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CLASSE ET NATION DANS L’HISTOIRE ET LA CRISE CONTEMPORAINE DE SAMIR AMIN (« ARGUMENTS », LES EDITIONS DE MINUIT, 1979)
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Ethiopiques numéro 30
révue socialiste
de culture négro-africaine
2e trimestre 1982

Auteur : Jean-Pierre HOSS

« La réflexion générale sur l’histoire à laquelle nous nous livrons a l’ambition de proposer quelques conclusions d’une portée générale et théorique concernant les rapport entre les luttes des classes et le cadre dans lequel opère la dialectique lutte de classes/base économique » (c’est-à-dire l’Etat). Tel est, affirmé d’emblée, le sujet du dernier ouvrage de Samir Amin. L’entreprise, on le voit, est ambitieuse. Samir Amin nous avait habitué à de pénétrantes analyses économiques. Le voilà devenu en outre historien. Il s’agit cette fois de démontrer, par l’analyse historique, le caractère planétaire de la lutte des classes.
Résumons la thèse, en reprenant les termes mêmes de l’auteur :
a) Toutes les sociétés humaines sont passées par trois stades consécutifs, le communisme primitif, le mode de production tributaire [1] et le capitalisme, et réaliseront un quatrième stade, le communisme ;
b) Chacune des trois phases est séparée de la suivante par une époque de transition ; l’époque des modes de production communautaires est la première ; l’époque de la transition au capitalisme est la deuxième ; et toutes les sociétés passent ou passeront par une période, dite socialiste, de transition au communisme ;
c) Le capitalisme, comme le communisme, ne sont pas les fruits du hasard ou de l’exception, mais la règle objective et nécessaire ».
Issues, donc, d’un même point de départ, le communisme primitif, toutes les sociétés humaines convergeraient nécessairement, au terme d’une évolution plus ou moins longue, plus ou moins mouvementée, mais comportant des phases semblables, vers un même modèle, celui de la société communiste achevée.
Le caractère systématique et rationnel de cette thèse est a priori séduisant. L’histoire a un sens, ce sens est le même pour toutes les sociétés, et il est celui du progrès - même si le progrès passe par les luttes sociales.
Mais ce qui est séduisant n’est pas nécessairement convaincant.
Il y a d’abord l’interprétation des faits historiques. L’historien Leroy Ladurie, dans « Le Monde » du 29 décembre 1979, a durement critiqué à cet égard les jugements portés par Samir Amin, et les assimilations faites par lui entre certaines sociétés, certaines époques, certains pays. La Chine impériale ou l’Egypte pharaonique constituent-elles ou non des modes plus achevés de la « société tributaire » que le Moyen Age européen ? Les comparaisons, dans ce domaine, sont difficiles, nous sommes dans le domaine du relatif. Le dogmatisme de certaines analyses de Samir Amin, le caractère systématique de ses conclusions heurteront sans doute ceux pour qui, en histoire notamment, la vérité est affaire de nuances.
On peut également regretter l’absence ou la sous-estimation, dans l’analyse historique de l’évolution des sociétés, des facteurs culturels, religieux et démographiques sur ce point - et sur beaucoup d’autres - la pensée de Samir Amin est d’une grande orthodoxie marxiste. La distinction entre infrastructure et superstructure garde tous ses droits.
Mais on ne contestera pas le caractère actuel et souvent pertinent des analyses de l’auteur ; sur la situation relative et les rapports de force entre pays du « centre » et de la « périphérie », le « développement inégal », « l’occidentalo-centrisme, produit du capitalisme », le « pouvoir bureaucratique compradore », la tendance à l’unification imposée par le modèle capitaliste, le caractères extraverti et parasitaire de nombreuses bourgeoisies nationales, la nécessité d’un développement « autocentré », les analyses sont souvent percutantes. Il est d’ailleurs remarquable que certaines de ces notions, pour lesquelles Samir Amin fut un précurseur, soit maintenant reconnues dans des enceintes officielles, comme le montrent par exemple les discours prononcés et les résolutions adoptées lors du premier sommet économique de l’OUA à Lagos, au mois d’avril 1980.
L’élément le plus neuf dans l’ouvrage de Samir Amin est sans doute l’effort pour analyser l’articulation des luttes de classes et des luttes nationales. Après avoir rappelé la formule selon laquelle « les Etats veulent l’indépendance, les nations, la libération, les peuples, la révolution », Samir Amin affirme la convergence entre la lutte pour le socialisme et les luttes de libération nationale. Mais il insiste aussi sur « la nature contradictoire de la libération nationale » : « la lutte de la classe ouvrière des centres a cessé d’être le moteur principal de l’histoire... L’impérialisme a poussé sur le devant de la scène une nouvelle forme anti-capitaliste, celle des nations de la périphérie dont le combat est devenu le moteur de l’histoire. Une lutte gigantesque s’engage au cours de laquelle s’affrontent la bourgeoisie et le prolétariat de ces nations lutte dont l’issue est décisive pour le socialisme. Comme la libération nationale ne peut être achevée sous la direction de la bourgeoisie, elle doit se poursuivre d’une étape à l’autre du développement du système impérialiste, jusqu’au moment où, le prolétariat étant parvenu à lui en arracher la direction, la libération nationale achevée pose les problèmes nouveaux de la transition socialiste. C’est ainsi que le socialisme se fraie sa voie, une voie qui ne pouvait être prévue à l’avance ».
Cette conclusion en forme de profession de foi, revêtue de son habillage idéologique, peut paraître bien générale et théorique. Tout n’est pas si simple, est-on tenté d’avancer. Les voies du socialisme sont parfois difficiles à pénétrer... Elles sont en tout cas diverses. Les forces de progrès à l’œuvre dans le monde ne sont pas forcément où l’on voudrait qu’elles soient. L’analyse des régimes politiques du Tiers Monde ne saurait se satisfaire d’une dichotomie entre bons et mauvais Etats, entre bons et mauvais régimes. Le partage entre le bon grain et l’ivraie socialistes est parfois difficile à faire. Le modèle socialiste universel n’existe pas. Les régimes qui se réclament du socialisme dans le monde actuel sont, souvent, loin d’être des exemples à suivre pour les Etats en quête de développement. Les chemins d’accès au (x) socialisme (s) restent à inventer.
Les soubresauts actuels de nombreux régimes, en Afrique notamment, s’ils mettent en évidence l’ampleur des problèmes à résoudre, ne permettent pas souvent d’apercevoir clairement la cohérence de la démarche ni la voie à suivre à coup sûr. La transition socialiste risque d’être longue.
Ces remarques, qui constituent autant de réserves sur le caractère systématique de l’analyse et des conclusions de Samir Amin ne doivent pas masquer la richesse - un peu touffue - et l’utilité de son ouvrage. Son livre n’a peut être pas toute la portée qu’il lui assigne. Mais Samir Amin joue parfaitement son rôle d’intellectuel dans la cité. Il fait progresser la compréhension des mécanismes socio-économiques, met en évidence la nocivité de certaines évolutions, provoque, sur bien des points, la réflexion et fournit, en définitive, un ouvrage de référence utile à tous ceux qui ont à accomplir cette tâche si difficile : agir en faveur du développement.


[1] Caractérisé par le versement d’un « tribut » aux détenteurs du pouvoir.




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