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LE GAABU ET LE FUUTA-JALON
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Ethiopiques numéro 28 numéro spécial
revue socialiste
de culture négro-africaine
octobre 1981

Auteur : Thierno Diallo

Une étude sur le Gaabu, dans ses rapports avec ses voisins, est une entreprise délicate. En effet, le chercheur manque souvent de documents écrits en provenance des deux parties concernées. Quand cette documentation existe, elle ne concerne qu’une seule partie. Elle provient presque toujours des voisins qui ont eu maille à partir avec le Gaabu. Ceux-ci ne donnent qu’une vision partielle et partiale des événements et encore. Ils éclairent beaucoup plus les Etats voisins que le Gaabu lui-même et seulement quand la situation leur est favorable. Ce qui se comprend aisément car les auteurs de ces chroniques (Taarith) ne sont que des griots de cour royale ou princière ou provinciale, ou des lettrés qui vivent grâce au mécénat des souverains ou des grands.
Quant à la tradition orale, si elle est particulièrement riche et abondante, la collecte systématique n’a jamais été faite sur l’ensemble des pays qui recouvrait l’air géographique du Gaabu.
Il y a là une œuvre colossale à réaliser dans les meilleurs délais avant qu’il ne soit trop tard.

1) Origine des rapports entre peuples et entre Etat : Positions du problème

La position du problème est rendue plus difficile quand il s’agit des rapports avec des voisins dont les régimes sociopolitiques sont radicalement différents sinon dans la forme, du moins dans le fond. Un des exemples les plus typiques est celui du Gaabu et du Fuuta Jalon.
Que l’on prenne en considération les relations entre les peuples ou les rapports entre les Etats, il semble que les contacts ne furent jamais faciles, encore qu’il faille atténuer les appréciations surtout entre les peuples : les mêmes peuples, les mêmes groupes ethniques ou nationaux, les mêmes langues tantôt majoritaires, tantôt minoritaires selon le pays considéré. Mais on peut relever cette différence au moins à trois niveaux qu’il suffit de souligner :


a) Une différence sociale

Il s’agit principalement de la fonction ou du rôle social dans la répartition des tâches :
- Au Gaabu, des paysans agriculteurs sédentaires en majorité fournissant l’essentiel de la production, avec à côté une minorité d’éleveurs qui jouent un rôle d’appoint.
- Au Fuuta, des pasteurs nomades en voie de sédentarisation, qui consacrent le meilleur de leur temps à l’élevage des bovins, et aussi des ovins ou caprins, sans oublier la volaille, en majorité, principalement, et à l’agriculture accessoirement pour une minorité d’entre eux, ou bien pour une bonne partie d’autres groupes sociaux.

b) Une différence ethnique

- Au Gaabu, la majorité de la population est composée de Manden avec une couche dirigeante guerrière choisie alternativement dans trois familles issues de trois « provinces nanco : Sarnia, Jimara, Pacana, de patronyme (konton) : Mané et Sané. Il existe des minorités ethniques fort importantes, souvent objet de mépris de la part des dirigeants qui les exploitent sans aucun ménagement. Les Peuls du Gaabu, originaires du Bundu, du Ferlo, du Maasina, parmi les plus anciens ; du Fuuta Tooro et du Fuuta Jaloo, venus récemment, ont eu à souffrir de cette exploitation. Toutes les sources concordent pour dire que les fiers et vaillants guerriers manden détestaient et même haïssaient « ces faméliques et misérables pasteurs à bovidés, vêtus de haillons et de guenilles, véritables squelettes ambulants que furent les Peuls souvent craintifs et toujours fuyants » [1].
- Au Fuuta-Jaloo, la majorité de la population est constituée par les Fulbé avec une couche dirigeante maraboutique, des lettrés musulmans, qui considère son pouvoir comme une émanation de Dieu, grâce à la bénédiction du Prophète Muhammad. Le souverain, portant un titre religieux, est choisi au début dans une famille de patronyme (Bari), un même clan (Seydiyaabé) et une même tribu (Dayeebé). Par la suite, il y eut une scission de cette famille en deux branches, véritables partis politiques : alfaya et soriya.
Là aussi, il y avait une forte minorité d’ethnies d’origines diverses qui s’occupait d’agriculture, de chasse, de pêche ou de cueillette.
Ici encore les dirigeants, animés par l’orgueil du pasteur et la fierté du musulman néophyte, faisaient que ces Fulbé regardaient avec une certaine condescendance tous ces peuples barbares privés de « la lumière divine », véritables « culs terreux », obligés de gratter un sol ingrat du lever au coucher du soleil.

c) Une différence religieuse

- Au Gaabu, une religion traditionnelle, ancestrale qui répond aux besoins spirituels du peuple et de ses chefs, domine toute la vie de la nation. Un animisme ou un panthéisme avec une multitude de divinités importantes ou secondaires, constitue l’essentiel de cette religion, avec tout ce qu’elle peut comporter de cérémonial public ou privé, avec ou sans initiation. Il s’agit d’une religion de type chtonien.
- Au Fuuta, une religion nouvelle, étrangère, a remplacé les vieilles croyances animistes de type ouranien, qui semblent avoir été celles des Fulbé et de la plupart des peuples pasteurs d’Afrique ou d’Asie. L’Islam est cette nouvelle religion, elle engage toute la vie de ses fidèles tant au spirituel qu’au temporel. Elle ne fait aucune distinction entre les deux. Ainsi a-t-on pu dire que l’Islam est plus qu’une religion, c’est une civilisation.
Telles sont les différences qu’il convenait de signaler ne serait-ce que pour mieux cerner les problèmes qui se sont posés entre les peuples et les Etats du Gaabu et du Fuuta.


Les migrations des peuples et la formation des Etats

Ces différences ne signifient pas qu’il n’existe pas de ressemblances, ni d’éléments de rapprochement. Du reste, différence n’implique pas divergence surtout dans le cas qui nous intéresse ici.
En nous tournant vers le passé lointain, il est difficile de dire qui fut le premier arrivé entre les Manden et les Fulbé (ou Peul­ Fulani), dans l’espace qui nous intéresse ici.
Si les Manden sont arrivés du temps de l’Empire du Mali, la présence des Fulbé est attestée vers la même époque et ils ont même été signalés dans le royaume ou Empire du Ghana déjà. La seule question qui se pose alors est de savoir s’ils avaient atteint le Gaabu.
L’arrivée des peuples manden et Fulbé fut, peut-être, concomitante ? Si les premiers ont évolué très vite, en se transformant de simple province d’un Empire en décadence en un Etat autonome, voire indépendant, les seconds ont dû attendre quelques décennies avant de se constituer en en Etat : le royaume Deeniyanké de Ardo Teneela et de son fils Koli Teneela, vers la fin du XVe et du début du XVIe siècles (1480-1512) [2]. Ce royaume peul s’étendait des rives du Sénégal (Bafin - maayo - baleewo) jusqu’aux montagnes du Jalonkadugu (pays des Jalonké). Ce qui ne signifie pas qu’ils n’avaient pas fondé d’autres auparavant ou ailleurs (exemple au Maasina).
Quoi qu’il en soit, son essor est contemporain du déclin du Mali et donc de la consolidation du royaume manden de l’Ouest : le Gaabu ou Kaabu, qui allait évoluer, coupé de la mère-patrie pour des raisons connues ailleurs [3].
Du XVe au XVIIe siècle, chacun de ces deux royaumes ont connu une évolution qui lui est propre, qui ne peut être analysée ici. Tout au plus, nous nous contenterons de remarquer simplement que leurs rapports sont assez mal connus tant au niveau des peuples qu’au niveau des Etats. Ce qui est sûr, c’est qu’au niveau des peuples, il y a eu une très longue cohabitation, plusieurs fois séculaire, avec des hauts et des bas dans leurs relations, car ils ne vivaient pas isolés les uns des autres. Des échanges existaient à tout moment et à tous les niveaux même pendant les tensions les plus vives : produits agricoles contre produits laitiers ou carnés. Il faut y ajouter même parfois des relations matrimoniales tantôt voulues ou souhaitées, tantôt imposées et forcées.
Mais la création d’un Etat religieux, au début du XVIIIe siècle, sur les hauts plateaux du Jalonkadugu sous le nom du Fuuta­Jalon : le pays des Fulbé et des Jalon, le pays des Fulbé et des sulmane, change radicalement les données de la situation et la nature des rapports avec tous ses voisins qu’il s’agisse des peuples ou des Etat.

2) Le Gaabu dans la politique extérieur du Fuuta-Jalon

- position de principe : envers les Etats et les peuples musulmans,
- envers les Etats et les peuples non musulmans.
- les gens du livre : Anna­saara :
- les animistes : les idolâtres,
- la nature des guerres : Jihaad, razzia, guubali.
- Programme
- nettoyer l’intérieur du Fuuta de toute trace de souillure d’animiste et paganisme ou d’idolâtrie,
- balayer l’extérieur du Fuuta en pourchassant tous les animistes.
- combattre et détruire tous les Etats animistes : pour les amener à se convertir ou à payer tribut.
- Application du programme
- du Nord au Sud : Wontofa, Sangala, Niokolo, Nalu, Landuma, Baga,
- de l’Est à l’Ouest : Solima, Sankaran, Wasulu, Bajar et Gaabu.
- La place du Gaabu dans cette politique
- Le Gaabu n’est pas spécifique ni un aspect particulier mais un élément parmi d’autres, seulement très important dans la mesure où le Gaabu était le plus puissant et le plus redouté de tous les Etats voisins.
Le Gaabu constituant le bastion le plus solide de l’animisme, c’est lui qui a subi les assauts les plus rudes de la part des armées du Fuuta Jalon.
Neuf à dix expéditions sont mentionnées dans les chroniques écrites du Fuuta Jalon, surtout dans la seconde moitié du XIXe siècle. Peuvent être mentionnées, celles qui furent menées les an­nées suivantes :

H : 1210 1228 1279 1280
1282 1283 1284 1285
1289 1294 1295
M : 1796 1813 1863 186
1866 1866 1867 1868
1872 1867 1878  [4]

Si l’on se réfère à d’autres sources écrites ou orales on peut trouver d’autres dates : 1843 - 1851 - 1854 - 1858 ­ 1860 [5], on constate qu’il s’agirait d’une quinzaine d’expéditions rien que contre le Gaabu. Ces expéditions furent presque toujours offensives et rarement défensives. Les raisons évoquées sont toujours les mêmes : étendre l’Islam, défendre les musulmans (Jaaxenké) vivant dans les Etats animistes et au Gaabu en particulier, protéger les commerçants musulmans (Soninké ou Malinké) installés dans certaines provinces du Gaabu. Ce sont ces commerçants qui détenaient l’essentiel des échanges du Fuuta avec ses voisins.


Ces expéditions revêtaient trois formes principales quant à leur importance :
- Une expédition nationale : tout le Fuuta envoie une armée commandée par l’Almaami de Timbo ou son représentant, parfois il fait appel à d’autres Etats musulmans du même type : le Bundu avec son Almaami aussi, elle devient internationale.
- Une expédition régionale, locale : seule la province la plus proche des lieux d’hostilité engage son armée ou son contingent avec ou sans l’aide d’une province voisine et amie, mais seulement après avoir obtenu l’autorisation de l’Almaami. Sans elle, toute expédition de ce genre est illégale, dans ce cas aucun combattant musulman n’est tenu d’y participer.
- Une expédition d’entraînement et de pillage sans aucun mobile religieux. Il ne s’agit en vérité que d’une razzia, une rapine, un brigandage pur et simple. Elle est appelée guubali : la chasse, ou toute attaque armée à l’improviste dirigée contre des animaux ou contre des hommes.
Dans les deux premières, il s’agit des guerres légales, faites au nom de l’Islam, appelées jihaad. Une telle guerre ne peut être entreprise qu’après deux ou trois semonces, ou tentatives de persuasion par envoi d’émissaires, parce que nul ne doit être amené par la force à embrasser l’Islam, ceci en application d’un verset du Koran disant « pas de contrainte en religion ». Ainsi donc, le but du jihaad ou guerre sainte n’est pas de convertir les animistes par la force, mais seulement d’élargir le domaine de l’Islam, de la paix (daar el Islam) aux dépens du domaine de la guerre, de l’ignorance (daar al barb) , avec l’espoir qu’à la longue, les populations ainsi conquises finiront par adopter l’Islam, se convertir, ne serait­ce que pour éviter de payer certains impôts ou taxes qui ne pèsent que sur les non-musulmans comme la jiziyya [6].
Dans la dernière, que l’on peut assimiler à la seconde (si le chef de la province n’obtient pas l’autorisation de l’Alma ami régnant), il ne s’agit vraiment que d’une razzia. Elle ne porte pas le nom de jihaad. C’est souvent un entraînement que les enfants de l’aristocratie ou de la couche dirigeante locale organisaient quelque fois pour apprendre le métier de soldat. Ils pillaient, rançonnaient mais n’avaient pas le droit de faire des prisonniers. C’était les populations des provinces frontalières du Gaabu qui subissaient, en général, ces violences et supportaient ces exactions... Mais si les parents des victimes ou les chefs de ces provinces réussissaient à attraper un de ces jeunes gens, ils le conduisaient jusqu’à Labé (ou dans la province dont ils sont originaires), pour exiger justice ou réparation des dommages subis. Dans ce cas, le Alfa (titre du chef ou roi de la province) était tenu de rendre justice.
- Il pouvait restituer le butin ou tous les objets résultant du pillage, en totalité ou en partie, selon qu’ils ont été ou non dilapidés ou partagés.
- Il devait rembourser lui-même en nature, l’équivalent de ce qui a été pillé : grains ou bétail.
- Il avait enfin l’obligation de convoquer les auteurs des razzias pour les sermonner devant les plaignants pour montrer à ceux-ci qu’il n’est pas complice de telles expéditions qui se faisaient effectivement à son insu. Mais en vérité, il était souvent tenu au courant, mais comme lui-même fait la même chose pendant sa jeunesse, il laisse faire par tradition.
Tout cela prouve simplement que ni l’Almaami, ni les Alfades provinces ne pouvaient s engager dans une guerre en dehors du cadre islamique.
C’est que le Fuuta est un Etat théocratique dans lequel les hommes ne sont que des représentants de Dieu sur terre ; mais ce ne sont que des hommes ; aussi, leur volonté de servir Dieu, ne les a­ t-elle pas empêché de se servir. D’où la question fondamentale que l’on doit se poser. En dehors de l’aspect religieux qui, souvent, a été considéré comme un simple prétexte, quels étaient les buts de toutes ces guerres, même celles baptisées jihaad ?
- Des buts politiques inséparables des prétextes religieux : nombre de bras, perspectives de conversion et prestige personnel ?
- Des buts économiques : avoir beaucoup de terres fertiles car le Fuuta est un pays aride, pays de latérite (boowal-boowe). Elle ne peut pas nourrir ses habitants toute l’année ; il faut aller cultiver ailleurs, avec une autorisation des maîtres des terres fertiles ou sans leur autorisation ; dans ce cas, il faut les combattre et les vaincre. La guerre devient alors une nécessité, question de vie ou de mort.
- Des buts sociaux, les Fulbé comme tous les peuples pasteurs d’Asie (Arabes, Turcs, Mon­gols...) ou d’Afrique (Maures, Galla, Danakil, Nuer, Masai, Bahima, Batutsi...) ont un royal mépris du travail de la terre. Ils ne le font que par nécessité, par obligation, par l’impossibilité de faire autrement. Donc s’ils peuvent éviter de le faire, ils s’en dispensent volontiers.
Dans ce contexte, les Fulbé comme les autres pasteurs deviennent des guerriers, voire des conquérants dans l’espoir de dominer les agriculteurs sédentaires ou de s’approprier le fruit de leur travail. Donc, ils font la guerre pour avoir des produits céréaliers car le seul échange avec les produits laitiers ne suffit pas à combler le déficit alimentaire, le manque à gagner.
Dominer les paysans ou faire des prisonniers pour les utiliser à des travaux champêtres, voilà un des buts essentiels des guerres que les Fulbé entreprenaient quel que soit le nom qu’on leur donne.
Les prisonniers de guerre, ceux qu’ils considèrent comme des esclaves, ne sont presque jamais ou sont rarement utilisés à la guerre et pour cause, mais seulement pour la culture de la terre et à cause de cela, certains ont voulu voir dans le régime théocratique du Fuuta, un régime esclavagiste, ce qui est une exagération fondée sur une analyse superficielle, semble-t-il.
En effet, comme tout le monde ne peut prétendre posséder des esclaves, il faut bien que ceux qui n’en ont pas cultivent eux-mêmes. Du reste, le mode de production prévalant dans les théocraties musulmanes comme celle du Fuuta, n’est pas fondé sur l’esclavage, même si le travail servile constitue un apport appréciable dans le revenu national du pays.
Le fait que les Fulbé, à l’instar des autres pasteurs, n’ont qu’aversion pour les travaux champêtres, se justifie aussi par leur faiblesse physique : l’effort à fournir pour mettre en valeur leur terre ingrate comme les « boowé » fuutaniens, est au-dessus de leurs forces, de leurs moyens ou de leurs instruments aratoires.
Tout cela justifie leur désir de se consacrer uniquement à l’élevage et à la culture intellectuelle principalement, mais aussi à la guerre par devoir religieux ou par nécessité socio-économique, et à l’agriculture par nécessité vitale, ou par impossibilité de faire autrement.
Telle est, semble-t-il, la justification la plus plausible, la plus vraisemblable pour comprendre la politique extérieure belliqueuse que les Fulbé ont toujours mené contre leurs voisins païens et principalement contre les Gaabunké, plus intensément dans la seconde moitié du XIXe siècle.
Qu’elle fut l’attitude des Manden du Gaabu face à une telle poitique conçue et organisée par les princes et les souverains de l’Etat théocratique du Fuuta-Jalon, soit à l’échelon local, régional : celui de la province de Labé, devenue la plus puissante, la plus forte, constituant à elle seule, la moitié du pays, grâce au dynamisme de ses dirigeants les Alfa, soit à l’échelon national comprenant les neuf provinces et tous les pays alliés ou satellites de la fédération ?


2)Le Fuuta-Jalon dans la politique extérieure du Gaabu

La situation générale implique deux constatations de fait :
- La première, sans doute, est de rappeler que de nombreux groupes ethniques cohabitent ensemble avec les Manden majoritaires très largement. Parmi ces minorités, figuraient en bonne place les Peuls d’autant plus remarquables par leur genre de vie, par leur ethnie ou par leur religion. Ce groupe, par sa mobilité, son indépendance d’esprit et même son individualisme, n’est pas assimilable et se laisse difficilement gouverner sauf quand il a perdu son bétail et qu’il se voit contraint de s’adonner à l’agriculture de gré ou de force.
Ces Fulbé, qui pratiquaient essentiellement l’élevage, étaient venus très tôt, semble-t-il, en provenance du Bundu, du Ferlo, du Fuuta Tooro, du Maasina et du Fuuta-Jalon. A cause de la présence de l’eau et de l’herbe, ils se sont installés en permanence dans cette partie méridionale de la Sénégambie. Par nomadisme ou dans le Gaabu par petits groupes par transhumance, ils s’infiltrent plus ou moins importants, mais assez fréquemment pour constituer de véritables villages campements ou « Fulakunda » en langue mande, souvent près des villages des paysans sédentaires, avec l’autorisation de ces derniers.
C’est dire donc que les Gaabuans ou Gaabunké connaissaient parfaitement les Fulbé avec lesquels ils cohabitaient tant bien que mal. Et comme ils les soumettaient à de rudes épreuves, leur faisant subir toutes sortes de vexations et d’humiliations, ils avaient réussi à les mâter en leur enlevant tout esprit de rébellion [7]. Ainsi pour les princes du Gaabu, les Peuls de l’intérieur ne leur posèrent presque jamais de problème pendant très longtemps du moins du XVIe au XVIIIe siècle environ. Mais il n’y avait pas qu’eux. Ceux de l’extérieur du royaume, en particulier ceux du Bundu au nord-est et du Fuuta ­Jalon au sud-est, constituaient vraiment un danger, une menace pour le Gaabu. Pourquoi ? Parce que ces deux Etats ont coupé le Gaabu de ses origines du Mali classique. En fait, ces liens avaient été déjà rompus bien avant la formation de ces deux Etats, du temps du royaume Deeniyanké de Koli Teneela.
Parce que ces Etats à direction peule commençaient à attirer l’attention des Fulbé du Gaabu, soumis à une exploitation éhontée. Certains d’entre eux n’hésitaient pas à franchir les frontières avec leurs troupeaux en brûlant leurs maisons pour se diriger vers le Bundu ou le Fuuta avec l’espoir ou l’intention de ne jamais plus revenir au Gaabu. Ceci inquiétait les princes Gaabunké.
Parce que ces deux Etats, enfin, étaient des théocraties, c’est­à-dire des Etats musulmans dont l’objectif principal était la liquidation définitive du paganisme ou de l’animisme chez tous les peuples et dans tous les Etats qui étaient leurs voisins. Ce n’était pas seulement une position de principe mais une obligation religieuse, donc un devoir national [8].
La seconde, c’est qu’à ces adversaires de type nouveau, il faut ajouter que depuis assez longtemps, peut-être dès le XVIe ou XVIIe siècle, l’Islam avait pénétré dans le Gaabu officieusement et officiellement : certains princes n’hésitant pas à faire appel à des lettrés musulmans, marabouts-médecins ou marabouts guérisseurs pour leur confectionner des amulettes, des talismans ou de l’eau bénite pour se rendre invulnérables aux combats sur les champs de bataille, pensaient-ils [9]. Il s’agissait des marabouts jaaxanké, des Soninké (Sarakollé) et des Fulbé et Toucouleurs (haal-pulaaren), infiltrés dans toutes les provinces du pays et jusque dans la capitale à des dates différentes. Ils étaient tolérés et même acceptés dans les hautes sphères de l’Etat non pas tant à cause de leur foi, mais surtout pour leur don ou leur pouvoir magique réel ou supposé ou potentiel. Il est difficile de savoir s’ils avaient des adeptes ou s’ils réussissaient à attirer et à convertir un certain nombre de Gaabuans. L’Islam ne semblait pas jouir d’un halo de prestige dans le cercle dirigeant du Gaabu.

Position de principe

Dans la situation que voilà, quelle fut l’attitude du Gaabu ? Les Gaabunké qui semblent n’avoir eu aucun mal à s’accomoder de l’Etat Deeniyanké, avec des relations très limitées, à supposer qu’elles aient jamais existé, en revanche, avec les Etats théocratiques du Bundu et du Fuuta- Jalon, tout semble avoir changé, surtout vers le milieu du XIXe siècle et même à ses débuts. Ce changement est extérieur au Gaa­bu, il lui est même étranger, mais il devait subir les contre-coups.
Vers le milieu du siècle dernier le Fuuta est à son apogée, sous le règne de deux Almaami qui avaient réussi à faire fonctionner l’alternance au pouvoir entre les deux partis sans heurts, ni violences pendant un quart de siècle au moins. C’était un exploit. Mais ce règne fut perturbé par deux révoltes intérieures : celle des Hubbu dans les provinces de Timbo et de Gaanin-Maayo (Foode ­Hajji) vers l’Est, qui coupa les routes commerciales vers la Sierra-Leone et le Libéria ; et celle de Ilyassu dans les provinces du Timbi (à Madina) et du Labé (à Kinsi) vers le Sud-Ouest, qui interrompit les relations commerciales du Fuuta avec les comptoirs de Kaakandi (Boké) de Doobrika (Dubreka) et de Boffa [10]. Ainsi le Fuuta n’avait plus aucun accès vers la mer. Il lui fallait trouver une issue pour sortir de l’isolement.
L’acharnement contre le Gaabu trouve là une de ses explications les plus rationnelles. Le Gaabu était le plus proche débouché du commerce du Fuuta vers la côte. C’est par là qu’il fallait forcer et cela pour plusieurs raisons :
- Economique : le commerce doit atteindre les comptoirs européens de la côte atlantique, d’une manière ou d’une autre, à n’importe quel prix.
- Sociale : assurer la sécurité des caravanes commerciales du Fuuta vers la côte ou l’inverse, à travers le Gaabu, un royaume hostile, pour éviter le pillage et les razzias. Il fallait protéger les commerçants musulmans, pas forcément peuls, mais souvent soninké ou malinké.
- Religieuse : défendre les lettrés musulmans ou marabouts (Jaaxanké surtout, mais aussi Soninké, Malinka-Mori, Torobbé et Fulbé) installés au Gaabu dans des centres plus ou moins importants appelés : morikunda : villes ou villages des musulmans qui travaillaient pour la propagation de la foi.
- Politique enfin : détruire la puissance du Gaabu, bastion du paganisme ou de l’animisme militant. Protéger les Peuls du Gaabu qui, par la voix de Alfa Moolo, en avaient fait la demande non seulement auprès de Alfa mo Labé (chef de la province) mais encore auprès de l’Almaami de Timbo (souverain de l’Etat théocratique du Fuuta).


Ainsi toutes les conditions étaient réunies pour intervenir au Gaabu sous quelque prétexte que ce soit.
L’attitude du Gaabu : devant une telle détermination, le Gaabu ne pouvait pas ne pas réagir. Il lui a fallu se défendre par tous les moyens possibles :
- à l’intérieur, contre l’agitation des Fulbé du Firdu ou Fuladou : les brimades, les ratissages, les persécutions sont d’autant plus violents et fréquents que les menaces extérieures sont imminentes.
- à l’extérieur, contre les expéditions des Alfa du Labé plus fréquentes parce que plus proches que celles des Almaami de Timbo qui sont trop lointaines et moins motivées.
Dans tous les cas, les princes gaabuans se préparent au combat. Ils construisent des tata ou remparts autour des principales villes du pays et de la capitale Kansala en particulier. Ils entassent des armes et des munitions dans de nombreux magasins. Ils envoient des sentinelles ou des espions vers tous les passages menant vers le Fuuta. Tous les Peuls autochtones ou étrangers sont soumis à une surveillance stricte et à un contrôle permanent : fouilles, perquisitions, bastonnades et humiliations de toute sorte, rien ne leur est épargné.
Le Gaabu tient à se protéger contre les adversaires de l’intérieur et à se défendre contre les ennemis du dehors. Rien n’est laissé au hasard et pour cause. Le Gaabu en réalité défend un idéal de vie tout à fait conforme à ses traditions.Il rejette l’Islam et les Peuls qui veulent lui imposer un nouvel idéal restrictif à ses yeux :
- Pourquoi adorer un Dieu unique et invisible ?
- Pourquoi limiter le nombre d’épouses à quatre, alors qu’un homme quelconque, pour peu qu’il soit brave, peut en avoir dix, vingt, cinquante ou cent qui sont surtout utiles et nécessaires pour les travaux des champs ?
- Pourquoi empêcher un honnête homme jouissant de toutes ses facultés de boire cette délicieuse liqueur qu’est le vin de palme : sangara ? Ces fanatiques pasteurs ne savent-ils pas que ce doux « nectar » permet d’atteindre plus facilement le Nirvana que tous leurs chapelets ? C’est cet idéal de vie que défend le Gaabu. Ses souverains ne veulent pas qu’on porte atteinte à leurs traditions, que l’on bafoue leurs coutumes, que l’on néglige ou mette en doute leurs divinités tutélaires au profit d’une divinité étrangère et unique de surcroît. Le Gaabu ne peut survivre qu’en sauvegardant ses valeurs traditionnelles ancestrales, ses croyances séculaires, sa culture propre et en un mot : sa civilisation.
Les princes du Gaabu sont prêts d’aller jusqu’au sacrifice suprême pour la défense de cet idéal. Animés d’une telle confiance en soi, ils se sont opposés avec vaillance à tous les assauts que les musulmans avaient dirigés contre eux, jusqu’au jour ou débordés par le nombre, et par une foi plus solide, un idéal plus noble, ils furent obligés de plier et de s’incliner.Et même à cette limite extrême, ils ont voulu eux et leurs femmes, montrer aux envahisseurs « fanatiques » ou « fanatisés » comment meurent de vrais « nanco ». En vérité, les « nanco » sont des héros etles hérossont immortels.
Que peut-on retenir, en définitive, de ce rapide survol dans les relations entre le Gaabu et le Fuuta Jalon ? Notre ambition n’était pas de faire l’historique de ces relations entre les deux Etats, mais simplement de poser les problèmes pour essayer de montrer les principes de base sur lesquels reposaient les politiques étrangères des uns et des autres.
Si la bataille de Kansala, appelée Turuban, marque la fin héroïque du Gaabu en tant qu’Etat indépendant, les expéditions du Fuuta ne cessèrent pas pour autant. C’est que les Fuutanké ne visaient pas seulement la destruction du Gaabu. Ils cherchaient à favoriser l’expansion de l’Islam, à aider leurs parents du Firdu en tant que musulmans opprimés et à développer leur commerce.
Ce qui est remarquable dans tout cela, c’est que les Fulbé n’ont jamais avancé un argument de caractère ethnique ou national dans toutes leurs entreprises. C’est qu’ils ont transcendé tout cela depuis fort longtemps dans le cadre de l’Islam. L’Islam ne reconnaît aucune supériorité d’un homme sur un autre homme, fondée sur la naissance, la race ou la couleur : « Le meilleur musulman est celui qui craint Dieu le plus », dit un verset du Koran. Et le Gaabu n’a pas été détruit en tant que royaume manden par un royaume peul, mais il a été détruit en tant que royaume païen, animiste, par un royaume musulman.


[1] Sujet Canale Jean les hégémonies peules, 1960.

[2] Boulègue Jean : L’Empire du grand Foulos.

[3] Cf. le premier thème du colloque : le Gaabu et son histoire.

[4] Cf. Fonds Vieillard : Document d’histoire, IFAN, Dakar et Diallo Thierno : La guerre sainte au Ngaabu dans Mané : mémoire de maîtrise, 1975, pp. 100-102.

[5] Mané Mamadou : Contribution A l’histoire du Kaabu. Mémoire de maîtrise, 1975.

[6] Cissé Nouba : La fin du Kaabu et les débuts du Fuladu. Mémoire de Maîtrise, 1978.

[7] La jiziyya : Impôt de tolérance et d’humiliation pour inciter les infidèles à venir à l’Islam, sans les obliger par la force.

[8] Diallo Thierno : Les révolutions islamiques en Afrique occidentale, par l’UNESCO, Paris.

[9] Cissé Nouha : Mémoire o. ci. Cf. p., 53 et suiv.

[10] Diallo Thierno : Les Institutions politiques du F.F. au XIXe siècle, Dakar, IF AN, 1972, Cf. p. 50 et .51.




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