ils ne sont pas négligeables, certes, et mériteraient une étude plus approfondie. Néanmoins, ils ne suffisent pas pour masquer les similitudes ou pour en amoindrir la portée.
D’un point de vue purement littéraire, « Kaïdara » n’a, ce me semble, rien à envier au roman de Chrétien de Troyes, encore qu’il soit malaisé d’en juger simplement d’après une traduction qui, si bonne soit-elle, ne peut pas rendre toutes les subtilités, toutes les finesses de la langue d’origine. En tout cas, du début jusqu’à la fin, « Kaïdara » baigne dans un atmosphère de merveilleux et de poésie que ne déparent pas certaines notes humoristiques éparpillées çà et là. On remarquera également que le récit est fort bien construit, le sens des énigmes ne s’éclaire en effet que vers la fin, si bien que jusqu’au bout l’attention du lecteur reste captivée. Et, tout comme « Perceval le Gallois », mais pour une tout autre raison, « Kaïdara » reste un récit ouvert. En effet le récit africain se termine sur la promesse d’autres révélations qui font l’objet d’un ouvrage ultérieur intitulé « Laaytere Koodal » (« L’éclat de la grande étoile ») :
« La prochaine fois, je t’évoquerai les neuf ouvertures du corps de l’homme que la maternité accroît et porte à onze ».
Bref l’ouvrage d’Amadou Hampaté Bâ (publié en co-édition avec Lilyan Kesteloot) a le très grand mérite de nous révéler une littérature africaine traditionnelle qui fait partie du patrimoine culturel que l’humanité se doit de préserver et qui témoigne, au même titre que Les bronzes du Bénin, des qualités de la civilisation qui existait en Afrique noire, avant la colonisation.


[1] Kaïdara, p. 29 et 31 (A. Colin, coll. Classique africains).

[2] ibid. p. 33 et 35

[3] in « La femme celte » (éditions Payot).

[4] On remarquera une version qui est un trait très caractéristique de certaines initiations et que l’on retrouve sous d’autres formes, par exemple manger de la main gauche au lieu de la main droite, pratique que l’on rencontre chez certaines ethnies de l’ouest africain

[5] Ces trésors sont évidemment les symboles des trésors promis au futur initié.

[6] cf la cérémonie du « tikenou » ou « passage de ta peau ».

[7] in « Kaidara », p. 31.

[8] « Kaidara », p. 175, 177.




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