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PROBLEMES DE L’HISTOIRE DU GABOU
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Ethiopiques numéro 28 numéro spécial
revue socialiste de culture négro-africaine
octobre 1981

Auteur : Yves PERSON

La prise de conscience de l’importance du Gaabu pour l’histoire des Manding, de la Sénégambie et de l’Ouest Africain est toute récente. Le Congrès d’Etudes Manding, tenu à Londres en 1972, a vu surgir une série d’importantes communications [1]. Mais, auparavant, on était réduit à quelques mentions marginales, dans les œuvres centrées ailleurs, et à quelques travaux portugais, superficiels, et ignorant le contexte africain d’ensemble [2].
Depuis lors, une bonne maîtrise, due à M. Mané [3], a fait le point, bien qu’il n’ait pas été entièrement au courant des faits nouveaux apportés par la découverte de nouvelles sources européennes. La prospection des traditions orales a beaucoup progressé, du moins dans les zones périphériques [4]. Signalons particulièrement l’importance des textes collectés en Gambie, par le linguiste écossais Gordon Innès [5]


Mais ces travaux récents ne font que mettre en évidence l’oubli étonnant qui a marqué précédemment cette région.
Cette longue négligence est à priori surprenante, car le système politique placé sous l’hégémonie du Gaalam - l’Empire du Gaabu, si l’on préfère - a joué un rôle significatif dans l’histoire de l’ouest africain.
Limité au sud par les contreforts du Fuuta Jallon, au nord par la Gambie, il communique avec les terres malinké du Haut Sénégal et du Haut Niger, et notamment les fameuses mines d’or du Bambukhu, à travers les solitudes de la Haute Gambie ; par contre, il est généralement séparé de la côte des Rivières par une frange d’accès difficile mais fortement peuplée par des riziculteurs sans organisation étatique. C’est seulement en Gambie qu’il débouche nettement sur la mer. Situé à l’ouest des falaises de près du Fuuta Jallon et du Bambukhu, il ne se trouve pas sur les vieilles roches du bouclier ouest africain, comme le Haut Niger, berceau des Manding, mais il occupe des basses terres alluviales, caractéristiques de la Sénégambie.
Le caractère essentiel du Gaabu est d’être un foyer secondaire occidental, du monde manding, dont le berceau est sur le Haut Niger. Il a ainsi permis la greffe de cette culture soudanaise dans le milieu culturel exotique de la Sénégambie. En fait, il illustre la profonde originalité de celle-ci. La région, qui s’étend du Bas Sénégal à la Gambie et au Rio Geba, est, en effet, la seule où le vieux front d’acculturation saharien, qui a été depuis des millénaires le débouché unique et difficile des peuples noirs sur le monde extérieur et qui s’est trouvé fortement activé par l’Islam depuis le VIIIe siècle, rejoint les rives de l’Atlantique. Tant que celui-ci est resté, c’est-à-dire jusqu’au XVe siècle, c’est donc un cul-de-sac. Mais, avec l’apparition des navigateurs européens, il allait se transformer en second front d’acculturation, et son action corrosive, comme son attraction, allaient croître sans cesse. Or, la Sénégambie est au carrefour de ces deux fronts, ce qui lui assure une importance exceptionnelle [6].
Le Gaabu n’a pas attendu les découvertes européennes pour se constituer, sans quoi sa localisation et son organisation auraient été différentes. Il incarne cependant une intrusion des influences soudanaises dans la zone sénégambienne, ce qui entraîne une irruption précoce de l’acculturation de tradition saharienne dans la zone atlantique. Quand celle-ci va se transformer en second front d’acculturation, il se trouvera au centre de ce nouveau carrefour stratégique.

Cette greffe malinké dans un milieu culturel différent, à la périphérie de la nébuleuse mandé, ne pouvait manquer de susciter des interférences complexes.
Sur ce plan matériel, la Sénégambie s’oppose au Soudan nigérien, par l’absence d’un axe géographique, comme le cours du grand fleuve, une certaine rareté des villes traditionnelles, et l’ignorance de l’architecture « soudanaise » avec ses terrasses et ses grandes mosquées de banko. Ici, l’habitat, parfois dispersé dans les zones de fortes densités, comme chez les Sérèer et riziculteurs jola, est concentré, mais seulement en gros villages, surtout dans les zones où l’eau est rare. La case ronde domine partout, et les semi nomades comme les Peuls ou certains agriculteurs n’utilisent même que des matériaux légers. Une architecture distincte et complexe occupe cependant la zone guinéenne des riziculteurs le long de la côte.
On est d’ailleurs frappé par la forte densité humaine de cette côte, due à une plus grande humidité et aux ressources de la mer car il s’agit d’un phénomène antérieur aux découvertes européennes. L’intérieur, au contraire, est un peu peuplé, voire semi-désertique, comme le Ferlo, en dehors des vallées des grands fleuves (Sénégal, Gambie). Le Gaabu proprement dit se situe juste en arrière de la côte, dans la zone de forte densité et est donc isolé de ses sources soudanaises par la zone de faible peuplement.
Sur le plan culturel, l’ancienne organisation sociale de la Sénégambie paraît avoir été à dominante matrilinéaire, alors que le monde manding est exclusivement patrilinéaire. Les castes professionnelles d’artisans, si caractéristiques du monde soudanais, paraissent avoir été inconnues. L’organisation politique était sans Etat, de caractère lignager. Les échanges régionaux se faisaient selon le système classique du relais et non par un réseau de commerce à longue distance.
Dans tous ces domaines, il n’y a pas eu évolution des sociétés sénégambiennes, selon une logique qui leur était propre, mais diffusion de traits nouveaux, à partir du foyer soudanais des Mandingues et adaptation à ces données intrusives dans le cadre de sociétés nouvelles.
Le Gaabu, avec son noyau mandingue prenant racine au milieu sénégambien, a été le principal agent de cette transformation. Il a créé sans doute le premier Etat de tradition soudanaise, dans un monde d’organisation lignagères, mais il n’a pas réussi à instaurer une véritable vie urbaine, ni à effacer entièrement la tradition matrilinéaire. Par contre, il a vigoureusement imposé un système de castes d’artisans, il a introduit le commerce de longue distance, avec l’Islam minoritaire qui, lui, est lié dans la tradition du Soudan occidental.
Le Gaabu allait créer une culture nouvelle, où les traditions sénégambiennes restaient fortes, tout en transformant l’organisation des peuples qu’il dominait, et en étendant son influence bien au-delà, par exemple chez les Sérèer, comme le montre le cas fameux des Guelowar.
L’adoption d’institutions politiques centralisées de type manding est un apport majeur quand on considère les peuples « vassaux » du Gaabu, comme les Baynuk de Casamance, dont les structures familiales et villageoises évoquent au contraire celles de voisins paysans sans Etat, comme les Jola ou les Balanta. Dans ce cas, la mandinguisation politique a précédé de plusieurs siècles une mandinguisation linguistique et culturelle qui n’est pas encore entièrement achevée. Les Malinké de la région de Kolda descendent cependant en majorité des anciens Baynuk qui n’ont abandonné leur langue à classes de type ouest atlantique qu’à la suite des catastrophes du début du XIXe siècle. Des phénomènes analogues, bien que moins marqués, sont à étudier chez certains Jola, les Balanta, les Beafada et les Baajar. Par la suite, les Peuls, organisés initialement en lignages à demi-nomades, ont dû emprunter, comme partout, aux Malinké l’ensemble de leurs institutions politiques, et même, dans une moindre mesure, leurs structures d’initiation.


Il est, en outre, à peu près certain que c’est avec le Gaabu qu’est apparu, pour la première fois dans la région, un réseau de commerce à longue distance étendu des rives de la mer au Niger. Ces commerçants étaient évidemment musulmans, selon la tradition déjà établie dans le monde manding, et c’est donc au Gaabu que l’Islam doit sa première implantation au sud du Sénégal, même s’il devait y rester minoritaire jusqu’au XIXe siècle.
Inversement, la culture des Malinké du Gaabu, si toutes ses références symboliques sont orientées vers le berceau du Haut-Niger, montre, par bien des traits, qu’elle a été pénétrée d’influences ouest atlantiques, par exemple dans l’adoption partielle d’une succession matrilinéaire, parfaitement inconcevable pour l’ensemble du monde manding.
Le Gaabu a donc été, au moins depuis le XIIIe siècle, un foyer actif de diffusion et d’échanges culturels. Il a été sans doute, pour cette région, le plus ancien modèle d’une organisation politique centralisée de grande ampleur, liée, on vient de le dire, au commerce à longue distance et à l’Islam.
Il a ainsi mis en place, notamment le long de la Gambie, les structures ethniques et sociales qui allaient être utilisées par le commerce européen, à partir de la fin du XVe siècle.
Il représente donc un premier grand effort de désenclavement, d’ouverture à un monde de relations, selon le modèle soudanais, qui a transformé une région certainement morcelée, jusque-là en petites unités ethno-économiques, étroitement repliées sur elles-mêmes. Les groupes côtiers qui s’échelonnent de la Basse-Casamance à la Sierra-Léone, et qui sont restés partiellement réfractaires à ces influences, nous en donnent encore l’image.
Cependant, le Gaabu va perdre en importance relative, au profit de sa périphérie, à partir du XVe siècle. La localisation enclavée de son centre politique, a gêné son adaptation aux nouvelles circonstances.
Il n’en reste pas moins nécessaire d’expliquer pourquoi ce pays de grande importance historique a été si longtemps négligé par les enquêtes des Européens, puis par les études africaines naissantes. C’est un fait que la documentation disponible, aussi bien écrite qu’orale, était au départ exceptionnellement pauvre. Cela résulte tout d’abord du fait que le centre politique du Gaabu se trouve situé, de façon bizarre, dans une zone relativement isolée par rapport au commerce atlantique, et qu’un partage colonial a encore marginalisée.
La Casamance et le Rio Grande de Geba présentent de larges estuaires mais ceux-ci se terminent en cul-de-sac devant les contreforts nord ouest du Fuuta Jallon : ils ne permettent donc pas l’accès aux grands marchés soudanais. Plus au nord, la Gambie a été au contraire, dès la fin du XVe siècle, une des grandes voies d’accès du commerce européen vers les mines d’or de l’intérieur du continent. Mais elle représente justement la périphérie, ou plutôt la limite nord du Gaabu. Celui-ci est en outre isolé de la Côte des Rivières, surtout celle de l’actuelle Guinée Bissau, par une frange de peuples parlant des langues à classes « ouest atlantique », et à faible organisation politique, comme les Papel Balanta, ou Beafade. Ceux-ci ont été parfois plus ou moins dépendants du Gaabu, mais n’y ont jamais été intégrés. A partir du XVe siècle, les renseignements de source européenne, surtout portugaise puis britannique et française, vont naturellement concerner ces deux fronts, gambien, et atlantique, mais très peu l’intérieur des terres. Nous serons donc beaucoup mieux renseignés sur les dépendances et la périphérie du Gaabu, que sur la zone centrale. Cette situation ne changera qu’au XIXe siècle, à l’approche de la poussée impérialiste, mais on va voir que, pour le Gaabu, il sera alors trop tard.
En ce qui concerne les traditions orales, on devrait s’attendre à une grande richesse dans un pays manding. Encore faut-il marquer les limites de ce qui est possible. Pour le foyer classique du Haut Niger, on trouve deux types de tradition. D’abord les épopées liées de plus ou moins près au cycle de Sunjata, qui évoquent des événements des XIIe-XIVe siècles, mais dans une forme figée, établie probablement à la fin du XVIIe siècle, et constituant un bloc erratique, isolé de la continuité naturelle de la tradition, qui s’appuie sur le présent en se fondant sur des généalogies et des listes de dignitaires. Les griots (Jali) en sont les dépositaires quasi exclusifs.
Ensuite, des traditions du second type, qui sont moins spectaculaires donc parfois négligées, mais qui constituent le domaine le plus intéressant pour l’historien. Les griots y participent, mais les meilleurs informateurs sont souvent des membres des anciennes familles régnantes. Or, dans le domaine manding, ces traditions remontent facilement au début du XVIIIe siècle, difficilement au XVIIe, presque jamais au-delà. Comme des traditions du premier type se plaquent facilement sur elles, les officiers français de la conquête n’ont pas hésité, en toute innocence, à dater Sunjata des XVIe ou XVIIe siècles.
Si telle est la situation sur le Haut Niger, c’est évidemment quelque chose d’analogue qu’on peut s’attendre à rencontrer dans le Gaabu, mais ce n’est pas tout à fait le cas. Malgré la distance, la tradition épique du Haut Niger y reste vivante avec une fidélité remarquable, comme l’ont montré, entre autres, les travaux de Gordon Innes [7].
Par contre, s’agissant de la tradition historique qui devrait couvrir les derniers siècles, la première impression est celle d’une déception profonde. On trouve bien des données assez précises pour les Etats manding riverains de la Gambie, mais pour le cœur même du Gaabu, on arrive difficilement à regrouper des données antérieures au milieu du XIXe siècle [8]. Cette difficulté à recueillir des traditions sérieuses s’explique par un fait historique grave, qui est la destruction du vieil Etat dans les années 1867-70, sous l’assaut conjugué du Fuuta Jallon et des révoltés peuls du Puladugu. On sait d’ailleurs que le fondateur de ce dernier Etat, le fameux Alfa Moolo, a fait de grands efforts pour extirper la langue et les traditions des Manding vaincus.

Quelques années plus tard, l’administration coloniale, française comme portugaise, allait se contenter de coiffer la nouvelle hiérarchie politique peule, dans le cadre d’une administration plus ou moins indirecte. Si on a conscience du caractère fonctionnel de la tradition orale, qui a surtout pour but d’expliciter et de protéger une structure sociale, il n’est pas étonnant que la tradition du Gaabu se soit trouvée terriblement affaiblie et difficile à collecter, quand ce travail a commencé durant l’ère coloniale. Partagée entre la Gambie, la Haute Casamance et la Guinée Portugaise, la région s’est trouvée en outre périphérique par rapport aux trois domaines coloniaux, et particulièrement négligée par les chercheurs. Seul le Sénégal a été un pays relativement bien étudié, mais la Haute Casamance est bien loin de Dakar. Depuis 1962, la Guinée Portugaise a, en outre, été ravagée par la guerre d’indépendance.
Nous nous trouvons donc devant le cas d’une région dont le passé est d’une grande importance, pour comprendre la Sénégambie, et même une large fraction de l’Ouest africain, mais que nous ne pouvons aborder qu’avec des sources écrites rares et discontinues, qui s’ajoutent à des traditions orales remarquablement indigentes.
Je pense, pour ma part, qu’il n’y a pas grand chose de nouveau à attendre d’une recherche de textes ou d’archives anciennes encore que des surprises soient toujours possibles du côté de Lisbonne comme l’a montré, à plus d’une reprise, le travail exemplaire de Teixeira Da Mota [9]. On .pourra sans doute rassembler quelques éléments, surtout pour le XIXe siècle en recourant à un examen plus minutieux des archives récentes des administrations françaises, britanniques et surtout portugaises, car celles-ci ont été négligées et étaient peu accessibles du temps de la dictature salazariste.
C’est cependant dans un autre domaine, celui des sources proprement africaines, que je crois des progrès décisifs possibles, et ils ont été, à vrai dire, amorcés au cours des dix dernières années.
Dans ce pays d’Islam ancien mais minoritaire, il n’est pas exclu que certains documents en arabe ou en puular puissent nous éclairer. Il faut rappeler cependant que les écrits non religieux sont très rares dans le monde manding, et que l’aristocratie politique du Gaabu est restée animiste jusqu’à la fin du XIXe siècle. Quant aux Peuls, qui ont commencé à écrire beaucoup dans leur langue depuis le XVIIIe siècle, ils pourront sans doute nous fournir des éléments, notamment quand le Fuuta Jallon et le Fuuladugu seront mieux prospectés, mais leur point de vue sera nécessairement extérieur et hostile à notre sujet.


Je crois, par contre, que la démarche la plus logique doit consister à partir d’une étude minutieuse nous donnant une vue ethnosociologique précis de la société actuelle du Gaabu, et de celles des peuples voisins, dans la mesure où elles ont maintenu leurs identités, à travers un siècle de révolution peule et de domination coloniale. En partant de son organisation et de ses déséquilibres actuels, on peut tenter une reconstruction du passé, selon les techniques connues des modèles diachroniques (process-models).
Une telle enquête suppose, ou se prolonge nécessairement par une collecte systématique et minutieuse des traditions orales. La pauvreté signalée ci-dessus me paraît, en effet, provenir davantage de l’insuffisance de la recherche, due aux conditions du partage colonial que d’un effacement total résultant des révolutions peules.
Pour les Manding de Gambie, on s’est trouvé longtemps devant la même absence de documents, la recherche étant entravée notamment par le partage colonial de tous les Etats riverains, par la frontière politique la plus absurde et scandaleuse d’Afrique. Cependant, les enquêtes de C. Quinn et surtout, plus récemment, de S.M. Cissoko, ont montré qu’une riche documentation orale attendait qu’on veuille bien la collecter [10].
Certainement, la destruction des structures politiques centrales après 1867, suivie de l’éparpillement et souvent de l’asservissement des Malinké, a rendu la conservation des traditions aléatoires, et leur approche délicate. On ne voit pas tout de suite où il faut aller, ni qui il faut interroger. De toute façon, on ne peut pas espérer recueillir des traditions aussi riches que si l’on avait enquêté, par exemple, avant 1867 à la veille de la catastrophe peule.
Il reste qu’il convient de prospecter systématiquement à travers la Gambie, la Casamance et la Guinée Portugaise, tous les villages malinké subsistants, qu’ils aient ou non maintenu une structure étatique ou cantonale à un niveau supérieur. Un cadre géographique pour cette recherche est fourni d’emblée par ce que nous savons de l’organisation du Gaabu au XIXe siècle, avec sa zone centrale (PROPANA), ses trois « portes de la royauté », selon un système fréquent dans l’Ouest africain, (Jimara, Sama, Pocana) et ses nombreux « vassaux » (Kian, Jaara, Kontara, Firdu, Pakao, Birasu, Sankolla, Tumana, Mara, etc...). Certains comme le Woyo (OIO) ont d’ailleurs survécu comme chefferies administratives de la colonisation portugaises.
Pour la partie sénégalaise de cette zone, il semble d’ailleurs que le travail ait été largement amorcé dès les années 1965-70, par la collecte des archives sonores, sous la direction de M. Pepper. Celui-ci ne visait pas spécialement le passé du Gaabu, mais ce travail exemplaire, archivé à Dakar, a touché la région et la liste des bandes collectées suggère qu’un certain nombre d’entre elles nous concernent, même si les chercheurs n’ont pas fait jusqu’à présent un très grand usage [11]. Bien entendu, ici comme partout dans une Afrique en proie à des mutations culturelles majeures, il y a une très grande urgence à mener à bien cette collecte systématique, pour laquelle le Gaabu a presque un siècle de retard par rapport à des ethnies plus favorisées, comme les Wolof ou les Sérèer.
Ayant fait ainsi le bilan de la situation et des perspectives qui s’ouvrent à la recherche, on peut évoquer les principales questions qui se posent à l’historien :
a) La première est celle d’ethnogenèse des nombreux groupes parlant des langues « ouest-atlantiques », c’est-à-dire des langues remarquables par leur système de classes évoquant celui du bantu et, pour le secteur nord, leur absence de tons. La présence chez certains d’entre eux d’éléments de structures matrilinéaires encore sensible même chez les plus islamisés, comme les Wolof, vient poser une énigme de plus. Ces peuples sont nécessairement les plus anciens, puisque le berceau des Mandé, pour de nombreuses raisons linguistiques, archéologiques, ethnobotaniques, se situe certainement sur le Haut Niger. Il reste à faire un inventaire précis de ces langues et de ces cultures, et à les classer particulièrement celles qui ont participé à la formation politique du Gaabu et en ont subi l’influence (Joola, Baynuk, Brame, Papel, Balante, Byafade, pour le groupe atlantique - Bajar, Konyagi, Basari, pour le groupe continental). On peut y ajouter les Seerer, en raison de l’origine des Guélowar.
L’origine de ces différents peuples doit être étudiée en rapport avec la préhistoire sénégalaise dont nous possédons un tableau déjà très précis pour les 5 ou 6 derniers millénaires. Les fameuses civilisations mégalithiques du Siin-Saalum sont certainement dues à leurs ancêtres.
Nous avons donc beaucoup à attendre de l’archéologie. Mais il faut constater que, si elle est assez fortement développée du Sénégal à la Gambie, la zone au sud de ce fleuve, incluant le Gaabu proprement dit, nous montre encore un blanc à peu près total.
Si l’antériorité de la famille ouest-atlantique est évidente au niveau le plus général, il n’en va pas toujours de même dans les détails. On sait notamment que la région allant du Cap-Vert à la Gambie passait pour avoir été occupée par des Socé, avant l’installation des Seerer. Les Socé, actuellement fondus au sein des ethnies modernes, étaient selon toutes les traditions des Manding ou du moins des Mandé. Comme ils ne sont pas encore identifiables par l’archéologie, on ne peut guère faire que des hypothèses sur leurs origines. Disons que s’ils étaient antérieurs aux Seerer actuels, ils ne pouvaient cependant être « autochtones » que de façon relative, car leurs ancêtres linguistiques étaient nécessairement intrusifs dans cette région. S’agirait-il d’une migration très ancienne vers les rives de la mer, qui serait alors sans doute à mettre en rapport avec les Soninké du Haut Sénégal ? Ou bien s’agirait-il déjà d’une première vague Manding issue du Haut Niger ? Dans ce cas, il pourrait bien s’agir d’une première amorce du mouvement qui allait donner naissance au Gaabu. Une archéologie fine devrait se donner comme but d’identifier des sites socé, et d’une façon générale, tous les sites pré-Malinké du Gaabu.
b) Ceci nous amène aux origines du Gaabu lui-même, qu’une tradition tout à fait vraisemblable lie à la formation de l’Empire du Mali par Sunjata au XIIIe siècle. Qu’il y ait eu ou non des noyaux antérieurs de peuplement Mandé ou Manding, c’est alors seulement que cet élément prend l’hégémonie politique, et s’impose comme ethnie dominante le long de la Gambie et de ce fleuve au Rio Géba.
Mais le problème qui demeure obscur est de savoir pourquoi ce foyer culturel important, qui polarise l’ouest du monde malinké, s’est localisé en cette région improbable, en retrait de la mer, bien au sud des grandes artères du Sénégal et de la Gambie, et adossé aux plateaux arides, austères et alors peu peuplés du Fuuta Jallon. On a cru jadis à l’attirance d’anciennes mines d’or, étant donné le rôle de ce métal dans la tradition manding. Mais les recherches géologiques en Guinée Bissau paraissent avoir détruit cette hypothèse.
Cette localisation, antérieure au XVe siècle, confirme la faiblesse de l’attraction maritime avant les découvertes européennes, bien que le sel marin ait déjà dû animer un certain commerce à longue distance. Il reste que celui-ci devait se dérouler déjà le long de la Gambie, et que l’installation bien plus au sud du principal centre politique paraît pour l’instant inexplicable.
c) Malgré leur identité malinké parfaitement claire, les gens du Gaabu possèdent une culture qui s’oppose à celle du Haut Niger, par certains traits importants comme une place importante donnée à la succession matrilinéaire. Il s’agit là, bien entendu, d’une influence de la civilisation Ouest-atlantique. L’anthropologie physique révèlerait sans doute que ces Malinké de l’Ouest ressemblent davantage à leurs « voisins » parlant des langues différentes, qu’à leurs parents culturels du Haut Niger. Certains, comme les Baynuks, ont d’ailleurs très largement abandonné leur langue au profit du malinké, au cours du dernier siècle. Leur étude, et celle de leurs traditions, sont donc d’autant plus importantes que le royaume Baynuk, jusqu’à sa destruction politique par les Balante en 1830, a été le principal vassal du Gaabu sur la Casamance [12].
Des institutions politiques de type malinké se sont donc diffusées bien au-delà de la langue, tandis que d’importantes influences culturelles locales étaient acceptées. Tout ce processus d’ethnogenèse doit être reconstituable, à partir du XIIIe siècle.
d) Ces premiers équilibres sont nécessairement bouleversés, dès l’instant où l’influence maritime de l’Europe, qui va bientôt susciter la Traite des Noirs, donne une importance décisive à la façade atlantique, et aux grandes voies de pénétration comme la Gambie. La région n’est plus le cul-de-sac des influences soudanaises, mais la voie de pénétration du marché mondial, vers le Haut Niger.
Le bouleversement est encore accentué quand, en 1600, le cordon ombilical qui unissait le Gaabu au vieil Empire du Mali se trouve soudain coupé. C’est en effet en cette année que, profitant de la chute du Songhay, l’éphémère hégémonie des Denyankobé du Fuuta Tooro, l’Empire du Grand « Foul », met la main sur les mines d’or du Bambukhu, sans doute grâce à l’aide de renégats portugais, comme le fameux Ganagoga. Nous savons maintenant que les Peuls sont présents au Fuuta Jallon, au moins dès le milieu du XVe siècle, et qu’ils ont déjà menacé, vers 1480-90, les communications du Mali avec la mer. Mais désormais la coupure politique est définitive, au moment même où les liaisons commerciales prennent une vigueur sans cesse croissante. Les hégémonies peules séparent désormais le Gaabu du Haut Niger, où le Mali achève de se disloquer vers le milieu du XVIIe siècle, un demi siècle avant d’être suppléé par des hégémonies bambara (Ségou, Kaarta).


Or le Gaabu, empire malinké de l’ouest, va maintenir une certaine hégémonie sur la Gambie et la Casamance et, parfois, sur la côte de Guinée Bissau, jusqu’au XIXesiècle. Là encore, cela est paradoxal, puisque les peuples côtiers sont désormais favorisés par un contact direct avec les Européens : plus au nord, l’empire continental du Joolof perd le contrôle des Etats côtiers (Waalo, Kaajor, Bawol), au milieu du XIVe siècle. Pourquoi en va-t-il autrement du Gaabu ? Nous n’avons pas pour l’instant la réponse, mais il doit être possible de la trouver, étant donné que l’organisation du Gaabu et les équilibres politiques ont dû peu varier, du XVIIe au XIXe siècles. Or, c’est la période qui devrait être couverte par une meilleure collecte des traditions orales. e) Le commerce à longue distance, concernant notamment l’or, le sel et les esclaves, a dû être introduit dans la région, dès les origines du Gaabu. Mais il a pris une importance toute nouvelle, en servant de réseau aux influences européennes, dès la fin du XVe siècle.
Son rôle dans la diffusion des influences soudanaises doit être étudié avec précision. Depuis le XVe siècle au moins, ses principaux agents dans la région sont les Jaakhanké, issus de Jaakha sur le Bafing, sur de Haut-Sénégal, dont le rôle a été également essentiel dans la diffusion de l’Islam. Ils ont fait l’objet des études récentes de Sanneh qui a cependant le tort d’interpréter trop exclusivement leur rôle historique comme purement religieux [13]. A partir du XVIIIe siècle, apparaissent en outre les Bunduke, spécialistes notamment dans le commerce des esclaves. Leur langue d’origine, le puular, les amènera à se lier étroitement aux grandes révolutions « peules » qui commencent à cette époque.
f) Il est, en outre, un facteur capital, et finalement fatal, qui apparaît seulement au milieu du XVIIIe siècle. En effet, si les hégémonies peules des XVe et XVIe siècles agissaient à l’intérieur des terres, c’est désormais le Fuuta Jallon, avec vocation à étendre son hégémonie sur la Côte des Rivières, qui devient le principal centre politique. Sa pression s’exerce désormais sur les frontières sud du Gaabu, et elle ne cessera de s’accroître jusqu’à la chute du vieil empire en 1867-69.
Nous ne voyons pas encore clairement les interférences entre cette pression des Peuls, justifiant désormais leur prétention à l’hégémonie par un Islam tout neuf, et l’évolution du commerce européen. Le rôle du Gaabu, à l’ère de la Traite des Noirs, a dû être important, mais est difficile à cerner, la lumière étant concentrée sur la côte et la Gambie. Le quasi génocide des ethnies de Bajaar, particulièrement les Bassari, durant les XVIIe -XVIIIe siècles, pourrait bien lui être attribué. La reconversion au « Commerce légitime », au XIXe siècle, durant l’époque de libre échange, qui précède la grande poussée impérialiste, correspond à la chute finale du Gaabu. Il est tentant de penser qu’il s’agit là de processus liés, mais nous ne pouvons pas encore en analyser le mécanisme. g) Il restera enfin à analyser et délimiter les faits de destructuration et de survivance des Malinké du Gaabu, et des peuples voisins, à l’époque coloniale. Cela doit nous aider à comprendre l’attitude réservée qu’ils ont prise à partir de 1964, vis-à-vis de la guerre de libération nationale, et leur situation marginale dans la Guinée Bissau indépendante.
Ces éléments permettent d’esquisser une périodisation de l’histoire du Gaabu, qui pourrait servir de cadre aux recherches.
1°) Période pré-Malinké - Des débuts de l’agriculture au XIIIe siècle
2°) Période des influences soudanaises : 1250-1450
3°) Période soudano-atlantique : 1450-1600
4°) Prépondérance des influences atlantiques et apogée du Gaabu indépendant : 1600-1750
5°) Décadence et chute : 1750-1870.


[1] Communications de J.Boulègue - Aux confins du monde malinké - Le royaume de Kasa - de S.M. Cissoko -Introduction à l’histoire des Mandingues de l’Ouest : l’Empire du Kabou (XVI-XIXe siècles) - de B. Sidibé : The story of Kabu’s relationship with the Gambia states.

[2] J.V. Caraço - Monjur 0 Gabu e a sva historica - Bissau, 1948 - J.M. Moreira - Fulas do Gabu - Bissau, 1948. On trouvera une synthèse provisoire, claire mais dans A.T. da Mota - Guine Portuguesa - 2 vol - Bissau, 1952.

[3] M. Mané - Contribution ; à l’histoire du Kaabu des origines au XIXe siècle - Maîtrise - Université de Dakar, 1975, publié Bifan - T. 40, série B, 1 - 1978, pp. 87.159.

[4] Voir entre autres S.M. Cissoko - La royauté (Mansaya) chez les Mandingues occidentaux - in Bifan - T- XXXI, série B, 2, 1969.
Recueil de T.O. des Mandingues de Casamance et de Gambie- Roneo, Han, 1969.
FA. Leary - Gabu in the XIXth century - A study of Futa Jalon-Firdu. French relations - Temple University - Philadelphia, 1972.
C. Quinn - Mandingo Kingdoms of the Senegambia - Evonston, 1972.
C. Roche - Conquête et résistances des peuples de Casamance - Dkr, 1978.
L.O. Sanneh - The Jaakhanlee - Londres, 1978.

[5] G. Innès - Sunjata : Three mandinko verisions - SOAS, London, 1974.
G. Innès - Kaabu and Fuladu - Historical 0f the Gambian Mandinka SOAS, 1976.
G. Innès - Kelefa Saane - SOAS, 1978.

[6] On se reportera à mon article : La Sénégambie dans l’histoire - in : R.C. Brides (éd.) - Sénégambie : of a at the University of Aberdien - Aberdien, 1974.

[7] G. lnnès - Sunjata.

[8] Voir cependant : G. Innès - Kaabu and Fuladu - Kelefa Saane.

[9] On se reportera aux nombreux cahiers du Centre des Estudos de Cartografica, par exemple au LVI (1969) - Un document nouveau pour l’histoire des Peuls du Sénégal pendant les XVe et XVIe siècles. Les articles de Teixeira Da Mota sont repris dans la série Maralem Mar dont le premier volume est paru en 1973.

[10] Voir note 4.

[11] On se reportera aux catalogues publiés à Dakar par le Centre des Archives sonores, en 1969 et 1972.

[12] Voir la communication de Boulègue au colloque de Londres (voir note 4).

[13] Voir la thèse de L.O. Sanneh - The Jakhanke - Londres, 1979.




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