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DE L’ORGANISATION POLITIQUE DU KABU
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Ethiopiques numéro 28 numéro spécial
revue socialiste de culture négro-africaine
octobre 1981

Auteur : Sékéné Mody CISSOKO

La découverte, depuis quelques années, de l’histoire de Kabou suscite un intérêt grandissant pour la recherche scientifique [1]. Avec l’indépendance de la Guinée-Bissau, nombre de traditionalistes ont livré leur science. Ainsi, les progrès enregistrés permettent aujourd’hui de dresser certains aspects de l’histoire du Kabou. Il en est ainsi pour l’organisation politique si originale dans cette zone guinéo-gambienne. Certes, la documentation est souvent insuffisante et l’on est obligé de formuler des hypothèses qui ouvrent cependant de nouvelles voies à la recherche. Les traditions orales que nous connaissons sont muettes sur nombre de questions importantes. Aussi, ne faut-il considérer cette étude que comme une approche, une introduction à l’histoire du mansaya kabounké, une base de discussions qui doit être corrigée et enrichie par les chercheurs.

Fondement économique et social

Le Kabou est, de tous temps, un pays rural. Privilégié par une pluviosité plus importante et un réseau fluvial assez développé, le Kabou est peuplé d’une population nombreuse, groupée dans des villages vivant entièrement de la culture de céréales auxquelles il faut ajouter l’élevage de bœufs et de moutons, la chasse et la cueillette. La communauté villageoise, maîtresse de ses terres, vivant de sa propre production, est, depuis les temps les plus reculés, la base de la civilisation dans toute cette savane soudano-guinéenne. A partir du XVe siècle cependant, le Kabou est ouvert au grand commerce atlantique et sert de voie de passage entre l’intérieur et la côte. Il n’en reste pas néanmoins un pays d’agriculture qui produit plus pour sa survie que pour les échanges.
La société kabounké [2], comme dans tout le Soudan occidental, n’est pas structurée sur l’appropriation des terres par une féodalité nobiliaire ou divisée en classes sociales antagonistes. C’est par rapport au pouvoir que l’on voit une catégorie de familles privilégiées qui détient le commandement sur la communauté et c’est par rapport au statut social basé sur les traditions anciennes que se définissent les individus. Aussi la société kabounké est-elle structurée selon le modèle soudanais en trois catégories : les hommes libres, les castés et les captifs.
Cependant, l’originalité de cette société, c’est l’existence d’une puissante noblesse dans la catégorie des hommes libres ou foro.
La noblesse comprend deux couches : les nantio et les koring. Les premiers sont les seuls à prétendre au Mansaya, commandement suprême de Kabou. Ils se définissent par le système de matrilinéat et jouissent d’un prestige quasi religieux. Ils ont une origine légendaire. Toutes les traditions orales du Kabou sont unanimes à les rattacher à la princesse légendaire Ballaba qui, réfugiée des années durant dans un trou de porc-épic, donne naissance à trois filles qui auraient épousé les princes des trois provinces, Sâma, Patiana, Djimméra, où leurs descendants seuls ont droit au pouvoir. D’une manière générale, le nantioya se définit par « le ventre ». Seul est nantio le fils d’une femme nantio. Le fils d’un prince nantio n’est pas nantio mais mansaring. Il se définit donc par « la barbe » et est exclu du mansaya. Il peut certes exercer le commandement de tata (forteresse) ou de provinces.
Les nantio portent généralement le xonton de Sané et quelquefois de Mané. La femme nantio peut se marier en dehors de sa catégorie sociale. L’enfant est ramené chez les oncles et s’il accède au pouvoir, il prend le xonton de Sané. Nous avons l’exemple du fameux Dianké Walli dont le père est forgeron de xonton Sandé et qui est intronisé sous le xonton de Sané. De même, au Pakis, province issue de Patiana, l’informateur Lassana Sané [3] nous apprend que son grand-père était le fils d’un prince Padiadinka et d’une femme nantio. Dès l’âge de quatre ans, l’enfant fut amené chez son oncle maternel auquel il succéda.
De même, Baman Dalla, fils de la princesse nantio Dalla Dioni succéda à son oncle, le roi Silati Dioni. Il mourut en 1897. C’est bien donc le ventre qui ennoblit chez les nantio de Kabou.
Le statut est différent pour les Koring qui forment l’aristocratie guerrière administrative de Kabou.


Les koring pratiquent le patrilinéat, comme nous dit un vieux traditionaliste de Soumacounda dans le Toumanna, ils se définissent par la barbe.
A l’origine, ils sont les chefs dans trois provinces : Manna, Toumanna, Kantora qui forment, avec les provinces nantio, les six pays primitifs de Kabou. Ils ont le xonton Mané (Toumanna) Sané (Manna) et Sagnan (Kantora). Avec l’extension de Kabu, les Sonko de Sankolla, les Mané des provinces issues de Toumanna élargissent la couche des koring qui sont les plus nombreux de la noblesse kabounké.
On ne connaît pas la signification du mot koring, ni vraiment l’origine de la couche sociale qu’il désigne. Certains traditionalistes pensent que les koring des trois provinces anciennes sont des parents des nantio. Les princes de Manna et de Toumanna, descendants du conquérant mandingue Tiramakhan seraient des frères aux trois princesses nantio. Quant aux Sagnan de Kantora, ils seraient descendants d’un prince Keita compagnon de Tiramakhan. Ce qui est sûr, c’est l’existence des liens de solidarité et d’assistance entre les koring et les nantio, les premiers étant subordonnés aux seconds.
D’autres koring, les Sonko, les Mandian, les Danfo, les Diassi Maron, etc., sont disséminés dans les provinces qui ont connu le pouvoir ou l’influence kabounké. Leurs origines mandingues sont douteuses. On dit que les Sonko sont d’origine peule. Les autres doivent être issus des premiers habitants du pays kabounké avant la conquête mandingue. Ils doivent donc être apparentés aux Baïnouk, aux Balante et à d’autres populations aujourd’hui réfugiées dans la zone côtière. Ce sont donc les maîtres de la terre qui ont conclu des pactes de foederis avec les conquérants mandingues et qui ont gardé les droits de commandement dans leurs provinces.
Le professeur Mané [4] nous a parlé d’une hypothèse intéressante quant à l’origine des Mané kabounké qu’il rattache aux conquérants Mané de Sierra Leone. Il existe en tout cas de nombreux Mané nom issus de Tiramakhan. On les trouve un peu partout mais surtout dans le Tiagna et à Koli dans le Kadé. On les dit descendants d’un conquérant mandingue du nom de Mansa Kokiro.
Les koring, quelles que soient leurs origines, sont mandingues et forment une nombreuse et redoutable aristocratie qui gouverne les provinces kabounké.
Par delà la noblesse de commandement, il y a la masse des hommes libres (foro), chefs de villages ou simples agriculteurs.
Les autres ethnies qui vivent au milieu des Mandingues, en particulier les Peuls, ont la même structure sociale. Certes, considérés comme étrangers, ils ont moins de droits dans les communautés mandingues où l’aristocratie politique leur impose certaines servitudes.

Genèse du pouvoir royal

Le pouvoir royal, mansaya, est le résultat d’une longue évolution historique. Aussi est-il nécessaire d’étudier, même sommairement, le processus historique qui aboutit à l’émergence du Mansaya.
L’histoire du Kabou présente trois grandes phases d’évolution. Le fait le plus déterminant étant la conquête mandingue au XIIIe siècle, il y a lieu de distinguer les périodes antérieures et postérieures à celle-ci.
- Peuplement ancien : toutes les traditions orales recueillies sont d’accord pour reconnaître que les Baïnouk occupaient les pays de Kabou, de Pakao jusqu’à la vallée de Gambie. Ils seraient d’abord gouvernés par des femmes, « muso manso ». Dana Sira Banna aurait, par une véritable révolution, aboli le système de « musu mansaya » et imposé la royauté patrilinéaire qui exclut les femmes du pouvoir. Il fut le plus grand roi du pays baïnouk. L’informateur Lassana Sané de Kandéléfa donne le nom de quelques rois : Mansa Kokoua, Mansa Bandiougou, Mansa Ketchikor comme antérieurs à nana Sira Band. Les titres mansa dénotent l’influence mandingue dans la région et les souverains paraissent comme postérieurs à la conquête mandingue.
L’organisation baïnouk telle qu’on la connaît au Pakao n’a pas atteint l’étape de la royauté. Les communautés villageoises étaient divisées par des chefs locaux appelés kanda, influents par leur courage, leur fortune [5].
Le fait à retenir est l’importance du peuplement baïnouk qui n’était pas cependant le seul dans la région. Les padiadinka occupaient le pays de Pakis, de Manna. Mentionnons aussi les Beafada, les Balentes, les Manjak et d’autres peuples qui se trouvent aujourd’hui refoulés vers la côte.
C’est dire que la terre de Kabou et de la savane guinéo-gambienne connut de nombreuses ethnies qui ont certains traits communs : cultivateurs, animistes et organisés en sociétés sans pouvoir central. Certaines auraient connu le « muso mansaya », c’est-à-dire le matriarcat.
La conquête mandingue réorganise la région et la marque profondément. Elle est attribuée à Tiramakhan Traoré, chef de guerre de Soundiata Keïta, Mansa du Mali (1235-1255). Le pays de Kabou est ainsi dénommé « Tiramakham banxu ».
Certes, on ignore la date exacte de la conquête qui se situe sous le règne de Soundiata dans la première moitié du XIIIe siècle. On ne sent pas grand chose de l’expédition de Tiramakham qui se serait d’abord installé à Badari sur la Gambie et de là aurait conquis les provinces de Kabou. Les versions les plus consistantes disent qu’il eut quatre fils : Manni, Toumani, Badiani et Sama, qui s’installèrent respectivement dans les provinces anciennes de Manna, Toumanna, Patiana et Sama, noyaux de la domination mandingue.
Le pouvoir mandingue semble en tout cas s’être cantonné dans le Nord-Ouest, entre la Gambie et le Rio Géba, dans ce qu’on appelle précisément la terre de Kabou et qui comprend le Kantora, le Patiana, le Djimméra, le Sama, le Toumana et le Manna qui constituent les six provinces primitives du pays. Avec l’évolution, les Mandingues étendirent leurs dominations sur tous les pays voisins, soit par guerre, soit par des pactes conclus avec des chefs autochtones.
Le pays de Kabou fut en effet confié par le Mandingue Mansa (empereur du Mali) à un gouverneur, le farin que les auteurs portugais du XVe - XVIe appelaient Farin Cabo. Le farin devait résider non loin du fleuve Gambie et il commandait par l’intermédiaire des chefs locaux. Il assurait l’ordre mandingue grâce à une armée comprenant la cavalerie. Il percevait des droits sur les productions locales et sur le commerce qui ne cessait de se développer dans la région. Ainsi, le farin de Kabou était devenu au milieu du XVIe siècle avec celui de Woulli, le plus puissant souverain dans la Haute Guinée Gambie. Avec l’affaiblissement puis l’effacement de l’Empire du Mali vers la fin du XVIe siècle, le farin émancipé devint le mansa, le roi souverain du Kabou.
A partir de l’avènement du mansaya, s’ouvre une nouvelle période dans l’histoire au Kabou.


Malheureusement, les abondantes traditions orales sur la période posent des problèmes qu’il n’est pas aisé de résoudre dans l’état actuel de la recherche.
Il s’agit en premier lieu du système de nantioya, de la succession matrilinéaire adoptée par la monarchie. Nous avons exposé plus haut les traditions sur les origines du système. Elles ne satisfont pas l’esprit. On ne peut situer dans le temps l’apparition du système matrilinéaire : existait-il au temps du farin (XV-XVIe) ? parut-il avec le mansaya comme le laissent entendre les traditions orales ?
D’après certains traditionnistes, chacune des provinces kabounké était dirigée par un roi. Elles furent unifiées en une seule entité politique par le roi de Propana, Manpro Mansa. En effet, le roi de Propana aurait eu, d’une princesse mandingue venue de l’Est, du nom de Ballaba, trois filles qui furent mariées aux souverains de Sama, de Patiana et de Djimméra. Seuls désormais les descendants de ces filles, appelés nantio, devaient régner sur ces provinces. Ils se partagèrent le noyau mère de Propana en y laissant toutefois un petit territoire autour de Kansala qui devient leur patrimoine commun. Ils constituèrent un pouvoir central au dessus de leurs provinces et l’exerçaient à tour de rôle. Ainsi donc, la royauté serait née au Kabou par un processus interne et non par la conquête étrangère.
Il est difficile de concilier cette version avec celle relative à Tiramakhan dont les quatre fils auraient fondé les quatre provinces anciennes de Kabou. La dernière n’est pas cependant sans intérêts. En effet, à Manna, à Pakis, à Toumanna, nous avons pu établir une chronologie très approximative plaçant l’origine des dynasties Sané et Mané vers la première moitié du XVIIe siècle. Prenons l’exemple de Toumanna fondé par Toumani, fils de Tiramakhan. L’informateur Kébadian Mané [6]cite les souverains suivants :
1) Toumani Ba (grand) fils de Tiramakhan ;
2) Sira Ardiouma régna 35 ans ;
3) Malou Mandia régna 40 ans ;
4) Lombi Nîman ;
5) Doman fils de Lombi Nîman ?
6) Kouta Mandian qui était au pouvoir lors de la guerre de Kansala vers 1865.
En prenant 20 ans comme règne moyen, on peut situer Toumani Bâ, le fondateur de la province, vers 1745, c’est-à-dire dans la première moitié du XVIIe siècle. Ce qui correspond grosso modo à la chronologie des cinq à six générations de Toumani Ba à l’informateur.
Or la dynastie du Toumanna est donnée contemporaine de celle de Sama et de Patiana où devait résider le souverain du Kabou. C’est dire que la tradition situe l’avènement de la royauté dans la première moitié du XVIIIe siècle.
En réalité, la royauté est antérieure à cette époque. Les auteurs portugais et André Brüe [7] font mention à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle, d’une monarchie puissante au Kabou. Brüe qui a visité la région en 1702 nomme Biram Mansaté, roi du Kabou, très puissant car possédant des armes à feu et s’adonnant au trafic de la traite négrière.
Comme ailleurs sur la côte atlantique, la royauté au XVIIe siècle était devenue une institution puissante, expansionniste. Le XVIIe siècle et la première moitié du XVIIIe furent la grande époque de l’expansion de Kabou, de la fondation d’un Empire s’étendant de la Gambie au Rio Corubal. C’est probablement l’époque de la fondation des grandes provinces koring dont le Manna, le Toumanna, qui seraient issus non de Tiramakhan mais de sa descendance.
Des provinces anciennes, les princes Mané et Sané émigrèrent à la conquête de nouvelles provinces qui, à leur tour, en conquéraient d’autres. Ainsi, les Mané de Toumanna réalisèrent la conquête de Kinara de Mancrossé, de Comaco, de Kanadou qui furent régis par leurs représentants et leur payèrent tribut.
De même, Kéléfa Sané, un prince de Patiana, conquit le Pakis sur les Padiadinka et Ponda dans le premier tiers du XVIIIe siècle, une grande province.
L’expansion ne fut pas seulement l’œuvre du Mansa Ba de Kabou mais des princes qui, dès lors, gouvernèrent leurs provinces comme leur patrimoine propre.
Ainsi, l’Etat kabounké est le fruit d’une longue évolution historique qui aboutit à l’unification des peuples sous la direction des Mandingues. Sa structuration est liée à cette évolution qui passa de la conquête à la constitution d’un royaume dans le Nord, puis à l’intégration, à ce noyau, des provinces de plus en plus lointaines dans la zone guinéo-gambienne.
Le pouvoir revêt au Kabou la forme d’un Etat fédéral ou même plutôt confédéral. Il est très caractéristique de l’organisation politique malinké depuis la fin de l’Empire du Mali. Il n’est pas cependant sans analogie avec les Etats musulmans de la région (Fouta Toro, Fouta Djallon) et avec ceux d’autres zones comme les Achanti du Golfe du Bénin. C’est dire que l’Etat kabounké est du type même de l’Etat négro-africain, tel qu’il apparaît à l’époque précoloniale.


Cadre territorial

La documentation orale cerne mal le cadre réel de l’Etat kabounké. Les limites données sont incertaines et le nombre de provinces variables selon les auteurs. Les traditionalistes les chiffrent les uns à douze, les autres à trente deux ou à quarante-sept. Cette imprécision n’est-elle pas le reflet de la réalité ? Le commandement (maroo) de Kabou a varié au cours des quatre à cinq siècles de son histoire.
Sous la domination du Mali, le Kabou comprenait les six provinces septentrionales, le Sama, le Djimméra, le Patiana, le Kantora, le Toumanna, le Manna. Celles-ci sont considérées par tous les traditionalistes comme la terre proprement dite de Kabou. A ce groupe se rattachent les provinces parentes fondées par des princes kabounké : c’est le cas de Pakis, de Sankola. Un troisième groupe comprend les pays voisins conquis ou annexés par les Kabounké. Ils vont du Kadé vers le Fouta Djallon, au fleuve Gambie vers l’Ouest. Ce sont, entre autres, Kinara, Kanadou, Manaosié, Badora, Tiagna, Kadès, Niampayo, Birasso, Mambao, Lorcounda, Pakanou, Korbalin, Pakana, Padidinka, Lolouma, Tiracounda, Firdou, Bissau, Comaco, Diekka, Kafia, Kakoumba, Konara [8], etc. Ainsi, l’Empire, au moment de son apogée au XVIIe siècle, devait couvrir la majeure partie de la savane guinéenne et de la Casamance jusqu’à la lisière de la zone forestière. Son influence politique s’étend aux royaumes gambiens (Kombo, Niomi, Badibou) où règnent des princes kabounké. Elle atteint le Sine et le Saloum où les dynasties guélowares se rattachent à Kabou.
Cette extension maximale ne paraît pas être de longue durée. Il est plus logique de considérer le Kabou dans ses provinces traditionnelles qui vécurent pendant trois à quatre siècles sous le même régime politique.
L’aire culturelle mandingue est plus étendue, plus durable que le domaine politique proprement dit.

Structure du pouvoir

L’organisation politique kabounké est le reflet d’une société hiérarchisée, dominée par une aristocratie guerrière. Elle est de type monarchique, le mansaya, tel qu’on le rencontre dans l’univers mandingue ou soudanais. C’est une organisation décentralisée se présentant comme une fédération de pouvoirs dont le lien, le roi des rois, le Grand Mansa, (Mansa Ba), résidant à Kansala, la propriété commune à tout Kabou.
Le pouvoir, loin d’être verticalement hiérarchisée selon le modèle jacobin, est une organisation plus flexible qui monte en deux paliers horizontaux vers un sommet jamais éloigné de la base. Ainsi, distingue-t-on deux paliers fondamentaux caractéristiques du Mansaya kabunké : le pouvoir central et le pouvoir provincial.

a) Le pouvoir central

Le pouvoir fédérateur est celui du Mansa Ba, souverain prestigieux, presque sacré.
Le Mansa Ba est nécessairement choisi parmi les nantio des trois provinces nantio (le Sâma, le Patiana, le Djimméra) qui ont le monopole du pouvoir suprême qu’elles exercent à tour de rôle. Il est obligatoirement fils d’une princesse nantio. Sa nomination, qui ne paraît pas obéir au critère d’âge mais au choix des dialan [9] royaux, laisse la compétition libre entre les nantio.
Après le choix, il est intronisé dans un lieu consacré non loin de Kansala. Il est assis en compagnie d’une cordonnière de xonton Fati, sur une peau de lion, la face tournée vers l’Est. On le coiffe alors du bonnet impérial. Il change son xonton familial, pour celui de Sané ou Mané. Il prophétise, daali, proclame tout ce qui doit arriver sous son règne et promet généralement la prospérité, le bonheur [10]. Il est alors mansa, personnage sacré que l’on conduit dans son palais d’où il ne sort qu’une fois l’an pour bénir les semailles en vue de bonnes récoltes. Ainsi, le Mansa Ba, de la race des Nantio, est, à l’origine, le roi faiseur de pluies, maître de la fécondité et de la prospérité. Il est doué de pouvoirs mystiques sur les hommes et sur la nature.
On sait qu’il évolua très vite en souverain guerrier et conquérant.
Il est, en effet, le maître de la guerre car c’est lui qui décide de la guerre ou de la paix. Seul il a le droit de réunir toutes les forces de Kabou, de donner ordre à telle ou telle province. Il est responsable de la protection du pays. Il reçoit les impôts (kabankoo) sur les récoltes, sur les commerçants. Il est donc riche et possède les moyens de se faire obéir.
On sait par André Brüe que le Kabou était le refuge des esclaves et le roi en disposait de beaucoup pour son armée.
Le Propanna, c’est-à-dire le territoire de Kansala, est le domaine commun attribué au Mansaba qui l’exploite donc comme son bien propre. De là il tire une grande partie des ressources pour l’exercice du pouvoir. On ne sait si le Mansaba est maître d’une province nantio avant son avènement au pouvoir suprême et s’il continue à la gouverner comme bien familial, Kébadian de Soumacounda ne le pense pas et le mode du choix du souverain semble le confirmer. Certes, le Mansa Ba peut compter sur sa province qui lui a donné le pouvoir. Celle-ci met toute sa force et ses moyens matériels à son service surtout au XIXe siècle au moment où l’institution entre en décadence au profit des chefs de provinces.


b) Le pouvoir provincial

Le pouvoir du Mansa Ba est contrebalancé par celui de l’aristocratie provinciale qui commande les provinces jamano. Cette autocratie est constituée des nantio, des mansaring et surtout des koring qui sont les plus nombreux. Tous ses membres se disent parents de même souche et sont Mané et Sané.
Tel n’est certes pas le cas pour de nombreux koring chef des provinces comme les Sonko, les Sagnan, les Mandian, etc. qui doivent être des autochtones.
Quelle que soit l’origine de l’aristocratie provinciale, elle détient le pouvoir dans les provinces qui sont hiérarchisées. Au premier niveau, les provinces anciennes (Sâma, Patiana, Djimméra, Kantorafi Toumanna, Manna, Sankola) sont commandées les trois premières par les nantio et les autres par les koring. Chaque province est régie par son roi (mansa ou farin manso) choisi par voie matrilinéaire chez les nantio et patrilinéaire chez les koring. Le farin manso est le chef de la famille (xabillo) considérée comme fondatrice de la province. Il règne donc comme un souverain.
Il a sa cour, son armée, rend justice, lève les impôts. Il peut faire la guerre et conquérir de nouveaux territoires.
La province est divisée en tata (forteresse) et sansano (palanques) centres militaire et administratif confiés à des Kanta mansa [11] qui constituent une seconde hiérarchie du commandement. Au Toumanna, les sept Kanta mansa portent le titre de nîman, chefs réputés invulnérables et doués de forces magiques. Le Manna a également sept tatas chargées de la défense du royaume, la province étant à la marge orientale du Kabou.

Le pouvoir provincial n’est pas indépendant mais coiffé par celui du Mansa Ba de Kansala. Une fois nommé, selon les coutumes du pays, le nouveau chef de province vient recevoir du Mansa Ba à Kansala le bonnet (naafo) de commandement. Dès lors, il devient le représentant de l’autorité centrale. Il a le devoir de répondre à l’appel du Mansa Ba, de percevoir les impôts en son nom et de les remettre à ses percepteurs.
A la tête de ses guerriers, il répond à son appel. Les traditions insistent beaucoup sur la loyauté des premiers koring à leur souverain. Elles immortalisent le koring de Sankalla, Nalin Sonko, qui se voua corps et âme à son souverain, Dianké Walli [12].
Des liens particuliers existent entre certaines provinces nantio et koring : Sâma (nantio) et Toumanna, Patiana (nantio) et Manna (koring) Djimméra (nantio) et Kantora (koring). Ainsi, quand le Mansa Ba est nommé dans telle province nantio, il choisit sa garde et son personnel administratif dans la province correspondante. En somme, il gouverne avec l’aide de cette province.
Le koring de Kantora et celui de Sankola sont chargés de la perception des impôts dans toutes les provinces de l’Empire. Ils s’en acquittent à la tête d’une armée de cavaliers. C’est peut être pourquoi les koring de Sankola sont réputés pour leur bravoure et leur goût du combat. Très fidèles au Mansa Ba, ils sont les appuis les plus sûrs de la royauté kabounké.
Au dernier palier de l’organisation provinciale, se situent les provinces conquises ou acquises par les chefs koring ou nantio et qui sont les plus nombreuses, tout au moins au XVIIIe siècle. La province de Toumanna en est un exemple. La dynastie Mané de cette province a conquis des pays à la tête desquels elle a placé ses hommes qui dépendent non du Mansa Ba mais du roi de Somancounda, capitale de Toumanna.
Cette pratique doit être courante et elle aboutit à accroître la puissance des provinces au détriment du pouvoir central qui ne contrôle plus l’étendue de l’Empire. Il se constitue ainsi des mansa provinciaux très puissants qui, progressivement, se détachent de Kansala. Ils se sentent assez forts pour percevoir à leur seul profit les impôts et n’apportent que des contingents réduits aux guerres du Mansa Ba qui, ne disposant pas de forces suffisantes pour la défense du pays, laisse chaque province à son sort. Ainsi, au milieu du XIXe siècle, l’organisation traditionnelle du Kabou cesse de fonctionner.

Le Mansa Ba Dianké Walli, attaqué en 1865 par les Foutanké, est abandonné par nombre de provinces du Kabou et condamné à mener le combat ultime avec des forces inférieures à la réalité kabounké.
Ainsi, l’organisation politique kabounké, par sa propre dynamique, aboutit à sa propre dislocation. Le système fédéral basé sur le respect scrupuleux des traditions, c’est-à-dire des droits des uns qui créent des devoirs aux autres, ne paraît pas avoir fonctionné harmonieusement au niveau des Nantio. La rotation entre les trois provinces a souvent été sujet à contestation et le souverain n’a pas toujours joui de l’appui des nantio et des koring.
Au lieu d’un pouvoir central unique, il semble que chaque chef de province constitue un pouvoir réel, faiblement lié au Mansa Ba par des liens de parenté.
Somme toute, le pouvoir central n’a pas toujours eu de moyens suffisants pour exercer ses prérogatives. Il reste le plus souvent symbolique et c’est peut-être pourquoi la tradition n’a retenu qu’un nombre infime de noms de souverains.
Le Kabou cependant, dans le contexte guinéo-gambien, fut un ferment d’organisation. Il a encadré, unifié un ensemble d’ethnies disparates autour des Nantio. Il a œuvré à répandre la paix et la civilisation mandingues dans cette région en marge de l’Occident soudanais.


[1] Au congrès mandingue de Londres. juillet 1972, il y eut une véritable redécouverte de Kabou jusqu’alors négligé par l’historiographie coloniale. Cinq articles sur le Kabou furent communiqués au congrès et on regrette beaucoup qu’ils ne fussent pas publiés. _ Depuis lors cependant, la recherche progresse et l’on peut citer entre autres travaux, ceux du Département d’Histoire de l’Université de Dakar avec deux brillantes thèses de mémoire de maîtrise : Mamadou Mané : Contribution à l’histoire de Cabou, des origines au XIXe siècle, publié in Bull. IF AN, tome 40, série B, n° 1, 1978, pp. 88 à 159. Nouha Cissé : La fin de Kaabu et le début du royaume du Fuladu, département Histoire, 1978, 91 pages, 1 carte.
Il faut également mentionner les travaux de Bakary Sidibé (à Banjul) qui a procédé à une collecte systématique des traditions orales de la Guinée-Gambie, ceux de M. Donald Wright et de Mme Hawkins qui ont le mérite d’avoir travaillé sur le terrain. Le Centre de Recherches de Bissau a inventorié les principaux informateurs de traditions orales aujourd’hui consultés par nombre de chercheurs.

[2] Voir pour cette étude, les ouvrages de base sur le Kabou ; Caraço. (G. Valez) Monjur 0 Gabu et sua historia, in C.E.G.P., n° 8, 1978, Carreira A., Mandinga de Guinée Portuguesa, in C.E.G.P., n° 4, 1947.
Voir notre communication, Introduction à l’histoire des Mandingues de l’Ouest ; l’Empire de Kabou (XVe-XIX- siècles), Londres, juillet 1972, cf. aussi celle de Bakary Sidibé : The Story of Kaabu’s relationship with the Gambia states, its extend, its Fall, Londres, 1972.
Bocandé (Bertrand) : Note sur la Guinée Portugaise ou Sénégambie méridionale, in Bull. de Société de Géog., no 65-66, 67-68, 1849.

[3] Chef de village de Kankéléfa, âgé de 83 ans. Très érudit dans les traditions orales du pays.

[4] Mané M., auteur de Contribution à l’histoire du Kaabu.

[5] Cf. notre article « La royauté (mansaya) chez les Mandingues », in Bull. IFAN, B, 2, 1969.

[6] Chef de village de Soumancounda capitale du Toumanna, âgé de près de 70 ans, fils du dernier chef de province. Très versé dans les traditions orales du Kabou. Ancien tirailleur.

[7] Cf. Labat (2 B) Nouvelle relation de l’Afrique occidentale, Paris chez Guillaume Cavelor MDCC, XXVIII, T.V.
Cf. aussi Coelho Fr. de Lemos, Duas descriçaos seiscentistas da Guinée, Lisboa, 1953.

[8] Liste donnée par Lassana Sané de Kandéléfa qui estime à 47 le nombre des provinces de Kabou.

[9] Idoles placées dans le bocage sacré. Ces idoles sont soit des morceaux de bois, de pierres, de serpents ou simplement un grand arbre. Chaque village du Kabou ancien a son bois sacré.

[10] Cf. notre article. Mansa daali, en Notes africaines, IFAN, n° 120, 1968.

[11] Roi gardien. Cf. notre article : « Le Mansaya chez les Mandingues occidentaux », in Bull. IFAN, B, n° 2, 1969.

[12] Epopée de Nalin Sonko, trad. par Kandioura Dramé, IFAN, 28 pages, dactylog.




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