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LETTRE A UN POETE-PRESIDENT OU LES ELEGIES MAJEURES DE LEOPOLD SEDAR SENGHOR : QUESTION DE METHODOLOGIE
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Ethiopiques numéro 29
revue socialiste
de culture négro-africaine
février 1982

LETTRE A UN POETE-PRESIDENT OU LES ELEGIES MAJEURES [1]DE LEOPOLD SEDAR SENGHOR

Auteur : VICTOR M. HOUNTONDJI (Université Calabar (Nigéria)

Monsieur le Président,

Cher Poète,

J’ai lu le manuscrit des Elégies majeures que vous m’avez fait l’honneur de m’offrir, ainsi que le Dialogue francophone sur la poésie, lors de notre entretien du 1er juin 1979 à Dakar, et je voudrais vous dire toute la joie que m’ont procurée ces textes, notamment les poèmes, annonciateurs d’« un paradis de paix » et d’« Amour », où le délicat amour de Colette (excusez la familiarité du prénom, je vous prie, mais, inspiratrice d’un grand poète, elle appartient, désormais, tout simplement, à l’histoire, comme vous même, comme Marie, Hélène, Cassandre - Ronsard, « Elvire » - Lamartine -, Jeanne Duval - Baudelaire -, et bien d’autres), « (la) blonde, (la) normande, (la) conquérante » aux « yeux vert et or comme (son) pays, si frais au solstice de juin », voisine avec bonheur avec la nostalgie de « (Maïmouna) la Bien-Aimée, Maimouna (l’) amie, (la) sœur, (l’) amour, (l’) amante », « Reine de Saba », « noire et belle, parmi les filles de Jérusalem. [2]
Je voudrais dire l’enchantement d’un monde rêve où « bourgeois et paysans paisibles coupeurs de canne, cueilleurs de coton, ouvriers aux mains fiévreuses, Blancs et Noirs,... Arabes et Juifs, Indo-Chinois, et Chinois, Indiens et Latino-Américains, tous les fils de la même terre mère, (chantent) à plusieurs voix... L’innocence du monde, et (dansent) la floraison » [3]
Cependant, je ne voudrais pas encore bâtir des théories à partir de vos poèmes, à l’instar d’Alain Bosquet et surtout de Jean-Claude Renard, car il n’est plus aisé, aujourd’hui, de faire innocemment l’éloge du poète-Président que vous êtes : les mots ne sont plus innocents.
Ô poète ! Des philosophes « marxisants » ont investi nos mots, et si l’on n’y prend garde, un mot, une fleur, qui seraient un bel éloge, adressés à n’importe quel poète du commun, se métamorphoseraient, adressés à vous, par une alchimie que seule sait opérer la « raison discursive », ennemie jurée de toute vraie poésie, en autant de flèches aux pointes acérées.
Ainsi, par exemple, Jean-Oaude Renard, séduit par la beauté indéniable de ces vers : « Ma tâche est d’éveiller mon peuple aux futurs flamboyants. Ma joie de créer des images pour le nourrir, ô lumières rythmées de la Parole ! », se hâte d’en tirer une définition de « la nature et la fonction de (la) poésie » de Senghor : « la voix... qui (fonde) un langage.


J’entends gronder l’orage ! j’entends le concert de ceux qui, oubliant le caractère subjectif et irréductible de toute image, de tout rêve poétique, négligeant le poète, demanderont au Président si c’est bien d’« images » qu’on peut « nourrir » un peuple affamé. [4]
Heureusement que le poète a pris soin de préciser : « Maintenant que les greniers craquent et que les taureaux sont lustrés. Maintenant que poissons abondent dans nos eaux, aux franges des courants marins... ». Mais encore !...
D’autres parleront peut-être de « récupération ou de tentative de « récupération » de symboles nègres d’une révolution violente, sanglante ou marxiste, tels Malcolm X, Angela Davis, Georges Jackson, Amilcar Cabral, etc., par leur assimilation systématique non seulement aux symboles de la non-violence, tel Martin Luther King, ennobli, il est vrai, couronné, réhabilité, si l’on peut dire, par sa mort, mais aussi à d’autres symboles religieux (et ou) aliénants tels Saint-Georges (et) Georges Pompidou.
Et le vieux grief d’un Towa [5] concernant votre opinion du peuple français, « peuple douloureux et généreux ! ? ». Mais il faudrait peut-être, et c’est-ce précisément auquel je voudrais m’employer au cours des prochaines années, réinventer une critique littéraire (africaine en particulier) qui soit « artiste ». Sera-ce trop demander aux critiques littéraires que de leur demander de se faire poètes afin de mieux percevoir, « de l’intérieur », les mécanismes de la création artistique, poétique en particulier, pour pouvoir les interpréter plus sainement, ensuite, et qu’enfin soit réinstitué le droit à la différence, qu’un Senghor soit par exemple, malgré leurs différences, réconcilié avec un Césaire ? !
Voilà donc l’idée que je me propose de défendre, dans la thèse dont je vous ai révélé le projet dans ma lettre du 3 mars 1979, et que je voudrais intituler, non plus « La poésie de Senghor et de Césaire : le point d’une dualité », mais « poésie de Césaire et de Senghor : le point d’une dualité ». Le détail est, à mon sens, important : il s’agira de montrer, si je dois faire des emprunts à la critique thématique, que bon nombre des « insuffisances » théoriques reprochées à Senghor, trouvent leur racine dans la poésie de Césaire. Or c’est précisément au nom de Césaire (chez Marcien Towa par exemple) que l’anathème est jeté sur Senghor. Il s’agira donc, dans un premier temps, d’étudier l’œuvre poétique de Césaire et l’œuvre théorique de Senghor, et dans un second temps, l’œuvre poétique de Senghor.
Je tâcherai, dans mon travail, de mettre à contribution les acquis de la sémiologie, car la sémiologie (axée essentiellement sur la linguistique et la psychanalyse), me paraît être, actuellement, par le fait même qu’elle nous libère de la critique thématique trop tributaire de la raison discursive, l’une des approches susceptibles de rendre sa dignité irréductible, inaliénable, à l’objet littéraire (et poétique, en particulier) critiqué.
En attendant, permettez-moi, Monsieur le Président, cher Poète, de saluer dans les Elégies majeures, le nouveau-né d’un grand poète de l’Afrique Noire.


[1] Elégies majeures, suivi de : Dialogue sur la poésie francophone, Léopold Sédar Senghor, Seuil, 1979.

[2] Deux filles... un rêve fugitif... (nouvelle), suivi des Vertiges de Persu Grand-Vet (poèmes en prose), A.BM. Cotonou, 1973.

[3] Couleur de rêves (poèmes et prose), La Pensée Universelle, Paris, 1977.

[4] Le Cahier d’un retour au pays natal, d’Aimé Césaire : événements littéraire et facteur de révolution (essai) : à paraître.

[5] Voir Léopold Sédar Senghor, Négritude ou Servitude ? Marcien Towa, C.LE., 1976.




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