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SOCRATE NARRATEUR ET DIALECTICIEN : UN CONFLIT METHODOLOGIQUE DANS LE PROTAGORAS DE PLATON
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Ethiopiques n°72.
Littérature, philosophie, art et conflits
1er semestre 2004

Auteur : Sidy DIOP [1]

Socrate avance dans les dialogues de Platon toujours couvert du masque de l’ironie. L’examen des dialogues socratiques présentés sous forme de récit laisse découvrir un Socrate habile utilisateur des techniques combinées de la narration et du dialogue pour mieux se jouer de son monde. Socrate crée un double axe énonciatif qui rend compte de la dualité de sa relation avec le narrataire d’une part, le ou les interlocuteurs d’autre part. La composition du Protagoras entre dans ce cadre. Le narrateur fait confiance à l’intelligence du narrataire pour que celui-ci perçoive l’ironie de la description élogieuse de Protagoras et de ses congénères. C’est avec le même masque ironique que Socrate aborde son interlocuteur Protagoras en se plaçant délibérément dans l’humble position du disciple en quête de savoir et de sagesse auprès du grand maître. Le philosophe fait croire au sophiste à la supériorité de sa position pour mieux découvrir les faiblesses de celui-ci avant de le tourner en dérision. C’est là un style dialectique traditionnel dans les dialogues socratiques, lequel donne à observer une variété de modalités énonciatives. Notre présente recherche s’attache justement à mesurer le rapport significatif qui existe entre l’énoncé de Socrate narrateur et celui de Socrate locuteur. Le degré d’intelligibilité de la dialectique de Socrate n’en sera que plus élevé parce qu’abordé sous un éclairage renouvelé.

1. LA PRETENTION DE PROTAGORAS

L’ironie de Socrate, tendre et finalement convaincante lorsqu’il s’agit de procéder à la maïeutique de disciples inexpérimentés et assoiffés de savoir comme Hippocrate, mais corrosif et féroce lorsqu’elle étend ses tentacules autour d’adversaires déclarés et sûrs de leurs connaissances supérieures comme Protagoras, se manifeste dans les parties narratives autant que dans les dialogues. Dans sa relation avec Protagoras, Socrate, d’emblée, accorde à celui-ci des concessions perfides qui enferreront le sophiste dans ses certitudes. Il comprend que l’orgueilleux sophiste souhaite parader devant ses rivaux présents, Hippias et Prodicos, et lui en donne l’occasion : il propose alors d’inviter Hippias et Prodicos à assister à l’entretien où Protagoras est censé démontrer sa capacité à enseigner la vertu :

« A ces mots, soupçonnant qu’il avait le désir de parader devant Hippias et Prodicos et de leur faire admirer la chaleur du sentiment qui nous avait amenés auprès de lui, je lui répondis : - pourquoi n’inviterions-nous pas Prodicos et Hippias, ainsi que leurs amis, à notre entretien ? » [2].

Pour la deuxième fois dans le Protagoras, le narrateur Socrate commente et révèle à l’adresse de l’Anonyme ses véritables intentions de locuteur [3]. En effet, vis-à-vis d’Hippocrate déjà, il usa du même procédé, confiant au narrataire qu’il voulait « tâter » Hippocrate pour vérifier ses motivations réelles dans sa volonté exprimée de suivre les leçons d’un sophiste. Au seuil de son entretien avec Protagoras, Socrate réveille sa complicité avec son narrataire avec lequel il partage le plan dialectique dont Protagoras va faire l’objet. Ce faisant, l’interlocuteur sophiste est jugé dans son caractère vaniteux sans savoir qu’il est soumis à un double plan énonciatif [4].
Même si la grande assurance de ses certitudes étalées dans ses discours indique à souhait l’orgueilleuse suffisance de Protagoras et son caractère prétentieux, Socrate ne manque pas de relever finement ce trait à l’adresse de son narrataire quand l’occasion s’en présente. Non content d’exprimer en termes à peine voilés son désir de parader devant ses rivaux, Protagoras glisse dans ses discours des allusions assassines, lesquelles n’échappent point à la vigilance de Socrate qui relève le fait et le commente en tant que narrateur :

« Alors que ceux-ci [les jeunes] cherchent à fuir les sciences trop techniques, les sophistes les y amènent de force, en leur enseignant le calcul, l’astronomie, la géométrie, la musique - et en disant ces mots il lançait un coup d’œil vers Hippias -, tandis qu’auprès de moi sa seule étude portera sur ce qu’il y vient chercher ». [5]

Le sophiste Hippias était connu pour l’encyclopédisme de son enseignement ; Socrate l’a déjà présenté discourant sur « la nature et les choses du ciel » [6] ; son discours de conciliation entre Socrate et Protagoras sera une illustration de sa méthode [7]. La pique bien sentie de Protagoras en direction d’Hippias est relevée par le narrateur comme un révélateur connotatif du discours de Protagoras qui, trop alourdi de considérations polémistes inspirées par l’esprit de rivalité, en perd une grande part de sa crédibilité. Ainsi, par un seul bout de phrase insérée sous forme de proposition incise (kai hama eis ton Hippian aneblepsen), le narrateur Socrate sape les bases crédibles du discours de Protagoras. Le narrataire universel n’en est que plus averti des limites du sophiste telles qu’elles seront dévoilées au fil du dialogue.


2. LES SIMULATIONS PERFIDES DE SOCRATE

Elément important de sa stratégie dialectique, l’ironie de Socrate repose sur son extraordinaire capacité de simulation. La formulation des énoncés de Socrate est dotée d’une vertu de dangereuse mise en confiance qui endort la vigilance de l’interlocuteur dans le confort provisoirement incontesté de ses a priori. Sachant que la notoriété de Protagoras repose sur le prestige de ses discours épidictiques, Socrate le presse dans cette voie sans laisser douter une seule fois que c’est sur ce point précis qu’il va asseoir les bases de sa réfutation : « Si donc tu es en état de nous démontrer plus clairement que la vertu peut s’enseigner, ne nous refuse pas cette démonstration » [8].
Par la répétition du même verbe (epideixai, epideixon) indicateur de l’importance de l’epidexis dans la méthode rhétorique de Protagoras, Socrate formule l’humble invite à laquelle le grand sophiste accède volontiers en termes paternalistes et suffisants :

« Voulez-vous que je vous la présente, vieillard parlant à des jeunes, sous la forme d’un mythe, ou sous celle d’un discours explicatif ? » / Humin hôs presbuteros neôterois, muthon legôn epideixô  ;

Après avoir posé la seule alternative qui vaille pour une bonne démonstration, entre le discours qui explique et le mythe qui illustre, Protagoras finit par choisir de raconter un mythe, jugé plus agréable (chariesteron). Le choix de Protagoras est révélateur du degré d’estime dans lequel il tient Socrate et par extension tous les autres auditeurs puisque c’est pour ces derniers, aussi, qu’il veut parader [9]. En même temps, l’humilité feinte de Socrate donne à celui-ci la possibilité de piéger son auguste interlocuteur qui ne se rend pas compte qu’il n’est placé dans la position élevée du maître que pour être mieux contredit et confondu. C’est là une autre facette de l’ironie de Socrate, utilisée jusqu’à la caricature dans Hippias majeur : par ce procédé, Socrate parvient à confondre le sophiste Hippias dans les contradictions de son propre discours sur la nature du beau.
C’est encore avec l’arme de la simulation que Socrate accueille le mythe de Prométhée et sa brillante interprétation que prononce Protagoras dans un discours fleuve (320 d - 328 d) [10]. Socrate se dit pétrifié d’admiration devant l’éloquence du sophiste :

« Protagoras, après avoir ainsi déployé toute son éloquence, cessa de parler. Pour moi, encore sous le charme, je restai longtemps à le contempler, espérant qu’il allait dire encore quelque chose et avide de l’entendre » [11].

L’ironie est ici implicite car Socrate ne motive pas ses véritables intentions à l’adresse de son narrataire, mais la mise en scène se manifeste très vite quelques lignes plus loin quand l’interlocuteur tout à l’heure admiratif de l’orateur émet une réserve apparemment anodine si on l’en croit : « Une légère difficulté m’arrête encore ». Socrate introduit ici une des pièces favorites de sa panoplie de l’ironie : le scrupule, cette forme de réfutation portant soi-disant sur un point anodin à éclaircir mais se révélant au bout du compte comme un important point d’achoppement qui annihile tous les raisonnements précédents.
Le scrupule de Socrate, prétend-il lui-même, consiste juste en ce qu’il vient de se rendre compte que sur ces sujets nombre d’orateurs politiques tels Périclès ou un autre peuvent développer de brillants et longs discours mais s’emmêleraient dans leurs raisonnements dès qu’on leur poserait une ou deux questions auxquelles il faudrait répondre de façon concise et précise [12]. En un mot, Socrate dit à Protagoras : les autres ne savent faire que de beaux discours, mais, toi, tu peux discuter.
L’appréciation formulée par Socrate sur l’éloquence des hommes politiques s’applique aussi, indirectement, à Protagoras lui-même quand, à la conclusion de son deuxième discours (334 a - c), le narrateur note la réaction des auditeurs séduits : il utilise le verbe anethorubêsan (334 c). Le public applaudit bruyamment comme on le ferait de la prestation d’un acrobate, d’un musicien ou d’un danseur. La réception superficiellement bruyante du discours, arrêtée au niveau des sens, siège du pathos (opposé à la raison), serait à la mesure du discours lui-même : rien que bruit, finalement le discours de Protagoras ne produira aussi que du bruit (thorubos).
Comme un invariant, la réaction de l’assistance est notée presque dans les mêmes termes après une glose savante du poète Simonide par Protagoras :

« Ces paroles excitèrent dans l’assistance une bruyante approbation et quant à moi, comme si j’avais reçu un coup de poing d’un bon pugiliste, je me sentis dans le premier moment tout enténébré et pris de vertige, au milieu de l’enthousiasme qui les avait accueillies » [13].

La sonorité péjorative de la réaction est une fois de plus soulignée par les mots thorubon (pareschen kai epainon) et (tôn allôn) epithorubêsan qui rejoignent le vocabulaire utilisé précédemment (334 c). Derrière la flatterie apparente à laquelle le narrateur semble se livrer, les mots choisis portent une connotation négative qui annonce la réfutation prochaine de Socrate.
Pour en revenir à l’énonciation du scrupule socratique tel qu’il apparaît au passage 329 a, le procédé subtilement injonctif du discours de Socrate ne laisse aucun choix à Protagoras : c’est un véritable défi que le philosophe dialecticien lance au sophiste orateur, avec un tact obtenu grâce à l’usage du scrupule socratique qui n’agresse pas l’adversaire de front mais ne lui laisse aucune possibilité de repli.
Dans son attirail de dialecticien simulateur, subtil et ironique, Socrate use aussi de l’arme du « fantôme » : à la place d’un « je » réfutateur agressif, le locuteur Socrate atténue la tension d’une communication franchement polémique par la création et la mise en scène d’interlocuteurs fictifs qui énonceraient des objections à Protagoras et à Socrate lui-même. C’est là un autre procédé d’une efficacité confirmée puisqu’il pousse Protagoras à reconnaître implicitement les erreurs de son raisonnement : « Je serais obligé d’en convenir » [14]. Même si cette confession forcée coûte beaucoup à l’orgueil de Protagoras, la mise en scène y est pour quelque chose. Et c’est pour Protagoras le début de l’humiliation.


3. LA LEÇON DE DIALECTIQUE

Les talents militaires de Socrate sont historiquement confirmés par sa participation à différentes campagnes militaires en qualité de simple soldat [15]]]. Si l’occasion s’en était présentée, il aurait très certainement fait un excellent stratège car c’est ainsi qu’il se révèle dans l’art de la dialectique. C’est un combattant de la parole qui sait non seulement amadouer son adversaire mais aussi moduler les effets de son action et suspendre l’estocade jusqu’au moment le plus propice. Même lorsque Protagoras, manquant de plus en plus de confiance en lui-même, manifeste des signes d’impatience, Socrate se contente, dans un premier temps, d’exprimer une protestation de principe sur le protocole de leur discussion. Gêné par la tournure de plus en plus abrupte d’une conversation qui tourne en sa défaveur, Protagoras veut servir des réponses par trop évasives qui n’engageraient pas totalement sa responsabilité : « Si tu le désires, admettons que la justice soit sainte et la sainteté juste » [16]. Contre cette fuite en avant, Socrate formule une protestation dont les termes mettent en place les principes d’une théorie de la responsabilité subjective dans le discours :

« Ce n’est pas pour les formules « si tu veux, si cela te plaît » que je réclame une démonstration : c’est pour toi et pour moi ; si je mets toujours en avant ta personne et la mienne, c’est que la meilleure manière, à mon sens, d’éprouver notre raisonnement est d’en éliminer les ‘’si’’ » [17].

La pertinence de cette objection de principe risquant de couper court à la discussion vu la rebuffade énervée de Protagoras, Socrate lâche du lest (332 a). Par ce signe d’intelligence dialectique, il renonce à son exigence de rigueur pour ne pas interrompre la communication. Ayant le triomphe modeste devant la déroute d’un maître sophiste obligé d’approuver « de fort mauvaise grâce » [18] les objections de son modeste réfutateur, Socrate réussit complètement à renverser le rapport de paternalisme qui prévalait précédemment au début de l’entretien quand Protagoras préférait raconter un mythe au jeune Socrate au lieu de lui développer une argumentation : « Allons, lui dis-je, Protagoras, ne faiblissons pas : poursuivons notre examen » [19]. Dans le mot d’encouragement de Socrate, on retiendra le verbe « diaskepsômetha » opposé au « epideixon » que Protagoras utilisait plus haut.
Le narrateur Socrate rappelle sa complicité avec le narrataire universel (l’Anonyme) en révélant ses intentions tout en justifiant sa stratégie de contournement dialectique :

« Il me parut que Protagoras commençait à se rebiffer, qu’il souffrait et que ces questions le mettaient au supplice. Le voyant dans cette disposition, je le ménageai et l’interrogeai avec douceur ». [20]

Dès l’instant que Protagoras ne fait plus preuve de suffisance et qu’il est sur le point de surseoir à la discussion par crainte de l’humiliation d’une défaite, Socrate adoucit l’exigence de la responsabilité subjective qu’il avait formulée pour adopter une position à la fois plus souple et porteuse de profession d’humanisme :

« Il me suffit que tu répondes, que cette opinion d’ailleurs soit ou non la tienne, car c’est la thèse que j’examine avant tout, mais il en résulte peut-être que j’examine du même coup et moi-même qui interroge et celui qui me répond ». [21]

Grande profession d’humanisme, cet énoncé majeur marque l’expression de l’idéal philosophique de Socrate autant que sa méthode dialectique.

4. DEVOILEMENT ET THEATRALISATION DU CONFLIT METHODOLOGIQUE

S’il concède plus de souplesse dans l’énonciation de l’interrogatoire auquel il soumet Protagoras, Socrate n’en renonce pas pour autant à l’essentiel, à savoir la justification de la prétention à enseigner la vertu. A la question de savoir si le bien (ta agatha) et l’utile (ta ôphelima) sont liés [22], Protagoras improvise une longue démonstration qui n’aboutit, malgré sa brillance formelle, à aucune conclusion consistante (334 a - c). Allant à contre-courant de l’assistance qui ne finissait pas d’admirer bruyamment l’éloquence du sophiste (334 c), Socrate répond avec une ironie qui laisse percer une pointe d’irritation : « Protagoras, j’ai peu de mémoire, et quand on me tient un long discours, j’oublie de quoi on me parle » [23].
Ce dernier échange marque une évolution importante de la relation de communication qui lie Socrate à Protagoras. En effet, le conflit méthodologique qui oppose les deux interlocuteurs était larvé et latent jusqu’ici, masqué qu’il était par le vernis ironique dont Socrate ornait la conversation de mille manières. Comme s’il ne pouvait plus en être autrement et comme dans une courbe dramatique ascendante qui atteint son sommet, l’opposition sourde de Socrate et de Protagoras éclate, dévoilée en termes non équivoque, voire brutaux.
Socrate exige de Protagoras des réponses plus brèves (brachuteras apokrineis / 334 e) pour une meilleure intelligibilité de ses idées. Il considère la brièveté de l’énonciation comme le signe d’une vertu, la manifestation d’une sagesse profonde telle que la pratiquent les Lacédémoniens dont il fait l’éloge (brachulogia tis lakonikê / 343 c). Le prétexte qu’il évoque ne relève que d’un reste du mode ironique adopté jusqu’ à ce stade du dialogue. Car on sait par ailleurs que Socrate était capable de mémoriser tout un très long discours comme l’éloge funèbre qu’il entendit auprès de la maîtresse d’éloquence Aspasie et qu’il restitua entièrement à Ménexène, voulant prouver à celui-ci, dans le dialogue du même nom, qu’il était relativement facile de débiter un discours épidictique ou de circonstance sur n’importe quel sujet ; il suffisait simplement de maîtriser les techniques stéréotypées de composition rhétorique. Dans Phèdre, le même Socrate fait l’éloge de l’oral opposé à l’écriture parce que la culture orale sauvegarde les vertus de la mémoire contrairement à la culture écrite qui les tue.
L’exigence de brièveté dans l’énonciation des idées procède plus qu’autre chose de la préoccupation bien philosophique de serrer le sujet de discussion de près, sans se perdre dans le dédale de considérations digressives dommageables à la fermeté de la réflexion. Au demeurant, le même Protagoras ne se vante-t-il pas de pouvoir enseigner l’art de bien parler en bref comme en longueur [24] ?
A ce stade de la théâtralisation de son désaccord avec Protagoras sur le protocole de leur discussion, l’habileté narrative de Socrate consiste, pour préserver une certaine bienséance, à atténuer la violence de la confrontation par l’utilisation de personnages-écrans : Callias et Alcibiade, le premier prenant le parti de Protagoras, le second celui de Socrate. A Callias qui le retient lorsqu’il fait mine de quitter la réunion et qui défend le bien-fondé de la position de Protagoras, Socrate peut dévoiler sans fard les raisons de son objection :

« Si donc tu désires m’entendre avec Protagoras, demande-lui de me répondre comme il m’a répondu tout à l’heure, en peu de mots et sans s’écarter des questions posées. Sinon comment soutenir un entretien ? Je croyais qu’une causerie entre gens qui se réunissent et un discours au peuple étaient deux choses distinctes » [25].

L’opposition dialegesthai / dêmêgorein souligne la distance qui sépare Socrate de Protagoras [26]. Leur divergence semble procéder d’une différence de position : pendant que Socrate vise l’efficacité d’un échange intellectuel entre deux esprits soucieux de raisonnement logique, le second se place du point de vue politique de l’orateur soucieux de convaincre par la puissance et l’éclat séducteurs de l’éloquence. Quant à l’intervention d’Alcibiade, c’est un véritable plaidoyer pro-socratique qui permet de dire que le personnage fonctionne, ici, comme un révélateur du jeu énonciatif de Socrate. En effet, Alcibiade formule en termes explicites tout ce que Socrate, comme narrateur et comme locuteur, ne pouvait dire sur lui-même sans se voir accuser de vantardise. Enoncés sans le vernis subjectif de l’ironie socratique, les propos d’Alcibiade constituent un réel défi dialectique lancé à Protagoras (336 c - d) : Socrate concède volontiers à Protagoras sa supériorité dans l’art de construire de longs discours (makrologoi) ; mais pour ce qui est du dialogue, il ne le concède à personne ; si donc Protagoras se dérobe dans ce domaine, il n’a qu’à le dire, « quant à la mémoire de Socrate, je garantis qu’elle est excellente, et que c’est pure plaisanterie quand il se dit oublieux » [27]. La mise au point d’Alcibiade, trop franche pour que le très humble Socrate la prenne en charge, présente l’inestimable avantage de poser, de façon crue, les termes d’un conflit désormais ouvert et sans merci, à l’issue duquel il y aura forcément un gagnant et un perdant.
La position défendue par Protagoras est appuyée sur une argumentation dont le sophisme laisse éclater le caractère spécieux : d’abord la notion de brièveté est relative en rhétorique ; telle réponse brève pour l’un semblera longue à l’autre, ce qui ramènerait l’exigence de Socrate dans le strict domaine de l’appréciation subjective ; ensuite si, en matière d’éristique, il avait pris l’habitude de laisser à l’adversaire le choix de ses propres armes rhétoriques, jamais, lui, Protagoras, n’aurait la renommée qui est la sienne. Le défi d’Alcibiade (en réalité écran énonciatif de Socrate) conjugué aux interventions conciliantes d’Hippias et de Prodicos, a eu raison des réticences frileuses de Protagoras ; car, après que Socrate eut proposé que ce fût Protagoras qui interrogeât d’abord, le narrateur note finement :

« Tout le monde fut d’avis de procéder ainsi ; Protagoras, bien malgré lui (palin men ouk êthelen), se vit forcé de consentir à poser d’abord les questions, et ensuite, quand il aurait suffisamment interrogé, à répondre brièvement pour s’expliquer ». [28]

A partir de cet instant, le rapport dialectique a complètement changé au point de s’inverser de façon irrémédiable. Le dialecticien Socrate a réussi, dans une évolution progressive, à faire prendre conscience à Protagoras de l’inanité de ses prétentions au point que celui-ci ne voulait plus poursuivre la discussion. L’intérêt de la suite du dialogue souffrira de la défaite précoce du sophiste car Socrate en oubliera lui-même les principes qui l’avaient guidé jusqu’à la victoire. Nous touchons ici à un point délicat de la critique de la méthode dialectique de Socrate telle qu’elle est décrite et appliquée dans le Protagoras de Platon.
Alors qu’il avait refusé à Protagoras la possibilité d’étaler son éloquence en d’amples développements rhétoriques, Socrate ne se prive pas d’un long commentaire de la poésie de Simonide (342 a - 347 a) visiblement fait pour rivaliser d’éloquence érudite avec Protagoras. Puis il confortera ses thèses en un discours magistral où la dialectique finit par être réduite en une clause de style. Ainsi, c’est comme si, après avoir dénué Protagoras de ses propres armes, Socrate s’empare de celles-ci pour achever son adversaire qui n’a plus d’autre moyen que de reconnaître et d’avouer sa défaite :

« Tu veux, Socrate, dit-il, faire étalage de ta victoire (philonikein) en m’obligeant à répondre moi-même. Eh bien, je te ferai ce plaisir, et je déclare que cela me paraît insoutenable après tout ce que nous venons de connaître » [29].

Le Socrate de cette dernière partie du Protagoras ressemble fort peu à celui des parties antérieures, à tel point que semble se profiler dans le dialogue la superposition platonicienne de deux visages socratiques. Le premier Socrate, plus fidèle à la figure historique du personnage, s’oppose au second qui affiche une figure idéalisée du maître de Platon. Ce deuxième Socrate, si magistral et si peu ressemblant au premier, dégage une image conventionnelle dont le philosophe de l’Académie utilise l’autorité pour vulgariser ses propres idées : c’est le Socrate des dialogues de vieillesse qui s’annonce dans la dernière partie du Protagoras.


CONCLUSION

Le Socrate de Platon, celui des dialogues de jeunesse en particulier, s’appuie sur les ressources de la narration et de la dialectique pour opposer sa méthode discursive à la rhétorique éclatante des sophistes. Le récit et le dialogue s’avèrent des techniques appropriées au projet de vulgarisation de l’enseignement platonicien -puisqu’il est prouvé que Platon a conçu ses œuvres écrites dans une perspective de vulgarisation, le savoir ésotérique qu’il réservait à ses disciples étant dispensé dans un enseignement de type oral [30].
Le discours (logos), selon Socrate, est une force suffisamment autonome pour imposer sa loi, sa logique à tout homme qui prétendrait le dévoyer de sa vocation philosophique : « Or il me semble que notre discours même, en arrivant à sa conclusion, devient notre accusateur et se moque de nous » [31].
Aussi Socrate utilise-t-il l’instrument discursif pour prouver aux sophistes la vanité de leurs prétentions intellectuelles et pédagogiques. En fin de compte, le Protagoras est une réflexion philosophique sur le pouvoir du discours.

BIBLIOGRAPHIE

BRISSON, Luc, « Le mythe de Protagoras. Essai d’analyse structurale », Quaderni di Cultura classica, 20, 1975, pp. 7-37.
DESCLOS, Marie-Laurence, « Autour du Protagoras : Socrate médecin et la figure de Prométhée », Quaderni di storia, 36, 1992, pp. 105-140.
DIOP, Sidy, « Socrate narrateur et dialecticien : le cadre énonciatif dans le Protagoras de Platon », Mélanges offerts à Boubacar Ly, à paraître aux Presses Universitaires de Dakar.
MOREL, Pierre Marie, « Introduction » à Platon, Protagoras, Paris, Les Belles Lettres, Classiques en Poche, 1997, p. 13-14.
PLATON, Protagoras, texte établi et traduit par Alfred CROISET, Paris, Les Belles Lettres, Collection des Universités de France, 1984 (9e édition), repris dans la collection Classiques en Poche en 1997.
RICHARD, Marie-Dominique, L’Enseignement oral de Platon. Une nouvelle interprétation du platonisme, Ed. du Cerf, Paris, 1986, 413 p.


[1] Institut de Français pour les Etudiants Etrangers, Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

[2] PLATON, Protagoras, 317 d.

[3] L’Anonyme réfère au Hétaïros anonyme qui, ouvrant le dialogue, est le narrataire dit universel à qui Socrate raconte son entretien avec Protagoras. Quant à Hippocrate, c’est le jeune ami de Socrate désireux de suivre les leçons de vertu de Protagoras ; ce qui donne prétexte à Socrate pour aller interroger le maître sophiste afin de bien vérifier ses compétences.

[4] Le narrateur est tellement engagé dans le traitement ironique qu’il réserve à Protagoras qu’il semble commettre un lapsus dommageable à son humilité légendaire. Callias demande à Protagoras et à Socrate : « Voulez-vous que nous tenions séance, afin que vous puissiez parler assis ? » / Boulesthe oûn sunedrion kataskeuasômen, ina kathezomenoi dialegesthe ; (317 d.)
La deuxième personne du pluriel « dialegesthe » s’applique aussi bien à Socrate qu’à Protagoras qui sont les seuls locuteurs concernés par l’entretien qui va suivre. Or le narrateur Socrate, qui se trouve être un des locuteurs concernés, commente en ces termes l’acceptation générale de la proposition de Callias :
« La proposition fut acceptée ; et nous tout heureux d’entendre des hommes si habiles, nous prîmes à notre tour des bancs et des lits. » / Edokei chrênai : asmenoi de pantes hêmeis, hôs akousomenoi andrôn sophôn, kai autoi antilabomenoi tôn bathrôn klinôn kateskeuazomen. (317 d.)
Une première lecture réfèrerait « andrôn sophôn » aux sophistes Hippias et Prodicos mais en réalité seuls Socrate et Protagoras sont appelés à parler et à se faire entendre des autres. Que serait-ce donc à dire sur la qualification que l’humble Socrate s’attribue comme par mégarde sophôn) ? On peut croire à un lapsus de narrateur si on écarte la thèse de la désignation de l’unique Protagoras par un pluriel épique inhabituel chez Platon.

[5] 318 e. Cf. MOREL, Pierre-Marie, « Introduction » à Platon, Protagoras, Classiques en Poche, Les Belles Lettres, Paris, 1997, p. 13-14.

[6] 315 c.

[7] 337 d - 338 b.

[8] 320 c : Ei oûn echeis enargesteron hêmin epideixai hôs didakton estis hê aretê, mê phronêsês, all’ epideixon

[9] Le discours épidictique peut prendre chez Protagoras la forme du mythe ou de l’argumentation (cf. 324 c-d et 328 c).

[10] Pour un commentaire de ce passage, cf. BRISSON, Luc, « Le mythe de Protagoras. Essai d’analyse structurale », Quaderni di Cultura classica, 20, 1975, p. 7-37 et DESCLOS, Marie-Laurence, « Autour du Protagoras : Socrate médecin et la figure de Prométhée, Quaderni di storia, 36, 1992, pp. 105-140.

[11] 328 d.

[12] 329 a-b.

[13] 339 e.

[14] 331 a : Anagkê homologein.

[15] [[Socrate fut de la campagne de Potidée en 429 (Charmide I, 153 a - d), de Délion (Lachès 180 e et Banquet 221 a - b). Voir aussi PLATON, Apologie de Socrate, 28 e.

[16] 331 c.

[17] 331 c.

[18] 333 b : mal’ akontôs.

[19] 333 b.

[20] 333 c

[21] 333 c.

[22] 334 a.

[23] 334 d.

[24] 335 c.

[25] 335 b.

[26] Parmi les critères de démarcation de l’enseignement de Socrate par rapport à la pédagogie sophistique, Pierre Marie MOREL, « Introduction »... note à la page 17 :

[27] 336 d.

[28] 338 a.

[29] 360 e.

[30] Voir RICHARD, Marie-Dominique, L’Enseignement oral de Platon, Paris, Eds. du Cerf, 1986, 413 p.

[31] 361 a : Kai moi dokei hêmôn hê arti exodos tôn logôn hôsper anthrôpos kategorein te kai katagelan.




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