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Ethiopiques numéro 31
revue socialiste de culture négro-africaine
3e trimestre 1982

Auteur : LEOPOLD SEDAR SENGHOR

Préface

Certains s’en étonneront et le diront. Au premier abord, le Colloque sur les Valeurs traditionnelles sénégalaises, tenu à Sali Portudal, du 27 au 30 octobre 1981, a semblé aller à contre courant de l’histoire contemporaine.
Il est vrai, en effet, que, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, depuis 1945, nous sommes tous emportés, nolentes volentes, par un vaste courant de civilisation planétaire. Et c’est Pierre Teilhard de Chardin qui, précisément, vers le milieu du siècle, annonçait, à l’horizon de l’an 2000, à l’aube du troisième millénaire, la naissance de la
Civilisation de l’Universel.
Pourtant, le colloque de Sali Portudal vient à son heure, précisément parce que, depuis le début de la décennie 1980, nous nous acheminons, à marches forcées, vers la civilisation panhumaine annoncée par Teilhard de Chardin, vers la civilisation du métissage universel, où chaque continent, chaque race, chaque nation apportera les valeurs, irremplaçables, de sa civilisation. Et, comme je l’ai souvent dit, les Négro-Africains ne viendront pas les mains vides.
On ne le dira jamais assez, non seulement il y a un bon et un mauvais métissage, mais, pour qu’il y ait un métissage fécond, il faut que chaque partie apporte ses valeurs, et qu’auparavant, elle les ait cultivées. En effet, si nous n’y prenons garde, la majeure partie de la
Civilisation de l’Universel sera composée des valeurs euraméricaines : sciences, techniques, littérature, voire religion - ou absence de religion.
Il est vrai qu’il y a l’Art nègre, qui a imprimé sa marque à l’art contemporain, à l’art du XXe siècle. Il reste, comme on l’a souvent fait remarquer, que ce qu’on a emprunté aux Nègres, c’est beaucoup plus des recettes, c’est-à-dire des procédés de style, qu’une inspiration spirituelle. Or, comme l’ont souligné tous les grands africanistes, de Delafosse à Frobenius et Jahn, en passant par Griaule, ce qui caractérise essentiellement la civilisation noire - je dis la Négritude -, c’est moins la forme que le fond : moins le style que l’âme. Déjà, au début du siècle, les surréalistes les avaient remarqué, ce que les Nègres apporte, c’est, essentiellement, des valeurs religieuses, spirituelles.
C’est à la lumière des considérations que voilà, que nous examinerons les communications et résolutions présentées au colloque de Sali Portudal. J’ai remarqué que, sur dix communications, six parlaient de « valeur morale », par rapport, il est vrai, à d’autres valeurs. Il faut le dire, si importantes que soient les valeurs morales dans la civilisation négro-africaine, celles-ci ne sont qu’un aspect, majeur il est vrai, d’un ensemble plus vaste que le seul domaine moral. Les participants au colloque l’ont compris au demeurant, puisqu’il a été aussi question d’histoire, de sociologie, de philosophie, d’éducation.
Il est seulement dommage qu’on n’y ait pas parlé de l’art nègre, de cet art qui, encore une fois, a marqué de son sceau l’art du XXe siècle. Ce n’est pas hasard si, depuis notre indépendance, en 1960, nos artistes, surtout les peintres et les sculpteurs, ont été plus dynamiques que nous autres, les écrivains.
On le sait, depuis plus de dix ans, des expositions d’art contemporain sénégalais ont été organisées dans les grandes capitales de l’Europe occidentale ainsi que dans celles des deux Amériques. Il est significatif, à cet égard, qu’une exposition d’art contemporain sénégalais ait fait le tour des grandes villes des Etats-Unis d’Amérique pendant un an, avec un succès jamais égalé ailleurs.
Tout cela pour dire que ce colloque n’est qu’un début, une voie qui s’ouvre. Et le vieux professeur que je suis souhaite que d’autres colloques s’ouvrent, qui mettront l’accent successivement sur les principales valeurs de la négritude sénégalaise : préhistoire et histoire, sociologie et philosophie, musique et danse, architecture et art plastique.





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