Accueil > Tous les numéros > INTRODUCTION A L’HISTOIRE DES MANDINGUES DE L’OUEST



INTRODUCTION A L’HISTOIRE DES MANDINGUES DE L’OUEST
impression Imprimer

Ethiopiques numéro 28 numéro spécial
revue socialiste
de culture négro-africaine
octobre 1981

Auteur : Sékéné Mody CISSOKO

L’histoire des Mandingues de l’Ouest Atlantique n’est pas encore étudiée. Les historiens, conditionnés par les sources arabes qui constituent la base des travaux sur l’Empire du Mali, regardent plutôt vers le Nord, le Sahara et l’Islam. L’accent est mis sur la civilisation musulmane du Mali, sur ses relations avec le monde musulman. Ce faisant, on a négligé les régions mandingues les plus anciennes, là où la civilisation s’est enracinée et a survécu à l’Empire du Mali. Nous parlons des régions à l’Ouest du Manding, depuis le Bambouk jusqu’à l’Océan atlantique. Dans cette partie extrême du monde mandingue, Kabou continua l’œuvre d’unification et de mandinguisation de l’ancien Empire du Mali. Il domina les pays guinéo-gambiens jusqu’à la conquête des Peuls dans la deuxième partie du XIXe siècle. L’Empire de Kabou fut cependant oublié par l’historiographie coloniale qui s’occupait chacune du passé de ses propres colonies. Aujourd’hui encore, les manuels francophones continuent d’ignorer l’histoire d’un des royaumes importants du monde malinké après la disparition de l’Empire du Mali.
Nous nous efforçons d’ouvrir la voie à la recherche sur le Kabou et de combler une si grave lacune dans l’historiographie de l’Ouest Atlantique [1]. La tradition orale demeure la source essentielle de cette étude. C’est donc sur un terrain mouvant, où l’hypothèse l’emporte souvent sur les faits, que nous avons l’audace de nous placer.


1. Origines

Le problème des origines est toujours difficile à résoudre surtout lorsqu’il s’agit de l’histoire des peuples qui n’ont pas de traditions écrites. Celui de Kabou est posé. Pour voir clair, nous confronterons les traditions orales de Kabou avec celles du Manding.

1. Traditions orales de Kabou

a) Le pays avant l’arrivée des Mandingues

Selon les dialectes des Mandingues de l’Ouest, le nom du pays est Kâbou ou Gâbou. Les Peuls disent N’Gâbu et les navigateurs portugais Cabo. Aucun de nos informateurs ne donne une signification acceptable du nom.
Ce que l’on sait est que le Kabou s’étend dans la savane soudanaise entre la Gambie et le Rio Corubal. La majeure partie du pays est située en Guinée Bissau.
Avant l’arrivée des Mandingues les pays Kabounké ont dû être occupés par des populations qui sont aujourd’hui plus à l’Ouest, dans la zone forestière. Les traditions mentionnent les Baïnouk qui auraient occupé le Nord jusqu’au Kantora et dont les tribus étaient régies par des reines (musumanso). Les ruines les plus anciennes en Haute Casamance leurs sont attribuées. Plus au Sud, les tribus balante, biafade, furent refoulées dans la zone forestière par les conquérants mandingues. D’autres traditions affirment que le pays était inhabité avant l’arrivée des Mandingues.

b) a conquête mandingue

Toutes les traditions orales du Kabou attribuent à Tiramakhan Traoré la conquête des pays gambiens et kabounké.
D’après Dafa Sané [2], Tiramakhan, chef de guerre de Soundiata Keita, est venu du Manding à la tête d’une armée et en compagnie de deux marabouts, Fatiba et Sanoba. Il conquit tous les pays jusqu’au Kombo, près de l’Océan Atlantique. Les deux marabouts s’installèrent, le premier au Woulli et le second au Kantora. Deux des enfants de Tiramakhan Sané et Mané conquirent le pays de Patiana, Sama et Jummera qui devaient constituer le noyau le plus ancien de Kabou.
Selon un jeune Mané de Badari et qui l’a retenu de son père mort à l’âge de 103 ans, Tiramakhan avait quitté le Manding pour aller conquérir le Dioloff. Sur le chemin du retour, il s’établit à Badari et mourut à Bassé où l’on montre le lieu de sa tombe. Tout près, à Kaba-Kama, existait, il y a quelques années encore, un arbre sur lequel serait suspendue sa lance. Tiramakhan eut deux enfants de noms Sané et Mané. L’un d’eux partit conquérir le Kabou, fonda Soncunda. Une troisième version attribue à Toura Sané, un prince mandingue, la fondation de Simpori (province de Sama). Il aurait épousé une jeune vierge qui vivait dans un trou de porc-épic et eut d’elle des fils, ancêtres des nantio du Kabou. Toura Sané est un parent de Djanké Walli (+ 1867). Il y a donc anachronisme.
De ces traditions, nous retenons certains faits comme hypothèse de départ : les premiers établissements malinké de Kabou seraient Patiana, Sama, Tumanna, Jummera, donc les pays situés entre la Gambie et le Sud du Rio Geba. Ces pays ont été conquis par un guerrier malinké, très probablement Tiramakhan Traoré et ses enfants.


2. L’expansion des Malinkés vers l’Ouest

Les traditions orales du Manding, berceau de l’Empire, sont généralement consacrées à Soundiata Keïta, à Fakoli Doumbia Soussokho et à Tiramakhan Traoré. Soundiata fut aidé dans ses conquêtes par ces deux chefs de guerre dont les exploits légendaires constituent les thèmes fondamentaux de l’épopée mandingue [3].

a) Tiramakhan Traoré : On n’a aucune mention de Timarakhan Traoré dans les sources arabes. Il est, sans aucun doute, contemporain de Soundiata Keïta (1230-1255). Selon les traditions du Manding (version de Kélémanson [4], Soundiata donne une grande armée à Tiramankhan pour aller venger l’injure que lui avait faite le Diolofing-mansa (roi du Jolof). Tiramakhan passa par les pays gambiens, traversa le fleuve à Dankounkoun (très certainement Bassé qui prit dès lors le nom de Tiramakhantenda - « lieu de traversée de Tiramakhan ») envahit le Djolof et tua Djolofing mansa. Les traditions manding ne nous disent pas s’il a conquis les pays gambiens et s’il est mort à Bassé. Celles de Kabou sont cependant confirmées et donnent des détails qui manquaient. On peut donc admettre, vu la concordance des deux traditions, que c’est bien Tiramakhan, le conquérant de nombreux pays de Gambie et de Kabou. Certaines traditions appellent même Kabou « Tiramakhan banxu » (« terre de Tiramakhan »).

b) Achèvement de la conquête

Après Soundiata et Tiramankhan, les Malinké continuèrent leur expansion vers l’Ouest « Tilijigi », « Soleil couchant ». Nous en ignorons les étapes et les formes.
D’après les traditions de la Sénégambie, une migration mandingue plus ancienne précéda la conquête militaire. Des villages de paysans étaient disséminés depuis les pays baïnouk jusqu’au Nord de la Gambie et peut-être jusqu’aux pays sérère et au Cap-Vert.
La conquête militaire progressa par étapes jusqu’à l’Océan Atlantique. Il semble d’ailleurs que de nombreux peuples de l’Ouest se soumirent sans guerre aux Malinké. Les traditions de Niomi sur l’Atlantique, de Diarra, de Badibou, etc., prétendent que les premiers souverains de ces pays sont partis « étudier » le mansaya, (royauté) au Manding [5]. En tout cas, l’Empire mandingue atteignait l’Océan Atlantique sous le règne de Mansa Aboubacar II qui aurait péri vers 1312 dans une aventure maritime [6]. Les pays de Kabou devaient être partie intégrante de l’Empire et s’étendaient de la Gambie au Rio Geba.

II. L’Empire mandingue d’Occident et la province de Kabou (XV- XVIe siècles)

1) Décadence de l’Empire du Mali

Les auteurs arabes qui constituent les sources essentielles de l’histoire de l’Empire du Mali sont antérieurs au XVe siècle. Le dernier et le plus important, Ibn Khaldoun [7], est mort en 1406 mais ses derniers renseignements sur le Mali s’arrêtent en 1390. L’Empire malinké était à cette époque déclinant. Une grande crise de succession éclata dès la mort de Mansa Souleymane en 1360. Elle opposa la maison de Kankou Moussa à celle de Mansa Souleymane. Elle ne semble pas être résolue en 13 90 avec l’avènement d’un gouverneur (farin) qui prit le nom de Makhan III sur lequel nous ne savons rien. Les conséquences de cette crise furent l’affaiblissement de l’autorité impériale, favorable à la volonté d’indépendance des farins qui devaient, à cette époque, constituer des dynasties provinciales.
Les Sonni de Gao se rendirent indépendants dès la fin du XIVe siècle et s’emparèrent de la partie orientale de l’Empire [8] Les Touareg d’Akil Ag Mélaoul chassèrent la garnison mandingue de Tombouctou et de Oualata vers 1433. Sonni Madaou détruisit la capitale et Souleymane Daman porta la guerre jusqu’au cœur de l’Empire malinké et enleva aux Mansa vingt-quatre tribus serviles, de la « couronne », « furuba jon ». Au milieu du XVe siècle, le Mali semble avoir perdu la plupart de ses provinces orientales. L’Empire cessa d’être sahélien et de s’enrichir du commerce transsahérien qui fut, jusqu’à cette époque, une source importante de la prospérité malinké.


1) L’Empire d’Occident XV-XVIe siècle et la province de Kabou

La partie occidentale de l’Empire, le Tilijigi, s’étendant jusqu’à l’Océan Atlantique, demeurait sous la souveraineté du Mansa du Mali. Les populations animistes de la zone forestière et de la côte tels les Balante. Les Cassanké, les Fogny, les Felup, reconnaissaient la souveraineté du mansa du Mali, le Mandi Mansa. Les peuples de la vallée de Gambie, de Woulli jusqu’au Kombo et Niomi, étaient mandingues et sujets de Mandi Mansa. Malheureusement aucun des auteurs n’arrive à localiser la capitale de ce souverain suprême, personnage mystique, obéi et vénéré comme une divinité. Les villes de Songo [9] et de Quioquia [10] sont dans l’Empire de Gao que les auteurs auraient confondu avec le Mali. Diakha [11], dans le Bambouk, était la métropole religieuse des marabouts diakhanké.
L’éloignement du Mandi Mansa était bien l’image de l’effacement de l’autorité impériale dans l’Occident mandingue. En réalité, le pouvoir réel était entre les mains des chefs de provinces, les farin, qui étaient subordonnés les uns aux autres selon leur puissance. Alvarès d’Almada prétendait vers 1570 qu’il y avait un farin toutes les 20 lieues. Nous ignorons les liens réels entre ces farin, véritables maîtres du pays et le Mandi Mansa. Les navigateurs portugais traitaient avec les farin qui ne se présentaient jamais comme simples représentants du Mandi Mansa mais comme de vrais souverains. Certes, à la fin du XVe siècle, Jean II du Portugal envoya une ambassade au Mansa Mamadou II en guerre contre l’ardo peul Tenguella [12]. Barros, Mamadou III pour traiter avec lui du commerce de Kantor.
De ces passages, on peut penser que l’autorité du Mandi Mansa était réelle jusqu’au tiers du XVe siècle dans les pays occidentaux. Le Mansa défendait les pays djallonké, la Moyenne Gambie contre les Peuls de Tenguella et traitait avec les Portugais qui faisaient alors un important commerce dans le Kantor. Si l’on fait foi à la relation de Duarte Pacheco Pereira (1506) qui notait que le Mansa pouvait mettre sur pied une armée « de 20.000 cavaliers et d’innombrables fantassins » [13], force est de conclure que les farin des provinces lui devaient obéissance.
Les auteurs mentionnent trois importants pays dans la moyenne Gambie : le royaume de farin Sangole [14], le Kantor et le Woulli. Les deux premiers sont dans le pays de Kabou dont le nom n’apparaissait pas à cette époque. D’après les traditions orales, relatées ci-haut, le premier noyau de la province s’étendait de la Gambie au Rio Geba et comprenait donc le Kantor au nord et le Sankola au Sud. Les Portugais, à cette date, ne mentionnent pas de farin Kantora qui n’existait pas et qui devait être le farin de Kabou. Kantora, limite de la navigation sur le fleuve, devint vite un centre important de commerce pour les Portugais qui venaient trafiquer leurs produits contre l’or de la Falémé et du Bambouk. Les coutumes payées par les commerçants et le développement du commerce dans ce pays qui attirait les marchands de tout l’hinterland donnèrent un essor à la puissance du farin qui allait jouer un rôle de premier plan.
La deuxième province, celle de farin « Sangole », pourrait être identifiée avec le pays de Sankola un peu au nord de la haute Casamance. La tradition orale retient le nom de Farin Sangole Brema comme le héros du pays. Malheureusement, on ne peut le situer chronologiquement. Les Sonko qui régnaient sur le pays étaient des Mandingues liés par parenté aux princes de Kabou. Ils établirent leur capitale à Benjholon. Par leur fasa « Sankola farin, Mansa faa korin-kun ne la ! [15], on voit que les farin de la province étaient des korin, nobles de Kabou. Il semble que la province était indépendante de Kabou au XVe siècle. Son nom n’apparaît plus dans les sources portugaises du XVIe siècle. Elle dut alors être intégrée au Kabou dont elle fut une des grandes provinces. Au début du XVIe siècle, le nom de Kabou apparut pour la première fois dans la relation de Duarte Pacheco pour désigner le fleuve Gambie Guambea : « Guambea s’appelle aussi Guabuu dans la langue des Mandingues » [16]. La province était donc déjà importante en 1506 et son orientation vers la Gambie à laquelle elle semblait donner son nom confirme bien son extension vers les provinces gambiennes. Elle était, comme on le saura plus tard, régie par un farin dont la résidence devait se trouver plus au Sud dans les pays de Rio Geba, dans le triangle Sama- Tumanna Patiana. Elle était, comme les autres, dépendante du Mandi Mansa.

III. La formation de l’Empire du Kabou au XVIe siècle

1) Fin de la domination du Mandi Mansa

Avec le dernier auteur portugais de la fin du XVIe siècle, Alvarès d’Almada [17], qui a voyagé vers 1570-1578 dans les pays de Casamance et Gambie nous constatons la disparition réelle de l’autorité du Mandi Mansa qui continuait, certes, à jouir encore d’une grande vénération dans tous les pays mandingues ou mandinguisés.
D’après ce que nous savons par les tarikhs de Tombouctou, la puissance du Mansa était sérieusement amoindrie. Les derniers coups lui furent portés par les souverains Askia de Gao ; Askia Mohamed lui enleva les provinces de Diarra, de Bagana, de Macina au moment même où les Peuls de Tenguella bouleversaient le Fouta Djallon, le Bambouk, la Haute Gambie et la Guinée. Vers le milieu du siècle, en 1542, le Manding, centre de l’Empire, fut envahi par Askia Ishaq 1er et son frère Daoud qui ravagèrent le palais du Mansa. Askia Daoud revint de nouveau en 1559 dans la capitale mandingue et la pilla de fond en comble. La puissance mandingue s’écroula et ne sera plus reconstituée.
Dans ces conditions, les provinces occidentales se libérèrent de la domination du Mansa. Les farins s’érigèrent en rois indépendants de l’autorité impériale. Alvarès d’Almada mentionne le farin Cabo (Kabou) et le farin d’Olimança (Woulli) comme les deux plus grands de la région. Il confond, du reste, Olimança avec le Mandi Mansa et, par là même, nous voyons combien était vague l’autorité de ce dernier. Kabou était donc sans conteste indépendant du Mali.


2) Kabou indépendant du Mali au XVIe siècle

a) Chronologie

Peut-on, avec plus de précision situer la date de l’indépendance de la province de Kabou ? Elle est en tout cas antérieure à l’arrivée d’Alvarès d’Almada en 1578. Les traditions orales affirment que Kabou régna sur les pays guinéo-gambiens pendant 330 ans. Un seul de nos informateurs nous donna le chiffre 488 ans. Dans le premier cas, l’origine du royaume se situerait vers 1537 c’est-à-dire vers le milieu du XVIe siècle, à l’époque où le Mandi-Mansa était sous la menace des armées songhai. La seconde date contredit les auteurs portugais qui ont fréquenté la région et pour cela nous ne la retenons pas.

b) L’Empire de Kabou au XVIe siècle

Le farin de Kabou « était parmi eux (les pays voisins) comme un empereur ». Il se substitua donc au Mandi-Mansa dans les pays au Sud de la moyenne Gambie. C’est très probablement l’époque où le farin unifia les pays mandingues situés entre la Gambie, la Haute Casamance et le Haut Geba, c’est-à-dire les provinces de Kantora, Sama, Manna, Jummara, Sankola, Patiana, Toumanna, Pakis Tiagna, etc., qui forment à proprement parler le royaume de Kabou.
Alvarès d’Almada, le témoin le plus sûr, confirme l’extension de l’Empire de Kabou dans la moyenne Casamance. Les Cassas, dont le roi dominait alors les Bainouk vers l’amont du fleuve, payaient tribut au farin de Kabou à la fin du XVIe siècle. Le Casamança était sinon un Mandingue du moins fortement mandinganisé. Son entourage comprenait de nombreux Mandingues dont certainement des Kabounké. Les Bainouk ont dû soutenir de nombreuses guerres contre les farin de Kabou qui les ont refoulés vers l’Ouest contre les Cassas. Les traditions orales les traitent de refoulés, « bai ».
Entre la Casamance et le Rio Cacheu, les Balantes, sujets du Mandimansa au XVe siècle, se soumirent également au farin dont la domination dépassait le Rio Geba. On ne sait pas si les anciens sujets du Mandimansa, le Felup Mansa (roi des Feloupes ou Diola) le Gromansa (Kolimansa) et les Biafade répondaient du farin Cabo ; ce qui est certain, c’est l’unification sous un même souverain des pays guinéo-gambiens. L’action des princes de Kabou se déploya dans toute la Sénégambie. Au début du XVIe siècle, le royaume des Diamé de Niomi ne put se défendre contre la domination du Bour Saloum qu’avec le concours des princes Mané et Sonko, originaires de Kabou et qui, dès lors, accédèrent au pouvoir royal par un système ingénieux de rotation entre les trois alliés [18]. De même, les traditions orales de Kombo sur l’Océan Atlantique nous apprennent que les Khonté, venus du Manding, conquirent ce pays sur les Diola avec l’aide d’un contingent armé de Kabou. Ainsi donc le farin de Kabou exerçait une véritable hégémonie politique sur tous les pays gambiens, casamançais et guinéens.
L’on ignore les noms des farins et l’organisation de l’Empire à cette époque. En interprétant Almada, l’on voit que le farin implanta, dans les principales provinces et plus particulièrement dans la vallée de la Gambie, des cités fortifiées ou tata, centres politiques et militaires.

IV. L’Empire de Kabou aux XVIe et XVIe siècles

1) Evolution générale

Les sources écrites que nous avons sur cette époque sont très lacunaires pour évaluer la puissance de l’Empire de Kabou. Les traditions orales des Malinkés de l’Ouest considèrent le Kabou comme le plus grand Etat de la région, suzerain de tous les royaumes compris entre la Gambie et le Rio Corubal [19]. La lutte séculaire que les Peuls du Fouta Djallon menèrent pour détruire cet Empire confirment les traditions orales.
L’hégémonie de Kabou peut s’expliquer par les conditions générales de l’époque. La disparition de l’Empire du Mali au XVIe siècle eut, pour conséquences, la libération des provinces qui se constituèrent en petits royaumes souverains souvent en lutte les uns contre les autres. Ils allaient donc s’affaiblissant et étaient facilement à la merci du plus grand qui, en Occident, fut le royaume de Kabou. Le commerce négrier qui se développa dans la vallée de la Gambie et des fleuves de Guinée était généralement sous le contrôle des rois de Kabou qui bénéficièrent ainsi de plusieurs atouts pour asseoir et affermir leur domination.
Il nous est malheureusement impossible de suivre avec détails l’évolution de Kabou au cours de ces deux siècles. Les noms même des souverains nous sont inconnus. En 1684, Coelho, [20] employa, pour désigner le roi, la terminologie portugaise de Farim Cabo. On ne sait pas si ce Farim était le même que Biram Manssaté qu’André Brüe [21] considéra en 1702 comme le puissant roi de la région. Le nom Mansaté est très probablement la déformation de Mansalé ou Mansaring, titre de noblesse. Biram Mansaté encouragea le commerce européen dont il tira grand bénéfice, s’employa à assurer la liberté de circulation des marchandises et des hommes. Il attira dans son royaume de nombreux captifs qui venaient y chercher refuge. Il constitua une puissante armée et il sembla être un des premiers souverains à doter ses guerriers « des mousquetons et des pistolets et de fusils  [22] européens.
Après sa mort, en 1705, nous ne savons plus ce qu’est devenue la royauté. Rien, cependant, ne semblait contrarier la domination de Kabou durant le XVIIIe siècle qui vit la naissance de la confédération peule et musulmane du Fouta Djallon. Toutefois, il n’est pas exclu que l’Empire eût connu des problèmes internes : crises de succession, conflits entre provinces, rébellion contre l’autorité du Mansa. Mollien [23], au début du XIXe siècle, constata des conflits entre villages, qui vendaient leurs prisonniers à Geba. L’Empire n’était pas, en effet, aussi harmonieusement, structuré qu’on peut le penser.


2) Organisation de l’Empire

L’Empire de Gabou s’étendait alors dans la savane, de la Gambie au nord au Rio Corubal au sud. Il comprenait les provinces malinké, Kantora, Jummera, Toumanna nord, dans la zone gambienne, Patiana (capitale Payonko), Sama (capitale Kaparla), Paquessi au Pakis (capitale Kankélefa), Manna (capitale Kopiron), Toumanna sud (capitale Soumacounda), Sankola (capitale Berkhlon), Koussara (capitale Dandou), Tiagna,etc., situées, dans leur ensemble, à l’est de Rio Geba. Au sud, l’Empire devait atteindre le Rio Corubal. Vers l’ouest, il s’étendit jusqu’au pays des Balante et Baïnouk. Il faut donc supposer que les pays situés entre la Casamance et le Rio Cacheu et même le Rio Geba furent, à certaines périodes, tributaires de Kabou ; il s’agit de la partie méridionale du Firdou, de Pakao, de Brassou. Certaines traditions orales prétendent que le Kaboumansa commanda même le Dioladou et le Badora.
Disséminés dans ce vaste ensemble, les Peuls-Pula [24], nomades ou sédentaires, vivaient sous la protection des Malinké animistes. Les sédentaires formaient de gros villages ou fulakounda plus ou moins mandinguisés, vivant de la culture et de l’élevage.
Des traditions orales, à défaut des sources écrites, nous pouvons émettre l’hypothèse suivante : à l’époque de son apogée (XVIe-XVIIIe siècles), Kabou unifia les pays guinéo-gambiens, de la savane orientale à la zone forestière vers l’ouest, de la Gambie au Rio Corubal.
L’Empire de Kabou était une fédération des douze provinces malinké mentionnées ci-haut. Chaque province était dirigée par un mansa nommé, selon les coutumes, parmi les princes Sané et Mané et qui recevait le nâfo (bonnet de commandement) du Mansa suprême. Chaque mansa jouissait d’une grande autonomie dans son gouvernement. Il était généralement lié au Mansa suprême par des liens personnels de parenté. A l’époque où la royauté était puissante, les mansa étaient des représentants du grand Mansa et lui devaient obéissance, tribut et contingent de guerriers. On les appelait aussi des « kantamansa » [25] « rois gardiens » car ils avaient mission de protéger les frontières de l’Empire. Ils résidaient dans des tata, centres politiques et militaires de la province qui comprenait plusieurs villages, malinké ou pulacounda.
Toutes les grandes fonctions administratives et militaires étaient ainsi confiées à l’aristocratie nobilaire des Koring, des Mansaring et des nantio, parents du Mansa Ba. Celui-ci accédait au pouvoir par voie matrilinéaire et devait être nécessairement un nantio, c’est-à-dire fils d’une princesse nantio tel qu’il sera expliqué dans l’étude de la société.Il y avait trois provinces nantio qui exerçaient le pouvoir impérial à tour de rôle. C’était Patiana, Sama et le Jummera. Contrairement à ce que nous avons appris lors de notre première enquête [26], la succession n’était pas du pur matrilinéaire, le neveu ne succédant pas nécessairement à son oncle défunt. C’était le plus âgé du clan nantio, qui pouvait être frère ou fils du défunt, qui était intronisé parmi les descendants de la princesse Balaba.
Hecquard [27] mentionne trois provinces nantio : le Paquessi (Pakis), le Payonko (Patiana) et le Kanguaiirie (Kansala ?) mais ne dit pas si elles alternaient au pouvoir (mansaya) ou pas.
D’autres informateurs disent que toutes les provinces centrales étaient nantio et que leurs souverains venaient régner à Kansala selon un système rotatif. Ainsi, nous n’avons aucune certitude sinon que le pouvoir impérial n’était pas le monopole d’une dynastie localisée dans une seule province mais qu’il était rotatif entre certaines familles de Xonton [28] Sané et Mané. Le dernier Mansa résidait à Kansala. Il était chef de sa province et commandait en plus tout l’Empire de Kabou, disposait des grands moyens pour affirmer son autorité : il exerçait aussi une gande mystique sur les esprits. Son nom ne se prononçait pas. Il était appelé « mama », « ancêtre » ; il prophétisait « dâli » [29] le jour de sonintronisation.Ses malédictions étaient redoutées. Il n’était pourtant ni un roi-dieu ni un roi-prêre. Chaque année, avant les pluies, il s’enfermait pour attirer la fécondité sur le royaume.
Il n’était pas sans moyens de gouvernement. Son armée était imposante. Les nantio de Kabou étaient réputés être les meilleurs cavaliers de la région. Avec les bénéfices réalisés sur le commerce européen et les coutumes payées par les marchands, le Mansa avait des moyens matériels puissants pour imposer sa volonté aux mansa des provinces. Il était, du reste, chef de sa province qui était son domaine propre, sur lequel il levait à sa guise les impôts et les guerriers. Des traditions orales insistent sur la puissance du dernier Mansa de Kabou, Djanké Wally (+ 1867) qui serait maître de trente sept tata princiers et dont le commandement s’étendait jusqu’à Niamina en Basse Gambie.

3) Essor commercial

Les pays guinéo-gambiens connurent aux XVIe-XVIIIe siècles une grande activité commerciale. Les fleuves, la Gambie, la Casamance, le Rio Cacheu, le Rio Geba, furent les axes de pénétration du commerce européen depuis le milieu du XVe siècle. Ils demeurèrent les centres d’attraction des produits de l’intérieur. Les comptoirs établis par les Portugais tels Cachéco, Farim sur le Rio Cacheu, Ziguinchor (1645), Guinguin, sur la Casamance, Bissao et Geba sur le fleuve du même nom, les comptoirs français et anglais d’Albreda, de Fort James, sur la Gambie drainèrent vers l’intérieur du Soudan les marchandises européennes. Le voyage d’André Brüe, en 1702, en Guinée, atteste l’intérêt croissant que les grandes compagnies commerciales ne cessèrent de porter sur la Guinée.
Les produits de base de ce commerce à l’exportation étaient la cire jaune d’abeilles, les cuirs, le morphil en grande quantité et un peu d’or. L’essentiel de ces échanges portait essentiellement sur la traite des esclaves qui enrichit la monarchie kabounké. Des milliers d’esclaves venaient chaque année de tous les pays intérieurs, vendus aux négriers établis dans les comptoirs Kabou qui étaient un lieu privilégié de la traite négrière.
A l’exportation, il y avait, en dehors de la pacotille traditionnelle, les colas de Sierra Léone, très recherchées, les armes à feu, les tissus, les barres de fer, les anneaux de cuivre. Le sel était transporté des pays côtiers (Basse Gambie, Balante) vers l’intérieur.
Le développement du commerce enrichit les souverains locaux et plus principalement le Mansa de Kabou. En effet, d’après Labat, le Mansa se réservait la priorité dans les échanges avec les commerçants européens, Mansa Biram Mansate, à la fin du XVIIe siècle, achetait leurs marchandises et leur vendait par an 600 esclaves [30]. Les marchands payaient les coutumes et étaient assurés de la protection royale. En 1684, Coelho se plaignait que le taux des coutumes ne fût pas fixé et que les percepteurs (les alcali) du « Fari Cabo », dans le Kantor « sont très mauvais » et ne « sont jamais satisfaits » [31]. Une vingtaine d’années plus tard, le roi Biram Mansate apaisa les marchands en supprimant les coutumes, en les entourant de sollicitude et en échangeant avec eux des présents.
Les comptoirs européens attiraient les dioula (marchands) de l’intérieur et plus précisément du Galam, du Khasso, du Bambouk, du Kaarta, du Boundou, du Jallon Kadougou, etc. Les voies commerciales passaient généralement par le Kabou pour atteindre les comptoirs ; celles du Haut Sénégal aboutissaient au Kantora, celles du Sud, suivies en 1818 par Mollien et en 1850 par Hecquart, allant du Fouta Djallon à Geba et en Haute Casamance, traversaient presque en longueur le Kabou. Ainsi, le Mansa dominait en quelque sorte de commerce des comptoirs guinéo-gambiens et comme les empires soudano-sahéliens du moyen âge dont il était l’héritier dans l’extrême Occident, il contrôlait une bonne partie du commerce soudanais orienté dans cette région. N’est-ce pas là une des raisons essentielles de la naissance et de l’expansion de l’Empire de Kabou, de la diffusion de la culture mandingue jusque dans la zone forestière de la Guinée ?

4). La société kabounké

Les conquérants malinké ont conquis et assimilé la plupart des peuples de l’Occident atlantique. Les navigateurs portugais du XVe siècle constataient l’influence politique malinké sur toute la côte, de l’embouchure de la Gambie au Rio Corubal et nous la trouvons dans la terminologie « mansa » : Casamança, Fulupmansa ; Gromansa,etc. L’expression de la civilisation mandingue est un phénomène plusieurs fois séculaire et qui se déroule aujourd’hui encore sous nos yeux. Les Kabounké, à la lisière du monde mandingue et de la zone forestière, ont sérieusement contribué à la diffusion de la culture malinké vers l’Ouest où vivaient diverses ethnies telles les Baïnounk, les Balante ; les Cassa, les Diola, les Biafares les Peuls. Le contact s’est traduit par de profondes influences réciproques qui donnent un cachet particulier à la culture des Malinké de Kabou.
Le Malinké constitue l’élément dominant, tant par sa suprématie politique que par le dynamisme de la culture, c’est-à-dire de sa langue et de ses mœurs. La société kabounké est de type soudanais, hiérarchisée en hommes libres, castes et captifs, comme dans tout le monde mandé. Elle a cependant une grande originalité dans certains de ses traits qui retiennent l’attention.


a) Les noms

Un Malinké de Titibo (« Soleil levant ») ne trouve pas dans le Tilijigi (« Soleil, couchant ») les principaux noms claniques (diammou ou khonton) mandingues tels que Keita, Traoré, Soussokho Khonté, etc. Les diammou des familles régnantes sont généralement inconnus au Manding : Sané et Mané (Kabou), Bodian (Kombo), Diassi, Maron, Djammé (Badibou), Sonko (Sagan, Niomi), Mandian (Pakao), Sagnan (Kantora), Djata, Sané (Firidou), etc. Certes, les Camara (Niani), les Danfakhaa (Diarra) et d’autres clans ont gardé leurs noms du Manding. Le problème, difficile à résoudre, est celui de la signification de ce changement de nom, surtout lorsqu’on sait l’importance que revêt le diammou pour un Malinké. Il y eut pourtant changement car les noms cités sont autochtones à la région. Prenons l’exemple des Mané et Sané qui sont princes de Kabou. Les traditions orales prétendent que les enfants de Tiramakhan, conquérant de la province de Kabou, ont pris les, noms de Sané et Mané sans qu’on sache pourquoi. Il faudrait peut-être voir dans ce changement de noms les modalités mêmes de l’établissement des Mandingues dans le pays. On peut supposer que le premier noyau manding, minoritaire parmi les autochtones, se laissa assimiler en prenant les Khontoh Sané et Mané mais qu’il finit par dominer les indigènes. Bocandé explique ainsi l’origine de la monarchie malinké de Baiab dans le Comaco près de Sankola. Aujourd’hui encore les étrangers s’assimilent à une culture étrangère en prenant les diammou de ce pays. Au Sénégal, il y a actuellement, une véritable table de correspondances entre les noms séréro-wolof et mandingues.
Le phénomène contraire était aussi courant. De nombreux clans qui se disent aujourd’hui malinké le sont devenus en prenant khonton malinké. C’est le cas de nombreux Mané et Sané du Kabou, d’origine balante, biafade et autres. D’autres ethnies, ayant gardé leurs Khonton, se mandinguisent par la langue et les mœurs jusqu’à oublier leurs origines. Il en est ainsi des dynasties Manjan, Djammé, etc.

b) Le matrilignage et la noblesse

C’est un fait curieux dans le monde mandingue que la présence du matrilignage chez les Kabounké. La succession au pouvoir royal et les titres de noblesse sont définis aussi bien par le « sein que par la barbe ». Le pays de Kabou est « terre de femme », Musu banxo. Le système est ainsi édifié : la princesse, noble par excellence, est appelée nantio [32] ou taïba. Elle est nécessairement fille d’une nantio. Son enfant est nantio et peut prétendre au pouvoir royal. Le fils de celui-ci n’est pas nantio si sa mère ne l’est pas. Il est mansading [33]ou mansaring et forme la deuxième catégorie de la noblesse. Celle qui commande les provinces ou les tata. Le fils du mansaring est koring, troisième degré de la noblesse, qui peut prétendre à l’administration des provinces (c’est le cas des Sagnan de Kantora, des Sanko de Sankola) et des villages. Le fils de Koring est tianding (grain d’arachide) dont le fils est tiafata (pellicule d’arachide) qui est un simple homme libre.
Cette hiérarchie ne concorde pas exactement avec celle donnée par B. Bocandé [34] ; le Mansa coli, qu’il pense former la première génération et qui ne peut prétendre au pouvoir royal, n’est pas nantio mais correspond au Koring. Il faut alors y voir une mauvaise transcription de mansakoring.
Seuls les nantio, descendants par leurs mères de la princesse Balaba, peuvent prétendre au pouvoir impérial dont sont exclues les femmes contrairement à ce que pensait B. Bocandé. Les neveux jouissaient d’une partie de l’héritage de leurs oncles surtout dans les provinces traditionnelles du Kabou, celles du Nord.
Dans la masse du peuple, l’héritage se transmet par voie patrilinéaire comme chez les autres Mandingues. Comment expliquer ce vestige de l’antique matriarcat africain [35] dans un pays mandingue, à l’époque moderne ?
Nous ne connaissons pas, pour notre part, d’exemples de succession matrilinéaire dans le monde mandingue central, c’est-à-dire le Manding, le Bambouk, le Khasso. Le fameux passage d’Ibn Khaldoun fut mal traduit par De Slane. Le mansa Aboubakar II est, non « fils de la sœur » de Soundiata, mais « fils de son frère » [36]. A l’époque de la conquête des pays de l’Occident (Tilijigi), les Malinké ne pratiquaient plus le matrilignage. Les traditions orales du Kabou expliquent le système nantio par des légendes qu’on peut ainsi résumer : le roi de Kabou épousa une jeune fille sauvage du nom de Balaba qui vivait dans une grotte de porc épic et qui ne savait pas parler. Il eut d’elle des enfants, filles et garçons, qui devinrent les nantio. Il établit que seuls les enfants des filles peuvent accéder à la royauté. Les motivations ? Le mariage lui a assuré la victoire sur ses ennemis, disent les uns. Il a déshérité les enfants de sa première femme qui lui a été infidèle, disent les autres. On ne peut rien conclure de ces légendes sinon souligner le caractère quelque peu mystérieux et même mystique de nantio qui jouit d’une grande considération auprès du peuple.
Le nantio est synonyme de Gueloware et le matrilinéat de Kabou est presque identique à celui de Sine-Saloum. Ces deux pays sont les musu banxo, « terre de femmes » en Séné-Guinée. La tradition les lie. Le fondateur de la monarchie guéloware au Sine serait Mansa Walli, un prince qui aurait quitté Kabou à une époque antérieure au XVIe siècle. C’est peut-être Mansa Walli qui aurait transposé le système nantio au Sine. Il est, en tout cas, communément admis par toutes les traditions orales du Sine que les guéloware sont des Mandingues originaires de Kabou.
Hecquard donne une version identique mais en sens contraire. Il trouve l’origine des nantio dans les Gueloware sérère du Sine-Saloum : « Il est probable qu’à la suite de quelques-unes de ces révolutions si fréquentes dans les royaumes de l’Afrique, une partie de cette famille (de Saloum) émigra et vint s’établir dans le Kabou, sous la protection du roi qui en épousa les femmes » [37].
Nous avions d’abord écarté cette hypothèse comme contraire à toutes les traditions orales. Après réflexion, cependant, surgissent des faits qui semblent lui donner quelque fondement. Le problème qui se pose naturellement est celui de l’antériorité d’un système par rapport à l’autre. L’arrivée des Malinké au Sine et la naissance du système guéloware ne sont pas encore chronologiquement bien situées mais sont bien antérieures au XVe siècle. Le nantioya de Kabou a succédé à un système patrilinéaire malinké pratiqué au temps des farin, gouverneurs du Mandi Mansa, c’est-à-dire avant le XVIe siècle. D’autre part, les références de l’arachide pour différencier les catégories de noblesse nous permettent-elles de situer la naissance du système après l’introduction de cette plante en Guinée, c’est-à-dire au début du XVIIe siècle. [38] ? Ainsi donc, le système matrilinéaire guéloware ne viendrait pas de Kabou. Il doit être recherché dans le vieux fond matriarcal sérère où furent assimilés les guerriers mandingues venus de Kabou. Les relations ne furent pas interrompues entre les deux pays. Les princes se rendaient réciproquement visite jusqu’au XIXe siècle. Il est très vraisemblable que le système fut importé de Sine ou de Saloum au Kabou, au cours du XVIIe siècle, à la suite des événements que nous ignorons.
On peut aussi chercher d’autres facteurs d’explication dans contacts avec les peuples vaincus, surtout les Baïnounk chez qui les femmes jouaient un grand rôle politique. L’étude des sociétés baïnounk, balante qui ont été mêlés aux Mandingues, pourrait peut-être éclaircir davantage les problèmes. Pour le moment, nous constatons le système comme caractéristique de l’aristocratie kabounké, comme lié à celui des Gueloware du Sine.


a) La religion

Les Mandingues étaient en majorité animistes. On les appelait soninké. Ce mot ne désigne aucunement l’ethnie soninké (sarakolé) mais tous les gens qui boivent de l’alcool et sont farouchement attachés aux valeurs animistes comme les tieddo des pays wolof, les tountigui mandingues du Bambouk et Khasso. Le mot est loin d’être péjoratif. Il désigne le guerrier, le Malinké de pur sang par rapport au moro (musulman), considéré comme aliéné car dépourvu des vertus guerrières.
L’Islam semble avoir perdu beaucoup de terrain aux XVIIe-XVIIIe siècles. Les Mandingues musulmans, les moro, étaient peu nombreux et vivaient sous la protection des Soninké qui leur interdisaient la fortification de leurs villages.

V. La fin de Kabou au XIXe siècle

Les documents européens de la première moitié du XIXe siècle nous montrent un Kabou décadent, qui a perdu la plupart de ses provinces, qui est miné par l’Islam et qui lutte désespérément pour sauvegarder sa liberté contre l’expansion des Peuls du Fouta Djallon. Ce déclin s’explique par plusieurs raisons.

a) Au XIXe siècle, nous constatons l’affaiblissement de l’autorité centrale. Les chefs de provinces, les Kantamansa, usurpèrent les droits souverains et régnaient en vrais maîtres. Kansala ne devait contrôler que les provinces limitrophes. Les Kantamansa ainsi libérés se faisaient la guerre entre eux, s’alliaient à l’étranger. Nous connaissons la guerre civile du Kantora en 1835, son affrontement avec le Mansa de Kabou, son alliance avec les Peuls du Fouta [39].

De même, Sankola entra en guerre avec Toumanna, le Jummera fut attaqué par Eropia. Le roi de Kansala lutta contre un de ses frères. Ainsi, l’unité du royaume était rompue et le Mansa n’était réellement maître que de sa propre province au moment où le pays devait unir toutes ses forces contre le Fouta.

b) Une deuxième raison du déclin du Kabou est d’ordre religieux. L’Islam, toléré par les Soninké, fit de grands progrès à la fin du XVIIIe siècles et dans la première moitié du XIXe siècle. Il est encouragé alors par la proximité du Fouta Djallon. Il gagna de nombreux partisans et nous voyons même, au milieu du siècle, que quelques mansa comme ceux de Manna, de Patiana, de Pakis étaient musulmans et tributaires de Labé. Les Soninké se défendirent désespérément mais ils perdirent progressivement la plupart des provinces.

c) Les Peuls du Fouta Djallon dépendaient, dans leurs relations avec les comptoirs portugais de Guinée, des Mansa de Kabou, maîtres des chemins. La conquête de Kabou fut donc un des objectifs de la politique des Almamy. Il y avait aussi que le Kabou animiste constituait un réservoir important d’esclaves pour les guerres de razzias et bientôt de conquêtes des Alfa de Labé qui voyaient dans ces pays leur zone naturelle d’expansion.

Kabou n’avait donc d’autres possibilités de subsister que de lutter par les armes.
Pendant presque tout le XIXe siècle, les Mansa de Kansala affrontèrent, avec des fortunes diverses, les armées de Labé et du Fouta Djallon. L’épisode, devenu le grand événement de l’Ouest, fut la destruction, en 1865, par l’Almamy Oumarou, de la capitale Kansala, défendue par Mansa Dianké walli. C’est le fameux Touraban Kello au cours duquel les nantio firent sauter la capitale, tuant défenseurs et assaillants.
Kabou, ainsi affaiblie, se défendit péniblement contre les razzias des Peuls d’Alfa Molo, de son fils Moussa Molo appuyés sur les alfa de Labé. Il succomba, vers 1879, sous les coups de la coalition formée par les Peuls : Alfa Ibrahim, Moussa Molo de Fouladou et Dioukha. Samballa du Khasso. Les Malinké de Kabou se dispersèrent dans les régions voisines, en Haute Casamance, dans la vallée de Gambie. Kabou devint alors une province assujettie aux rois fula jusqu’à la conquête européenne.
Au terme de cette étude, nous devons modestement reconnaître l’insuffisance de notre documentation sur les aspects essentiels de l’Empire de Kabou. Il faut cependant de l’optimisme. Les traditions orales sont très riches et très vivantes sur le Kabou. Eclairées par les archives et autres sources portugaises, elles permettront de pénétrer le passé de l’Empire malinké animiste, de la culture malinké transposée dans un autre milieu.


[1] Il y a certes quelques travaux portugais sur le Kabou tels que : Antonio Carreira : Mandingas de Guiné portuguesa ; CEGP, n° 4, Bissau, 1947.
Jorge Vellez Careco : Monjur O Gabu o sua historia, CEGP, n° 8, Bissau, 1948.
Le premier basé sur des traditions orales et de manuscrits arabes concerne plutôt le XIXe siècle, les luttes de Kabou contre les Peuls. Le deuxième est une étude ethnographique.
Moreira J. Mendesi : Fulas de Gabu, CEGP, n° 6, Bissau, 1948.

[2] Marabout à Linkring (Casamance), originaire de Kansala.

[3] Niane Tamsir, Soundiata ou l’épopée mandingue, Edit. Présence Africaine, 1950. Massa Makhan Djabaté, Janjon, Edit. Présence Afticaine, 1970.

[4] Grand griot du clan Djabaté à Kita (Mali), maître de la tradition de Kita.

[5] Cissoko S. M. et Samba K., Recueil des traditions orales des Mandingues de la Gambie et de la Casamance, texte malinké et tract UNESCO, 1969, Centre de documentation de Niamey et IFAN, Dakar.

[6] Al Omari : Masalik el Absar fi Mamalik el Amsar, trad. Gaudefroy Demonbynes, T.I., pp. 74-75.

[7] Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, trad. de Slane, T. II.

[8] Les deux tarikhs de Tombouctou, le Tarikh el Fattach et le Tarikh es Soudan, donnent des détails sur ces expéditions songhaï dans l’Empire du Mali.
En particulier :
a) Ca da Mosto (Alvise de), Relation des voyages à la côte occidentale d’Afrique, 1455-1457, publ. Ch. Schffer, Paris, 1895.
b) Gomes (Diego) : De la première découverte de Guinée, texte, traduction et comm. de Th. Monde, R. Mauny, G. Duval, Bissau, CEGP, n° 21, 1959.
c) Duarte Pacheco Pereira (15061508), Esmeraldo de situ orbis, texte, trad. comm. R. Mauny, Bissau, CEGP, no 19, 1956.
d) Fernandès (Valentin) (1506-1510), Description de la côte occidentale d’Afrique, texte, trad. comm. Th. Monod, A. Teixeira da Mota, R. Mauny, Bissau, CEGP, n° 11, 1951.
e) Barros (Joǎa de), Asia, éd. Hermani Cidade, Lisbôa, Agência Geral das colonias, 1945, primera Decada, IV l, XII, Traduction inédite de Paulo Fanias.
f) Almada (Andé Alvarès d’), Trata do breve dos Rios de Guine, trad. inéd. Boulègue J.

[9] Barros J. Asia. livr. 1, chap. XII.

[10] Gomes (Diego), 1959, p. 38.

[11] Fernandès (V), 1957, p. 37.

[12] Barros, livr. 1, chap. XII, p. 123.

[13] Duarte Pacheco, p. 1956, p. 65.

[14] Diego Gomes, 1959, p. 34.

[15] Le Fasa : formule de louange clanique. Mot-à-mot : « Farin de Sankola, mansa père korin, korin de la tête ». On peut aussi interpréter : « Farin de Sankola, père des Korin de pure souche ». Les Korin et les Nantio sont des titres de noblesse que nous expliquerons plus loin.

[16] Duarte Pacheco, O. C., p. 65.

[17] Tratado breve dos Rios de Guinée.

[18] Cissoko Sénéké Mody et Sambou Kaoussa : Recueils des traditions orales des Mandingues de la Gambie et de la Casamance, édit. inéd., UNESCO, Niamey, 1969.

[19] Ce serait l’opinion également de T. da Mota, qui écrit « Cabo était le nom d’une vaste région depuis la Gambie jusqu’au Rio Coruba », Duarte Pacheco, de Situ orbis, 1956, notes n° 121.

[20] Coelho (Francisco de Lemos) Duas disoriçoes seiscentistas da Guinée, Lisboa, Acd. de Historia, 1953, p. 130, trad. méd. du Dr Thimans qui nous a donné, les quelques documents que nous possédons sur cette période.

[21] Labat R : Nouvelle. Relation de l’Afrique occidentale, Paris, chez Guillaume Cavelier, MDCC, XXXVIII, T. V., p, 233.

[22] Labat J. B. : Idem T. V. ; p. 233.

[23] Mollien GG. : Voyage dans l’intérieur de 1’Afrique aux, sources du Sénégal et de la Gambie en 1818 ; Paris.

[24] Jose Mendes Moreira, Fulds de Gabu, CEGP, B. n° 6, Bissau, 1948.

[25] Ou Farin mansa : Gouverneurs.

[26] Cissoko S. Mody, La Royauté (mansaya) chez les Mandingues de l’Ouest, in B. IF AN, n° 2, 1969.
Nous devons cette correction à la mise au point .de B. K. Sidibé dans sa communication au Congrès des Etudes mandingues à Londres, juin 1972.

[27] Hecquard H. : Voyage sur la c6te et dans l’intérieur de l’Afrique occidentale, Paris, Imprim., de Bernard et Cie, 1855, p. 207.

[28] Nom de salut, correspond au Djammou du Manding ; nom clanique.

[29] Cissoko Sékéné Mody ; prophétie de roi mandingue : manse dâli, notes africaines, n° 120, 1968.

[30] Labat J. B. : Nouvelle Religion de voyage v. p. 234.

[31] Coelho (F. de Lemos), Duas descriçâos scis centistas da Guiné, trad, inéd. du Dr Thilmans, p. 130.

[32] Ne peut être expliqué étymologiquement, signifie prince royal.

[33] « Fils du roi ».

[34] B. Bocandé donne la hiérarchie suivante :
Princesse taïba donne naissance à Mansa coli (n’est-ce pas une déformation de Massa-Koring) ? Chefs de territoire ou de village
Tiandin (amende d’arachide)
Tiafata (coque d’arachide)
Tiambo (dernière enveloppe de l’arachide).
Ce dernier n’est plus noble mais homme libre.
(Notes sur la Guinée portugaise ou Sénégambie méridionale, in Bull. de la Société de Géog., n° 65..66, 1849, note (1), p. 267).
En réalité, le nantioya remonte à la princesse Balaba et le matrilignage n’est pas total. L’héritage ne se fait pas d’oncle à neveu mais de frère au frère et de père au fils dans la descendance de la princesse Balaba.
Les Koring se définissent par la « barbe », c’est-à-dire qu’ils sont régis par le patrilignage, ce qui les différencie des nantio.

[35] Diop Cheikh Anta, L’Unité culturelle de l’Afrique Noire, Paris, Présence Africaine, 1959.

[36] Levizion (N), The thirteentb find fourteenth - century kings of Mali, in Journal of African History, -vol IV, n° 3, 1963, p. 346.

[37] Hecquard (H.), Voyage, 1855, p. 207.

[38] On ne sait pas avec exactitude l’époque de l’arrivée de l’arachide dans l’Ouest Africain. Emile André, Histoire de l’arachide, 1932, pense que la plante américaine aurait pénétré en Afrique au début du XVIe siècle et aurait atteint l’Asie vers 1521. Mauny, notes historiques autour des principales plantes cultivées d’Afrique occidentale, B. IFAN, n° 2, 1953, reconnaît à la suite F. E. Nueremberg, qui employa, en 1635, le terme wolof « guerté, pour désigner l’arachide, que cette plante était introduite en Guinée bien avant le XVIIIe siècle mais que sa diffusion ne s’est faite qu’à cette époque.

[39] Hecquard (H.) : Voyage, 1855, pp. 190-191.




Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie