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LE VISAGE DU MASQUE OU LA REVELATION DE L’ART NEGRE
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Ethiopiques numéro 30
révue socialiste
de culture négro-africaine
2e semsetre 1982

Auteur : Geneviève KHANE

La fascination exercée par le masque provient de ce qu’il nous révèle un autre nous-mêmes. Le masque, c’est nous-mêmes transposés, transfigurés sur un autre plan.
Si le masque nous frappa et nous frappe encore, ce n’est pas seulement en vertu de ce qu’il apportait de révolutionnaire sur le plan de l’esthétique. Le masque, c’était notre angoisse mise à nu, c’était un cri figé à l’intérieur de nous-mêmes, qui nous venait d’un autre continent, où il avait pu exploser, libre. Le masque dressé face à notre horizon, ce fut comme une beauté d’arbre foudroyé qui se lève et interroge. Le frisson de quelque chose ou d’un ailleurs qui manifeste la face cachée de l’espace et nous laisse avec la sensation obscure d’une présence, d’une énigme. Le masque, ce fut une bombe métaphysique dans l’univers soigneusement balisé du matérialisme.
A vrai dire, la toile craquait de toutes parts : Dada, Fauves, et bientôt le surréalisme. Enfin l’art nègre vint. Avec ses visages aux limites de l’humain. Ce n’était pas seulement le trait nègre qui frappait, c’était cet air d’outre tombe, ce faciès que nul temps, nul lieu ne parvenaient à expliquer, à définir.
Nous sommes et nous ne sommes pas, voilà ce que dit le masque, bien mieux que l’orbite déchaînée du crâne que contemple la Madeleine. D’entrée de jeu, le masque nous situe dans l’Autre Monde. Poursuivant dans le droit fil des divinités égyptiennes à tête d’oiseau ou de chacal, il nous révèle à nous-mêmes comme étrangers. Savons-nous qui nous sommes ? Au-delà du concret, du quotidien, au-delà des certitudes figées de l’existence coutumières, la question reste posée et, à la différence des nôtres qui ont - en vain tenté de l’expulser, les sociétés africaines ont vécu constamment aux lisières de cet abîme, dans l’appréhension béante de l’Ailleurs.
Que tant de sens secret puisse sourdre aux frontières d’un visage ! Que tant de présence ait jailli du cœur nu de l’absence ! L’artiste occidental avait tant dit, pour finalement dire si peu, épelant le réel en d’insipides natures mortes ou scènes mythologiques. L’artiste africain venait, lui, avec le tranchant de sa lame, et d’un coup il vous taillait à même le mystère de l’existence. Ce que seuls quelques très grands artistes européens avaient su dire, par-delà beaucoup de métier et d’une façon détournée, lui l’installait d’un trait et d’une manière si définitive, si absolue, que C’était là, il n’y avait rien de plus à ajouter. Même en fermant les yeux, même en se refusant voir, l’absence était là qui nous poursuivait, elle, l’obscure présence, angoisse muette installée au cœur de l’être.
Qu’un masque paraisse dans l’entrebâillement de nos vies et il y a quelque chose en nous qui s’arrête et qui se tait. Un masque, et c’est tout l’univers bien ancré des certitudes qui bascule et l’envers qui tressaille à notre porte. Un masque, et déjà nous ne pouvons plus oublier le cauchemar qui s’est éveillé, refoule hors des frontières où nous l’avions enclose. Un masque, et c’est notre Double, venu à nous, plus vrai que nous, et qui nous rejette aux lisières de l’Inconnu.





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