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LES ORIGINES ET LA FORMATION DU KAABU
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Ethiopiques numéro 28 numéro spécial
revue socialiste
de culture négro-africaine
octobre 1981

Auteur : Mamadou Mané

L’intérêt de plus en plus porté aujourd’hui à la connaissance du Kaabu se justifie à plus d’un titre. D’abord, pour un Etat aussi puissant, excroissance occidentale de l’empire du Mali, le Kaabu demeure encore peu connu des historiens contemporains. Ensuite, il a été à la base de l’émergence de plusieurs formations sociales de la Sénégambie méridionale où demeurent prépondérantes de nos jours encore la culture et la civilisation manding.
Parmi les premiers historiens contemporains à saisir cet intérêt que suscite le Kaabu, il faut citer le professeur Sékéné Mody Cissoko qui a commencé, dès 1968, à publier une série d’études sur les Manding occidentaux. On compte déjà à l’actif de ce chercheur quatre articles, sans oublier un recueil de traditions orales manding de Gambie et de Casamance [1].
Aussi est-ce dans le sillage de ce précurseur que nous avons pris le premier contact avec les études kaabunké, notre objectif étant l’approfondissement de l’ensemble des questions qu’il a soulevées [2]. Le résultat de nos recherches n’a pas été aussi fructueux qu’on l’espérait.
En effet, à l’époque, nous nous trouvions confronté avec un obstacle de taille : la rareté de la documentation, surtout de la documentation écrite. Nous vous renvoyons sur ce point l’introduction de notre étude sur le Kaabu où le problème des sources a été examiné.
Quand on aborde l’histoire du Kaabu, surgit, entre autres problèmes, la question de ses origines et de sa formation. Pourtant quelques certitudes ont pu être établies : le Kaabu est une création des peuples manding venus du Tiliboo, c’est-à-dire du vieux Mandé ; durant son existence multiséculaire, le Kaabu a su maintenir presque intact son caractère mandingue, notamment sur le plan culturel.
Mais à côté de ces certitudes infimes pour l’historien, demeurent beaucoup de points d’ombre dont les principaux sont, à notre avis, les suivants :
- le Kaabu a-t-il existé avant ou après l’avènement de Soundiata ?
- comment s’est formé l’Etat kaabunké ?
- à quel moment situer son apogée ?
- comment expliquer l’apparition ici du matrilignage, et des noms claniques de l’aristocratie kaabunké, alors que tout cela semble inexistant dans les autres parties du monde manding ?
Comme on le voit, de la réponse à toutes ces questions dépend une meilleure connaissance de l’histoire du Kaabu. L’entreprise n’est guère facile, tant les sources, quant à l’analyse de ces points font cruellement défaut.
Aussi ne faudrait-il pas s’attendre dans cette communication à une grande trouvaille. Il s’agit beaucoup plus simplement de l’exposé et de l’analyse de quelques éléments dont nous avons pu disposer récemment, lors d’un voyage d’étude en République de Guinée-Bissau. En même temps, ce sera ici une étude critique de notre précédente contribution à l’histoire du Kaabu, à la lumière de documents nouveaux. Quels sont-ils ?
Il y a principalement les écrits d’André Donelha réunis, commentés et publiés par les soins de l’historien portugais bien connu aujourd’hui, Teixeira da Mota [3]. A Donelha, nous rapporte da Mota, était un explorateur portugais du XVIe siècle, né aux îles du Cap-Vert comme son contemporain, André Alvares de Almada.
Il alla par trois fois au moins en Guinée entre 1574 et 15S5. Et en 1585, il remonte le fleuve Gambie jusqu’à Cantor. Quant à l’ouvrage lui-même, son éditeur nous le présente comme un recueil de textes portugais des XVIe siècles et XVIIe « sur l’aire comprise entre le Sénégal et la Sierra Léone, textes qui, du fait de leur ancienneté comme sources écrites, et des très riches informations qu’ils contiennent sur les peuples africains, sont des documents fondamentaux pour la connaissance du passé de ces derniers ». En effet, on trouve dans le même ouvrage des écrits de Alvares de Almada qui est également considéré comme une précieuse source d’informations sur la Sénégambie pour la période du XVIe siècle. Donc nous disposons à travers cet ouvrage d’un document d’une très grande importance historique.
Comme autres documents nouveaux, nous avons aussi fouillé des ouvrages d’historiens contemporains, spécialistes de l’empire du Mali, tels D.T. Niane, Madina Ly Tall, Diango Cissé et Massa Makhan Diabaté [4]. Cela se justifie dans la mesure où il est établi que l’empire de Soundiata est la mère-patrie du Kaabu. Voilà donc nos sources. Il faut maintenant passer à leur analyse.


1) Les origines du Kaabu

Il est d’abord utile, pour mieux cerner cette question, de dégager le contexte général qui a vu apparaître et se développer le Kaabu.
L’influence culturelle manding a très tôt constitué une réalité vivante dans la majeure partie de l’Afrique de l’Ouest, surtout dans la zone que les Arabes ont appelée du nom de Bilad-es-Sudan, le pays des Noirs. Cette prédominance de la civilisation manding est le fruit de la dispersion du peuple manding, et cela en des temps très anciens. En effet, du vieux Mandé, localisé aux conflits de la Guinée et du Mali actuel, partirent d’importantes vagues de migrations qui eurent fort probablement l’allure de conquêtes et qui aboutirent à la création d’une multitude de colonies de peuplement dans presque tout le Soudan occidental.
On peut citer quelques directions : le Nord-Est, au-delà du pays bambara, vers le monde sonraï où les Manding furent arrêtés dans leur avancée par les populations mossi ; le Nord-Ouest, au-delà de Kita, en direction du Khasso et du Haut fleuve Sénégal : le Sud-Ouest, à travers le Wassoulou, le Dioma, le Hamana, en direction du Haut-Sénégal Niger [5]. Le fait est aujourd’hui confirmé par les historiens et beaucoup de traditions orales. Cette dissémination du peuple manding a, du reste, inspiré l’ouvrage collectif mentionné plus haut de D. Cissé et M. M. Diabaté avec le titre bien significatif : « La dispersion des Mandeka ».
Quelles furent les causes de cette diaspora manding ? Il est bien difficile pour le moment, dans l’état actuel de notre documentation de les déterminer avec exactitude.
Nous savons toutefois que les migrations ont constitué l’un des grands faits marquants de l’histoire des peuples de notre continent. On a, à cet effet, beaucoup parlé par exemple des migrations bantous ; des migrations des peuples Akan. S’agissant de ceux-ci qui provenaient des confins du Nigéria actuel, ils ont été les fondateurs dans le Golfe de Guinée des puissants Etats du Denkyera et de l’Ashanti, sans oublier que les origines du peuple Baoulé en Côte d’Ivoire remontent à eux.
Ce qui est intéressant à noter dans le cas des Manding, c’est qu’ils ne se sont pas contentés des savanes du Nord, leur domaine naturel, et qu’ils ont effectué d’importantes percées, loin vers le Sud et l’Extrême Ouest, notamment dans les pays guinéo-gambiens. Et le Kaabu qui nous préoccupe aujourd’hui est né de cette conjoncture.
Pour ce qui est de cet Etat, nous pensons, à la suite des documents précités, que les historiens, et nous-mêmes en premier lieu, avons exagéré le rôle de Tiramagan Traoré dans sa création. Ce personnage célèbre dans l’histoire du Mali était l’un des grands généraux de Soundiata Keita. Nous n’avons fait jusqu’à maintenant que suivre la quasi-totalité des traditions orales manding de la Casamance et de la Gambie pour lesquelles le Kaabu est, sans l’ombre d’un doute, une œuvre de Tiramagan.
Notre intention n’est pas de minimiser la dimension historique de ce valeureux guerrier dont les hauts faits occupent aujourd’hui encore une grande place dans le répertoire musical de nos griots traditionalistes. Tiramagan a peut-être conquis une ou des parties du Kaabu, mais, de là, à le considérer comme l’élément fondamental dans la naissance de cet Etat, cela reste encore à prouver.
A notre avis, il faudrait prendre aussi en compte les migrations des peuples manding vers le Sud et l’Ouest dont le rôle n’a pas été des moindres dans la conquête de cet « espace vital » que constituaient pour les Manding orientaux les pays guinéo-gambiens (faune, flore, vastes espaces aptes aux cultures y abondaient).
Il demeure, malgré tout, un problème : à quelle période eurent lieu ces migrations ? Quelles en étaient les différentes étapes ? Sur la première question, si l’on en croit Madina Ly Tall, et si on recoupe avec ce qu’en dit le chercheur gambien, spécialiste du Kaabu, Bakary Sidibé, on peut affirmer que des colonies manding ont existé dans les pays guinéo-gambiens avant l’avènement de Soundiata Keita, probablement à la fin du XIIe siècle ou au début du XIIIe ; « Les conquêtes de Soundiata et de ses généraux, nous dit Madina Tall, agrandirent le Mandé de tous les territoires où la colonie mandingue était importante ». Sidibé, quant à lui, se prononce en faveur de l’existence au cours du XIIe siècle de localités manding en Sénégambie [6].
Par contre, à propos des étapes des migrations, nous demeurons encore mal renseigné.
De tout ce qui vient d’être dit, il convient donc de considérer que le Kaabu est une fondation de colons manding venus en Sénégambie par vagues de migrations successives, les événements ayant dû se produire probablement avant Soundiata.
Avec l’épopée de Soundiata qui survient au cours des premières décennies du XVIe siècle, le fait manding dans l’Ouest africain connaît une impulsion nouvelle. En effet, la présence manding ne se traduit plus seulement par une influence culturelle, mais aussi et surtout par une domination politique qui fait pratiquement des Manding les maîtres d’une zone qui va des confins du Sahara au Nord de la lisière de la forêt au Sud ; de l’Atlantique à l’Ouest jusqu’au-delà de la Boucle du Niger où le monde sonraï constituait la province orientale de l’empire du Mali. Si avant Soundiata les immigrations manding avaient probablement maille à partir avec les populations autochtones, par contre, à partir des conquêtes du premier empereur du Mali, les colonies manding disséminées un peu partout dans la région s’étaient vues renforcées dans leurs positions. L’hégémonie manding devient dans ces conditions une réalité. Conquêtes et migrations se multiplient et se suivent sans cesse, faisant progressivement de l’empire du Mali l’un des plus grands de l’Afrique précoloniale.
Le renforcement des positions manding en Sénégambie, notamment avec l’avènement de Soundiata, et plus tard sous le règne de ses successeurs et descendants, est amplement rapporté par l’ensemble des traditions orales et confirmé au XVe siècle par les premiers voyageurs portugais qui visitèrent la région et qui signalèrent l’existence de plusieurs royaumes manding le long des fleuves Casamance et surtout Gambie [7].
Il est également incontestable que c’est dans cette conjoncture de conquêtes qu’est survenue l’épopée de Tiramangan. Ce dernier après avoir vengé l’affront fait à son souverain par le roi du Djolof aurait sur son chemin de retour lancé une expédition militaire qui l’a conduit à conquérir certaines régions de la Haute Gambie, en particulier le Niani, le Wouli et le Boundou [8]. Nous reviendrons sur cette épopée de Tiramagan.
Sous quelle forme se présentait le Kaabu pendant et après le règne de Soundiata, et cela jusqu’au XVe siècle ? C’est un autre point qui mérite d’être élucidé.
Pour les traditions orales que nous avons recueillies en Guinée Bissau en Casamance et en Gambie, le Kaabu constituait déjà dès cette époque un vaste Etat centralisé avec ses 32 provinces, jusqu’à l’embouchure de la Gambie, le long des rives Nord et Sud [9].
Et pourtant les voyageurs portugais du XVe siècle, dont nous avons parlé plus haut, et dont certains ont même remonté le cours de la Gambie, nous ont laissé des témoignages écrits qui ne mentionnent nullement l’existence d’un Etat du Kaabu. Ils n’ont signalé que les royaumes manding se rattachant à l’autorité suprême du Mandé, à savoir l’empereur du Mali. Ainsi, en tant que témoins oculaires n’ayant jamais cité le nom de Kaabu dans leurs écrits, ces Portugais semblent contredire fondamentalement les traditions orales. A leurs yeux, le fait mandingue, le long des fleuves de Sénégambie était une réalité incontestable. Mais il ne leur est nullement apparu ici une entité politique centralisée qui porterait le nom de Kaabu. Qu’est-ce à dire ?
Notons tout d’abord une lacune de taille dans les traditions orales : c’est l’absence de chronologie précise des événements qu’elles relatent. Il est fort possible qu’elles aient placé dans le XVe siècle et même dans les siècles antérieurs des faits qui leur étaient postérieurs. Car si le Kaabu était cette puissante monarchie centralisée dont parlent les traditions, il est assez surprenant que les voyageurs portugais ne l’aient pas signalé, eux qui voulaient presque tout savoir des régions atlantiques africaines. Il y a donc une divergence sur cette question entre les propos des traditions orales et les écrits des Portugais du XVe siècle.


Sans remettre en question l’importance des traditions orales dans la recherche historique africaine, nous nous prononçons plutôt en faveur des écrits portugais. Nous produirons d’ailleurs plus loin d’autres documents écrits qui confirment notre position. Nous disons donc que le Kaabu a existé bien avant l’arrivée des navigateurs portugais du XVe siècle. Mais au cours de cette période, il ne se présentait pas encore comme un Etat centralisé, mais plutôt comme une vaste région abritant un ensemble de royaumes indépendants les uns des autres et dont les seuls liens sûrs seraient d’ordre culturel. Rien de surprenant à cette unité culturelle dans la mesure où leurs fondateurs provenaient du même milieu socio-culturel, le Mandé.
Tout cela se passe à une période où le prestige de l’empire du Mali est encore grand et où c’est une fierté pour des Manding de s’en réclamer au point de se déclarer sujets du Mansa du Mali. C’est, du reste, ce qu’ont rapporté les voyageurs de l’époque.
C’est fort probablement à la fin du XVe siècle ou au début du XVIe siècle que la plupart des royaumes manding de la région en sont arrivés à une structure politique centralisée avec un souverain puissant qui commande tous les autres royaumes devenus ainsi des provinces.
Nous osons le croire dans la mesure où le premier voyageur portugais, dans la région, qui nous parle de l’existence d’un « Farincabo » (lions Farinkaabu) est précisément André Alvares d’Almada qui est un auteur du XVIe siècle. Et on constate que le XVIe siècle coïncide avec le déclin de l’empire du Mali qui avait déjà perdu ses provinces orientales, notamment celle du sonraï où de nouvelles dynasties, celles des Chît des Askya, allaient se succéder.
Nous pouvons donc affirmer que jusqu’au XVIe siècle, le Kaabu désigne beaucoup plus une communauté culturelle des peuples de même origine manding qu’une forte monarchie centralisée. Autrement dit, un monde culturel kaabunké a préexisté au Kaabu proprement dit en tant qu’empire bien structuré avec un chef suprême et des vassaux.
Avant d’en arriver au processus qui a abouti au XVIe siècle à l’émergence de l’empire Kaabunke exerçant sa domination politique sur la quasi-totalité des pays guinéo-gambiens, nous voudrions revenir sur le « cas Tiramagan » - si vous permettez l’expression - Nous l’avons vu, le personnage est jusque-là considéré comme le fondateur du Kaabu. La première contradiction sur ce personnage, c’est qu’il semble être victime d’un oubli total de la part des traditions du Mandé comme conquérant du Kaabu. Celles-ci ne parlent que du Niani, du Wouli, du Boundou, du Gangaran, etc. Aucune mention du Kaabu dans ses conquêtes en Sénégambie. Donc, pour ces traditions, on ne connaît pas un Tiramagan fondateur d’empire au Tilijii, c’est-à-dire les pays guinéo-gambiens. C’est soit un oubli, soit une ignorance totale de cet événement. Pourtant, elles donnent des renseignements sur les conquêtes de Tiramagan au Niani et au Wouli où il aurait partagé ses territoires entre ses cinq fils qui avaient pour noms : Diantouma, Séga, Diata, Sétigi, Maghan, Kouko [10],
La deuxième contradiction est que si l’on admet qu’au temps de Soundjata, contemporain de Tiramagari, le Kaabu ne pouvait exister en tant qu’Etat, comment alors considérer Tiramagan comme son fondateur ?
Comme on le voit, ce sont des questions pertinentes que pose à l’historien le cas Tiramagan Traoré.
Ne serait-il pas plus exact de voir en lui certes un grand conquérant de la Haute Gambie (Niani, Wouli par exemple), mais pas du Kaabu ? Celui-ci serait plutôt l’œuvre de ses descendants, qui, à partir de leurs positions du Niani, du Wouli, auraient poussé plus à l’Ouest leurs conquêtes et acquis des domaines. Notre analyse paraît d’autant plus vraisemblable que d’autres traditions orales de Casamance et de Gambie mentionnent comme fondateur du Kaabu, non pas Tiramagan, mais un certain Soun Koliba. Il est vrai qu’il est malaisé, de par ces mêmes traditions, de situer ce dernier dans le temps. Dans tous les cas, il est généralement présenté comme le premier souverain.
Par ailleurs, à supposer même que le Kaabu existât dès ces temps anciens comme entité politique, il faut reconnaître qu’il devait être peu étendu, regroupant peut-être quelques localités sans grande importance. En effet, au XVe siècle, les Portugais mentionnaient beaucoup la présence sur le Haut fleuve Gambie d’un Farincant (lisons Farikantora). Farin dans la titulature de l’empire du Mali signifie gouverneur de province. Ce Faricantor, qui était un puissant monarque d’après les explorateurs portugais, loin de se réclamer d’un souverain du Kaabu, se plaçait plutôt souvent sous l’autorité de l’Empereur du Mali. Et nous savons que ce n’est que beaucoup plus tard que le Kantora a été une des provinces les plus dynamiques de l’empire kaabunke.
Tous ces faits traduisent l’émiettement politique que connaissent les pays guinéo-gambiens. C’est également au cours de cette période où le Kaabou était politiquement instable et très peu structure qu’intervient une autre migration d’envergure : celle qui allait porter, au-delà des rives septentrionales de la Gambie, en direction des pays serer, des populations manding : les ancêtres des Gelwar. Le commandant supérieur de Gorée, Pinet-Laprade, a rapporté au XIXe siècle une tradition serer qui montre dans quelles circonstances et suivant quelles étapes ces migrations kaabunke en pays serer eurent lieu [11]. Elles se situeraient, d’après l’auteur, au moins à la fin du XIXe siècle.
Il faut donc attendre la fin du XVe siècle pour assister à l’avènement d’un Kaabou devenu empire, regroupant en une vaste entité politique en expansion un grand nombre de royaumes de la région.

II) La formation de l’empire kaabunké

Elle est le résultat d’un long processus qui a amené à l’unité plusieurs royaumes ou colonies manding de Sénégambie, leur permettant de renforcer, cette fois-ci sur des bases politiques, leurs liens culturels anciens.
D’après A. Donelha, quatre chefs manding sont, au XVe siècle, les principaux maîtres de la Guinée du Cap-Vert (c’est-à-dire la zone qui va de la Gambie au nord jusqu’en Sierra Léone au sud). Ce sont le Farin Cabo (Kaabu), le Farin Braso (Birasu), le Farin Cocoli et enfin le Farin Soso (Susu ?).
Tous obéissent à l’empereur du Mali, tout en étant à la tête de leur propre Etat. Et le plus puissant d’entre ces vassaux du Mali est le Farin Kaabu [12]. Le même auteur donne des précisions sur ce monarque et son territoire : le souverain est manding ainsi que toute la population des deux rives de la Gambie ; il habite en amont de Cantor, centre prospère du commerce de l’or, de l’ivoire et de la cire ; le territoire est localisé en Gambie, à 120 lieues de la mer. Voici comment est présenté le chef du Kaabu : « c’est le seigneur de tous les rois manding qui sont nombreux ainsi que des Jolofos (wolof), du Berbecim (Bour Sine) et de divers autres rois du côté nord » [13].
Ainsi, le Kaabu est déjà à son apogée au XVIe siècle. Par quel processus en est-il arrivé à ce stade ? Donelha ne nous le dit pas. Par contre, dans le même document, il indique comment un autre empire, plus ou moins voisin du Kaabu, celui des Mané, s’est formé, toujours au XVIe siècle. On y découvre beaucoup d’analogies avec l’émergence du Kaabu, d’après ce qu’en disent un grand nombre de traditions orales de Sénégambie.
Les Mané sont les conquérants de la Sierra Léone dont ils ont fini par soumettre les peuples au XVIe, entre 1545 et 1560. Leur origine est manding et remonte à la fin du XIVe siècle ou au début du XVe siècle lorsqu’une princesse de la cour du Mali, du nom de Macarico, en brouille avec son souverain, s’enfuit du Mandé, en direction de la mer, vers la Sierra-Léone [14].
Au cours d’un long périple qui l’a conduite d’abord plus au sud, jusqu’à Saint-Jorge de la Mine, dans le Golfe de Guinée, occupée par les Portugais, Macarico a vu sa suite, qui est composée de parents, de vassaux et d’amis, « grossie de tous les vaincus (et) si nombreuse que, pour se nourrir, elle fut dans la nécessité de manger de la chair des vaincus ».
Les peuples soumis à l’époque par les Mané en Sierra-Léone sont les Bagas, Temnés, Cases, Boulons, tous des peuples côtiers. Et le terme Sapes est celui appliqué à tous ces vaincus des Mané. Entre le moment où les Mané ont quitté le Mandé en compagnie de leur guide, la princesse Macarico, et celui où ils sont entrés en Sierra-Léone pour la conquérir, cela a duré plus de quarante ans, d’après toujours Donelha. Entre temps, Macarico est morte, et ce sont ses fils et petits-fils qui ont fait les conquêtes de la région.


Nous avons, à travers cette relation, une idée de ce que pouvait être une migration de peuple en ces temps-là. Elle était longue et connaissait tellement de péripéties qu’elle devenait le fait d’une ou de deux générations.
Peut-être sont-ce les mêmes avatars que les migrants manding, vers le Kaabu, ont connus. On sait, du reste, que les Mané ne sont pas seulement établis en Sierra-Léone, qu’ils ont également tenté des incursions plus au nord, en pays susu où, cependant, ils ne réussirent pas leurs conquêtes.
Ce frein à l’expansion Mané vers l’intérieur a été l’un des grands facteurs de leur désunion et de la dislocation de leur empire. Dès lors, cinq entités politiques Mané apparaissent, indépendantes les unes des autres : le Mané Juma, près de la mer ; le Farma, l’Etat Mané le plus puissant situé plus à l’intérieur ; le Farma ; le Mané Bogo ; enfin le Mané Mexere, encore plus à l’intérieur [15].
Toujours est-il que l’expansion ultérieure des Mané les a conduits à s’implanter au-delà de la Sierra-Léone, vers le nord, dans des zones assez proches de l’aire d’influence kaabunke. Et l’on peut établir beaucoup de similitudes entre les Mané et les Kaabunke :
1°) ils sont tous Manding, venus du pays de Mandimansa, l’empereur du Mali ;
2°) un des puissants clans régnants du Kaabu porte le nom Mané ;
3°) d’après le portrait que Donelha a fait des Mané[ [Idem, pp. 11.3 à 117.]], ces derniers s’apparentent beaucoup aux Naanco qui constituent la classe régnante du Kaabu. En effet, les Mané sont présentés comme « très courageux et vaillants ; ils ont à l’honneur de mourir plutôt que de fui r » ; ils pratiquent des exercices militaires avec beaucoup de discipline et de bravoure ; leurs trompes de guerre sont les bombalos (bombalo en manding occidental) ; ils n’attaquent jamais l’ennemi avant de l’avoir averti, comme pour prouver leur bravoure et leur supériorité militaire ; ils sont orguei1leux et fiers ; leur réputation guerrière avait franchi les frontières des Rivières du Sud, et cela jusqu’en pays wolof. Sur tous ces points, les traditions orales de la Sénégambie ne disent pas mieux des Nanco et Korin du Kaabu. Rappelons-nous, à titre d’exemple, tout ce que nos griots traditionalistes racontent sur le courage et la bravoure des Kaabunke Nalen Sonko, Demba Khajada Mané, Kéléfa Sané, etc. Ce sont des copies conformes des Mané sierra-léonais.
4°) aux origines des Mané de Sierra-Léone et des Naanco du Kaabu, on retrouve une ou des femmes. Chez les Mané, c’est la princesse Macarico, fondatrice du mouvement ; chez les Naanco du Kaabu, c’est Tenenba qui aurait quitté le Mandé dans les mêmes circonstances que Macarico et qui aurait donné naissance à trois jeunes filles : Ufara, Kaje et Balaba Tinkida. Et c’est de celles-ci qu’est né le Naancoya [16].
La question qui se pose aussitôt est l’explication de ces nombreuses analogies. On peut, à ce propos, émettre deux hypothèses, faute de renseignements. La première serait de croire que les Nanco du Kaabu et les Mané constituent un seul et même peuple qui s’est disséminé dans les pays des Rivières du Sud et de la Sénégambie. En acceptant cette hypothèse, on trouve plus ou moins résolu le problème des étapes des migrations et conquêtes qui ont donné naissance au Kaabu. Leurs directions ne seraient pas seulement dans le sens Est-Ouest, mais aussi dans le sens Est-Sud-Nord, donc par un long détour à travers les zones forestières des Rivières du sud. Du même coup, on aurait une autre explication de l’origine du matrilignage du Kaabu et surtout les noms Mané de certains Kaabunke.
La deuxième hypothèse possible, c’est de croire que, malgré les analogies, les Naanco et les Mané sont deux peuples différents. La preuve : alors que le pays des Naanco demeure essentiellement les savanes boisées de Sénégambie, celui des Mané est constitué par les zones forestières des côtes sierra-léonaises. Les similitudes proviennent peut-être de leurs emprunts réciproques, compte tenu de leur voisinage et de leur appartenance au même moule socio-culturel manding.
Dans tous les cas, nous constatons à la base de ces deux entités politiques qui ont émergé dans l’ouest du Mali, le matrilignage d’un côté, et de l’autre l’action d’une femme, Macarico. Tout cela est peut-être révélateur du rôle socio-politique important que la femme jouait dans les pays manding occidentaux.
Ainsi, on ne doit pas négliger l’action des migrations dans la naissance du Kaabu. L’empire sierra-léonais des Mané, contemporain du Kaabu avec lequel il présente beaucoup de similitudes, nous l’a amplement prouvé. Jusqu’ au XVe siècle encore des vagues de migrations se poursuivaient dans les pays occidentaux en provenance du Mandé.
Tandis qu’au XVIe siècle, l’unité du peuple mané des pays sierra-léonais se disloquait, dans le monde kaabunke, au contraire, la tendance était à la centralisation politique qui vit s’imposer et s’affirmer un des nombreux monarques de la région : le puissant Farin Kaabu. C’est le départ d’un long apogée qui va porter l’influence de l’Etat du Kaabu des rives de la Gambie au nord au Rio Corubal au sud, en passant par des pays comme le Kasa, le Birasu, le Woy, tous plus ou moins vassaux des Naanco du Kaabu. Cette période de grandeur kaabunke ne prendra fin qu’au XIXe siècle lorsque, par suite de ses contradictions internes et de l’invasion peule musulmane du Fouta Djallon, le Kaabu se verra partagé entre ses nombreux ennemis.
Analyser la question des origines et de la formation du Kaabu n’est pas une entreprise facile. Les sources d’informations sont assez rares et un peu trop discordantes. On parvient, de temps en temps, à surmonter les obstacles en ne négligeant pas certaines données qui ne parlent certes pas du Kaabu directement mais qui ont le bonheur de nous renseigner aussi bien sur ses voisins que sur sa mère-patrie, le Vieux Mandé.
C’est dire combien nous serait précieux l’apport des traditions orales, mais aussi des documents écrits des Européens des XVIe et XVIIIe siècles, période d’apogée du Kaabu. De plus, l’entreprise nécessite un travail d’équipe entre les différents chercheurs que ne manquera pas de galvaniser la riche histoire de l’empire des Naanco.


[1] Voir Bibliothèque établie, p. 151, sur S. M. Cissoko, in Mamadou Mané, Contribution à l’histoire du Kaabu, des origines au XIXe siècle. Bulletin de l’IFAN, série B, n° 1, t. 40, janvier 1978, Dakar.

[2] Cf. M. Mané, op. cit.

[3] André Donelha : Description de la Sierra Léone et des rivières de Guinée du Cap-Vert (1625), édit. Junta de Investigaçoês Cientificas do ultra mat ; Centro de Estudos de Cartografia antiga, Lisbonne, 1977, trad. française de L. Bourdon.

[4] D. T. Niane : Recherches Sur l’empire du Mali au Moyen Age, Paris Pres. Af., 1975 ; M. L. Tall : L’empire du Mali, thèse de doc. de 3e cycle, Paris, 1972, publiée par les NEA, Dakar, 1977 ; D. Cissé Diabaté :La dispersion des Mandeka, Bamako, édit. populaires, collection « Hier ., 1970.

[5] Cf. D. T. Niane, op. cit., p. 97, sur certaines migrations des Keita.

[6] Cf. M. L. Tell, op. cit., pp. 3940. B. Sidibé, communication sur le Kaabu au congrès manding de Londres.

[7] Cf. Ca Da Mosto, Diego Gomes, Duarte. P. Pereira, Valentin. Fernandes, etc.

[8] Cf. M. L. T.all, op. cit., p. 192.

[9] Cf. M. Mané, op. cit., p. 154.

[10] Cf. M. L. Tall, op. cit., p. 192.

[11] Cf. Archives nationales du Sénégal, 1933, pièce 2 : Notice sur les Sérères (1867-71) par Pinet-Laprade, commandant supérieur de Gorée.

[12] A. Donelha, op. cit, pp. 119-121.

[13] A. Donelha, op. cit., pp. 119-121.

[14] A. Donelha, op. cit., pp. 107 à 111.

[15] Idem, pp. 111 à 113.

[16] Cf. M. Mané, op. cit., pp. 109 à 110.




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