Accueil > Tous les numéros > Numéro 31 > L’ECONOMIE FAMILIALE ET LES VALEURS TRADITIONNELLES SENEGALAISES



L’ECONOMIE FAMILIALE ET LES VALEURS TRADITIONNELLES SENEGALAISES
impression Imprimer

Ethiopiques numéro 31 révue socialiste
de culture négro-africaine
3e trimestre 1982

Auteur : Oulimata DIA

Il y a exactement vingt ans que le Sénégal s’est lancé dans la formation en économie familiale. En effet, après notre accession à l’indépendance plusieurs constats ont été faits, entre autres, l’écart entre l’évolution de l’homme et de la femme : le taux de scolarité des jeunes filles était faible, les femmes participaient peu ou prou aux activités économiques surtout en matière de prises de décision, les rôles spécifiques qui étaient les leurs à savoir l’entretien des enfants, l’hygiène de la concession, l’alimentation de la famille, étaient mal assurés parce que le taux de malnutrition était important, le péril fécal menaçait.
Il a fallu trouver des solutions : des écoles furent créées : l’Ecole des Assistants sociaux, l’Ecole des Agents sanitaires, l’Ecole des Monitrices rurales, l’Ecole normale d’Enseignement technique féminin etc. L’objectif commun de ces écoles était d’arriver à résorber les fléaux cités ci-dessus pour le plus grand bien de nos populations.
Notre propos d’aujourd’hui s’appesantira surtout sur l’économie familiale. Nous nous efforcerons d’en préciser les objectifs et les domaines, ce qu’elle peut apporter au changement socio-culturo-économique, les liens avec les valeurs traditionnelles enfin nous dégagerons une stratégie d’intégration dans les systèmes d’éducation.

Qu’est-ce que l’économie familiale ?

On retient plusieurs définitions non pas que cela dénote une certaine imprécision ou une non maîtrise du concept mais parce que l’économie familiale étant une recherche continuelle d’une amélioration des conditions de vie des populations dans leur rapport avec la société, les définitions sont toujours revues, réactualisées.
Nous partirons du 19e siècle où déjà Xénophon et Fénelon souhaitaient l’introduction de l’économie domestique ou l’enseignement ménager dans les programmes scolaires et les mamans de ce siècle de s’écrier ainsi : nous enseignons l’art domestique à nos filles là où on le pratique, à la maison, au foyer, au sein de la famille. Ne vous mettez pas en peine de vous substituer à nous, faites votre office de maîtresse d’école... Cette boutade n’a pas freiné l’éclosion de cet enseignement qui d’économie domestique et d’enseignement ménager basé essentiellement sur l’aspect pratique : couture, cuisine, soins aux enfants est accepté maintenant sous la terminologie d’Economie familiale qui s’appuie sur les sciences sociales, physiques, biologiques et aussi sur l’analyse des méthodes de travail, des gestes, du temps. Ainsi d’autres définitions ont été trouvées. Ivonne De Serville pense que l’économie familiale est la connaissance exacte et raisonnée de tous les problèmes relatifs au foyer et à la famille.
La déclaration du Congrès de la FIEF à Helsinki dit que l’économie familiale a pour but la recherche d’une organisation harmonieuse de la vie familiale, afin de satisfaire dans les meilleures conditions, les besoins physiques, affectifs, socio-économiques, esthétiques, culturels et intellectuels de tous les membres de la famille dans leur rapport avec la société.
Le 13e Congrès de la FIEF à Ottawa trouve que l’économie familiale au niveau de l’étude et au niveau professionnel est axée sur l’amélioration de la vie quotidienne des femmes. Elle est centrée sur les interdépendances et les relations qui s’établissent entre les phénomènes et les méthodologies, aussi bien dans l’environnement physique que social et culturel et auxquelles l’homme dans son progrès est confronté. Son approche est écologique. Elle est une continuelle recherche en vue d’adopter d’une façon harmonieuse les relations qui peuvent s’établir dans ce couple que forment l’homme et son environnement. Le séminaire de Ségou organisé par la CMOPE (Confédération mondiale des Organisations de la profession enseignante) pense que l’économie familiale est un facteur de développement. Le 1e Congrès de la FIEF à Manille explique l’économie familiale comme partenaire responsable du développement, etc.
Nous pouvons maintenant aborder les objectifs généraux et spécifiques. En général l’économie familiale tend à permettre l’enrichissement réciproque du groupe familial et des personnes qui le constituent dans le cadre de la société où ils vivent et au développement de laquelle ils contribuent en leur donnant une formation de base dans les domaines des sciences physiques, biologiques, sociales et des arts. Quant aux objectifs spécifiques, en tenant compte de l’âge, du sexe, de la profession, du cadre de vie, l’économie familiale veut :
1) choisir et diffuser l’information dans les domaines de l’alimentation, de l’habillement et de l’habitat ;
2) améliorer la nutrition et donner une formation de base en cuisine avec une meilleure utilisation de toutes les ressources ;
3)libérer les personnes des faits domestiques devenus inutiles et les entraîner à un mode de pensée économique pour la meilleure utilisation du temps, des forces et des ressources ;
4)permettre de s’adapter aux circonstances et de résoudre les différents problèmes rencontrés aux diverses situations et étapes de la vie ;
5) enfin étudier les problèmes psychologiques, sociaux et affectifs des individus et des familles afin de créer au sein du foyer et de la collectivité une ambiance qui permette le plein épanouissement de tous.
Les domaines d’action pour atteindre ces objectifs sont nombreux puisqu’ils se rapportent aux besoins essentiels de l’individu, c’est-à-dire alimentation, nutrition, habitat et environnement naturel, humain, culturel et économique, habillement et textiles, organisation ménagère dans les activités agricoles et rurales, éducation familiale sous toutes ses formes : gestion financière, éducation du consommateur, rapport et dépendance du budget familial et du marché, problème de la santé, vie de famille, organisation des loisirs, relations familiales et sociales, amour et sexualité ; législation sociale.

L’économie familiale et les valeurs traditionnelles

Les précisions sur l’économie familiale montrent assurément les liens avec l’objet de ce colloque car nous avons dit plus haut que l’approche de l’économie familiale est écologique.
Cette assertion est d’autant plus vraie que nous nous trouvons en Afrique où nous cherchons à promouvoir une économie familiale africaine. Cela signifie une économie familiale qui allie modernité et africanité. De quoi s’agit-il ?
Nous avons dit aussi plus haut que le but de l’économie familiale est la recherche d’une organisation harmonieuse de la vie familiale afin de satisfaire dans les meilleures conditions les besoins physiques, affectifs, socio-économiques, esthétiques, culturels et intellectuels de tous les membres de la famille dans leur rapport avec la société. Qu’est-ce à dire pour nous Sénégalais ? Je pense qu’il s’agira pour les économistes familiales africaines de sénégaliser la modernité. Comment y parviendrons-nous dans un domaine scientifique pragmatique à la fois ? Quelles valeurs traditionnelles faut-il maintenir et promouvoir en économie familiale ?

Valeurs spécifiques à la femme

Tous les groupes ethniques africains retiennent certaines valeurs communes recherchées chez la femme africaine dont les rôles essentiels dans la famille sont culturel et économique ; nous n’insisterons pas sur ce dernier aspect. Pour mieux remplir ce rôle culturel, certaines valeurs sont recherchées dans le choix d’une épouse : intelligence et soumission, règle majeure de l’ordre social, continence verbale et pacifisme ; au nombre des meilleurs compliments que l’entourage inclinera à dédier à la bonne épouse s’inscrira naturellement sa capacité de résistance au bavardage et à l’indiscrétion, quotidienneté de la femme pour tôt, le matin, préparer les ablutions de l’époux, préparer le gossi ou le lax, premiers plats à savoir préparer selon qu’il s’agit des Toucouleurs ou des Sérères ou Ouolofs : la « main savoureuse » de la femme correspondait par ailleurs à la capacité d’émouvoir le mari dans l’intimité de l’alcôve ; passivité comme norme sociale, hospitalité sociale, modestie et humilité, savoir recevoir qui est un critère fondamental susceptible d’avoir son influence sur ta fécondité.
Jom, Kersa, Mun, Teranga sont également recherchées.
Le Jom : (L.S. Senghor) c’est le sentiment vécu, de « son honneur, de sa dignité d’homme intégral, qui appelle le respect des autres, se traduit par la Téranga ou « politesse ».
La Kersa, elle, pourrait se traduire par « maîtrise de soi c’est-à-dire la force de l’âme qui nous permet de dominer nos intérêts, nos passions, nos sentiments pour les canaliser et guider. C’est aussi cette sensibilité, cet esprit de finesse qui, dans chaque circonstance et pour chaque problème, nous fait appliquer à l’objet la juste mesure. C’est enfin la « retenue », la pudeur » qui fait éviter tout excès, toute désintégration de la personne si minime soit-elle.
Le Mun loin de signifier la résignation, c’est cette « patience » paysanne, dont parle Aimé Césaire, qui signifie cohérence et persévérance dans l’action comme dans les idées ou les sentiments, donc efficacité.
Le Woyof [1] (comme le chapeau est léger sur la tête) c’est-à-dire savoir pardonner sans limite.
D’une façon générale, la conception du groupe est la suivante : la femme n’aurait aucun sens n’eût été l’homme étant donné que le travail de celle-là est extrêmement fonction de celui-ci qui en est rigoureusement le commanditaire et le bénéficiaire exclusif. L’apprentissage social par une femme ne vise donc pas tant à en faire une personne devant assumer sa propre direction qu’à former une servante suffisamment stylée pour qu’un homme issu de la même tradition consente à se l’attacher par le mariage et envisage de la garder aussi longtemps qu’elle remplira la condition primordiale, à savoir que son travail donne constamment satisfaction au mâle.

Valeurs du groupe social

En plus des valeurs recherchées plus haut chez la femme il faut ajouter pour tout le groupe :
La Teranga ; dignité pour les autres et pour soi. Elle est un des fruits de la liberté. Elle a le sens de la « sainteté ».
Le Warugal est le devoir social, le mérite d’une vie réside dans l’accomplissement de tout son warugal. S’il ne donne pas à l’homme les moyens de vivre, il lui donne les raisons de vivre.
Le Njambar : est le courage, l’héroïsme. Il exalte la puissance de l’homme dans la lutte et dans la guerre. Il fait de l’homme du jom un héros.

Quelles valeurs maintenir et promouvoir en économie familiale ? Comment ?

Il est certain que toutes ces valeurs sont à cultiver, à promouvoir parce qu’il s’agit pour nous de sénégaliser la modernité, de faire en sorte que la famille sénégalaise, ouverte à la modernité certes, soit une famille authentique. Il serait dommage que les agressions culturelles dont nous sommes l’objet, véhiculées par la presse, la radio, la T.V. et d’autres, nous entraînent dans un mimétisme irréversible : alors comment faire ?
Dans la première partie de ce document nous avons suffisamment brossé les buts et les domaines de l’Economie familiale. Il faut que l’Economie familiale africaine, sénégalaise tienne compte des facteurs qui ont influé sur la culture sénégalaise : je veux parler des modèles culturels qui ont détourné longtemps et continuent de détourner l’attention des Sénégalais vers d’autres systèmes de valeur ; l’école moderne, en refoulant les modèles d’éducation traditionnelle et en offrant en priorité des perspectives professionnelles de type colonial dans l’administration et le commerce, a contribué à la déculturation de la jeunesse qui ne se trouve plus de base solide pour s’insérer dans le processus du développement ; la civilisation de l’argent a remplacé celle des cauris et autres moyens d’échanges ; d’autres modèles architecturaux sont introduits ainsi que d’autres habitudes alimentaires. Au sein des familles, il y a une différence entre la structure familiale urbaine à tendance européenne et celle rurale qui est demeurée traditionnelle. L’éducation pour la santé, le problème de l’eau, la malnutrition restent encore les problèmes de l’Afrique.

Stratégie d’intégration des valeurs traditionnelles dans l’enseignement de l’économie familiale

a) Contenu. On pourra aborder l’étude de ces valeurs avec les adolescents qui sont en mesure de comprendre, d’analyser et de juger. Ainsi seront traités :

1°) Le groupe familial suivant les ethnies
- structure
- inter-relations familiales
- genre de vie
- fonction éducative de la famille
- relation avec la société : vie collective, loisirs, cérémonies familiales.

2°) L’éducation des enfants

-la naissance et son explication culturelle et sociale
- les soins apportés aux enfants à la manière traditionnelle
- les classes d’âge etc.

b) Méthode

Les méthodes actives et la non directivité seront de rigueur ici. Dans une atmosphère de permissivité totale, l’enseignant et l’enseigné s’informeront mutuellement, l’enseigné participera à la recherche de la documentation : documents écrits ou interview et ensemble, ils conviendront de ce qu’il faut retenir de positif.

Conclusion

L’une des richesses de l’Afrique réside dans ses valeurs traditionnelles qui font notre différence avec les autres cultures. Nous sommes autres. Certaines valeurs jom kersa, mun etc. sont à conserver. L’économie familiale, reconnue comme facteur de développement, partenaire responsable du développement et dont l’objectif principal est l’amélioration des conditions de vie des individus dans leur rapport ave la société, est un terrain privilégié pour l’introduction des valeurs sénégalaises dans le système éducatif.


[1] Wolof : léger.




Site réalisé avec SPIP avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie