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LES GUELOWARES ET LE SINE
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Ethiopiques numéro 28 numéro spécial
revue socialiste
de culture négro-africaine
octobre 1981

Auteur : Mbaye GUEYE

Dans le courant du XIVe siècle, les Guélowares s’installent dans les plaines du Sine et du Saloum, provinces de l’empire du Djoloff qui s’étendait alors du fleuve Sénégal aux rives de la Gambie. Le Sine, le Saloum comme les autres régions de l’empire, avaient déjà connu des mouvements migratoires d’ampleur variable. Au XIe siècle et consécutivement au mouvement almoravide dont les chefs se proposaient d’islamiser les populations noires par la force, le peuple sérère, dont l’habitat se trouvait dans la zone d’action des Berbères conquérants, décida par un accord unanime de se dérober par l’exil à l’imposition de la foi nouvelle. En accord avec le Bourba Djoloff, ils se dirigèrent vers les régions méridionales de l’empire encore sous-peuplé. Leur choix se porta finalement sur le secteur de Thiès, le Baol, le Sine et le Saloum.
Au moment de leur établissement dans ces provinces marginales de l’empire, les Sérères y trouvèrent de petites colonies mandingues, en l’occurrence des socé, qui s’y étaient infiltrés depuis une époque difficile à préciser. Ces colonies socé étaient généralement fixées dans les secteurs salubres et en communication avec le reste du pays. On les trouvait, pour ce qui nous intéresse ici, le long du littoral entre Bargny et Mbour. C’est de cette première vague de colonisation mandingue que proviennent, semble­t-il, les villages de Gandial, de Malicounda et de Sali.
A ces Mandingues, il faudrait ajouter, sans doute, d’autres groupuscules qui ont été ou refoulés vers le Sud ou alors absorbés finalement par les Sérères. Malheureusement, nous ne sommes pas en mesure d’en dire davantage.
Toutefois, les vestiges archéologiques découverts dans cette aire géographique sont la preuve incontestable que la présence humaine y est très ancienne.


Dans leur marche vers le Sud, les Sérères ont réussi, tant bien que mal, à conserver leurs structures sociales traditionnelles. L’exode semble s’être déroulé dans un ordre relativement parfait. Malgré les commotions provoquées par la violence de la conquête almoravide, les familles gardèrent leur cohésion initiale. Les individus ne furent pas livrés à eux-mêmes. Même dans la fuite, ils bénéficiaient de l’atmosphère sécurisante du groupe. Bref, ce furent les groupes apparentés qui prenaient ensemble le chemin de l’exil. Aussi, lorsqu’ils mirent pied sur la terre qui était désormais leur patrie, purent-ils, sans grandes difficultés, donner à leur nouvel abri l’image de leur premier habitat avec les normes et les valeurs qui le régissaient. La parenté commanda l’établissement. La tribu des Ol [1] occupa le Bawol, celles des Ndiafad et de Naul se fixèrent autour de Diohine. Alors que les tribus des Singandum et des Fefey élirent do­micile dans l’espace compris entre Fatick, Gandiaye et Gossas, les Hiréna choisirent le secteur marécageux allant de Palmarin à Fatick et les Diéghem s’installèrent le long du littoral de Mbour à Joal.
Ces tribus étaient séparées les unes des autres soit par une abondante végétation, soit par des marécages. La douloureuse expérience de la conquête almoravide aurait dû amener les différents chefs de tribu à élargir leurs horizons et à élaborer ensemble une construction politique plus vaste et plus solide, intégrant en une entité bien structurée les différentes tribus éparpillées dans l’espace. Alors ils eussent constitué une force capable d’imposer respect aux voisins envahissants... Malheureusement, les chefs ne semblèrent pas avoir perçu cette nécessité historique. Chacun de son côté préféra conserver jalousement son identité tribale en circonscrivant son autorité sur les membres de son groupe.
Dans cette organisation le pouvoir n’était pas individualisé. Alvise de Ca’Da Mosto, bien qu’écrivant postérieurement à l’arrivée des Guélowares, nous a donné des renseignements précieux. Au-delà de « ce petit golfe, dit-il, toute la côte est habitée de deux générations, l’une nommée Barbacins, l’autre Sérères, toutes deux noires, mais hors de la puissance et domaine du roy de Senega et de tout autre seigneur. Il est bien vrai qu’ils en honorent quelqu’un plus que l’autre selon la qualité et condition des personnes » [2]. Malgré la présence des Guélowares qui, au moment où écrivait Alvise de Ca Da Mosto, semblaient avoir déjà créé l’Etat du Sine, les Sérères demeuraient toujours fidèles à leur système politique traditionnel. Les membres de la tribu, descendant tous d’un même ancêtre, les inégalités sociales, si elles existaient, ne sauraient avoir un caractère marqué. La considération qu’on accordait n’était pas fonction de la naissance mais l’âge qui fixe la place de l’individu dans le groupe. Le capital d’expérience acquis est généralement en corrélation étroite avec le nombre d’années vécues. Le chef était le plus âgé de la famille ou de la tribu. Son autorité n’avait cependant rien de tyrannique. Il prenait les décisions concernant le groupe en accord avec les chefs des autres concessions. Ce système politique prévalait chez les Sérères antérieurement à l’invasion Guéloware. Cette organisation sociale ne nécessitait pas un recours à une main d’œuvre servile. Chaque tribu constituait une entité autonome, subvenait par le travail de ses membres aux besoins de la collectivité.
Un problème se pose : celui des relations entre le Djoloff et les Sérères. En s’établissant sur les terres du domaine de l’empire, les Sérères devenaient ipso facto des sujets du Bourba. Il n’appartenait qu’à ce dernier d’utiliser les éléments de la puissance de l’Etat pour leur faire sentir son autorité. Il le fit et les Sérères semblaient accepter leur nouveau statut. L’autorité du Djoloff se concrétisait par le prélèvement d’un tribut annuel. Le Bourba réorganisa administrativement le Sine en créant des subdivisions qui ne tenaient toujours pas compte de l’organisation traditionnelle sérère, fondée sur la parenté. La terre et l’espace furent à la base du découpage administratif. Le gouvernement de la province du Sine fut confiée à un grand Lamane. Nous ignorons si ce gouverneur était sérère ou ouoloff, le nom du chef-lieu même où il résidait nous échappe. Quoi qu’il en soit, l’arrivée des Guélowares et la création du royaume du Sine mirent fin à la dépendance du Sine à l’égard du Djoloff.


Au XIVe siècle, les Guélowares, chassés de leur pays à la suite de luttes intestines, firent leur apparition dans l’espace occupé par les Sérères. Selon la tradition orale rapportée par Pinet Laprade [3], Soliman Koli régnait sur le Ngabu, pays mandingue aux confins de la Haute Casamance et de la Guinée. A sa mort, son frère et successeur naturel au trône prétendit hériter de ses biens et de ses captifs. Ces derniers refusèrent de reconnaître ses droits et se donnèrent à Bouré, fils du défunt. Une guerre civile s’ensuivit. Bouré vaincu par son oncle s’enfuit avec ses partisans. Une fraction des Mandingues s’établit en Basse Casamance, le reste, après avoir franchi le Fogny, la Gambie, le Rip, occupa le village de Koular dans le Niombato. De là ils passèrent au Sine et s’emparèrent du village de Mbissel [4]. C’est là que naquit Mbognage Wali Dione, plus connu sous le nom de Mansa Wali, fondateur du royaume du Sine. Des différentes versions qui parlent de l’invasion guéloware, nous n’avions retenu ici que celle de Pinet Laprade. Car à quelques nuances près elles font toutes du Ngabu le lieu d’origine des Guélowares.
Nous savons que ces traditions historiques sont tardives, qu’elles sont difficilement exploitables en raison de l’imprécision chronologique qui les grève mais elles nous permettent malgré tout de réduire notre champ d’incertitude. A la lecture du texte de Pinet Laprade, la première question que l’on se pose est de savoir pourquoi Bouré s’est-il soulevé contre son oncle ? Est-ce par simple ambition ou a-t-il été manipulé contre son gré par les captifs de la couronne qui, s’ils avaient réussi, eussent monopolisé la réalité du pouvoir ? Peut-être. Mais il demeure un point obscur, celui de la loi successorale, et sur laquelle aucune précision ne nous est donnée. Sans doute Pinet Laprade nous dit que le frère de Soliman Koli était son « successeur naturel ». Mais la révolte de Bouré nous autorise à dire que les choses étaient moins simples qu’on ne le pensait. Il est de toute évidence établi que chez les Guélowares du Ngabu le matrilinéat était la modalité juridique de transmission de l’autorité politique. Dès lors on ne comprend pas que les captifs aient entraîné Bouré dans la voie de la révolte contre son oncle. Plus on y réfléchit plus on se persuade que la loi successorale coutumière n’était plus respectée et favorisait toutes les ambitions. Si l’oncle de Bouré était un frère utérin de son père Soliman Koli, aucune difficulté ne se serait présentée. Nous persistons à croire que l’introduction de l’Islam dans les cercles aristocratiques mandingues depuis le Xe siècle n’était pas étrangère à cette crise. A l’instar de ce qui se faisait dans la cour des Mansa du Mali, l’aristocratie provinciale avait également accepté d’embrasser l’Islam. Dès lors, la double succession qu’il créait légitimait les revendications des ambitieux que la loi coutumière excluait du pouvoir. La désignation du frère comme successeur de son aîné nous incite à croire que, par inté­rêt, certains membres de l’artistocratie du Ngabu voulaient aux pratiques successorales un climat musulman. Quelle que soit la cause profonde de cette crise, elle a provoqué le départ du Ngabu d’une partie de la population. On aurait voulu savoir l’importance numérique de la fraction qui s’établit en Sénégambie. Mais sur ce point la tradition orale conserve un mutisme absolu. Disons tout simplement que leurs effectifs représentaient une minorité par rapport à la masse sérère. Que cette invasion mandingue ait provoqué des perturbations sociales en pays sérère n’est pas contestable. Pour subsister ces fugitifs devaient vivre sur le pays. On peut facilement imaginer des destructions de récoltes, des incendies de villages dans les régions qui leur refusaient l’hospitalité. C’est là monnaie courante dans toutes les invasions. Mais à mesure que le temps passait, les Guélowares s’adaptaient à leur nouvelle condition. Ceux qui avaient assimilé depuis longtemps la notion d’Etat ne pouvaient résister à la tentation de regrouper en une entité politique viable les différentes tribus sérères éparpillées entre le Sine et le Saloum.
En faisant de Mbissel leur capitale, les Guélowares entendaient transplanter au Sine le régime politique qui était en vigueur au Ngabu. Ils ne pouvaient s’accommoder des formes politiques sérères. Entreprise par Mansa Wali Dione, l’œuvre d’unification politique du Sine fut poursuivie par ses petits fils. Mansa Wagane entra en lutte avec les Lamanes et les petits Bours et leur imposa son autorité. La position marginale de Mbissel, par rapport aux zones de fortes densités, détermina les Mansa à transférer d’abord la capitale à Djilass puis à Diongolor et enfin à Diakhao. Ainsi par la conquête, les Guélowares réussissaient enfin à souder entre eux les différentes tribus sérères éparses et à en constituer une force. Mais les régimes politiques ne subsistent que par la force ou par l’assentiment de ceux qu’ils assujettissent. Les Guélowares, après leur victoire, décidèrent d’associer les chefs sérères à l’exercice du pouvoir. C’est parmi eux qu’ils recrutaient les gouverneurs de province ou les chefs de canton qui portaient le titre de Bour, de Lamane, et de Sakh-Sakh. Après avoir été soumis, les chefs sérères constatèrent que l’Etat leur permettait de renforcer leur autorité. Ils n’étaient plus tenus de respecter l’avis du conseil des anciens. Ils étaient devenus des agents d’exécution de l’autorité royale. Le pouvoir central les aidait à réprimer toutes les tentatives d’indiscipline de la part de leurs administrés. Aussi les Guélowares achevèrent leur triomphe en marchandant avec les vaincus. Il se créa un système de gouvernement avec des chefs dont la fonction essentielle était d’assurer la sécurité de l’Etat.
L’institution étatique introduisait chez les Sérères une stratification sociale avec ses princes, ses nobles, ses roturiers, ses artisans et ses esclaves.
Après la création de l’Etat, on fixa une constitution coutumière dont le respect assurait l’ordre social. Au Sommet de la hiérarchie trônait le Mansa ou Mad. Il était nécessairement guéloware, qualité que transmettaient uniquement les femmes par l’enfant suivait la condition de sa mère. Pour éviter des complications politiques dès qu’un garçon guéloware naissait, on en informait le Grand qui tenait aussi un état-civil oral. Il pouvait donc connaître l’ordre normal de succession au trône.


En apparence, le pouvoir du Mad était illimité. Il cumulait l’autorité politique et religieuse. Dans les faits, le pouvoir du grand diaraff contrebalançait cette omnipotence. Représentant des hommes libres au pouvoir central, le grand diaraff jouissait d’une grande autorité. Désigné par ses pairs à cette haute fonction, il échappait au contrôle du Mad qui ne pouvait même pas le destituer. Seuls ceux qui l’avaient élu pouvaient dans un accord unanime lui retirer leur confiance. Toutefois n’étant pas guéloware, il ne pouvait pas accéder au pouvoir suprême. Quant au grand farba, captif et chef des captifs de la couronne, il avait la haute main sur l’armée et spécialement sur la garde personnelle du souverain. Son rôle était d’assurer la sécurité du Bour et de défendre les intérêts des esclaves. Les artisans étaient représentés au pouvoir central par des ministres qui portaient généralement le titre de farba. Ce régime politique ne laissait pas de place à l’arbitraire. Les catégories les plus déshéritées pouvaient faire entendre leurs doléances à qui de droit. Cet équilibre des pouvoirs s’est maintenu jusqu’au XIXe siècle car les uns et les autres ont généralement observé les clauses du contrat initial. Le vainqueur n’a pas exhalé l’orgueil de sa supériorité. Les vaincus ne sont pas attardés à des regrets superflus. Les uns et les autres, oubliant les rancunes et les haines nées de la conquête, se trouvèrent dans une commune fidélité à l’institution qui réglait désormais leur existence.
En s’établissant au Sine, les Guélowares ne semblèrent pas vouloir accorder d’importance à leurs dissimilitudes avec les Sérères. Conscients de leur réalité minoritaire, ils savaient que leur domination politique sur leurs sujets ne pouvait longtemps durer que s’ils avaient l’avantage du nombre. Aussi, dès le départ, décidèrent-ils de pratiquer une politique qui supprimerait les barrières ethniques et leur donnerait la possibilité de s’enraciner véritablement dans le terroir. Ils recoururent aux inter-mariages. La caste princière donna l’exemple en plaçant les princesses dans les grandes familles sérères. Le père de Mansa Waly Dione est incontestablement sérère. Cette politique matrimoniale élargissait la base humaine des guélowares en leur donnant l’occasion de tisser de nouveaux liens de parenté. Les chefs sérères, époux des princesses, devenaient les alliés des Mandingues et les aidaient à consolider leur assise sur le Sine. De même qu’au niveau supérieur, les princesses guélowares s’unissaient avec les Sérères, de même les autres éléments mandingues trouvaient leurs conjoints dans le même milieu. La fusion des deux ethnies s’opéra. Comme les Mandingues formaient la minorité, l’assimilation se fit aux dépens de leur authenticité propre. Sans doute cette fusion ne s’est-elle pas opérée du jour au lendemain. Un siècle après leur installation, si l’on en croit Alvise de Ca’Da Mosto, les deux menaient une existence parallèle. Avec le temps les disparités se sont estompées et la civilisation sérère fut la base à partir de laquelle se fit l’intégration.
Malgré leur petit nombre, les Mandingues auraient pu survivre par la langue et la religion car les éléments de civilisation matérielle qu’ils apportaient avec eux ne différaient pas fondamentalement de celui des Sérères. La tradition ne dit pas expressément la religion des conquérants. Ils venaient d’une région où coexistaient de­puis plusieurs siècles l’Islam et le paganisme. Il ne faut pas s’éton­ner que l’islamisation ait touché au moins une fraction de l’aristocratie. Le fait que le père de Bouré porta le prénom si islamique de Soliman est un indice qui indique qu’à l’instar de la cour des Mansa du Mali, l’aristocratie provinciale du Ngabu s’était laissé progressivement happer par la nouvelle foi. On peut présumer qu’au moment de l’exode, les princes guélowares et leurs suivants directs étaient ou musulmans ou superficiellement islamisés. L’adhésion à l’Islam ne signifiait nullement l’abandon de la religion traditionnelle. En s’installant au Sine, leur foi risquait de constituer une cloison les séparant des Sérères. Sur ce plan, les Mandingues firent également preuve d’un réalisme politique admirable. Refusant de se laisser séduire par des abstractions qui eussent hypothéqué l’avenir, ils négligèrent purement l’Islam. Nous ne disons pas qu’ils avaient brusquement renoncé à la foi. Mais celle étant devenue le moindre de leurs soucis.
Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement ? Avec les intermariages, ce n’était plus la famille mandingue mais la maison sérère qui servait désormais de cadre à l’éducation des enfants. La proportion des femmes devait être extrêmement faible parmi les conquérants. Les enfants issus des femmes guélowares se trouvaient, dès leur naissance, dans un milieu purement sérère dont ils adaptaient les coutumes et la religion. Il en était de même pour les autres provenant des unions entre Mandingues nobles ou roturiers avec leurs conjoints sérères. Aussi, à mesure que le temps passait, la civilisation sérère envahissait- elle de plus en plus les conquérants et leurs descendants. Mais sans chercher à s’opposer à ce courant qui les transformait, les Guélowares en profitèrent pour achever leur œuvre d’unification. Nous savons que dans les sociétés païennes, existe une solidarité naturelle entre les vivants et les morts. Le culte des ancêtres n’intéresse toutefois que ceux qui se réclament du même ancêtre. Par delà la commune croyante au Dieu suprême et aux esprits qui peuplent la terre, chaque famille, chaque tribu avait son propre culte. Les Guélowares, désireux d’unir dans la même ferveur religieuse et de donner à l’Etat au moins une origine de droit divin, instituèrent le culte des ancêtres fondateurs du royaume. Annuellement étaient célébrées des festivités en l’honneur de Mansa Waly enterré à Mbissel, Diomaye Niane à Sanghaïe, Narone à Diakhao. Le peuple venait verser sur leur tombe du vin et du mil. La religion donnait à l’Etat la légitimité qui lui manquait.
L’idiome que parlaient les envahisseurs avait probablement conservé ses particularités propres au début de la conquête.
La politique de fusion des ethnies impliquait la disparition à plus ou moins brève échéance de l’une des langues. Mais là aussi le vainqueur n’avait pas, en raison de son infériorité numérique, les moyens d’imposer sa langue ni sur le plan religieux, ni sur le plan culturel ou social la langue du vainqueur ne pouvait se prévaloir d’une quelconque supériorité par rapport au sérère. On laissa donc les deux véhicules se disputer les individus. Le résultat fut la disparition progressive du mandingue. Le sérère devient la langue de la cour, de l’administration et des communications sociales. Sans doute note-t-on deci delà des nuances grammaticales, des différences de prononciation entre pays à dominance sérère et secteur à prédominance mandingue. Mais la langue employée à tous les niveaux est la langue sérère. Dans l’onomastique, on constate également la survivance de cer­tains noms ou prénoms typique­ment mandingues. Nous avons en­core des Arfang, des Landing et des Diamé.
Ainsi donc après plusieurs siècles de transformations sociales continues, les Mandingues guélowares disparaissaient en tant que réalité spécifique. Il ne surnage de leur apport que des vestiges linguistiques sans consistance. Mais leur clairvoyance intéressée leur avait permis, dès le départ, d’éviter de tracer des barrières ethniques infranchissables en élaborant un système politique original qui, en articulant les différentes tribus par des intermariages, donnait à la société une base territoriale et humaine plus vaste et plus viable et néanmoins très souple.


[1] La tribu Ol semble avoir donné son nom au Bawol ou Baol. L’affixe Ba ou Wa marque du pluriel en Ouoloff.

[2] Alvise de Ca’ Da Mosto. Relation des voyages à la côte occidentale d’Afrique, publiée par Charles Schefer, Paris, 1895.

[3] Archives du Sénégal. Pinet Laprade, notice sur les Sérères - 1 g 33.

[4] Aujas - Les Sérères du Sénégal, in Bulletin du comité d’études historiques et scientifiques de l’AOF, 1938.




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