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L’ART SENEGALAIS AUX AMERIQUES
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Ethiopiques numéro 29
revue socialiste
de culture négro-africaine
février 1982

Auteur : Amadou Moustapha DIAO [1]

Un message de solidarité fraternelle et de paix

Aussi loin que l’on puisse remonter dans son histoire, le Sénégal, partie avancée de l’Ouest africain, porte ouverte sur l’Afrique, l’Océan atlantique et l’Amérique du Sud, est toujours apparu comme une terre de culture et de rencontre.
Carrefour au bord de l’océan, entre l’Ancien monde et le Nouveau, à la fois terre d’épreuves et de dialogue, le Sénégal se veut, en effet, le pays de l’accord conciliant, ouvert aussi bien sur le grand large que sur les profondeurs d’un continent immense, longtemps entouré de silence et de mystère.
Mais le Sénégal apparaît aussi comme une terre de synthèse, où s’élabora pendant plusieurs siècles et s’élabore encore de nos jours, une véritable symbiose culturelle ; la culture de l’Occident et celle de l’Orient arabe se mêlant à la sienne propre.
En effet, les influences arabo-islamiques, notamment celles des Almoravides à partir du XIIe siècle après la destruction de l’empire du Ghana et les invasions qui s’ensuivirent, en Afrique au Sud du Sahara, puis, à partir des XVIIIe et XIXe siècles, celles de la conquête coloniale, apportèrent l’écriture à une civilisation dominée par l’oralité, mais qui ne s’en exprimait pas moins à travers ses masques, ses œuvres d’art, ses totems, ses objets de culte, ses monuments funéraires, sespangols et ses bois sacrés.
Ainsi, l’islam et le christianisme, en fécondant l’animisme et le paganisme, leur ont, certes, apporté une nouvelle dimension, mais n’ont pas réussi pour autant à faire disparaître totalement la caractéristique essentielle du vieux fonds culturel africain qui, jusqu’à nos jours, continue à s’exprimer à travers leur symbolisme originel. Après les grandes époques que marquèrent les influences de l’islam et du christianisme, le Sénégal va aborder, au sortir de l’ère coloniale, un tournant décisif de son histoire.
En effet, en 1960, l’accession des pays du continent africain à l’indépendance plaçait le Sénégal, à l’instar des autres, dans une situation historique sans précédent. Il avait enfin la possibilité de choisir lui-même son propre système culturel, conforme à ses aspirations profondes, à sa philosophie de l’existence et à sa vision du monde.
Contrairement à bon nombre d’Etats africains qui ont pris conscience tout récemment - de l’importance du fait culturel national dans la vie d’un peuple, le Sénégal, quant à lui, s’est attaché, très tôt, à définir et à développer une politique culturelle dont les grands axes prennent racine dans le génie négro-africain et à s’orienter vers le développement.
Entre la nécessité de repenser le système légué par le régime colonial et les impératifs de la libération économique, notre pays eut le mérite de choisir une voie courageuse en menant la bataille sur ces deux fronts, c’est-à-dire en conciliant ces deux réalités apparemment contradictoires mais, au fond, purement complémentaires : s’engager résolument dans la lutte contre la pauvreté tout en s’attaquant au délicat problème de l’aliénation culturelle consécutive au phénomène d’acculturation dont notre pays avait subi certains effets pernicieux.


Pour bâtir donc un nouveau système culturel tenant compte de nos réalités et de nos aspirations nationales, il s’avérait nécessaire d’inventorier nos richesses artistiques et de redéfinir les concepts culturels issus de la colonisation, une telle redéfinition devant s’appuyer nécessairement sur nos valeurs traditionnelles authentiques sans rejeter aucunement tous les acquis de la période coloniale dont certains étaient de la partie intégrante de notre héritage culturel.
Cette option fondamentale qui place « l’homme au début et à la fin du développement », marque donc la genèse de la nation sénégalaise. Le tremplin était ainsi trouvé.
En effet, c’est grâce à l’action du Sénégal que les problèmes culturels, naguère relégués à l’arrière plan des préoccupations de certains Etats africains, retiennent de plus en plus l’attention. C’est à partir du promontoire de Dakar, phare d’orientation du renouveau culturel, que sont partis en direction de l’Afrique de la diaspora et du monde, les messages et les mots d’ordre, quête de l’identité, enracinement et ouverture, culture et développement, nouvel ordre culturel mondial et tant d’autres.
Il est maintenant reconnu à travers le continent que l’action culturelle a une influence bénéfique et décisive sur le processus complexe et dynamique de la construction nationale et de la fraternité entre les peuples.
Le tremplin qui symbolise la personnalité sénégalaise n’est autre que la négritude, charte même de notre développement culturel.
En parlant de négritude, j’ai parlé d’une civilisation où l’art est à la fois technique et vision, artisanat et prophétie, où l’art exprime, comme l’affirmait Ogotemmeli, « l’identité des gestes matériels et des forces spirituelles ».
Par conséquent, dans ce souci collectif et permanent de défendre et d’illustrer les valeurs spécifiques de la civilisation sénégalaise, qui est le véritable fondement de notre politique culturelle, il est normal que l’art, considéré comme un climat essentiel de toute civilisation, occupe une place de choix.
L’importance du rôle que l’art est appelé à jouer dans l’évolution actuelle de notre société a très tôt retenu l’attention des pouvoirs publics sénégalais.
De ce point de vue, l’art au Sénégal s’inscrit très harmonieusement dans le contexte de la politique culturelle dont nous avons tracé l’épure plus haut. Soucieux de l’éclosion et du rayonnement de notre patrimoine artistique, des conditions humaines et matérielles d’épanouissement de nos artistes, le gouvernement sénégalais s’est attaché à mettre rapidement sur pied plusieurs structures destinées à combler le hiatus colonial, freiner le pillage des richesses culturelles et artistiques, prévenir la destruction des fondements matériels et oraux de la culture traditionnelle, protéger par une législation appropriée la création intellectuelle et les productions dans le domaine de l’art.
Les pouvoirs publics ont, en outre favorisé et développé les manifestations culturelles de toute nature : expositions d’art individuelles ou collectives, quinzaine de la jeunesse, saison touristique et culturelle, etc.
Tout en mettant en place les infrastructures nécessaires à l’épanouissement de l’expression artistique, l’Etat apporte une aide appréciable à la création dans tous les domaines par des subventions, des aides matérielles et l’accès des artistes au crédit bancaire. Il faut souligner surtout l’avantage considérable en Afrique qui consiste à garantir aux artistes la liberté de création. Cela explique la richesse et la diversité des genres et des expressions, gage d’un renouvellement constant et en constante progression.
Cette sollicitude remarquable à l’endroit des créateurs d’œuvres s’est concrétisée par la création d’un Fonds d’Aide et de soutien aux Arts et la mise sur pied de la Fondation des Arts et des Lettres Léopold Sédar Senghor. L’objectif de cette dernière institution est d’exécuter, de manière systématique, l’action de mécénat qui se manifeste à travers l’aide multiforme que les pouvoirs publics et les communautés apportent au développement des arts.
Ce sont ces multiples facteurs qui, en sublimant la diversité des créations, des manifestations et des actes quotidiens qui bourgeonnent à tous les niveaux de la communauté nationale, ont contribué à la naissance de l’Ecole de Dakar, dont la caractéristique essentielle est une éclosion et un essor sans précédent des arts.
Le danger de cette brusque explosion d’art au Sénégal était qu’elle se réalisât au niveau d’une certaine modernité artificielle, donc sans racines dans le temps. Au contraire, s’astreignant à une remarquable ascèse, ce ne sont pas des modèles qu’ils cherchent dans l’art traditionnel, mais une inspiration autonome et vigoureuse aux dimensions en profondeur de la terre rouge et millénaire de l’Afrique où les mains métalliques des socs découvrent, encore, tantôt les origines de l’homme, tantôt les œuvres géniales de civilisations mortes, contemporaines ou aînées de Sumer.
On a pas besoin de leur apprendre ; ils savent que l’univers des dieux, des forces naturelles et des morts, des masques et des statues a été vidé de son contenu métaphysique par des séismes historiques dont nous ressentons encore les imprévisibles secousses.


L’enracinement

Les artistes sénégalais d’aujourd’hui disent, chacun dans un style absolument personnel, leur façon d’appréhender le monde. Ils éprouvent tous, comme les écrivains de la négritude, ce « besoin d’identité, élément essentiel de dignité et consubstantiel à l’homme ». Ils prouvent, eux aussi, dans leur langage propre, l’arrogance inutile de cette entreprise génocidaire qui a consisté à « couper les racines qui les lient à leur histoire, à leur terroir, à leur patrimoine éthique et culturel ». Qu’on évite de les compartimenter dans un genre quelconque figuratif ou abstrait, car la totalité de leurs œuvres baigne dans une sorte de mythologie dont les profondeurs broussailleuses ont été définies dans le langage psychiatrique comme étant l’inconscient collectif.
Ici on ne copie pas la nature. On l’interprète. On la déplace. C’est le médium qui permet de dire et d’approfondir ; d’exprimer en un graphisme hyperbolique ou dans un langage sourd de couleurs et de courbes entrelacées, ce qui naît, se transforme et ne meurt pas, à l’intérieur invisible pour le profane, de ce vaste arrangement animiste où se déroulent les séquences cosmiques de la symbiose qui ne connaît de stase ni de mort et qui n’est que l’éternel écoulement du temps, hors de la durée en jours et nuits, saisons ; et années, naissance et mort.
Lorsque nos artistes peuvent se procurer des peintures importées, les couleurs vives fusent en des accords inattendus. Si c’est nécessaire, ils savent, cependant, utiliser au mieux des substituts tels que la terre, le sable ou d’autres matériaux, occasions de nouvelles recherches qui les entraînent vers l’abstraction, d’où surgissent souvent d’autres figurations.
Quelle que soit leur parenté, les œuvres de nos artistes offrent un éventail d’une grande diversité. Il y a celles dont on peut dire que le témoignage est plutôt sénégalais. Ou bien elles ont été inspirées par l’Histoire d’après des récits ou des documents authentiques ou bien elles réinventent ce qui serait passé.
Il arrive que les réalisations d’autres artistes décrivent des rencontres entre princes et princesses qui, grâce à eux, existeront plus longtemps qu’ils n’avaient vraiment vécu ou des cortèges qui suggèrent de vastes migrations.
La plupart de nos jeunes artistes écoutent, toujours ravis, les griots de leur village. Ils illustrent les légendes et les contes qu’ils retiennent et les transforment merveilleusement en de vastes compositions peintes ou tissées. Les légendes et les contes des différents pays fournissent des fonds communs à tous les artistes négro-africains. A l’heure où la Science commence à admettre l’irrationnel, « récupère l’utopie » et branche des électroencéphalographes sur les fleurs, les étrangers finiront peut-être par moins s’étonner de la facilité des Noirs à représenter l’invisible avec lequel ils se sentent en relation et en communion, ce qui leur permet d’exprimer dans l’Art une réalité plus profonde.
Aussi, à l’aise dans un surréalisme naturel souvent mêlé d’humour que dans les représentations les plus fantastiques des rêves et des obsessions, il n’est pas étonnant que dans une réalité absolue qui échappe au temps, nos créateurs voient surgir de leur pinceau ou de leurs ciseaux, des formes inscrites dans leur sang depuis des générations. Chez ce toucouleur métissé de peulh, les formes sont résurgences de l’Egypte et chez ce dakarois des faubourgs, la même inspiration mystérieusement retrouvée comme celle qui fut déjà accordée à ceux qui façonnèrent les statues les plus typiques et les masques les plus émouvants.
Ailleurs, la tête et les membres des Esprits incarnés sortent des baobabs et les plantes ont des yeux et quelquefois même des jambes pour rejoindre quelque rassemblement nocturne. Finalement, les genres se confondent, la cosse libère ses graines, la coque se fend, le bourgeon éclate et tous deviennent sexe, coquillage ou autre chose.


La sculpture

S’agissant de la sculpture, les plus doués parmi ses adeptes tendent au monumental. Alors que le matériau élu de l’art traditionnel était l’aubier putrescible, nos sculpteurs choisissent le plus souvent la pierre qui défie le temps. Le procédé très ancien de moulage à la cire perdue se circonscrit dans une seule famille paysanne du Baol que hante l’épopée dans ses dimensions gigantesques aux frontières de la légende.
Le marbre et le bronze ont été introduits, récemment, dans de rares ateliers. Les sculptures en bois, en plâtre, en pierre ou en ciment disent tantôt le mystère double de l’amour et de la maternité, tantôt le drame de la misère et du cri coagulé entre des mâchoires crispées, tantôt le désir circulant en fluides magnétiques entre deux êtres sans visages.
Par ailleurs, le tissage étant, chez nous, la plus ancienne tradition artisanale, l’introduction de l’art de la tapisserie était appelée à un succès certain.
En effet, elle a permis non seulement la formation de liciers mais aussi de cartonniers. Elle a incité les peintres à découvrir les dimensions réelles de leurs visions et l’épaisseur de leurs couleurs dans la chaleur palpable de la laine.
Les cartons de tapisserie, si riches soient-ils, en tonalités picturales, sont des négatifs que développent et agrandissent les mains mécaniques des liciers.
Là, comme pour l’art de chevalet, la recherche se poursuit avec amour et assiduité.
Le travail artistique ainsi réalisé est, comme on vient de le voir, déjà considérable. C’est le signe évident que le Sénégal, pourtant ni bien grand ni bien riche, entend participer de toutes ses forces à l’avènement d’un monde dans lequel l’Art, part essentielle de la culture, créera pour tous les hommes émancipés de la haine, l’esthétique idéale de la joie et du Bonheur, dans la Fraternité et la Paix.
Car pour nous sénégalais, là où les sensibilités s’accordent, là est l’authentique paix.
Dans l’histoire, les communautés qui sont parvenues à se comprendre à travers leurs sensibilités respectives connaissent cette paix des profondeurs, qui est base d’une nouvelle civilisation commune, plus ou moins vaste selon les peuples qui s’y intègrent.
Cette paix là conduit à la Civilisation de l’Universel que Léopold Sédar Senghor appelle de ses vœux depuis nombre d’années.
Car il existe une sensibilité artistique où la communion, quand elle se réalise, apporte les joies de l’amitié profonde. L’art n’appelle ni arrière-pensée ni haine. L’art appelle l’amour.
On peut condamner les peuples au nom des croyances ou des mœurs, non au nom de l’art. C’est pourquoi, après avoir, des années durant, travaillé à faire connaître les écrivains, penseurs et chercheurs, le gouvernement sénégalais a décidé de se tourner vers les artistes.


Les activités du Commissariat

La création du Commissariat national et l’organisation de l’exposition itinérante d’art contemporain sénégalais aux Amériques répondent à cette préoccupation.
Le Commissariat qui est un service rattaché au ministère de la culture est chargé d’organiser toutes les grandes expositions d’Art sénégalais à l’Etranger, soit sur l’initiative du gouvernement soit en application d’accords internationaux.
Depuis sa création en 1977 le Commissariat met tout en œuvre en vue de donner à chaque exposition programmée une dimension digne de l’image de notre pays et de sa culture.
Les œuvres exposées proviennent, pour la plupart, du domaine privé artistique de l’Etat. Chaque année, le Chef de l’Etat préside la réunion de la commission d’achat des meilleures œuvres réalisées par nos artistes. Par ailleurs le ministère de la Culture, à l’occasion de chaque vernissage d’une exposition individuelle d’artiste, acquiert une ou deux parmi les plus belles œuvres exposées.
A côté du domaine privé artistique de l’Etat, il y a des œuvres de la propriété personnelle de certaines institutions privées et des artistes eux-mêmes qui, chaque année, les mettent à la disposition de la commission de sélection chaque fois que celle-ci en fait la demande.
La sélection de l’ensemble des œuvres se fait chaque fois avec toute la rigueur requise et en deux étapes. Il y a d’abord des séances de pré-sélection au niveau national avant la réunion d’un comité international de sélection composé de Sénégalais et des représentants des institutions devant abriter la manifestation. Cette rigueur dans la sélection découle d’un souci fort légitime, le gouvernement sénégalais entendant présenter au monde la moisson la plus représentative de la richesse et de la diversité de notre culture.
Ainsi, sans poursuivre aucun but lucratif, car aucune vente n’est permise durant la manifestation, on aura, cependant favorisé implicitement l’organisation dans les pays visités d’expositions individuelles propres à assurer une meilleure commercialisation des produits de nos artistes en sensibilisant les galeries privées et en convaincant les critiques d’art de la qualité de notre production.
Les principaux objectifs qui lui sont assignés, l’exposition d’art contemporain sénégalais, tout au long de son périple nord-américains, les a largement atteints dans une proportion dépassant toute prévision.
Ainsi après Paris, Nice, Helsinki. Rome, Stockholm et Vienne, les artistes sénégalais sont allés à la conquête du public nord-américain présentant, dès lors, à l’ancien et au nouveau mondes, les multiples facettes du trésor enseveli pendant des siècles dans l’âme sénégalaise.
Brillant itinéraire, fait de rythme et de gloire sur lequel Mexico, les villes canadiennes de Hamilton et de Québec, les métropoles américaines que sont Washington, Boston, Atlanta, New-Orléans et actuellement, Chicago ont, dans la ferveur, vibré au son du tam-tam et communié dans la joie de vivre avec l’homme sénégalais.
Point de départ de cette féerie de sons et de couleurs, Mexico, du haut de ses deux mille mètres d’altitude, a rendu un vibrant hommage aux plus hautes expressions de notre art, conçues et réalisées sur un territoire, presque étale, où le sol ne se soulève que timidement au-dessus de l’Atlantique.
Le choix de Mexico et du Mexique comme première étape n’est pas le fait du hasard. Il trouve sa justification dans notre destin commun de peuples confrontés aux problèmes posés par l’indépendance, la colonisation et le développement.
Comme le déclarait le Président Léopold Sédar Senghor, « Sur les deux rives de l’Atlantique et presque sous les mêmes latitudes, au Mexique et au Sénégal, existaient deux conceptions non seulement politiques, mais économiques et sociales, fondées sur les mêmes valeurs humaines : « la désaliénation de l’homme et son développement dans tous les domaines et l’avènement d’un nouvel ordre culturel mondial fondé sur le dialogue de toutes les civilisations ».


Rencontre avec le Mexique

Sur le plan culturel, la similitude des options sénégalaise et mexicaine est particulièrement frappante. La politique mexicaine est une synthèse positive des exigences de l’histoire passée et présente pour faire de ce peuple, symbiose d’ethnies et de civilisations, un peuple fier de son passé et fier de son avenir. Au-delà de la science et de la technologie, il s’agit de retrouver son identité en développant l’homme mexicain, en faisant de lui un homme de plénitude, car celui-ci aura intégré, dans l’Hispanité, elle-même symbiose de civilisations, toutes les richesses de l’Indianité.
Nous ne disons pas autre chose au Sénégal où nous avons mis l’homme au commencement et à la fin du développement.
La rencontre entre la culture sénégalaise et le public mexicain ne pouvait se faire donc qu’avec éclat et chaleur. Le Palais des Beaux-Arts de Mexico fut ainsi, pendant toute la durée de l’exposition, le lieu de rencontre privilégié de tout ce que la capitale mexicaine compte d’hommes de culture, artistes, écrivains, critiques, journalistes etc.
A la cérémonie du vernissage, avaient pris part, aux côtés du Ministre d’Etat sénégalais chargé de la Culture et du Secrétaire d’Etat mexicain à la Culture et à la création, d’importantes personnalités parmi lesquelles M. Pedro Ramirez Vasquez, Ministre des Travaux publics et des Etablissements Humains, éminent architecte et grand ami du Sénégal. Architecte du projet de Musée des Civilisations Noires de Dakar, Madame Maria Emilia Tellez Benoit, Secrétaire d’Etat aux Relations extérieures, Antonio Villalva, Ambassadeur du Mexique à Dakar, Juan Jose Bremer, Directeur général de l’Institut national des Beaux-Arts, etc.
Les autorités, la presse, l’opinion publique ont été mis en œuvre par le gouvernement sénégalais pour favoriser l’éclosion et l’épanouissement de notre patrimoine artistique.
Pour M. Roger Diaz de Cosio, Secrétaire d’Etat mexicain à la Culture et à la Création, « ce travail de création d’une infrastructure de développement intégral dans lequel s’est engagé le gouvernement du Sénégal est équivalent à celui qui a été réalisé dans les années 1920 au Mexique, alors que notre révolution venait à peine de se consolider. José Vasconcelos, alors Ministre de l’Education, a réuni et stimulé les grands talents nationaux pour la décoration des murs des édifices publics comme étant la forme directe et efficace pour faire parvenir la culture et l’affirmation de notre identité au peuple ».
Et l’homme d’Etat mexicain de poursuivre : « l es splendides tapisseries, les formes d’expression diverses et personnelles des peintures et des sculptures, les manifestations émouvantes de l’art authentique populaire sénégalais que représentent les peintures fixées sur verre et il est important de souligner, ici, comment ces expressions de la sensibilité populaire coexistent sans discorde avec les œuvres de ces artistes - en assimilant les influences esthétiques de l’étranger représentent un exemple palpable et très brillant de ce que le compromis intéressé - dans le meilleur sens du terme -, de l’Etat peut faire pour le développement et la diffusion de la Culture ».
De l’avis du Ministre mexicain, il est vraiment encourageant de pouvoir constater comment un peuple comme le nôtre a su favoriser d’une manière décisive, l’épanouissement des arts comme moyen essentiel pour la recherche et la consolidation des éléments qui configurent l’identité du peuple sénégalais en tant que nation.
La renaissance des arts au Sénégal fut également saluée par l’un des artisans les plus actifs d’une coopération culturelle sénégalo-mexicaine davantage renforcée, en l’occurrence M. Pedro Ramirez Vasquez.
A son avis, « l’exposition d’art contemporain reflète d’une manière saisissante le dynamisme du Sénégal dans le domaine culturel. C’est le fruit des options d’un gouvernement qui a conçu et encouragé toute une politique culturelle qui permet à l’individu de s’épanouir et d’assumer son rôle dans la société, la culture étant le fondement et le but ultime de toute politique de développement ».
Pour M. Pedro Ramirez Vasquez, « la peinture sénégalaise s’est affirmée en quelques années par son style et ses caractéristiques propres. C’est un art d’une grande diversité qui traduit les contradictions, les conflits, les tâtonnements d’une société qui se cherche, mais où l’on retrouve certains traits communs reflétant cette recherche de l’identité africaine ».
Le Ministre mexicain des Travaux publics s’est félicité du fait que l’art sénégalais ne soit pas le produit d’une ou de plusieurs écoles qui imposeraient leurs règles, mais bien au contraire, de tendances vers un art de synthèse qui réunit les extrêmes, les conflits de l’âme africaine en pleine mutation et qui cherche à atteindre au-delà des différences, ce caractère universel qui permet aux hommes de trouver un terrain de rencontre.
L’Institut national des Beaux-Arts de Mexico s’est joint à l’appréciation générale de notre production sous la plume de son directeur-général, M. Juan Jose Bremer ; « le développement de l’art contemporain au Sénégal est surprenant. Peu de pays font irruption dans l’histoire contemporaine comme le Sénégal, mû par l’élan culturel et le respect de ses traditions anciennes .
Félicitons-nous de l’occasion qui nous est offerte d’assister à un déploiement aussi dynamique et aussi généreux d’esprit humain, traduit dans des œuvres de grande beauté plastique ».
La marque la plus évidente de l’admiration suscitée par notre production est la déclaration publiée dans le quotidien mexicain : « Excelsior » du 11 juin 1979, de membres de l’Association des Artistes plasticiens mexicains associés. S’élevant contre la mauvaise qualité des récentes expositions picturales présentées au Musée d’Art moderne, les artistes mexicains relèvent la différence entre ces collections et l’exposition d’art sénégalais dont la qualité, notent-ils, « est une preuve de la grande capacité de création de la race noire ». A leur avis, ajoutent-ils en parlant de nos pays, « malgré leurs moyens techniques rudimentaires surtout au niveau de la sculpture, leur production artistique a été presque toujours de grande qualité ».
Les peintures et les tapisseries sénégalaises sont la preuve de la « maestria » avec laquelle leurs artistes manient la couleur et réussissent une grande expressivité ».
Pour l’ensemble de la presse et dans les milieux mexicains des arts, l’exposition sénégalaise a été le plus grand événement culturel de l’année au Palais des Beaux-Arts.


Hamilton et l’art sénégalais

Après Mexico, ce fut au tour de Hamilton, ville canadienne à environ 45 km de Toronto, deuxième place mondiale du commerce des œuvres d’art après New-York, d’accueillir la riche moisson, fruit du labeur et de la créativité de nos artistes.
La galerie d’art de Hamilton, l’une des institutions du genre les plus prestigieuses du Canada, intègre tous les avantages de la modernité au plan de la conception des salles d’exposition et du montage des cimaises.
Notre pays fut ainsi le premier d’Afrique noire à occuper ce haut lieu de l’Art qui, pendant presque deux mois, connut une affluence quotidienne de visiteurs sans précédent.
Les autorités de la ville et le public furent unanimes à saluer la richesse de notre exposition et la presse n’a pas tari d’éloges devant ce qu’elle a appelé la fulgurante renaissance culturelle sénégalaise.
L’événement avait, en effet, rassemblé dans la capitale canadienne de l’acier un grand nombre de personnalités fédérales et provinciales du monde des Arts et de la Culture et de grands dignitaires de l’Ontario parmi lesquels, le Maire de la ville de Hamilton, Mayor Jack Mac Donald, Jean Lucier, Président du Conseil des Arts du Canada, Marie Couturier, directrice du Programme international des Musées canadiens et M. Lefevre, directeur général des Affaires culturelles au ministère canadien des Affaires extérieures.
Dans toutes les allocutions qui ont été prononcées, tant du côté sénégalais que canadien, l’accent a été mis sur l’importance de la manifestation, perçue comme l’aboutissement d’une coopération féconde entre le Canada et le Sénégal.
A l’issue des discours d’usage dont la presse, écrite, parlée, filmée s’en est largement fait écho, les 950 invités présents au vernissage ont, en cet après-midi de période estivale, pu découvrir les 170 œuvres exposées parmi lesquelles une trentaine de tapisseries, une soixantaine de peintures à l’huile, des dizaines de sculptures, de gravures et de gouaches dont la variété, le style aussi bien que les thèmes ont impressionné dans l’ensemble le public canadien.
D’ailleurs ce sentiment de satisfaction mêlé d’étonnement qui en a résulté a peut-être été mieux résumé par le journal « Toronto Star » du 19 août 1979 qui manifeste son admiration en ces termes : « Lorsqu’on sait que l’ensemble des magnifiques œuvres présentées par les artistes sénégalais ont été produites durant les quinze dernières années, il est alors difficile de croire que jusqu’à une époque encore toute récente, le Sénégal ne possédait pratiquement pas une tradition de l’artvisuel... Mais avec l’indépendance, vint une période de renaissance culturelle et de recherche d’identité qui s’est manifestée par une intense éclosion artistique. En retournant dans son passé, l’artiste sénégalais est allé explorer les sources de son inconscient collectif... Et le besoin de recouvrer son identité africaine l’a mis dans l’environnement de ses racines et s’il y a dans les œuvres quelque chose de si merveilleusement moderne et de si curieusement familier l’œil européen c’est uniquement parce que Picasso, Braque et d’autres figures et proue de l’art européen ont été profondément influencés par l’art nègre ».
De son côté, le « Sunday Star Paperback Review » du 19 août 1979, sous le titre significatif de : « Art sénégalais : une exposition qu’il faut voir » qualité l’exposition d’une invitation au voyage au pays de l’homme noir qui « donne envie d’aller visiter Dakar ».
Les autres journaux de langue anglaise ne furent en reste. « The Spectator » le « Kitchener Waterloo », le « Globe and Mail » mettent particulièrement l’accent sur la politique d’aide et de soutien aux arts, mise en œuvre au Sénégal dès l’accession de notre pays à la souveraineté internationale. Pour eux, l’art sénégalais est « une vision fascinante du monde moderne. Il montre comment une génération nouvelle d’artistes a su manier son riche héritage ancestral aux techniques modernes de l’Occident avec un résultat impressionnant. On y trouve l’expression d’une affirmation d’une prise de conscience croissante qui est communiquée par des couleurs, des textures, des motifs nets et l’accent toujours porté sur l’importance de la vie africaine ».
A Hamilton, l’art sénégalais a marqué un tournant de plus dans la voie de la consécration sur le plan international. Sa conquête du Nouveau Monde fut un pas important et aux yeux des 21.000 visiteurs « cette richesse témoigne de la vitalité d’un développement culturel harmonieux entrepris par le Sénégal et son peuple ».
Du reste, la nouvelle Galerie d’Art de Hamilton, œuvre commune de toute la ville, a pu, de par son cadre et son originalité donner un éclat particulier à la présentation des œuvres. La grande réussite de l’étape de Hamilton aura d’ailleurs été l’une des raisons de la volonté du gouvernement canadien de présenter l’art sénégalais à Québec.


Québec et l’art sénégalais

Il y a quelques années, à l’occasion des manifestations de la Franco-Fête, le public québécois découvrait un aspect de la culture africaine vivante. Le choc de cette rencontre des pays de la neige et du soleil suscita au sein de la communauté francophone du Canada un mouvement d’enthousiasme et une intense curiosité envers des formes d’existence et des modes d’expression avec lesquels elle était peu familière. A la suite de ce premier contact, il importait pour elle d’aller plus de l’avant dans la connaissance d’un monde dont l’élan intellectuel comporte tant de promesses. Ce but, notre exposition à Québec l’a largement atteint.
En effet, ceux qui ont pu voir 2.400 visiteurs venir, un dimanche d’hiver à près de 18 degrés en dessous de zéro, contempler dans les quatre plus grandes salles du Musée du Québec, les tapisseries, peintures, gravures et fixés sous-verre qui constituaient l’armature principale de l’exposition ont souligné, avec admiration l’éclatante réussite de l’événement.
La cérémonie du vernissage s’est déroulée en présence de M. Roland Arpin, sous-ministre chargé des affaires culturelles et d’environ quatre cents invités dont des membres du gouvernement québécois, de l’Université Laval, d’institutions culturelles et artistiques et de nombreux étudiants africains.
Toutes les allocutions prononcées à cette occasion ont fait ressortir le cachet exceptionnel de la manifestation. Le directeur du Musée du Québec n’a pas manqué de souligner l’enthousiasme et la fierté des membres de son institution, « en accueillant pour la première fois une exposition d’une telle beauté, d’une telle vigueur plastique ».
M. Roland Arpin, dont la connaissance de l’art et de l’esthétique négro-africaine est digne d’envie, a souligné l’importance de l’événement qui devait contribuer, à son avis, à « parfaire la connaissance des Québécois de l’art contemporain africain, à les aider à y décrypter certains aspects de l’âme africaine et à y retrouver les grands fondements de toute forme d’art : la recherche du temps perdu, la conquête de l’espace, l’angoisse devant la mort, la recherche de l’au-delà et à un autre niveau, la lutte avec la nature ».
Selon M. Arpin, le Sénégal, en mettant sur pied une telle exposition, « donne au monde une leçon d’histoire et de civilisation en même temps qu’il témoigne d’une fidélité à son passé qui n’hésite cependant pas à s’exprimer dans des langages adaptés au jour nouveau qui a suivi l’essor exceptionnel que ce pays a connu depuis 1960 ».
Ce sentiment fut également celui des hommes de culture et de la presse de Québec. Leurs commentaires ont fait ressortir une réelle satisfaction, surtout, de la part de ceux qui découvraient, pour la première fois et avec émerveillement, l’art contemporain sénégalais dans son style original et attrayant.
Les tapisseries ont particulièrement retenu l’attention des visiteurs qui n’ont pas manqué, par leurs questions, de s’introduire dans le riche passé, les légendes et les mythes de la culture sénégalaise.
Les fixés sous-verre et les gravures furent l’objet d’une réelle admiration. Un artiste québécois a souligné la qualité des œuvres exposées dans ce domaine et fait remarquer avec justesse la comparaison qui pourrait se faire entre la peinture et les gravures de Papa Ibra Tall, concluant qu’avec « la plume on pouvait faire le tour du monde ».
L’Afrique et le Sénégal en particulier ont apporté de nouveau, par cette exposition, un souffle nouveau à l’art par cette production contemporaine qui procède d’une culture dynamique et créatrice.
Ceci, le professeur Fernando Lambert, du département de Littérature à l’Université Laval l’a reconnu. M. Lambert a d’ailleurs visité notre pays où il a pu se rendre compte que le contexte immédiat de cette production « semble être une atmosphère propice à la création sous toutes ses formes ».
Le programme d’animation et de rencontre entre artistes sénégalais et québécois s’est déroulé dans les meilleures conditions. Les membres de la délégation participèrent à l’émission « Télé magazine » que suit un très grand nombre de téléspectateurs québécois, accordèrent des entretiens à la société Radio Canada, auxquels ont pris part les musiciens sénégalais oui animèrent l’exposition avec beaucoup de talent.
Ces musiciens se sont produits à l’Université Laval et celle de Montréal, instituant ainsi un dialogue fécond entre eux et les étudiants africains et sénégalais du Canada.


Washington et l’art sénégalais

L’exposition au Québec, qui a drainé 25.000 visiteurs fut ainsi une fête de l’amitié et de la fraternité plongée dans l’exubérante renaissance de notre art et notre folklore.
Après Québec la coquette, berceau légendaire de la culture francophone en Amérique du Nord, l’art sénégalais s’est installé sur les bords du Potomac dont les eaux qui ont l’air de charrier vers le Jefferson Memorial la floraison neigeuse des cerisiers sont l’un des plus beaux paysages de la capitale fédérale américaine : Washington.
Ce fut alors la première exposition d’art contemporain de grande envergure organisée par un pays africain aux Etats-Unis d’Amérique.
Le vernissage au « Corcoran Gallery of Art » de Washington s’est déroulé en présence d’environ six cents invités parmi lesquels des fonctionnaires du gouvernement fédéral, de la municipalité de Washington, des universités de la capitale, du corps diplomatique, des institutions culturelles et artistiques, de la Banque mondiale, du Fond monétaire international, de l’A.I.D. et des cercles artistiques et culturels américains.
Ce fut l’occasion pour M. Marion Barry, maire de la ville et grand ami de notre pays, de souligner sa joie et sa fierté d’accueillir une telle exposition « dont les composantes sont issues de l’un des centres culturels du monde : la ville de Dakar ».
Comme sur toutes les étapes précédentes, l’exposition à Washington a été une révélation pour les connaisseurs et le grand public. Installées comme un décor de pièce de théâtre dans l’atrium du Corcoran, les quatre vingts œuvres ont vu défiler 39.500 visiteurs, dont les deux tiers accédaient pour la première fois à la galerie.
La qualité des articles de la presse de Washington a été déterminante dans l’affluence massive du public. Les deux plus grands quotidiens de la capitale, le Washington-Post et le Washington-Star n’ont pas tari d’éloges à l’endroit de nos artistes. Pour le premier, « La culture africaine connaît une période de transition. Tout en intégrant l’héritage du passé, les artistes, doivent tenir compte d’un présent multidimensionnel qui dépasse la simple identification raciale ou ethnique. Les blessures du passé, la complexité du présent, les promesses de l’avenir sont profondément ressenties dans le Sénégal moderne. Cette exposition n’est pas encore, du reste, l’expression d’une culture pleinement épanouie, mais un remarquable témoignage du renouveau culturel africain de la période post-coloniale et des efforts d’un gouvernement très sensibilisé à la vie artistique et qui veut faire de Dakar un tremplin vers l’Afrique. »
Pour sa part, le Washington Star remarque que « Parmi les nations africaines, le Sénégal est particulier par l’importance qu’il accorde de façon enthousiaste aux efforts de ses artistes contemporains... Cette tendance pour la totalité de la vie, pour l’unité de l’âme, de l’esprit et de la matière, pour la relation fonctionnelle entre la création artistique et les aspects politiques, sociaux, économiques et autres de la vie, est une marque distincte de la civilisation africaine et plus particulièrement du Sénégal d’aujourd’hui, un pays dont la capitale, Dakar, est une métropole très animée qui se place comme un défi et un reproche à la culture traditionnelle africaine ».
Notre exposition eut des résonances toutes particulières dans l’acoustique historique de ce mois de février consacré chaque année aux U.S.A. à l’histoire de l’Afrique d’avant et d’après la traite des Noirs.
Le programme d’animation de l’exposition avait prévu, outre les visites guidées pour les élèves et les étudiants, une -série de conférences et de causeries.
Les trois prestations de Mudra-Afrique tant à Washington qu’à New-York, soulevèrent l’enthousiasme d’un public multiracial. Les multiples ovations et rappels illustrèrent hautement la qualité et le talent des chorégraphes et dès musiciens de Germaine Acogny. La presse américaine dans son ensemble a considéré que la représentation dont l’argument est tiré d’un conte de Birago Diop : « La Cuillère sale » était moins un ballet à facture de conservatoire qu’un mimodrame rituel, savamment articulé sur croyances naïves.
Mais l’un des temps forts de la manifestation en fut sa cérémonie de clôture en présence du Président Senghor. En ce jour de Pâques, tout le gotha culturel de Washington, chorégraphes, intellectuels, musiciens, peintres, poètes étaient venus communier avec leurs frères sénégalais dont les œuvres sont porteuses d’un message d’amour : message de l’âme sénégalaise en direction du Nouveau Monde. La présence du poète a inspiré ce jour le verbe de tous ceux qui sont intervenus à la tribune, parmi lesquels MM. James Cheek, recteur de l’Université Howard, Sterling Brown, doyen des poètes de Washington, etc. Ils ont tous fait part de l’admiration qu’ils portent à notre pays du fait de son rayonnement culturel.
Il peut sembler paradoxal de dire que cette cérémonie de clôture de l’exposition de Washington revêtit une solennité faite de ferveur artistique et littéraire et qu’au lieu de tomber, le rideau semblait se lever comme pour la première fois sur les cimaises vibrantes de couleurs de notre art.
En effet, la présence active du Président Senghor a donné à l’événement une dimension rétroactive inégalée où les arts, la culture et la politique se confondaient comme dans un manifeste extrêmement dense, éclairant du dedans le concept de Négritude.


Boston et l’art sénégalais

Puis ce fut l’escale dans l’une des plus vieilles cités de la Nouvelle-Angleterre, Boston, fondée par les pèlerins du Mayflower. Deux des musées les plus réputés de cette ville, comme pour son originalité, qu’elle tient du rôle dans l’histoire de l’indépendance des U.S.A., se partagèrent la présentation de l’exposition.
D’un côté, le Musée des Beaux-Arts de Boston, dont les collections sont parmi les plus importantes de l’hémisphère occidental. De l’autre, le Musée du centre national des Artistes Afro-américains, qui, avec le Musée Studio de Harlem à New-York, sont deux institutions purement afro-américaines tant par leurs sources que par leurs opérations.
Ainsi ces œuvres, parties de Dakar, capitale située sur le cap le plus avancé du continent africain dans l’Atlantique, centre universitaire et de recherches, cité poreuse à tous les souffles de l’esprit, furent honorées d’être hébergées à Boston, célèbre foyer intellectuel connu à travers le monde entier grâce au rayonnement de ses universités et aussi au prestige de ses musées qui font, entre autres réalisations remarquable, la fierté du Massachusetts.
Aussi, ces deux villes côtières de l’océan atlantique, qui les unit désormais plus qu’il ne les sépare, restées fidèles à leur vocation de carrefour d’idées, sont ainsi devenues des rendez-vous de civilisation et de cultures qui, en s’y confrontant, se sont enrichies mutuellement.
M. Jean Fontein, directeur général du Musée des Beaux-Arts de Boston l’a bien compris, pour qui, « cette forme nouvelle et exaltante de l’art contemporain sénégalais, profondément africain et ayant intégré les apports de la culture occidentale, a reçu un accueil chaleureux et provoqué des appréciations élogieuses du public venu nombreux la visiter.
Tout le monde a été impressionné par la haute technique des artistes sénégalais, évidente à travers des œuvres si richement colorées. Je formule le souhait que les U.S.A. aient la sagesse de mettre en œuvre une politique d’encouragement en direction des artistes telle que celle en cours au Sénégal ».
Pour sa part, M. Edmund Barry Gaither, directeur général du Musée du Centre culturel, s’est extasié devant les tapisseries qui, à son avis, « sont les œuvres les plus marquantes parce que qu’exceptionnelles du fait de leurs dimensions et aussi parce qu’elles constituent l’une des forces artistiques sénégalaises alliant avec le plus de succès la technique occidentale et la créativité traditionnelle africaine. Une exposition importante comme celle-ci faisant appel à des matériaux et à des techniques modernes nous donne l’occasion d’admirer une tendance fort progressiste de l’art africain qui a conservé une relation thématique avec l’histoire, mais ne s’attache pas à reproduire les formes du passé ».
Pour Madame Elma Lewis, directrice artistique du Centre national pour les Artistes afro-américains et grande amie du Sénégal, cette riche exposition est « le pur et vivant reflet du mode de vie du peuple sénégalais ».
L’escale suivante fut Atlanta, capitale de la Georgie et ville natale de Martin Luther King. La cérémonie de vernissage, dans la grande métropole du Sud, devait coïncider avec l’ouverture officielle du « Terminal », le nouvel aéroport d’Atlanta, le plus vaste et le plus moderne complexe d’accueil du monde.
Pour le maire de la ville, M. Maynard Jackson, cette coïncidence n’est pas le fait du hasard, car, à son avis, le développement, l’éducation et la culture vont de pair.
Se souvenant de son passage, lors d’un séjour à Dakar, à la Maison des Esclaves à Gorée, le maire Jackson a qualifié la présence des œuvres d’art sénégalais à Atlanta de visite lumineuse de l’Afrique à la diaspora américaine qui semble exorciser le voyage triangulaire de la traite. A ses yeux, l’exposition « présente, certes, des œuvres qui viennent des profondeurs de la mythologie sénégalaise jusqu’aux scènes de la vie quotidienne. Mais le message essentiel en reste le même. C’est celui de l’identité culturelle sénégalaise, de l’africanité, c’est celui de la négritude ». C’est pénétrés de la valeur de cette profession de foi à l’égard de l’humanité que nous avons convié les Bostoniens et les Georgiens à partager la joie que procure cette renaissance artistique, jeune de quelques vingt ans dans un pays qui sait que l’art se veut patrimoine universel.
Ce message, le public et la presse ne mirent pas longtemps à le percevoir dans toute sa grandeur et dans sa haute signification.
Une ambiance de fête bien de chez nous aura contribué, en toile de fond, à rapprocher davantage les cœurs et les esprits des 39.000 visiteurs.
Des rouges collines de Georgie, l’art sénégalais choisit comme autre étape de sa longue croisade de paix, la Nouvelle-Orléans.


La Nouvelle-Orléans et l’art sénégalais

Dans cette ville, tout aussi bien dans la préparation que dans l’organisation de la manifestation, par son cadre et son originalité, tout augurait d’un éclatant succès. Un comité d’organisation, présidé par M. Philip M. Baptiste fut mis sur pied. Le maire de la Nouvelle-Orléans, M. Ernest N. Morial ne ménage aucun effort en vue de donner à l’événement une image digne de notre peuple et de sa culture.
Aussi tout au long de l’exposition, le Musée d’Art de la Nouvelle-Orléans fut littéralement pris d’assaut par 21.887 visiteurs dont 863 personnalités marquantes lors de la cérémonie du vernissage.
La presse locale fit un large écho de la renaissance culturelle sénégalaise et la diversité des appréciations nous révéla une sensibilité plus attentive qu’on ne l’espérait.
Après la Nouvelle-Orléans, l’exposition d’art contemporain sénégalais a entamé la dernière phase de son périple nord-américain à Chicago où elle fut présenté du 3 mai au 21 juin simultanément à la galerie du Centre culturel pour la partie principale et à la bibliothèque « Woodson » située dans la périphérie pour la partie secondaire.
La cérémonie d’inauguration a eu lieu en présence du sénateur James Taylors, du Président du Conseil des Arts de la ville de Chicago, le docteur Victor Danilov, de 23 membres du Comité d’accueil de l’exposition et de nombreuses personnalités du monde des Arts et de la communauté noire américaine.
Le programme d’animation de l’exposition comprenait, entre autres, des conférences, des projections de films sénégalais et des concerts de musique offerts par nos artistes.
La rencontre avec le maire de la ville, Madame Jane Byrne, fut l’occasion saisie par celle-ci pour exalter la coopération fructueuse amorcée entre Chicago et le Sénégal avant d’annoncer son intention de visiter notre pays.
De même, on constate, chez la plupart des hauts responsables noirs américains, un désir ardent de mieux connaître les ressources et les potentialités culturelles du continent africain.
En outre, le besoin d’une coopération inter-universitaire renforcée entre l’Etat d’Illinois de notre pays est également apparu dans les conversation ; que nous avons eues avec le chancelier de l’Université de Chicago, entouré de la plupart de ses doyens et avec les différents professeurs et directeurs des centres d’études africaines de la « North Western University » et de l’Université de l’Etat d’Illinois.
La chaleur de l’accueil réservé à Chicago à nos œuvres fut plus particulièrement concrétisée par la décision résolue de M. Paul Waggoner, grand collectionneur d’objets d’art, propriétaire de deux importantes galeries de vente, d’organiser une exposition vente de tapisseries et de peintures sénégalaises à Chicago.
En résumé, on peut avancer que si les prévisions minimales de fréquentation sont atteintes au Centre culturel de Chicago, près de 200.000 personnes auront visité l’exposition d’art contemporain sénégalais en Amérique du Nord, soit environ un américain sur mille.
Ce chiffre éloquent peut expliquer l’intérêt sans cesse croissant que les autorités américaines portent au Sénégal, dans tous les secteurs, pour qui sait mesurer l’impact de la publicité et des médiats sur les mentalités, les structures et les centres de décision aux Etats-Unis. L’art contemporain sénégalais s’est fait appréhender par le public américain, toutes races confondues, bien que les canons de l’esthétique soient quelque peu différents des nôtres.
Aussi, aura-t-il franchi une étape décisive dans la voie de la consécration sur le plan international. Sa conquête du Nouveau Monde est un pas important qui, aux yeux des américains, ne peut que favoriser une connaissance plus profonde de nos civilisations réciproques et partant, une coopération renforcée entre nos pays.
Le Commissariat à l’Exposition d’Art contemporain sénégalais à l’Etranger a, à travers ce périple américain, joué pleinement le rôle qu’il s’est assigné de promoteur commercial, sur le plan international, de la production de nos artistes. Il a ainsi interposé ses bons offices entre les Manufactures sénégalaises des Arts décoratifs avec, Mme Julia Hotton, Commissaire à la Commission nationale des U.S.A. qui vient d’ouvrir une galerie commerciale à New-York exclusivement orientée vers la vente des tapisseries sénégalaises. Il en est de même avec M. Mame Abdou Seck, membre de la Chambre de Commerce de Toronto pour la représentation commerciale de la tapisserie sénégalaise dans l’Ontario.
La Mairie d’Atlanta négocie l’achat d’une tapisserie destinée à la décoration de l’un des halls du nouvel aéroport de la ville.
S’agissant de nos artistes plasticiens, ils ont eu des contrat, fructueux avec des propriétaires de galeries célèbres.
Par l’entremise de ces galeries et à la faveur des voyages que leurs représentants ont effectués sous l’égide du Commissariat à l’occasion des différents vernissages, les artistes sénégalais ont pu écouler, aux Amériques, près d’une centaine d’œuvres d’art.
Le programme d’animation que nous avions élaboré fut également vivement apprécié.
Tour à tour, le ballet national, la « Sira Badral », la troupe Mudra-Afrique, des virtuoses de la kora, du balafon et du xalam tels Soundioulou Cissoko, Balla Doumbeya, Samba Diabaré Samb, Amadou Ndiaye Samb, etc, ont contribué à créer sur place une ambiance typiquement sénégalaise qui a renforcé le charme et intensifié la beauté de notre production.
Dès lors, l’exposition d’art contemporain sénégalais a démontré, une fois de plus, que l’art est un instrument privilégié dans notre action quotidienne en vue de faire connaître l’homme sénégalais nouveau dans sa culture et sa lutte d’aujourd’hui pour le développement moderne.
La conscience et la prise en compte de cet argument infléchit la volonté de notre pays de présenter à travers le monde un art de qualité qui s’impose sur le critérium international et traduise fidèlement notre originalité pour nous permettre de rejoindre l’Autre, tous les autres sur l’Essentiel à savoir l’Humain.
Au demeurant, la faculté de se perpétrer en se renouvelant est l’un des traits par où se reconnaît une grande civilisation. Celle de l’Afrique qui a tant de fois prouvé cette faculté dans le passé est aujourd’hui appelée à la prouver encore en suscitant, dans tous les domaines, des synthèses qui lui soient propres, entre les valeurs qui fondent son identité et celles qui conditionnent son progrès. Par là seulement, elle pourra, à la fois, mobiliser l’ensemble de ses forces créatrices et contribuer à faire de la culture un instrument essentiel et un moyen privilégié de développement national, ainsi que de compréhension et de coopération internationales, dans le respect de l’identité de chaque peuple, et en vue de stimuler et d’enrichir le dialogue entre les cultures et les civilisations dans le monde.
L’exposition itinérante d’art contemporain sénégalais a pour vocation, de par son ambition comme par son ampleur, de donner une impulsion nouvelle sur cette voie. Elle voudrait ainsi encourager les artistes à un effort de création qui répond aux aspirations profondes du peuple sénégalais tout en contribuant à une compréhension de plus en plus fructueuse entre eux et le reste du monde.
Ce faisant, le Sénégal répond à une préoccupation majeure de l’UNESCO qui veut « favoriser un développement harmonieux de toutes les cultures dans le respect et l’appréciation mutuels des valeurs qui leur sont propres ; ce développement devant se fonder autant sur la préservation du patrimoine que sur l’aide à la création, sur la participation active de tous ceux qui le désirent à l’enrichissement de la vie culturelle ».
L’exposition d’art contemporain fut pour nous une manière bien éloquente d’apporter au monde notre offrande à la paix, désireux que nous sommes de voir germer la paix vivante, la paix des profondeurs qui n’est autre que l’amour.


[1] Ancien Commissaire aux Expositions d’Art Comtemporain du Sénégal à l’étranger




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