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CONSERVATION DES TRADITIONS ORALES SEREER ET GUELWAR
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Ethiopiques numéro 28 numéro spécial
revue socialiste
de culture négro-africaine
octobre 1981

Auteur : Namankumba KOUYATE

Les traditions orales constituent la principale source de l’histoire africaine. Depuis qu’elles se sont imposées au monde scientifique comme source historique de première main pour la connaissance du passé de l’Afrique, elles n’ont cessé de susciter la réflexion individuelle et collective des chercheurs, historiens et savants de maintes disciplines pour dégager la méthodologie adéquate de leur exploitation judicieuse et rationnelle.
La valeur documentaire des traditions orales découle du fait qu’elles véhiculent à travers le temps les créations sociales et culturelles des peuples, prétendus sans écriture, dont elles constituent le support de la conscience historique. En raison de cet intérêt, le présent colloque sur les traditions orales du Ngabou prend tout son relief. C’est pourquoi il nous est apparu opportun de livrer à la méditation des spécialistes, à l’occasion de cette rencontre, quelques réflexions sur un aspect des nombreux problèmes qui sont liés à la culture et à l’exploitation des traditions orales, celui concernant les modalités spécifiques de la conservation et de la transmission de l’histoire.
Au cours de notre enquête sur le terrain, nous avons tenté de rechercher les fondements historiques des procédés de conservation en vigueur dans le Ngabou Sara à partir d’une étude du statut des détenteurs actuels des traditions orales.
Il nous semble qu’il y a un rapport assez intime entre l’authenticité des informations véhiculées par la tradition orale au cours des siècles et les méthodes de conservation. Plus le cadre de la conservation, partant celui des détenteurs de la tradition, s’insère dans une structure sociale et institutionnelle cohérente, plus l’information transmise est viable parce que résultant d’une expression pédagogique rigoureusement codifiée.
En tout cas, les travaux effectués jusqu’à maintenant sur l’histoire de l’Afrique de l’Ouest permettent de faire ce constat. Le développement des grands empires fortement structurés et centralisés (Ghana, Mali, Songhay) a fourni le cadre privilégié de l’essor de la tradition orale dans la conservation et la transmission de l’histoire.
L’efficacité des principes méthodologiques qui ont inspiré la pédagogie des traditions n’est plus à démontrer. On peut alors se demander s’il existe aujourd’hui au Ngabou des cadres analogues ou au moins des manifestations d’une structure sociale et historique ancienne qui avait servi à la conservation de la tradition. En somme quels sont les procédés encore en vigueur pour la transmission correcte de l’histoire ? La réponse à ces questions contribuerait à établir dans une large mesure l’approche méthodologique pratique de l’étude des traditions du Ngabou.
Il existe dans le Ngabou un indéniable prestige des traditions orales. Leur variété et leur abondance s’imposent à l’enquêteur comme la première impression dominante.
Ce pays, partie intégrante puis héritier du Mali, dont il a contribué au rayonnement, particulièrement au XVIe siècle, est fortement marqué par les éléments de la culture et de la civilisation mandingues. La prédominance ethnique des Mandingues dans sa population en est une preuve évidente. A ce sujet, la tradition orale du vieux Manding place l’annexion de toute la Côte occidentale de l’Afrique à l’époque de Soundjata. Un Général du Mansa du Mali, Touraman, qui avait conduit une expédition punitive au Diolof, aurait continué à guerroyer dans le pays et les territoires voisins. C’est au cours de ces guerres que fut créé le royaume du Ngabou [1].
Il est significatif que les traditions actuelles du Ngabou aient conservé, pour l’essentiel, les éléments de cette relation [2].


Pour les autres, Kaabou dériverait de l’expression A Ka a bôn filo, utilisée par Touraman au moment où ses compagnons lui demandaient d’arrêter la marche. L’expression signifiant « continuons encore à tirer sur l’ennemi ».
La persistance tenace du souvenir de Touraman dans les récits des traditionnistes du Ngabou est tout aussi significative.
Même si les informations que nous avons rencontrées expliquent de façon différente l’origine du nom de la province (Ngabou), tous sont en tout cas unanimes pour dire que le Ngabou est une « création » de Touraman.
Dans les traditions du Ngabou, Touraman nous apparaît comme un héros légendaire qui a pris le pas sur le personnage de Soundjata. De plus, les relations des traditionnistes actuels du Ngabou font des références très fréquentes aux actes de générosité de Touraman en faveur de ses Diély. En effet, il a été rapporté l’existence d’un village entier sotouma, dans lequel Touraman aurait installé tous les Diély vers la fin de sa compagne, en leur laissant beaucoup de richesses.
Quand on sait, en plus, qu’au moment de son départ du Manding pour le Djolof, Touraman fut, selon la tradition, salué par un poème épique, encore célèbre aujourd’hui dans l’Ouest africain
- Touraman Passa [3] - on peut supposer qu’au nombre du contingent militaire qu’il conduisit dans cette région, se trouvaient beaucoup de Diély.
Tout cela permet d’entrevoir le rôle privilégié fondamental joué par le Diély dans l’histoire du Ngabou, des origines jusqu’à l’époque de Dyanké Wali. Si l’on en croit les informateurs, chaque roi, chaque chef de province, avait une famille de Diély attachée à sa cour et dont la fonction essentielle était de dire l’histoire et chanter les hauts faits d’armes du Prince. L’exemple de Dyanké Wali est fort éloquent à cet égard. Son traditionniste, appelé Diély Wali Diabaté, bénéficiait de faveurs exceptionnelles et ses descendants se trouvaient encore aujourd’hui dans la partie sénégalaise du Ngabou historique.
Cependant, les résultats de nos recherches sur le terrain, dans la région de Ngabou Sara, ne coïncident pas toujours avec cette évolution conforme pourtant à la trame des récits de nos informateurs. A l’heure actuelle, il y a comme un éclatement du cadre traditionnel dans lequel les Diély avaient évolué jusque-là et qui doit être mis en rapport avec les bouleversements historiques notables qui ont secoué le Ngabou. En effet, de l’implantation des Mandings depuis le XIIIe siècle jusqu’à la constitution des provinces [4] sous l’autorité de Kansala, le Ngabou a été secoué par des guerres fréquentes à l’intérieur comme à l’extérieur. L’affrontement avec le Fouta qui mit fin au pouvoir des Madinka sur le Ngabou, nous apparaît comme l’épisode le plus dramatique de la résistance d’une culture qui n’avait voulu céder à aucune pression. C’est précisément à ce niveau que s’éclaire la condition particulière du Diély dans cette région. Privé de l’assistance matérielle que la stabilité politique lui procurait jusqu’alors, le Diély semble avoir été abandonné à lui-même. Ce fait expliquerait la dispersion des Diély dont bon nombre ont émigré dans les territoires voisins du Sénégal, de la Gambie, et la R.P .R. de Guinée, etc.
La domination coloniale portugaise est venue aggraver cette situation par la désintégration totale des structures sociales traditionnelles se traduisant par l’élevation aux hiérarchies supérieures du pouvoir de familles dévouées à sa cause.
Il ne faudrait cependant pas déduire de cette évolution une inefficacité irrémédiable des méthodes de conservation de la tradition orale chez les Diély du Ngabou. Beaucoup s’en faut ! De nombreuses familles de Diély existent encore dans cette région, dont les principaux noms sont : Kouyaté, Diabaté, Galissa [5], Soumano.
Les noms des principaux informateurs des centres couverts par notre enquête l’attestent éloquemment.
Voici ces centres et les noms correspondants des informateurs : 1. Ngabou Sara (chef-lieu) : El Hadj Fodé Ansou Sané.
2. Kansala : Doyen Sadjo Sané, petit-fils de Dyanke Wali
3. Soumakounda : Kébadjan Mané.
4. Kankéléfa : Lansana Sané.
5. Thyanna : Bolo Mané.
Cette situation dénote un attachement très prononcé de ces familles à leur histoire. Dans un contexte de conflits permanents, il était légitime que s’organise dans les familles régnantes le cadre d’une conservation et d’une transmission plus systématiques de l’histoire.


De ce qui précède, il ressort que les traditions orales du Ngabou, en dépit des vicissitudes de l’histoire, se sont maintenues avec plus ou moins de vivacité selon les régions. Leur richesse et leur fécondité trouvent leur fondement dans les procédés de conservation et la pédagogie de la transmission.
Au Ngabou, conservation et transmission de la tradition orale ont obéi à des règles strictes qui rappellent en bien des points celles de l’enseignement traditionnel dans le vieux Manding. Ici, le rôle du patriarche est primordial. Il est le gardien par excellence de la tradition et comme tel il doit garantir l’authenticité des connaissances transmises. C’est ce qui explique qu’au début de chaque exposé, le patriarche Belen-tigi chez les Diély, rappelle la chaîne de transmission du patrimoine. A Ngabou Sara, à Kansala, à Kankéléka, la formule suivante revenait comme un leitmotiv. « Ce que je vais vous dire, je le tiens de mon père, qui le tient de son père, qui le tient de son père, etc., etc. » [6].
La pédagogie de l’enseignement est fondée sur la répétition et un exercice intense de la mémoire. Aucune altération du texte oral initial transmis par les ancêtres n’est tolérée. Dans les familles Diély que nous avons rencontrées à Ngabou Sara, ce souci de fidélité dans la reproduction du texte historique est très manifeste et l’utilisation de l’instrument de musique contribue efficacement à soutenir la mémoire et le souffle du traditionniste.
Un de nos informateurs, à Ngabou Sara, Malamine Galissa, nous a livré son récit avec un accompagnement musical approprié : Kora et chant. Le même phénomène a été observé au niveau de la famille Soumano où le récit du Belen-tigui a pris franchement la forme d’un poème chanté, ponctué de références aux héros du vieux Manding et à leurs exploits.
Assurément, la pratique instrumentale occupe dans l’enseignement une place de choix. Elle constitue le support privilégié de la mémoire dont elle consolide l’efficacité, Kora, balafons sont les véhicules des principaux airs qui cristallisent l’histoire. Une enquête systématique dans les différentes régions du Ngabou aboutirait à un inventaire exhaustif des instruments de musique et à la prise en évidence de leur rôle spécifique dans le soutien de la tradition orale.
Cependant, notre enquête nous a révélé que les instruments de musique n’étaient pas les seuls supports de la tradition orale. Il y a aussi des manuscrits en arabe. Ce genre de support se rencontre surtout dans les familles régnantes citées plus haut ; c’est, nous semble-t-il, un aspect très original dans la conservation et la transmission de la tradition orale au Ngabou.
Nous pouvons supposer que ces manuscrits, confectionnés par les patriarches eux-mêmes, sont relativement récents. Leur élaboration est consécutive à l’islamisation qui ne devient effective dans cette région qu’après le désastre de Kansala [7]. Si leur existence est un signe évident d’attachement à l’histoire des ancêtres, elle n’en témoigne pas moins du progrès réalisé dans l’islamisation de la région. En tout cas, elle permet d’envisager avec certitude la conservation des traditions orales, sans altération majeure.
Ainsi, que ce soit chez les traditionnistes Diély ou chez les descendants des familles régnantes, la conservation de la tradition orale fait l’objet d’une préoccupation fondamentale. Cette préoccupation ne doit cependant pas retarder la collecte systématique des traditions orales du Ngabou. Bien au contraire ! Elle doit la susciter car les bouleversements historiques évoqués plus haut, ont éprouvé les traditions orales qui ont subi des altérations.
La décentralisation excessive du pouvoir, facteur de démembrement du royaume du Ngabou, a désintégré maintes familles et ouvert la voie à une conception parcellaire de l’histoire.
Si nous voulons sauver les traditions orales du Ngabou, il faut, dans les meilleurs délais, engager une action de coopération avec les pays concernés pour une collecte rapide. L’état actuel de la conservation, au moins pour la région administrative de Ngabou Sara visitée, garantit une moisson fructueuse. [8]
Le présent colloque, dont nous saluons chaleureusement les initiatives, vient à son heure et nous engage davantage à nous souvenir des fondements historiques de notre identité culturelle.


[1] Le nom de Touraman est intimement associé aux origines Ngabou dans toutes les sources orales. C’est pour cette raison que les traditionnistes ne font pas bien le départ entre cet épisode de Touraman, qui annexe en fait le Ngabou, à l’ensemble malien et celui au cours duquel se constitue la royauté dans cette région. Dans tous les cas, il faut entendre par création du royaume du Ngabou, une création du royaume mythique conforme à l’esprit des gens de l’époque, soucieux de se rattacher à un ancêtre illustre lointain.

[2] Les traditionnistes du Ngabou mentionnent tout cet épisode de Touraman, fondateur mythique du royaume, même si les versions sont parfois différentes. Pour les uns, le mot Ngabou dériverait de Kaaba, ancienne capitale des provinces Keita. Le mot aurait évolué pour donner Kaabu.

[3] Touraman Passa ou hymne à la gloire de Touraman. La tradition du Vieux Manding raconte que Soundiata avait désigné initialement Pakoli Kuruma pour aller combattre le Roi du Djolof qui lui avait envoyé un message injurieux. Touraman, qui voulait conduire cette expédition, alla « s’enterrer » dans une fosse creusée par lui-même. Le Mansa, informé, aurait alors rapporté la première décision pour désigner Touraman. Les phrases poétiques ci-après auraient été alors improvisées par les Diély pour glorifier la bravoure téméraire de celui qui allait devenir le héros légendaire du Kaabou : Muru di ban, Turaman tii ban Tamba di ban, Turaman tii ban, Kala di ban, Turaman tii ban. Ce qui peut se traduire par : « Le couteau peut céder, Touraman ne recule jamais « La lame peut céder, Touraman ne recule jamais « La flèche (arc) peut céder, Touraman ne recule jamais ».

[4] La tradition raconte (version de Sadjo Sané, petit-fils de Djanké Wali) que Kansala a été consacré capitaine du royaume du Ngabou parce que c’est là que résidait le patriarche des Djalan (génies protecteurs des provinces). C’est pour cette raison que la cérémonie d’intronisation avait lieu à Kansala, résidence des Rois Sané et Mané.

[5] Selon Diély Maalamine Galissa, les noms Kouyaté et Galissa sont les mêmes. Galissa ou Kalissa est un mot de la langue mandingo signifiant « correct, impeccable, respectueux des bonnes manières. Ce vocable était utilisé à propos des Diély à cause de leur correction vestimentaire et de leurs bonnes manières. Ce terme se serait substitué peu à peu au nom Kouyaté. Quelle que soit la valeur de cette explication, la famille Galissa jouit d’un grand prestige dans la région que nous avons visitée.

[6] Il convient de noter, ici, que la diffusion de la tradition apparaît toujours comme un acte social qui engage la responsabilité familiale ou clanique. Le patriarche, avant de faire un exposé, se fait entourer des principaux membres de la famille et du clan : frères et fils. Ce phénomène a été observé, notamment à Ngabou Sara, à Kansala et à Kankéléfa.

[7] Nous inclinons à croire que la pratique de l’écriture comme moyen de conservation de la tradition est relativement récente. Sans pouvoir fournir les données relatives au processus de l’islamisation, nous croyons qu’elle ne s’est profondément opérée dans la région qu’après le règne de Dyanké Wali, car les traditions sont unanimes pour dire que le Kaabou était fondamentalement un royaume animiste très hostile à l’Islam. On peut supposer que la conversion des descendants des familles régnantes et, partant, l’utilisation par eux de l’écriture arabe, pour fixer leurs traditions, est assez récente. En tout état de cause, la bataille contre les Peuls du Fouta nous apparaît dans les traditions comme l’affrontement ultime de deux religions, deux idéologies : l’idéologie musulmane et l’idéologie animiste.

[8] Nos enquêtes, très limitées, n’ont porté que sur l’actuelle région administrative de Ngabou Sara, dont les autorités nous ont apporté une assistance généreuse sans laquelle ces réflexions n’auraient pas vu le jour. Nous les en remercions.




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