Accueil > Tous les numéros > Numéro 29 > ISLAM ET VIE CULTURELLE EN AFRIQUE



ISLAM ET VIE CULTURELLE EN AFRIQUE
impression Imprimer

Ethiopiques numéro 29
Revue socialiste
de culture négro-africaine
février 1982

Auteur : Youssif ELIAS

Les Arabes eurent très tôt des contacts avec l’Afrique. Les marins et les commerçants d’origine arabe établirent des échanges commerciaux avec la Côte Orientale de l’Afrique bien avant l’avènement de l’Islam sur le continent. L’histoire de l’islamisation en Afrique est, dans bien des cas, inséparable des activités commerciales. Le développement des relations commerciales avec la Terre de l’Islam à un moment où celle-ci connaissait, après les grandes conquêtes, une profonde stabilité politique et un essor économique sans précédent, fut à l’origine de l’islamisation de l’Egypte et de l’Afrique du Nord, respectivement sous contrôle musulman dès 641 et 711. La conquête de ces deux régions par les armées musulmanes fournit aux musulmans deux bases importantes dont ils se servirent pour diffuser l’Islam à travers le continent.
L’Islam s’était enrichi, au cours de son histoire et bien avant son avènement en Afrique, au contact d’autres peuples et d’autres civilisations. Fidèle à ses principes fondamentaux, l’Islam prêchait, partout où il s’était introduit, l’égalité de tous les hommes quelle que soit leur origine raciale ou leur statut social. Il adopta, tout au long de son histoire, à l’égard d’autres civilisations, une attitude souple et ouverte, favorisant ainsi le dialogue des hommes et des cultures et fondant, par-delà les frontières raciales et culturelles, une civilisation universelle. Fort de cette tradition d’ouverture et d’humanisme universel, l’Islam a adopté à l’égard des cultures africaines une attitude souple, agissant tout à la fois sur elles et se mettant à leur écoute. Il en est résulté, pour reprendre une expression qui fit fortune, une profonde « africanisation » de l’Islam, même si celui-ci a su garder tout au long de ce processus d’assimilation dynamique ses principes fondamentaux. D’autre part, l’Islam fut en Afrique comme partout ailleurs un facteur de cohésion sociale, la source même d’une intense activité intellectuelle et l’agent dynamique d’un véritable métissage culturel.

Islam et cultures africaines

La diffusion de l’Islam en Afrique noire a suivi, bien avant les guerres saintes (Jihad) des XVIII et XIXe siècles, des voies essentiellement pacifiques. L’islamisation ne fut ni l’œuvre des conquêtes militaires, ni le résultat des migrations arabes massives. Ses véritables agents furent, au départ, les commerçants, les savants, les lettrés et les pèlerins qui, en route pour la Mecque ou au cours de leur voyage de retour, s’installaient dans tel ou tel pays, diffusant ainsi la nouvelle foi parmi les populations locales. L’islamisation fut un processus lent auquel les Africains eux-mêmes participèrent activement.
L’impact des guerres saintes fut dans ce domaine à la fois limité et précaire. Les conversions massives sous la contrainte furent, en règle générale, très fragiles ; les, populations ainsi converties reprenaient, dès que les circonstances le permettaient, leurs anciennes pratiques. Dire que l’Islam s’est imposé partout en Afrique sous la menace, c’est méconnaître singulièrement l’histoire de cette religion et exagérer l’importance du phénomène guerrier dont les effets, comme nous venons de l’indiquer, sur le processus d’islamisation, furent marginaux. Nous tenons cependant à dire qu’il ne s’agit nullement pour nous de nier ici l’aspect sanglant et regrettable de ces guerres, mais plutôt de ramener leur impact au plan de la conversion des Africains à ses dimensions historiques. Il convient également de souligner à cet égard le fait même dans les territoires conquis par les armées musulmanes, la conquête n’entraîna nullement une conversion massive et durable à l’Islam. En témoignage la diffusion de l’Islam en Egypte, en Afrique du Nord et en Nubie. Les guerres saintes eurent lieu en Afrique Noire à une époque tardive de l’histoire de l’Islam. Elles possèdent, de ce fait, une dimension politique et économique. L’adaptation de l’Islam aux réalités africaines fut, tout comme l’adoption par les Africains du mode de vie musulman, lente mais sûre. Progressivement, l’humanisme universel de l’Islam et l’humanisme séculaire de l’Afrique s’orientèrent vers la synthèse. L’expérience africaine donna à l’Islam une nouvelle vitalité et une deuxième jeunesse. De son côté, l’Islam, en transcendant les frontières ethniques et culturelles, scella l’unité des communautés, musulmanes d’Afrique, faisant d’elles une partie intégrante et dynamique d’un monde plus vaste. Si les communautés musulmanes d’Afrique paraissent divisées à certains moments de leur histoire, c’est, nous semble-t-il, à cause de clivages politiques et de conflits provoqués par les intérêts économiques des puissances extérieures.

Islamisation et arabisation

L’histoire culturelle de l’Islam reste encore à écrire. La recherche s’est davantage attachée aux aspects historique, mystique, et parfois économique de la présence musulmane en Afrique. Les rapports dès administrateurs et des missionnaires européens mettent en relief la force politique de l’Islam et sa capacité d’entrer en concurrence avec l’Eglise et l’école moderne de type occidental. C’est ainsi que des aspects importants de l’activité culturelles de l’Islam en Afrique, comme l’enseignement musulman, le rôle culturel de la langue arabe et la fonction ultra-religieuse de la mosquée, n’ont pas été, à notre connaissance, suffisamment mis en évidence. La tâche est immense ; il est réconfortant de constater que des chercheurs s’y attèlent. Les travaux des chercheurs africains méritent une mention spéciale à cet égard. Grâce à la connaissance des langues locales, de certaines langues étrangères et parfois de l’arabe, ils ont accès à la fois à une riche tradition orale et à une abondante documentation écrite. Leurs travaux permettront de découvrir les multiples facettes de l’action culturelle de l’Islam en Afrique. De même des études s’appuyant sur les données de la linguistique moderne permettraient de dégager les diverses fonctions de la langue arabe et le rôle qu’elle pourrait jouer dans l’Afrique de demain.
L’arabisation n’a pas toujours suivi les pas de l’islamisation. Dans bien des cas, et en dépit d’une forte islamisation, l’arabisation reste un phénomène de surface se limitant à une petite élite intellectuelle et religieuse. La faible diffusion de l’arabe parmi les populations musulmanes d’Afrique a plusieurs causes. La première en est l’oralité de sociétés africaines et le nombre restreint des Arabes et des arabophones ; l’Islam étant diffusé dans ces régions essentiellement par des Africains qui avaient conservé leurs propres langues et dont la connaissance de l’arabe était limitée, sinon inexistante. Dans ce cas, les agents d’islamisation n’ont pas contribué à une large diffusion de l’arabe. A cela, s’ajoute le fait que l’arabe, contrairement aux langues européennes, n’a bénéficié ni d’un enseignement bien structuré, ni d’un important soutien financier. De plus, l’arabe était souvent perçu comme une langue sacrée dont le champ d’activité devait se limiter au domaine religieux. Ainsi, la connaissance de l’arabe, même si elle conférait à ceux qui l’avaient acquise un certain prestige social, ne donnait pas toujours accès aux secteurs importants de l’activité économique ou politique. D’autre part, l’attitude hostile de l’administration coloniale a souvent freiné l’extension de cette langue.
La diffusion de l’arabe en Afrique est très variable. Il y a une arabisation intense de la population, même s’il existe des minorités ethniques non arabisées, comme c’est le cas en Egypte et au Soudan. Il arrive souvent dans ce cas que l’arabe s’impose comme langue nationale et de culture et que les langues locales s’effacent progressivement à son profit. Le processus d’arabisation n’est nullement senti par les populations comme une aliénation ou une agression culturelle. L’arabe dans ce cas bénéficie d’un enseignement systématique et de structure socio-économique favorable à sa diffusion, même dans les couches non musulmanes de la population. C’est ainsi qu’en Egypte, des Coptes ont été arabisés sans se convertir à l’Islam. Dans certaines régions de l’Afrique musulmane, l’arabisation reste de surface, même si les langues locales se trouvent soumises, à divers niveaux, à son influence. De nombreuses langues africaines comme le swahili, le haussa et le peul, pour ne citer que les plus connues, sont émaillées de termes et d’expressions empruntés à l’arabe, soit directement, soit indirectement par le truchement d’autres langues. Parfois, l’arabe remplit, à coté des langues locales ou en concurrence avec elles, les fonctions de langue d’échanges commerciaux et économiques. L’importance de l’arabe est alors fonction du volume de ces échanges et du pouvoir économique et social des groupes arabophones. Dans des situations particulières, surtout là où existe une forte arabisation de la population, l’arabe peut, servir Lingua Franca entre des ethnies non arabisées qui ne possèdent pas de langue commune, et de langue de communication entre les groupes migrants de ces ethnies qui s’installent dans des centres urbains où l’arabe, est la langue dominante. L’arabe semble remplir ces deux fonctions chez certaines ethnies des provinces méridionales de la République du Soudan.
La situation de l’arabe est donc assez complexe. Il est indéniable que cette langue, même si elle se trouve en position de faiblesse par rapport aux langues locales ou langues européennes dans certains pays africains, remplit en plus de son rôle de langue du Livre des fonctions extrêmement importantes. Langue sacrée, mais aussi langue capable d’exprimer notre monde dans toute sa complexité et dont l’histoire sur le continent africain n’a pas été ternie par une politique systématique d’acculturation et d’hégémonie politique, l’arabe garde toutes ses chances en Afrique. La réforme de l’enseignement musulman, le recours aux méthodes pédagogiques modernes et la mise au point d’une politique culturelle cohérente permettraient à l’arabe de devenir, non en concurrence avec les langues africaines qui doivent rester prioritaires, mais en harmonie avec elles, l’une des principales langues de communication à travers le continent africain.

L’enseignement musulman en Afrique

En Afrique, comme partout ailleurs, l’Islam a apporté avec lui son système d’écriture, un savoir solide et un goût marqué pour la Connaissance. Le savoir coranique et l’érudition étaient des acquis de grande valeur dans la société musulmane et donnaient souvent accès aux fonctions les plus élevées.
L’école coranique, institution très répandue en Afrique musulmane, a joué un rôle de premier plan dans la diffusion de la culture arabo-musulmane aux quatre coins du continent. Contrairement à une idée courante, l’enseignement dispensé par un grand nombre d’écoles coraniques ne se limite nullement à la simple récitation et à la mémorisation du texte coranique. De manière générale, cet enseignement s’étale sur plusieurs années et comprend au moins deux étapes. La première phase, qui est celle de l’initiation au texte coranique et donc de la récitation, donne accès, après un examen de contrôle, à un enseignement axé essentiellement sur la compréhension du texte coranique dans toute sa complexité et sa richesse. Dans bien des cas, les élèves s’initient en même temps à la langue arabe, à la grammaire, et parfois à la poésie, à l’histoire et aux mathématiques. La connaissance acquise par l’élève est souvent en rapport avec la durée de la scolarité, selon qu’elle est longue ou courte, continue ou marquée par des arrêts ou absences plus ou moins fréquents. Le niveau des différentes écoles est très variable en raison même de l’absence d’un système central et de la diversité de la formation reçue par les maîtres eux-mêmes.
L’école coranique reste aujourd’hui encore, et en dépit de la concurrence de plus en plus forte de l’école dite moderne, une importante institution de formation de la jeunesse africaine à la lecture et l’écriture, notamment parmi les populations rurales. Un nombre important d’enfants la fréquente à un moment ou à un autre et y reçoit une formation autant religieuse qu’intellectuelle.
Les études, peu nombreuses, consacrées à l’école coranique et sa contribution à la formation de l’élite intellectuelle, n’en ont souvent retenu que les aspects négatifs (cruauté des maîtres, méthodes directives, décalage entre le contenu de l’enseignement et les préoccupations des élèves, etc.). Les critiques adressées à l’école coranique s’inspirent souvent du progrès réalisé dans le domaine de la pédagogie. Elles font appel par conséquent à des concepts modernes qui s’avèrent, à l’examen attentif inopérants eu égard de l’école coranique. Il convient de rappeler l’action de l’école coranique dans son contexte socio-historique et de se rappeler que tout système éducatif quel qu’il soit a pour fonction première d’assumer la continuité, sinon la permanence d’un certain type de société. Dans ce domaine l’école coranique ne diffère guère de l’école dite moderne. Elle fut, bien avant l’introduction de l’école moderne, un instrument efficace de formation permettant à la jeunesse de s’intégrer à la vie communautaire et assurant, par-delà les clivages ethniques et sociaux, la cohésion de la société musulmane. Si elle apparaît aujourd’hui en rupture avec le monde moderne et ses exigences matérielles, c’est probablement parce qu’elle n’a pas su s’engager à temps dans les voies ouvertes par la recherche pédagogique moderne. Refusant de repenser sa stratégie en fonction des besoins d’un monde en pleine mutation et livré à la rude concurrence de l’école moderne, mieux adaptée aux nouvelles conditions et utilisant un matériel pédagogique de plus en plus sophistiqué, l’école coranique apparaît aujourd’hui à la recherche d’un nouveau souffle. Le caractère sacré de l’enseignement et la vénération dont jouissent de manière générale les maîtres, considérés comme dépositaires du savoir, expliquent la lenteur avec laquelle le vent de réforme souffle sur cette institution. Le décalage que nous constatons aujourd’hui entre l’école dite moderne et les différentes institutions de l’enseignement musulman trouve ses racines dans la politique culturelle coloniale, hostile au rayonnement de la culture musulmane et soucieuse de répondre aux besoins de l’économie occidentale. De leur roté, les responsables de l’enseignement musulman ont, de manière générale, adopté une attitude hostile à l’égard des nouvelles méthodes pédagogiques pressenties comme élément d’un vaste programme d’acculturation. Cette attitude que les circonstances historiques de la rencontre entre l’Occident et l’Afrique expliquent et le désir de ces responsables de préserver l’identité de la communauté musulmane face à la culture étrangère, ont contribué néanmoins à la dévalorisation de l’enseignement musulman ainsi qu’à sa marginalisation progressive. L’éducation musulmane, qui n’assurait plus une formation offrant directement des débouchés sur le marché du travail réorganisé par le pouvoir colonial, perdait son attrait auprès de la jeunesse ambitieuse et des familles soucieuses d’assurer l’avenir de leurs enfants. La perte, par l’aristocratie musulmane traditionnelle, du pouvoir économique et politique, s’est traduite sur le plan pédagogique par la marginalisation de l’enseignement musulman. A partir de ce moment, celui-ci est devenu progressivement le symbole de la tradition, alors que l’école nouvelle s’identifiait à la modernité. Dès lors, la dichotomie que nous observons, aujourd’hui au sein des communautés musulmanes entre la possession de Dieu (enseignement musulman) et la maîtrise de la Matière (école, moderne) devient évidente, inéluctable.
Cette tendance est-elle irréversible ? L’enseignement musulman est-il définitivement condamné à la marginalité ? Nous ne le pensons pas et ceci pour deux raisons principales. La première est que les institutions éducatives musulmanes et ; singulièrement, l’école coranique, continuent à fonctionner tant bien que mal. Elles ont même tendance à proliférer. La seconde est que nous pensons qu’un enseignement musulman réorganisé et mieux adapté aux exigences de notre monde pourrait proposer des voies nouvelles au débat pédagogique qui s’instaure dans les pays musulmans d’Afrique. Il pourrait inspirer des modèle) pédagogiques inédits et mieux adaptés aux réalités africaines.
Alors que les systèmes éducatifs africains subissent aujourd’hui les vagues de critique que l’on connaît, l’enseignement musulman rénové pourrait fournir les éléments d’un modèle capable non seulement de satisfaire les appétits du marché du travail, mais aussi les aspirations profondes des communautés musulmanes en Afrique, composées dans leur grande majorité de paysans. Dans cet ordre d’idées, l’école coranique profondément socialiste et ignorant la sélection sociale et économique, pourrait contribuer efficacement à l’alphabétisation des masses rurales. Réformée et dotée d’outils nécessaires, elle deviendrait le lieu de rencontre des techniques simples dans le domaine de l’élevage et de l’agriculture, et des connaissances spirituelles. Intégrant l’objet technique immédiatement utilisable par les paysans et les éleveurs à son enseignement, l’école coranique, en raison même de son caractère mystique, serait alors en mesure de réaliser, la synthèse entre la Tradition et la Modernité.
La réforme de l’enseignement musulman, en particulier celle de l’école coranique, exige des transformations profondes tant institutionnelles que psychologiques, et l’élaboration d’un projet culturel à long terme qui redéfinira le rôle de l’enseignement musulman et le dotera de moyens pédagogiques appropriés. Dans le domaine de l’alphabétisation des adultes et de la formation aux techniques simples, l’école coranique, devenue le lieu de rencontre du maître traditionnel, de l’ingénieur, du vétérinaire et du technicien, pourrait apporter une contribution précieuse en mettant la machine et la science au service de l’homme, tout en lui évitant d’en devenir l’esclave. Faire des institutions de l’enseignement musulman le creuset de l’Ancien et du Nouveau, du Temporel et du Sacré, c’est permettre à l’éducation musulmane d’assurer ses responsabilités et en finir une bonne fois pour toutes avec le vieux débat sur les rapports de l’Islam et de la Modernité.


La promotion de la vie littéraire

Accordant une place de premier choix au savoir et aux savants, l’Islam a considérablement contribué à la promotion de la vie intellectuelle en Afrique. Grâce à lui, des échanges culturels se sont tissés au cours des siècles entre l’Afrique Orientale et l’Afrique Noire d’une part, et l’Egypte, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient d’autre part. La promotion de la vie intellectuelle, s’est traduite par la circulation du savoir et des savants, ainsi que par la distribution des ouvrages écrits en arabe ou utilisant les caractères arabes. Ainsi, l’Islam a apporté en Afrique non seulement son dogme, mais surtout une vision globale du monde et une brillante culture dotée d’une langue écrite qui est, de plus, la langue sacrée du Coran. Les confréries religieuses, les centres culturels et les universités musulmanes enrichirent considérablement la vie culturelle en Afrique. A Tombouctou, « phare de la culture arabo-islamique », la vie intellectuelle connut, en particulier au XVIe siècle, un rayonnement extraordinaire. La renommée internationale des universités de la ville attira un grand nombre de savants musulmans qui contribuèrent à l’animation de la vie intellectuelle. Au Soudan Oriental, les royaumes musulmans des Funj et du Darfur connurent à leur tour un rayonnement culturel sans précédent. Les échanges culturels avec le Rijaz et l’université musulmane de Alzhar se renforcèrent. Sennar, capitale du royaume des Funj, devint, sous l’impulsion du roi Badé Premier (1611-1616), le phare de l’humanisme musulman.
La production littéraire en Afrique porte les empreintes indéniables de l’Islam et de la culture arabe. Cette production, fortement marquée à ses débuts par les, préoccupations mystiques des auteurs, a pris au fil des années une orientation laïcisante. La poésie, genre privilégié au sein de la production littéraire traitait des thèmes aussi divers que les Quasidas à la gloire de Dieu et de son Prophète, la contestation politique et les problèmes sociaux. Profondément enracinée dans la vie de la communauté et puisant ses thèmes majeurs dans son vécu quotidien, la littérature musulmane d’Afrique constitue un témoignage précieux sur tous les aspects importants de la société musulmane. Elle illustre, à bien des égards, l’apport de l’Islam à la culture africaine et la contribution originale du génie africain à la civilisation universelle et à l’humanisme musulman. La continuité de la production littéraire, même sous la colonisation, témoigne de sa vitalité et son dynamisme. Elle traduit en même temps l’attachement des auteurs musulmans de l’Afrique par-delà les frontières raciales et politiques, aux valeurs de l’Islam. Malgré l’insuffisance des statistiques sur l’édition du livre musulman et sa distribution à travers le continent, tout laisse croire que la littérature musulmane jouit d’un public important. La diffusion orale d’une grande partie de la littérature religieuse, notamment par les nombreuses, confréries religieuses, donne à cette littérature une véritable dimension populaire.

Islam et littérature africaine d’expression européenne

La littérature africaine d’expression européenne est fortement marquée par la culture arabo-musulmane. La production littéraire d’expression française, et notamment le roman, illustre à bien des égards l’apport de l’Islam à cette littérature. L’impact de l’Islam sur la production romanesque est varié et se traduit par l’évocation fréquente de certaines figures musulmanes ou rattachées à l’Islam comme le « marabout » ou « faki », ainsi que par la peinture des manifestations rituelles et religieuses. Le « marabout », qui assume dans bien des cas et notamment dans les villages musulmans, des fonctions à la fois mystiques et sociales, occupe une place de choix dans de nombreux romans. Ce personnage, tel que le présente le roman négro-africain, se situe aux frontières ambiguës de l’Islam, et des religions africaines. Il assume les fonctions sociales du sorcier dans la société africaine traditionnelle et celles du « faki », ou homme de religion, dans la société musulmane. La double fonction du personnage exprime d’ailleurs la symbiose qui s’est réalisée entre l’Islam et les religions africaines. Faisant appel tour à tour ou en même temps à « Allah » et aux différents « génies » traditionnels, le marabout symbolise ce métissage entre la culture arabo-musulmane et les cultures africaines.
La description des rites, et des cérémonies d’origine musulmane est une autre manifestation de l’influence de l’Islam sur la littérature africaine d’expression française. La peinture des cérémonies musulmanes ou rattachées à tort ou à raison à l’Islam, comme la circoncision des garçons et l’excision des filles, fait apparaître la complémentarité de la culture musulmane et des cultures africaines. Les éléments d’origine musulmane se mélangent souvent au cours de ces cérémonies aux éléments appartenant à la culture locale. De même, certaines fêtes religieuses musulmanes, comme la fête de sacrifice du mouton ou celle qui marque la fin du mois de jeûne (Ramadan), ont subi l’influence des cultures locales. Il suffit pour s’en convaincre de lire la description qu’en font certains écrivains musulmans d’Afrique comme, pour ne citer que les plus illustres, Ousmane Socé, Sembène Ousmane, Camara Laye et Ahmadou Kourouma. Fêtes religieuses et réjouissances traditionnelles se mélangent à tel point qu’il est difficile d’établir une ligne de démarcation entre les éléments musulmans et non musulmans.

L’influence de la langue arabe

L’influence de la langue arabe sur le roman négro-africain se limite au lexique et ne semble pas affecter les structures mêmes de la langue. En effet, nombre de romans négro-africains sont émaillés de mots et d’expressions arabes ou d’origine arabe. Les termes les plus fréquents sont ceux qui se rattachent à la religion et à la civilisation musulmanes : les noms de villes saintes de l’Islam comme la Mecque ou Médine, les termes qui évoquent les principales fêtes religieuses, comme celle qui marque la fin du Ramadan, etc. Il existe aussi dans le roman de nombreux termes empruntés par le français à l’arabe, soit directement, soit indirectement. Nous citons à titre d’exemple les termes suivants : caftan, sucre, jasmin, henné, etc. On retrouve aussi dans presque tous les romans écrits par des auteurs africains musulmans beaucoup de formules rituelles de l’Islam comme Allahou Akbar (Dieu est le plus grand) ; Alhamdou Lillah (Dieu en soit loué) ; La Illah Ila Allah (Dieu est seul et unique), etc. L’orthographe de ces expressions varie d’un auteur à l’auteur. Dans certains cas, le même terme se trouve transcrit de différentes manières par le même auteur. Le recours aux termes empruntés à l’arabe traduit à notre avis l’attachement des auteurs africains au monde de l’Islam en même temps qu’il exprime leur souci de rigueur et de précision lorsqu’ils évoquent certains concepts et faits de la civilisation musulmane.


Le renouveau de la culture musulmane en Afrique

La culture musulmane en Afrique se doit, si elle ne veut pas se marginaliser, de compter avec les transformations socio-économiques et culturelles que le progrès technique a provoqué à travers le monde. Une culture repliée sur elle-même, est-il besoin de le rappeler, s’étiole, se dessèche et se laisse devancer par d’autres cultures plus souples et plus sensibles aux changements. La culture musulmane, qui a su s’ouvrir tout au long de son histoire sur d’autres cultures sans perdre son originalité et son dynamisme, n’a rien à craindre de la rencontre avec la culture technicienne. La culture musulmane devrait donc s’engager résolument dans les voies de la modernité et de la créativité. Cette synthèse est, comme le montre le penseur sénégalais Mamadou Dia, parfaitement réalisable. Elle est même en voie de réalisation dans certains pays musulmans du Moyen-Orient. C’est au prix élevé d’une « révolution interne » qui privilégie l’action au détriment du discours que les musulmans d’Afrique pourront bâtir les fondements objectifs d’une renaissance culturelle capable à la fois d’assumer les éléments valables du passé et d’inventer un avenir qui ne sera plus prisonnier de la nostalgie. L’évocation constante du passé et des grandeurs du Moyen Age musulman, traduit-il notre sens l’incapacité de faire un choix lucide. Un regard objectif qui dépouille le passé de son charme pour en dégager les éléments positifs pourrait libérer les énergies et éviter un faux débat sur l’incompatibilité de la Tradition et de la Modernité. C’est en assumant le passé dans ce qu’il a de dynamique et de créateur et en se tournant vers l’avenir que les musulmans d’Afrique et d’ailleurs cesseront d’être des consommateurs d’objets techniques et culturels pour devenir les producteurs d’une culture nouvelle capable de répondre aux grands problèmes de notre temps.
Aujourd’hui que le monde entier s’interroge et se lance à la recherche d’un équilibre entre l’Homme et la Machine, la culture musulmane, si elle sait saisir cette chance extraordinaire que lui offre l’histoire, pourrait fournir les bases d’un humanisme nouveau qui réconciliera l’Homme et la Machine. Cette renaissance culturelle, rendant à Dieu sa place dans la quotidienneté et restituant à l’homme sa dignité d’être libre, ne saurait se réaliser ni dans le sillage des modèles étrangers, ni dans ceux du dogmatisme intransigeant. Il incombe aux hommes de culture la tâche noble et difficile d’inventer cet humanisme nouveau et de proposer un avenir qui ne sera ni imitation aveugle, ni fidélité absolue au passé. C’est à eux que revient la responsabilité de susciter une prise de conscience collective du caractère urgent et irréversible des transformations multiples qui s’imposent à notre monde.
La littérature musulmane d’Afrique, notamment la littérature religieuse, devrait apporter à cette renaissance culturelle, une contribution précieuse. Littérature engagée dans la lutte pour l’authenticitéà l’époque coloniale, elle devrait devenir, aujourd’hui, non celle des certitudes fragiles et de la nostalgie, mais un lieu où convergent l’Ancien et le Nouveau, le Ciel et la Terre. La nouvelle littérature musulmane, consciente de ses responsabilités dans l’édification d’un monde meilleur, devrait inviter l’homme musulman à ne pas tourner le dos à la Terre pour conquérir le Ciel, mais à jouir en même temps des fruits de la Terre et des délices du Ciel. La littérature religieuse, avec son impact considérable sur les masses musulmanes, pourrait, si elle accepte d’assumer ses responsabilités spirituelles et temporelles, participer efficacement à la reconstruction de la Cité musulmane sur des bases infiniment plus solides et plus sûres. Abandonner les sentiers battus et emprunter les voies nouvelles de la pensée et de la création, c’est jeter les bases d’un humanisme musulman adapté aux exigences de notre temps.
Il est réconfortant de constater que des penseurs et des écrivains musulmans d’Afrique de plus en plus nombreux répondent à cette urgence en posant la problématique de l’être musulman dans un monde dominé par la technologie moderne. Les travaux du savant sénégalais Mamadou Dia, dont nous nous sommes largement inspiré ; constituent une contribution précieuse dans ce domaine. Les œuvres de nombreux auteurs musulmans, que nous ne pouvons malheureusement citer ici, s’inscrivent dans cette perspective. En posant les grandes interrogations du monde musulman, ces œuvres doivent faire surgir des idées nouvelles et instaurer un débat passionnant et fécond sur ce que devrait être l’apport de l’Islam à l’humanisme moderne.

BIBLIOGRAPHIE

Nous nous sommes servi, pour réaliser ce travail, des ouvrages et articles ci-dessous :
1.- DIA, Mamadou, Islam, Société Africaine. et Culture Industrielle, Dakar, Les Nouvelles Editions Africaines, 1975.
Islam et Humanisme, Dakar, Les Nouvelles, Editions Africaines, 1977. En particulier la dernière partie : « Pour une Culture Musulmane Nouvelle ».
2. - MONTEIL Vincent, L’Islam Noir, paris, Seuil, 1971.
3. - SANTERRE Renaud, Pédagogie Musulmane d’Afrique Noire ; Presses de l’Université LAVAL, 1973,
4. - TRIMINGHAM Spencer, Islam in .. West Africa, Oxford Universiti Press, 1959. Notamment l’article de J.c. FROELICH. « Essai sur les Causes et Méthodes de l’Islamisation de l’Afrique de l’Ouest du XIe au XIXe siècles ».
5. - USMAN Sid Ahmed, « Islam in Africa », article inédit, Khartoum, 1979, notamment en ce qui concerne l’arabisation et l’expansion de l’Islam en Egypte et au Soudan.





Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie