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QUELQUES PRECISIONS SUR LES RELATIONS ENTRE L’EMPIRE DU MALI ET LE GABOU
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Ethiopiques numéro 28 numéro spécial
revue socialiste
de culture négro-africaine
octobre 1981

Auteur : Madina LY-TALL

Le royaume de Gambie qui portera le nom de Gabou dans la deuxième moitié du XVIe siècle a joué un rôle très important dans l’Empire du Mali [1]. L’Ouest a toujours exercé, en effet, une grande attraction sur le Mandé. C’est ainsi qu’à deux reprises, c’est à l’Ouest que les Mandingues vont chercher la solution à leur crise :
d’abord au VIIIe siècle, dans les premières années qui ont suivi la naissance même de l’Empire,
ensuite aux XVe et XVIe siè­cles, quand l’Empire fut privé du bénéfice du commerce trans-saharien.


Le Mandé à la recherche de chevaux

Si la victoire de Soundiata et de ses alliés contre le redoutable souverain du Sosso marque l’indépendance du Mandé et le début de son unification, les difficultés ne faisaient que commencer. Tous les chefs mandingues n’avaient pas reconnu l’autorité de Magan Soundiata. Et l’attitude des pays qui dépendaient jusqu’ici du Sosso était des moins certaines. Soundiata, en même temps qu’il s’attelait à la réduction des derniers mansa mandingues réfractaires, pensait déjà à décourager ceux des anciens vassaux du Sosso qui auraient été tentés de se substituer à Soumaworo.
Il lui fallait donc renforcer la puissance de frappe de son armée. Or la cavalerie était à cette époque l’élément déterminent sur les champs de bataille. Magan Soundiata avait de quoi s’en procurer. Il était le maître des riches mines d’or du Bouré. C’est ainsi que commence l’épopée de Tiramaghan à l’ouest. Les grandes lignes de cette épopée sont suffisamment connues pour qu’on ne s’y attarde pas. Mais quel est l’itinéraire suivi par Tiramaghan ? On peut faire à ce sujet le rapprochement d’idées suivant :
1°) On rencontre dans la région de Kita, encore de nos jours, de petites colonies Traoré qui se disent être venus de la haute vallée du Niger à la suite de Tiramaghan.
2°) Or, nous savons que la route des caravanes qui se rendaient du Bouré à la vallée du Sénégal et au-delà, vers le Maghreb, passait par la région de Kita. Ces caravanes touchaient le Sénégal à peu près vers Goundiourou, au sud de Kayes [2].
3°) On sait, par les sources européennes du XIXe siècle, que les commerçants mandingues suivaient ce même axe jusqu’au Sénégal, pour se rendre en Gambie [3]. Elle était tellement consacrée par plusieurs siècles de routine que les compagnies françaises du Sénégal ont déployé en vain toutes sortes de moyens pour détourner les Mandingues vers leurs postes. Les postes anglais de Gambie ne faisaient que profiter d’un axe commercial plusieurs fois séculaire.


On peut donc suggérer que c’est cet itinéraire qui a été suivi par l’expédition de Tiramaghan en direction du Djolof.
Au dessus des multiples problèmes que soulève le personnage historique et légendaire de Tiramaghan, on ne peut pas ne pas ajouter le peu de cas que les traditions mandingues du Mali font des conséquences politiques, en Sénégambie, de son expédition contre le Djolofing mansa. Cette campagne militaire qui va bouleverser toute la Sénégambie n’est vue que sous l’angle de la vengeance d’un affront fait à Magan Soundiata.
En février 1979, nous avons eu la chance, M. Seydou Camara, M. Bouna Diouara et moi-même, d’enregistrer, pour la première fois, le récital des griots Diabaté de Kéla, ce centre si important de conservation des traditions historiques des Mandingues orientaux. Pendant six heures, Djéli Kankou Madi [4] nous a parlé. Mais, sur l’impact de Tiramaghan en Sénégambie, il n’y a presque rien de nouveau. Il nous semble qu’il faut chercher la raison de ce silence dans la rivalité réelle qui a opposé Maghan Soundiata et Tiramaghan. Les traditions du Mali privilégient considérablement Soundiata au détriment de celui qui était pour lui un rival dangereux.
Il y a là, pour les recherches ultérieures, un problème à éclaircir. Avec de la patience et des moyens importants, il est possible encore de délier les langues des traditionnistes.
L’influence de l’Empire du Mali dans le Gabou est donc très ancienne et elle remonte certainement à l’époque de Tiramaghan. Mais la province mandingue de Gambie ne sera vraiment vitale pour l’Empire qu’à partir des années 1433-1434, quand, coupé du Maghreb par les Touaregs d’abord, les Songhay ensuite, il était menacé d’asphyxie économique. Les négociants portugais arriveront à point nommé le long des côtes de Gambie au secours du commerce du vieil empire.
Toutes les relations portugaises des XVe et XVIe siècles témoignent de l’ampleur des relations commerciales entre le Mandé et la côte par l’intermédiaire des colonies mandingues de Sénégambie. Elles signalent toutes que le Gabou dépendait de l’Empire du Mali. Les deux derniers témoins connus actuellement de cette influence du Mansa du Mali en Gambie sont André Alvares d’Almada et André Donelha.

Relations Gabou-Mali à travers André Alvarès d’Almada et André Donelha


André Alvarès d’Almada

Il est le premier à donner au royaume de Gambie le nom de Kabou. Né dans l’île de Santiago du Cap-Vert, il a fait plusieurs voyages en Gambie. Le plus connu est la mission officielle qu’il a faite en 1578 dans la haute Gambie pour essayer de percer le mystère de la destination du cuivre acheté en grande quantité par les commerçants qui venaient du Mandé [5]. C’est à cette occasion qu’il a rencontré à Jagrançura, dans le Gabou, une importante caravane envoyée par le Mansa du Mali pour traiter l’or contre les marchandises amenées par les Européens. Il n’y a aucun doute que ces caravanes venaient du Mandé quand on se réfère aux six mois qu’elles mettaient de la résidence du Mandi Mansa à Jagrançura. C’est le temps que mettaient les caravanes qui se rendaient du Mandé aux comptoirs anglais de la Haute Gambie aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, en suivant la même route. En fait, c’est un long voyage commercial qui les menait dans tous les marchés importants entre le Mandé et la Gambie. Les Français, installés dans le Haut Sénégal, n’ont jamais compris qu’ils puissent préférer perdre tant de temps pour aller vendre les produits aux Anglais.
Ces commerçants passaient par le Woulli avant d’arriver au Gabou, ce qui expliquerait peut-être certaines hésitations d’André Alvares d’Almada sur leur lieu de provenance [6].

André Donelha

Il a visité en 1585 le Gabou et il considère son farin comme le plus important des quatre farin de la Guinée. Il ajoute que tous leurs sujets « sont soumis et paient tribut au grand Mandi­mansa » [7] ; et il continue sur la richesse et la puissance du Mandimansa. Ailleurs, il dit : « Le commerce de Cantor est de grand profit. Le roi s’intitule Farim..., il obéit au grand Mandi­mansa » [8].
Face à ces témoignages oculaires d’époque, il est difficile de situer l’indépendance du Gabou de l’Empire du Mali avant au moins 1585 la date du voyage d’André Donelha. Il n’y a pas lieu notamment d’accorder une grande importance aux, chroniques de Tombouctou, écrites au milieu du XVIIe siècle (donc un siècle et demi après les événements) par des apologistes des Askia, sur la base d’informations orales. [9].


[1] Duarte Pacheco Pereira, au début du XVIe siècle, n’a donné le nom Kabou qu’au fleuve Gambie (Esmeraldo de situ orbis, 1956, p. 65). Voir aussi Madina Ly-Tall, L’Empire du Mali, NEA, 1977, notamment le chap. 10, pp. 81 à 101.

[2] Cet axe était fréquenté depuis l’Em­pire du Ghana, si l’on accepte l’identification Ghiarou-Goundiourou, donnée par R. Mauny.

[3] Reconnaître la route suivie par les caravanes mandingues et les détourner vers Bakel ou Saint-Louis était la mission de la plupart des explorateurs envoyés dans le Haut Sénégal, de André Brü jusqu’à ceux du XIXe­ siècle. Goundiourou, dans le Khasso, était, selon eux tous, le point d’aboutissement de cette route qui venait du Mandé.

[4] C’est lui qui, depuis la mort de son père, récite l’histoire du Mandé, lors des réfections de la case sacrée de Kaaba. Il dit avoir déjà célébré sept réfections.

[5] André Alvarès d’Almada in Santarem (Vicomte de) : Notice sur André Alvarès d’Almada et sa transcription de la Guinée, Paris, Bertrand, 1842, p.30.

[6] D’après Jean Boulègue, dans certains manuscrits du Tratado Breve dos Rios de Guinée, Mandimança est barré et remplacé par Woulli mansa.

[7] André Donelha : Description de la Serra Leoa et des Rios de Guinée du Cabo Verde (1625), trad. par A. Teixeira da Mota, Lisbonne, 1977, pp. 119 et 121.

[8] André Donelha, 1977, p. 157.

[9] Pour une critique plus détaillée des expéditions songhay au Mali, telles qu’elles ressortent des Tarikh es Soudan et des Tarikh el Fettach, voir Madina Ly-Tall, 1977, pp. 94 à 96.




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