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LE KUYAY OU L’INITIATION EN MILIEU MANDINKA DU KAABU
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Ethiopiques numéro 28 numéro spécial
revue socialiste
de culture négro-africaine
octobre 1981

Auteur : Mamadou SANE

1. Qu’est-ce l’initiation ?

L’initiation est une tradition ancestrale dans le Kaabu. Elle occupe une place très importante dans la voie de cette entité ethnique et constitue à coup sûr sa plus grande école de sagesse et de courage. Inscrit à la base des mœurs du Kaabu, c’est un fait social sans conteste que revêt par ailleurs un caractère éminemment sacré.
Nul ne peut être considéré comme un homme tant qu’il n’a pas été initié et tant qu’il n’a pas reçu par ce biais une formation intellectuelle, sociale, spirituelle et morale. L’initiation est le passage de la classe adolescente à la classe adulte ; elle est une période jalonnée d’événements dont la phase finale se déroule dans le bois sacré.

II. Les préparatifs de l’événement

L’initiation a lieu dans un ensemble de villages (regroupés) tous les 15, 18 ans. Elle s’annonce après une assemblée des vieux et adultes des villages concernés.
Dès après la détermination de l’année à laquelle se tiendra l’initiation, hommes et femmes commencent différents préparatifs en accumulant de nombreux biens dont les récoltes et le bétail sont les éléments principaux.
A l’année fixée pour l’initiation, dès la fin des travaux champêtres et rizicoles, un conseil des sages se réunit pour arrêter une date précise : « quand tel mois aura tant de gens » (le jour choisi est le samedi, car, dit-on, tout ce qui se passe ce jour-là se répète).


III. Travaux préparatifs du séjour dans le bois sacré

Le séjour dans le Kuyay-jujuwo, wanao ou bois sacré, dure de trois à quatre mois. Il nécessite donc, au niveau du bois, des aménagements devant y permettre la vie des initiés et de leur encadrement.

a) Il s’agira d’abord de débroussailler le lieu de séjour qui est parmi les plus sacrés du pays mandingue. Il se situe à quatre ou cinq kilomètres du village. La tradition mandingue du Kaabu dit que du bois sacré, on ne doit pas entendre les coups de pilon des femmes qui sont au village. La terre sur toute la surface à occuper est remuée et l’herbe enlevée. Cette herbe est ensuite brûlée hors de l’aire choisie. On y aménage une très grande hutte car le nombre des futurs initiés atteignait très facilement trois cents. A l’intérieur de la hutte on installe un lit pour le Kuyay-mansa, littéralement, cela signifie « roi du bois sacré » ou, plus précisément, le « chef du bois sacré ».
b) Il s’agira aussi de procéder à la collecte de bois mort. Cette première collecte de bois sera en quantité suffisante pour alimenter le feu durant deux semaines. Ce bois est rassemblé d’abord hors de la hutte.
c) Tous ces travaux sont la fabrication précise par famille des nattes devant servir de couchettes aux nouveaux initiés et à leurs encadrements et la préparation de la bière de mil et de l’hydro-miel ; deux jours avant l’initiation, commencent les chants et danses : le Jamba-day ; le village ne connaît plus le sommeil ; partout c’est l’abondance du boire et du manger, joies populaires portées au paroxysme. Les futurs initiés sont regroupés dans une concession en attendant l’arrivée de ceux qui doivent se joindre à eux sans l’autorisation de leurs parents. Le salma, ou non initié, qui se présente dans cette concession, était pris par les lambé ou initié et se retrouvait parmi les autres. Chaque jour, on immole des bœufs, des moutons et des chèvres et de grandes quantités de riz sont préparées. Sans souci du lendemain, les richesses accumulées pendant des années, au prix de beaucoup de peine et de privations, sont consommées.

Le Jamba-day est une danse généralement organisée pour les cérémonies d’initiation. Ainsi que l’indique le terme, « Jamba-day » signifie danse (à l’aide) des feuilles ou branchages.
Un mois avant l’initiation, il est procédé à la préparation de la bière de mil et de l’hydro-miel. La bière de mil est faite à base de farine de mil malaxée dans de l’eau. Cette pâte est ensuite conservée dans des canaris hermétiquement fermés à l’aide de la cire de miel et enterrés pendant un mois. Quant à l’hydro-miel, c’est simplement le miel sans cire qui est conservé dans des gourdes ou des canaris et dont l’ouverture est hermétiquement fermée à l’aide de la cire, mais n’est pas enterré.
Enfin arrive le grand jour : celui du départ pour le bois sacré et dénouement de tant d’années de préparations. C’est l’un des moments les plus émouvants. Dès les premières heures de l’aube, les tam-tams résonnent, accompagnés des trompes en corne dans l’air matinal. Alors aussitôt des coups de fusil font frissonner la nature déjà en sommeil.
D’un peu partout sortent des petits groupes composés d’hommes et de femmes pour se rassembler au lieu où sont regroupés deux jours durant les futurs initiés. De là commence le grand Jamba-day ; les chants et les danses atteignent le paroxysme de leur intensité. Tous les hommes et femmes forment une foule que viennent grossir les étrangers, car ce jour-là, le village est envahi par un très grand nombre d’étrangers, venus de partout pour assister ou participer à la cérémonie. Avant les premières notes des tam-tams, le gamano circoncisseur, accompagné de quelques vieillards dont le Kuyay-mansa, précèdent les hommes dans le bois sacré. Le Kuyay-mansa, lui, se rend dans la hutte pour les dernières retouches car, grâce à ses connaissances occultes, médicinales traditionnelles, il doit faire de sorte que les postulants soient garantis de tout assurer la protection de ceux-ci durant toute leur vie recluse.
La marche vers le bois sacré est un événement fantastique.
C’est une marche à petits pas que rythment des chants rudes de chœurs alternés, des chants aussi vieux que le royaume et chantés par les aïeuls de nos aïeuls. Le son des flûtes, celui grave des troupes en corne, se mêlent au rythme des tam-tams et aux détonations des fusils indigènes. L’ensemble forme un concert musical qui ne laisse pas indifférent les cœurs les plus froids. Bien au contraire, il porte leur excitation au paroxysme. Les hommes sont comme transfigurés, leur visage grave. Ils mettent en évidence tout leur pouvoir. Ils procèdent à des exhibitions extraordinaires. La lame brillante des sabres, les pointes acérées des couteaux glissent, inoffensives, sur leurs corps.
Les femmes maquillées, le front ruisselant de sueur, entonnent des chants de louanges des futurs initiés. Leurs voix claires s’élèvent au-dessus du vacarme et se dirigent vers le bois sacré. Le épusumdigo sory au milieu de la foule, la tête baissée et complètement rasée, est recouvert d’un pagne qui en même temps couvre le corps. Cette façon de se couvrir du pagne est appelée « pansanding » sitoo », il s’agit d’attacher les deux extrémités du pagne dans le sens de la longueur, le milieu du pagne placé sur la tête, on fait passer le côté noué en croix au cou.
En ce grand jour, les initiés, pour que les femmes préparent d’excellents mets lors de toute réclusion des nouveaux initiés dans le bois et particulièrement du riz, chantent ce morceau : Yansury bamo-aluvo nalyaaloy mani taal fu muma yadiduy joy hoyoo la.
Dès que la marée humaine qui s’est ébranlée vers le bois sacré arrive à la limite des dernières maisons, les hommes changent de chemin en disant aux femmes et aux enfants de moins de 16-17 ans : dandandulaa ka day janne (c’est ici la limite de ceux qui accompagnent). Aussitôt, le personnage rituel, le Kankurang qu’on entendait dans le bois sacré, s’approche de la foule. Ce personnage rituel qui porte un costume fait à base d’écorces d’un arbre appelé faroa est muni de deux coupe-coupe, suivi des hommes appelés kombé. Dès que la foule voit ce personnage rituel, c’est immédiatement la débandade des femmes et des enfants. C’est alors qu’on entend, dans un brouhaha confus, les cris des femmes qui, parfois, sanglotent de désespoir. Elles pleurent la longue absence de leurs enfants, de leurs frères, de leurs cousins qu’elles ne reverront plus des mois durant. Les femmes retournent au village, l’air résigné. Pour elles, une nouvelle vie commence, nourrie d’inquiétude et de peur. Désormais les nuits du village seront calmes mais angoissées.


IV. La vie dans le bois sacré

Dans la forêt qu’ils viennent d’intégrer, une nouvelle vie commence pour les jansunding. Leurs premiers pas en ce haut lieu ont coupé le lien qui les unissait au passé. Ils doivent abandonner toutes les attitudes acquises jusqu’ici pour mieux s’initier à la vie d’homme.
Mais, pour passer du statut d’enfant à celui d’homme, il y a une métamorphose à subir, qui sera médiatisée par une discipline rigoureuse.
Alors les gestes des postulants, leurs paroles, leurs attitudes sont passés au crible par une surveillance stricte. Il faut, en effet, ouvrir leur esprit à diverses valeurs morales : le respect de la famille, dont le pouvoir est incarné par le père, le respect en particulier au nom de la famille doivent être défendus contre le déshonneur et l’indigence. L’esprit doit être digne par le courage et la politesse. On cultive en eux le sentiment de la solidarité, du respect d’autrui et du bien d’autrui. Ainsi ils ne devraient plus offenser leur voisin, ni mentir, ni voler. On met des postulants devant des situations créées exprès pour qu’ils fassent preuve de leur capacité de tous ordres. Ils apprennent aussi les coutumes, prenant une connaissance approfondie de leurs significations et des valeurs qui leur sont sous-jacentes.
D’autre part, leurs yeux et leur esprit s’ouvrent au secret de la vie, au mystère du monde et aux arcanes de la vie religieuse. C’est alors qu’ils s’inscrivent au système des croyances traditionnelles en vigueur.
La formation morale et religieuse est complétée par une formation physique très poussée. Aussi les jansuy, trois semaines après leur entrée dans le bois sacré, doivent se retrouver à la merci du Kankurang. Celui-ci les fera marcher sur les genoux et la paume des mains sous un chaud soleil durant trois à quatre heures et parfois toute une journée durant et ceci à jeûn tout en recevant des coups de coupe-coupe et des coups de fuels des Lambe.
On apprend d’abord au jansuy toutes les techniques dont il peut avoir besoin dans la vie pratique. Il faut donc qu’il sache grimper, courir, sauter, passer inaperçu, tirer à l’arc, au fusil, utiliser une sagaie, faire fonctionner un piège, savoir en éviter un, se défendre contre le cours normal de la vie. Il apprendra à manger toutes sortes de nourritures même avariées même écœurantes avec les mains jamais lavées. Il apprendra à rester à jeûn pendant presque deux jours tout en travaillant à résister à la soif, à supporter les douleurs physiques de tous genres sans un cri ni une plainte, ceci à cause de cette renommée de vaillants que détenaient les Kabunkool.
Il doit pouvoir se réveiller à tout moment de la nuit et être prêt à partir. C’est pourquoi pendant tout le séjour, il ne dort que quelques heures par nuit (veillée de chants) sur des nattes et comme couverture un seul pagne.
En somme, le Jansuy est mis devant toutes les situations possibles et il doit savoir s’adapter positivement à chacune d’entre elles. C’est ce qui devrait faire de lui un homme achevé qui rechercherait la perfection morale l’habileté et la perfection physique et assumerait l’héritage des traditions culturelles, sociales et religieuses. La connaissance profonde et précise de tout son univers est l’un des fondements de la formation totale de cet homme intégral qui, de plus, devra être fier d’être mandingue du Kaabu.
Les femmes ne sont pas épargnées car quand une femme, à deux reprises, finit tard ses mets l’avertissement est donné par le Kankurang qui, la nuit, passera devant sa maison et parfois y entrait et les lambé étaient chargés de lancer l’avertissement. Il est à signaler que dans le Kaabu la femme n’a pas le droit de regarder le Kankurang. Si une jeune femme se permettait de le faire, elle demeurait stérile. Les vieillards se décoiffent en présence de ce personnage rituel. Les Lambe aussi bien que les jansuy sont soumis au même sort. Le solma lui au seul cri du Kankourang : doit se retrouver sous le lit.
La quinzaine qui précède le retour au village est consacrée à l’évaluation de la formation reçue et à son parachèvement, grâce à des pièges tendus aux nouveaux initiés et à des situations de toutes sortes pour appeler chez eux des réactions appropriées.
Durant cette même quinzaine, les femmes s’attèlent à quelques travaux préparatifs pour la sortie de leurs enfants, frères ou cousins.


V. La sortie des nouveaux initiés

Le jour de « sortie » (ou fin de la vie recluse des jansuy), une course est organisée, le samaso. Le samaso doit permettre de choisir l’élu de la génération. Il a lieu l’après-midi. Les concurrents se mettent en ligne pour le départ, alors à la rive de la rivière ou du marigot se trouve un lambe avec son tam-tam. C’est au troisième son du tam-tam que tous les concurrents prendront le départ pour se jeter à l’eau avec tous leurs habits. L’heureux gagnant honore son quartier et sa famille. Avant cette course, les jansuy, tête baissée, doivent chanter :
Silawoo kay temaa silawo a yee
Silawoo kay temaao, sila wo
Alfaal ye silo muy tee kayte maa
mbe siloo le kay silo laa kotee

En résumé, ce chant signifie : nous conservons toujours la tradition de nos ancêtres. Ce jour là on assiste à une démonstration de danse de la multitude de kankurang.
Après le bain sacré, le groupe d’hommes doit se rendre dans le village. De là les nouveaux hommes ou jansuy s’échangent de pagnes. Ils sont entièrement couverts de sorte que les femmes ne peuvent les identifier.Au village, les femmes et les enfants essaayeront d’identifier les nouveaux promus. Les Kankurang qui feront eux aussi leur entrée dans le village les en empêcheront et ensemble ils retourneront dans le bois sacré pour quelques heures.
A l’heure du dîner, on mettra le feu à la hutte des jansuy et ceux-ci regagneront définitivement le village sans jeter un coup d’œil derrière. Ils seront chez le jamano ou chez le Kuyang-manso appelé juju-sema, c’est-à-dire une hutte fade où ils séjourneront jusqu’à la fin de la danse appelée Kiys ; le jansuy s’initie à cette danse dans le bois sacré. Le jansuy se pare des habits de cotonnade : un petit pantalon bouffant avec de petites touffes pendantes et qui ne dépasse jamais les genoux et un petit boubou sans manche, kabantays ou wecelo. Il a aussi aux poignets et aux chevilles et au cou des colliers.
Le jour de la danse, hommes, femmes, enfants et vieillards ainsi que de nombreux étrangers se rendent à la grande place du village. On assiste à une véritable explosion populaire, surtout lorsque les mères sont rassurées qu’aucun deuil n’a assombri le séjour dans le bois sacré.
Les nouveaux initiés ont tout un chacun une sagaie qu’ils brandiront en direction des jeunes filles et chacune prendra en main la sagaie de celui qu’elle aime et qui, le plus souvent, devient son mari.
La danse se poursuit jusqu’au crépuscule, puis la foule se disperse. Ainsi les nouveaux initiés font leurs premiers pas dans leur nouveau statut d’hommes. A la joie d’être devenu un homme reconnu comme tel, succède le fardeau que constitue une telle responsabilité. L’insouciance et la joviabilité du premier âge font place à l’honneur et au sens de la mesure, si ce n’est de la retenue. Toutes les occasions sont bonnes pour rappeler au nouvel homme ses devoirs d’homme et les manquements graves à la conduite requise sont sévèrement punis après avoir fait l’objet d’un conseil des anciens réunis hors du village.
Le principe même de la formation intégrale semble être l’une des premières leçons que l’école moderne doit retenir d’autant qu’elle se substitue progressivement à l’école traditionnelle dont l’initiation est l’aspect systématique principal.
D’autre part, si l’école moderne nous garantit d’accéder au savoir moderne, l’initiation est l’une de nos dominantes culturelles qui pourrait l’informer pour l’acclimatation culturelle de ce savoir, et le bénéfice qu’on devrait en attendre. Nous voici de la sorte en présence du problème global d’une pédagogie dynamique qui fait de la famille et du cadre socio-culturel d’accueil, les appoints et les relais nécessaires de la nouvelle école et sans laquelle l’école moderne se présente à nous comme une donnée étrangère dans le cadre même où elle opère.
L’initiation apparaît aussi comme une leçon eu égard à nos préoccupations éducationnelles présentes, compte tenu de la richesse de ses contenus, richesse perceptible à travers les connaissances approfondies du monde physique environnant, de l’univers social, de la nature de l’homme au triple plan : physique, psychologique et moral et qu’on gagnerait sans doute à intégrer dans ses aspects essentiels au sein des nouveaux programmes en vigueur pour la formation de notre jeunesse par le canal de la nouvelle école.





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