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LES PAYS WOLOF ET SEREER ET LE MONDE MANDE AU MOYEN AGE
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Ethiopiques numéro 28 numéro spécial
revue socialiste
de culture négro-africaine
octobre 1981

Auteur : Jean BOULEGUE

La première rencontre entre des éléments mandé et les populations sénégambiennes remonte aux débuts même de l’installation de celles-ci dans leur pays actuel. En effet, les traditions séreer, telles qu’on les trouve au niveau des villages, s’accordent pour dire qu’à l’arrivée des Séreer, venus du nord, le pays était habité par des Sosé, mot qui désigne actuellement les populations mandé. Selon ces traditions, les Sosé auraient été refoulés ou absorbés par les Séreer [1]. Cette couche de peuplement est à distinguer très nettement des mouvements de populations malinké contemporains de l’empire du Mali. La distinction est aisée à établir car le pays séreer a reçu un second élément de population mandé à l’époque de l’empire du Mali : les Guelwaar, sur lesquels on possède des traditions assez fournies, sont venus dans le Siin postérieurement à l’établissement des Séreer qu’ils ont soumis et organisés en royaume [2].

Cet ensemble de traditions a amené Henri Gravrand à proposer le schéma suivant :

1°) Une couche de population dont les vestiges seraient les petites ethnies de la falaise de Thiès : Noon, Ndut, Safeen.

2°) Une vague de Sosé pré-séreer.

3°) Les Séreer, formant le fonds de la population actuelle.

4°) Les Guelwaar, venus du Kaabu à l’époque du Mali formant actuellement l’aristocratie [3].

La seule possibilité de datation permise par ce schéma concerne la dernière phase, encore qu’on ne puisse savoir à quel moment de l’empire du Mali il faut placer l’exode des Guelwaar du Kaabu. La période d’établissement des Séreer n’est pas datable en l’état actuel de nos connaissances, à fortiori celle des Sosé pré-séreer.

L’aire de ces premiers Sosé ne peut plus être défini avec certitude. On trouve la mention de leur présence dans tout le pays séreer et jusque chez les Safeen, les Noon et les Ndut [4]. Par contre, dans les régions actuellement peuplées par les Wolof, c’est-à-dire dans la partie nord de la Sénégambie, on ne trouve pas le souvenir d’une couche de population sosé pré-séreer, telle qu’on la rencontre plus au sud. Peut-être la wolofisation de la région a-t-elle entraîné l’oubli de cette phase du peuplement. On trouve bien dans des traditions diverses, comme dans l’anthroponymie, une présence ancienne d’éléments sosé mélangés aux Séreer mais sans pouvoir établir d’antériorité. Par exemple, les tumulus de Rao, dans le Waalo, sont attribués à des « Sérères de l’époque Sossé », selon les traditions recueillies par Joire en 1941 [5].


Enfin, on ne peut définir à quel groupe précis appartenaient ces sosé. Etaient-ce des Malinké, très antérieurs à l’empire du Mali, qui seraient venus du sud et se seraient heurtés aux Séreer venant du nord ? Ou bien des Soninké liés à la grande période d’expansion soninkée dont le Ghana a représenté l’apogée ?
On se trouve en possession de données plus précises avec un nouvel élément mandé, identifiable dans le Bawol et le Kajoor, et qui ne doit pas être confondu avec le précédent. Cet élément semble en effet postérieur au peuplement séreer (qui lui-même a précédé le peuplement wolof de ces régions), il a occupé parmi les Séreer une position dominante et a continué de jouer un rôle dans le cadre des royaumes wolof en tant que lignages wolofisés d’origine soninké. Une monographie du Bawol du début du XXe siècle, basée sur les traditions orales, proposait le schéma suivant sur le peuplement de ce royaume wolof : les premiers occupants auraient été les Noon, puis les Séreer les auraient refoulés, les Mandé arrivèrent ensuite et dominèrent les Séreer sans cependant créer un Etat centralisé jusqu’à ce que l’empire du Jolof s’étende sur le Bawol. Celui-ci devint alors un royaume tributaire du Jolof mais le peuplement wolof n’y progressa que lentement et la dynastie qui détient le pouvoir jusqu’au XVIe siècle (sous l’hégémonie du buur-ba-jolof) appartenait au matrilignage wagadu [6].

Dans la liste des rois du Bawol jusqu’au début du XVIe siècle (c’est-à-dire jusqu’au premier souverain datable : Noxor Njaay), les patronymes sont séreer tandis que le matronyme est toujours wagadu. Un autre matrilignage d’origine mandé fournit plusieurs souverains : les Jafunu. Plusieurs rois du XVIIe siècle, Faal de patrilignage, sont Jafunu de matrilignage. Dans le royaume du Kajoor, le matrilignage wagadu existe aussi parmi les matrilignages royaux. Amari Ngonné Sobel était Wagadu de matrilignage.
Wagadu et Jafunu font clairement référence à une origine soninké, plus précisément à l’empire du Ghana. Wagadu désigne, en effet, le plus ancien royaume soninké des traditions orales, qui est très probablement identifiable au Ghana des auteurs arabes [7]. Cette origine est d’autant plus affirmée que le premier roi du Bawol est appelé Khayamangha (« le premier de ces rois appartenant à la dynastie socé dont le nom soit parvenu jusqu’à nous fut Khayamangha, de la famille Guedj » [8]. Or Kayamaga, ou Kayamanga, est le titre donné par le Tarikh-al-Fattach et le Tarikh as-Sudan au souverain du royaume soninké du Wagadu-Ghana : « Qaiamagha fut le premier prince qui régna dans cette région. La capitale était Ghana, grande cité sise dans le pays de Baghena » [9]. Il est surprenant de trouver dans le Bawol, assez éloigné du monde soninké, une référence aussi précise à ce titre employé par les Tarikh mais qui ne se trouve plus dans les traditions soninké sous cette forme (on trouve le titre de manga). On peut se poser la question de savoir si Rocache, l’auteur de la monographie, rédigée en 1904, n’a pas emprunté ce détail au Tarikh-as-Sudan dont la première édition date de 1900 (celle du Tarikh-al-Fattach étant de 1913). Mais, on ne voit pas pourquoi il aurait transformé Quaiamagha en Khayamangha. D’autre part, le texte de la monographie dit que Khayamangha était du matrilignage Geej (Guedj) et que ses successeurs furent wagadu. Or les Geej sont un clan (meen) wolof qui n’a accédé que tardivement au pouvoir dans le Kajooret le Bawol : à la fin du XVIIe siècle, avec Lat-Sukaabé. Sous ce roi et ses successeurs, il a joué un rôle dominant au XVIIe siècle, mais la noblesse de son origine reste contestée. Il semble bien, dans ces conditions, que l’attribution du matrilignage Gueej au premier souverain soit destinée à rehausser la légitimité de la dynastie issue de Lat-Sukaabé. Cette opération ne pouvant évidemment être le fait de l’auteur français de la monographie, on peut en déduire que Khayamangha était une figure historique connue des traditionnistes qui l’ont informé.

Quant au matrilignage jafunu qui a fourni plusieurs rois du Bawol, après les Wagadu, et qui existe aussi dans le Kajoor, il porte exactement le nom d’une région et d’un Etat soninké, situé à l’ouest du Wagadu. D’après un texte de Yaqut, le royaume de Zafun connut une grande importance dans le Sahel et le sud du Sahara au début du XIIe siècle [10]. Le toponyme existait déjà, on le trouve notamment sous forme altérée, dans Al-Bakri.

Lorsque ces Wagadu et Jafunu arrivèrent en Sénégambie, ils ne portaient vraisemblablement pas ces noms. Il n’est pas même certain qu’ils étaient matrilinéaires. Ils ont pu le devenir pour s’adapter aux structures sociales séreer et, d’autre part, prendre des noms rappelant leur pays d’origine en les différenciant du milieu local. L’époque de leur arrivée ne peut être fixée ; on peut tout aussi bien avancer l’hypothèse qu’elle est contemporaine de l’apogée de Ghana que de son déclin et du développement d’autres royaumes soninké (Soso, Jafunu, Gajaaga). On peut seulement tenir pour acquis qu’ils ont précédé la formation de l’empire du Jolof puisque, dans le Bawol, ce sont les Wagadu qui ont fourni les premiers rois tributaires du Jolof.
On ne trouve pas d’éléments soninké ayant joué un rôle comparable dans le Waalo et le Jolof. Mais, dans cette dernière région, Y. Dyao écrit que Njajaay Njaay, fondateur de l’empire wolof, prit le pouvoir à un chef « mandingue » nommé Jolof Mbing [11]. Il faudrait connaître la descendance de ce personnage, dont le nom n’est pas malinké, pour pouvoir peut-être préciser son origine. On peut émettre l’hypothèse qu’il était un élément avancé de l’expansion malinké, lié ou non à l’empire du Mali à ses débuts.
Nouvelle confrontation entre l’ensemble wolof-séreer et le monde mandé : l’expansion en Sénégambie de l’empire du Mali et la formation de l’empire du Jolof. On rencontre enfin un repère chronologique assez précis car plusieurs textes arabes médiévaux permettent d’établir qu’au moins une partie de la Sénégambie se trouvait englobée dans le Mali à l’apogée de celui-ci, c’est-à-dire dans la première moitié du XIVe siècle. Le texte le plus explicite, celui d’Al Umari, attribue au Mali les régions de Bunbughu, Takrur et Sanaghana [12], soit la totalité de la vallée du fleuve Sénégal. L’appartenance au Mali de la région gambienne, à la même époque, peut également être solidement établie : à défaut de textes contemporains, il y a des traditions locales nombreuses qui se réclament généralement de Tirimagan Traoré, lieutenant de Sunjata [13] et le fait qu’au milieu du XVe siècle, d’après les premiers. Européens, l’autorité du Mali y était encore présente. Du fait que les deux vallées étaient contrôlées par le Mali, on ne saurait déduire à priori que la région comprise entre elles l’était aussi. Les textes et les traditions sénégambiennes ne permettent pas de l’affirmer, mais la tradition orale du Mali par contre l’affirme nettement : le Jolofin-mansa aurait été vaincu par Tiramaghan.

Cet épisode est évoqué, notamment par Djibril Tamsir Niane, Sékéné Mody Cissoko, Madina Ly, à partir de griots différents [14] ; il est plus amplement développé par Wa Kamissoko [15]. Etant donné la tendance, il est possible qu’il faille ramener cet affrontement à une période postérieure à Sunjata, mais, à moins de la récuser, cette tradition permet de situer les débuts du Jolof avant l’apogée du Mali, et d’établir que le Jolof a été, pendant au moins une partie du XIVe siècle, dans la mouvance du Mali.
C’est dans le contexte de l’expansion malinké que se situe, d’autre part, l’arrivée en Sénégambie, chez les Séreer du Siin, plus précisément des Guelwaar venus du Kaabu, alors province de l’empire du Mali. Ils semblent avoir été des dissidents, d’après leurs traditions [16]. Si leur migration a eu lieu à l’époque de la domination du Mali sur l’ensemble de la Sénégambie, il faut admettre que la région du Siin était alors mal contrôlée par les Faren les plus proches, représentant l’autorité du Mansa. On peut aussi supposer qu’ils sont venus à l’époque du déclin du Mali, soit à partir du milieu du XIVe siècle.

Ce déclin a été mis à profit par le Jolof pour s’émanciper et étendre son autorité qui s’exerçait à l’arrivée des Européens sur l’ensemble des pays wolof et séreer tandis que celle de l’empereur du Mali était encore reconnue au sud de la Gambie.


[1] H. Gravrand, Visage afriain de l’Eglise, 1961.

[2] Pour une récapitulation des différentes études traitant des traditions d’origine des Gelwar, cf. Ch. Becker et V. Martin : « Notes sur les traditions orales et les sources écrites concernant le royaume du Sine », Bull. IFAN, B, 1972, n° 4, pp. 742-755.

Egalement : enquête personnelle, Diakhao, décembre 1965 ; informateur : Ndiama Sène, griot.

[3] H. Gravrand, Visage africain de l’Eglise, pp. 18-24 et communication personnelle, juillet 1979.

[4] Enquêtes personnelles :

- Pays ndut, villages de Tewin Tangor et Param-Kuy, mai 1965 ; informateurs : J. Diouf et anciens des villages.
- Pays noon, village de Fandène 1966, informateurs M. Ndione et anciens du village.
- Pays safeen, villages de Diass et Mbayar, mars 1966, informateurs :
I. Ndione et anciens des villages. Ces enquêtes nous conduisent à proposer une légère retouche au schéma de H. Gravrand : en effet, les Ndut, Noon et Safeen ont la même tradition d’origine que les autres Séreer dont ils sont pourtant très différents : Ils disent être venus du Fuuta et avoir trouvé des Sosé dans leur pays actuel. Il est probable que cette tradition correspond à un élément de populations commun à tous les Séreer. Ce qui expliquerait aussi que les Ndut, Noon et Safeen aient les mêmes, patronymes que les autres. Mais, chez eux, il pourrait y avoir un substrat plus ancien qui expliquerait l’originalité linguistique de ces trois petites ethnies.

[5] J. Joire : « Découvertes archéologiques dans la région de Rao., Bull. IFAN B, 1955, n° 3-4, p. 254.

[6] Arch. du Sénégal, IG 296.

[7] Cf. A. Bathily, « A discussion of the traditions of Wagadu with references to ancient Ghana . », Bull. IFAN B, 1975, n° 1, pp. 2-94.

[8] Arch. du Sénégal, IG 296, publié par V. Martin et Ch. Becker in « Les teën du Bawol », Bull. IFAN B, 1976, n° 3, pp. 453-454.

[9] Es Sadi, trad. Houdas, Tarikh es-Soudan, rééd. 1964, p. 18.

[10] T. Lewicki, « Un Etat soudanais médiéval inconnu : le royaume de Zafun (u) », Cahiers d’ét. africaines, 1971, no 4, pp. 501-526. Voir aussi Ch. Monteil « La légende de Waga du » in Mélanges ethnologiques, IFAN, 1953, p. 372. Selon la tradition le Jafunu (Diafounou ;) fut fondé par un des fils de Dinga, l’ancêtre des Soninké.

[11] In H. Gaden, Légendes et coutumes sénégalaises, 1913, p. 15.

[12] In J. Cuoq, Recueil des sources arabes, 1975, p. 263.

[13] Cf. Sékéné Mody Cissoko : la Royauté (mansaya) chez les Mandingues occidentaux, d’après leurs traditions orales. Bull. IFAN B, 1969, n° 2 pp. 325-339.

[14] Dj. T. Niane, Soundiata et l’époque mandingue, 1960, p. 152.
S. M. Sissoko, « La royauté, Bull. IFAN B, 1969, n° 2, p. 21.
M. Ly, « L’Empire du Mali a-t-il survécu jusqu’au XVIe siècle ? Bull. IFAN B, 1976, n° 2, pp. 239, note 3 et 240, note 2.
Tradition également recueillie par Y. Person auprès du griot Babou Kondé, à Kourousa, en 1958 (communications personnelles).

[15] L’Empire du Mali (pp. 181-247) ; premier Colloque international de Bamako, Fondation SCOA, 1975.

[16] Becker et Martin, 1972 Enquête personnelle, 1965.




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