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LES VALEURS MORALES A TRAVERS L’EVOLUTION SOCIO-CULTURELLES DU SENEGAL
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Ethiopiques numéro 31 révue socialiste
de culture négro-africaine
3e trimestre 1982

Auteur : Abdoulaye Sokhna DIOP

Pour l’observateur qui essaie de situer sa démarche au plan réflexif et critique, il peut paraître anachronique ou saugrenu de parler de « valeurs morales » ou de « moralité dans le Sénégal d’aujourd’hui. En effet, lorsqu’on se fonde sur ce qu’on voit, ce qu’on entend, ce qu’on remarque dans la conduite des hommes en général, dans leur comportement, dans leurs habitudes, leurs penchants, leurs inclinations (toutes couches sociales confondues) l’on est choqué, vexé, inquiet et même révolté, tant ce qui s’offre à l’observation et à la critique est loin de correspondre à ce que le sens commun appelle la moralité, la vertu.
Ainsi, l’impression que l’on a est que le Sénégal de nos jours n’a presque plus rien de commun avec ce que le pays a été jadis, du point de vue des habitudes, des mœurs et coutumes ainsi que de la conduite qui y étaient propres aux hommes. Aussi bien le pays que ses hommes donnent l’image pitoyable d’une sorte de mal insidieux qui, tel un cancer épidermique, ronge graduellement, mais inexorablement, le tissu social qui, au plan de la moralité, se rappetit et tend à s’anéantir, avec la disparition des vertus dont il semble ne rester maintenant que des souvenirs que l’on évoque avec tristesse et amertume.
Les tendances et particularismes qui guident les hommes d’aujourd’hui dans leur conduite, en déterminant leurs comportements et leur mentalité, affectent la société sénégalaise dans l’ensemble de ses composantes, de telle sorte que, dans leurs manifestations (ou leurs modes d’expression) et dans les effets que celles-ci produisent, se dégage une idée plus ou moins précise que l’on est en droit de se faire de cette société. Cette idée n’est guère positive, puisqu’elle est la conséquence globale d’un ensemble de causes caractérisées, tant dans leurs fondements que dans leur genèse, par des facteurs de tous genres, centripètes et centrifuges négatifs à tous égards.
A l’évidence, il n’est pas inutile de préciser que cette idée, se dégageant de l’observation réflexive et critique, part du constat que le diagnostic (ou l’analyse) favorise. L’unanimité est possible au niveau du constat, ce qui signifie que, présentement, tout Sénégalais, quelle que soit sa condition sociale, quelles que soient les idées qui peuvent animer son esprit, quelle que soit la mentalité qui est la sienne, est d’accord pour admettre que la société, sa société, a changé, en particulier au plan de la moralité, et de façon franchement mauvaise. A ce sujet, il n’y a de divergences qu’au niveau du diagnostic, c’est-à-dire quand il est question de localiser et de circonscrire les causes, les motivations ou les mobiles objectivant le constat, de cerner les facteurs intervenant dans leur consistance, et de situer les responsabilités dans leur genèse.
Quand, à la faveur de circonstances particulières, il devient possible aux bonnes volontés, aptes pour ce faire, de s’interroger elles-mêmes et d’interpeller la communauté nationale sur les raisons du constat et sur les réalités dégagées par le diagnostic et que, ce faisant, la chance est offerte d’entrevoir une thérapeutique appropriée pour endiguer les effets provoqués par ces réalités, l’opportunité doit être pleinement utilisée, pour que les véritables problèmes soient posés dans toutes leurs dimensions et sous tous leurs rapports possibles. Et les pouvoirs publics doivent savoir, à cette occasion, faire preuve de compréhension, pour admettre non seulement la critique mais aussi et surtout l’autocritique, étant admis qu’ils sont fondamentalement responsables (donc concernés) des destinées de la Nation et du Peuple sénégalais reposant entre leurs mains.
En d’autres termes, l’opportunité qui se présente ne peut être saisie pour faire de la critique gratuite, facile, stérile. Tout au contraire, elle doit l’être (et il n’y a pas de raison qu’elle ne le soit pas) pour le faire dans la rationalité, dans l’objectivité et dans la positivité.
Plus précisément, quand « les valeurs morales à travers l’évolution socio-historique du Sénégal » sont thématisées dans une optique analytique, réflexive et critique, la démarche requise, pour les appréhender dans le cadre où elles sont considérées, ne saurait souffrir de la complaisance, encore moins du parti-pris. Cette démarche ne devrait être ainsi fondée que sur les données réelles qu’ont exprimées ces valeurs morales, au fil du temps, dans la société sénégalaise, depuis les époques anciennes jusqu’à nos jours, sur ce que ces mêmes valeurs sont devenues aujourd’hui, et sur les chances qu’elles ont d’être pérennisées. Pour ce faire, il s’agira de partir des caractéristiques et spécificités de la société traditionnelle, de considérer les valeurs morales telles qu’elles s’y manifestent et dans ce qu’elles symbolisent pour voir ce qu’elles sont devenues présentement, à travers l’évolution socio-historique du Sénégal, et ce qu’elles pourront être dans le futur.
Dans l’optique que voilà, l’on se doit de prendre quelques précautions quant au sens, à la dimension et à la portée susceptibles d’être donnés au concept de « valeur morale », au regard de la socialité et de la moralité, pour éviter toute équivoque à son sujet. Et puisqu’il est question d’éviter toute démarche ou attitude spéculative à propos du thème qui retient notre attention, l’on ne saurait considérer les concepts de « socialité » et de « moralité », et avec eux celui de « valeur », à des niveaux stérilisants tel qu’on le ferait, par exemple, dans un raisonnement fondé sur l’abstraction absolue ne devant déboucher que sur des conclusions antinomiques par rapport aux réalités de la vie, au réel vécu. En l’occurrence, il s’agit d’être concret, pragmatique, réaliste, sur le mode d’appréciation de chacun de ces concepts. Ainsi, à leur sujet, est-il prudent d’écarter autant que possible tout ce qui relève de la philosophie pure ou de la métaphysique en tant que démarche partant du raisonnement idéal strict et aboutissant à des conclusions qui, tout en étant logiques, peuvent s’avérer irréalistes.
Que peut donc connoter, au plan du réalisme, chacun de ces concepts ? Quels sens et portée sont susceptibles de leur être reconnus dans les limites de la Société, telle que celle-ci se reflète dans le déterminisme inhérent à la conduite générale et particulière des hommes, ainsi que dans leur comportement ?
A priori, l’on admet que la socialité et la moralité sont globalement comprises en tant qu’elles émanent du cadre général qu’est la Société. Dans ce cadre, les deux concepts illustrent la somme des manières par lesquelles, les hommes prouvent, à travers leurs modes d’existence, leur aptitude à harmoniser leur conduite, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs mentalités, leurs penchants, leurs inclinations, leurs habitudes, avec les exigences générales et particulières de la vie en collectivité.


L’on admet aussi que, fondamentalement, à propos de socialité et de moralité, tout part des exigences de la vie en collectivité et aboutit aux mêmes exigences, selon un processus dialectique normalement immuable. Lesdites exigences sont un faisceau de rapports ou de relations simples ou complexes, provoqués par les comportements, les actions et actes par lesquels, les hommes entretiennent collectivement la dynamique de leur coexistence. Dans cette mesure, ces exigences sont symbolisées par une sorte de code général existant de façon tout à fait implicite, et qui fait obligation à l’ensemble des composantes de la Société (considérées collectivement ou individuellement) de se conformer à l’esprit de ces principes qui donnent leur consistance à ces exigences. C’est pourquoi, dans le cadre de la Société, tout comportement, toute action, tout acte, toute conduite, toute manière d’être, sont jugés en fonction de ce que sont les exigences sociales et les principes qui leur sont inhérents.
Sur cette base, la socialité serait comprise comme étant, au niveau des personnes prises individuellement ou collectivement, la somme de ce qui, dans leur conduite et leurs manières d’être, est conforme à l’esprit des exigences de la vie en société et de ses principes. Elle serait, a posteriori, une sorte d’attribut dont ne seraient parés que les hommes qui, dans la société, manifestent leur aptitude à se confirmer à ces exigences et principes.
Si l’on admet qu’il en est ainsi, tous les hommes dans la Société sont porteurs de cet attribut, à l’exception de la frange (fort heureusement minoritaire) de ceux qui, pour des raisons objectives et subjectives, sont reconnus inaptes à se conformer à ces exigences et principes dont il est question. Ceux-là sont les marginaux de tout bord, comme les aliénés, les déséquilibrés, les déclassés, les hors-la-loi. Tout en évoluant dans les limites de la Société, mais disqualifiés par leur inaptitude à harmoniser leur conduite avec les lois implicites et tacites de celle-ci, leur existence s’y déroule de telle sorte qu’ils y sont considérés comme des exclus, des asociaux », et traités comme tels, même si la Société se fait le devoir de les récupérer chaque fois qu’elle le peut, sous les formes classiques ordinaires.
Etant donné la multitude et la complexité des exigences de la vie en collectivité, les rigueurs et les contraintes auxquelles les hommes sont soumis individuellement ou collectivement, il est évident que tous, dans leur ensemble, ne peuvent pas évoluer dans le respect strict de ces exigences et conformer leur conduite avec les règles que la société s’applique.
Dans leur globalité, aussi bien les exigences sociales que les principes tacites sur lesquels elles sont fondées, ne sont appréciables, dans leur essence, que sur la base d’une véritable échelle qui opère, à leur sujet, une classification les considérant selon leur importance, leur place et leur rôle dans la nature de la conduite et des comportements, qu’ils déterminent chez les hommes, individuellement ou en masse, C’est précisément en fonction de ces trois critères que sont l’importance, la place et le rôle reconnus à ces exigences et principes, et en fonction de l’aptitude des hommes à les respecter scrupuleusement, à travers leur conduite et leurs comportements, leurs actions et actes au sein de la Société, qu’il est possible de mettre en exergue certains d’entre eux et de les privilégier par rapport aux autres.
La moralité serait reflétée à partir de la conduite et du comportement des hommes, par tout ce qui, à ce sujet, épouserait les exigences et principes tels que les admet la vie en col1ectivité. C’est pourquoi, ordinairement, l’on reconnaît comme moral, donc conforme à la moralité, tout ce qui, dans la conduite et le comportement des hommes, obéit aux normes tacites régissant la vie dans la société, et partant, la manière dont s’exprime l’existence individuelle ou collective.
Dans le cadre que voilà, la notion de valeur, circonscrite dans les limites de la socialité et de la moralité se situerait au niveau où, dans l’échelle classificatoire des exigences et principes de la vie, les hommes différeraient dans leur capacité à se conformer strictement aux formes spécifiques qui, dans la masse de ces exigences et principes, seraient privilégiées en comparaison d’autres formes jugées qualitativement d’envergure moindre, sur la base des critères que seraient leur importance, leur place et leur rôle dans la conduite et le comportement des hommes.
En termes plus précis, le concept de valeur morale laisserait entrevoir une notion dans laquelle apparaîtrait l’idée d’un choix qui serait opéré sur la masse des principes qui donnent leur consistance à la moralité, sur la base des critères cités ci-dessus. Si la masse de ces principes est considérée au plan quantitatif, les valeurs morales seraient ainsi, dans cette masse, la somme de références qui en seraient extraites en fonction des critères que seraient, de la sorte, leur importance, leur place et leur rôle dans la conduite et le comportement des hommes.
Compris sous ce rapport, le concept de valeur morale s’identifierait à la notion de vertu en tant que l’un et l’autre symbolisent ce qui, dans la moralité, est reconnu et admis comme meilleur, beau, sublime et qui, dans ce cadre, qualifie les hommes et fait d’eux des exemples dignes d’être cités au regard de la respectabilité, de l’honorabilité, de la probité, de la générosité et de la magnanimité.
Socialité, moralité, valeurs morales ou vertus, sont des constantes qui, dans le temps et en fonction des particularismes propres aux diverses sociétés, ont été les symboles les plus évidents, les plus significatifs de leur degré d’humilité. Ayant été les attributs cardinaux sur la base desquels l’Humanité s’est écartée, depuis les origines les plus lointaines, de l’Animalité, elles n’ont jamais été l’apanage d’une société donnée à l’exclusion d’autres. Tout au contraire, elles n’ont point cessé d’être la marque caractéristique primordiale de toutes les sociétés sans distinction, aussi bien au niveau des continents et des hémisphères qu’à celui des aires et zones géographiques et des nations.
Aussi, à l’évidence, lorsqu’il est question du « Sénégal à travers son évolution socio-historique » et qu’il s’agit d’interroger le passé sur ce qu’ont pu y être la socialité,la moralité, les valeurs morales ou vertus, est-il tout à fait naturel d’admettre qu’elles n’y ont été que ce qu’elles ont été ailleurs, sous d’autres cieux, dans d’autres sociétés, c’est-à-dire ce que les exigences et principes de la vie en collectivité ont autorisé les hommes à faire, dans le cadre de leur conduite et de leur comportement, dans les domaines de l’existence où ces exigences et principes interviennent.
Alors on découvre, à l’instar des autres sociétés, que dans ce pays, à tous les niveaux de l’existence, des hommes, individuellement ou collectivement, se sont de tout temps distingués, dans leurs faits et gestes, dans leur conduite et leur comportement, de manière hautement positive, par rapport à la masse des autres hommes et ont, de la sorte, été des exemples reconnus qui ont inspiré leurs semblables contemporains, en leur servant de modèles. Les qualités et vertus qui ont depuis toujours guidé ceux-là, en se perpétuant dans le temps, ont fini par instaurer dans la société sénégalaise un mode de vie et d’existence autonome qui, dans l’optique des valeurs morales, permet de dégager un profil historique ou traditionnel de l’homme sénégalais exemplaire parce que digne, respectueux de l’héritage de qualités et de vertus que lui ont légué ses ancêtres.


Pour plus de clarté, l’on peut à ce niveau s’interroger sur ce qu’ont bien pu être ces qualités et vertus de jadis. Et la valeur de la réponse à l’interrogation est tributaire de ce qui, jadis, caractérisait la société sénégalaise.
Les puristes pourraient être sceptiques quant au sens à donner à « la société sénégalaise historique ou traditionnelle », et ils n’auraient pas tort, dans une certaine mesure.
En effet, lorsqu’il est question de « la société sénégalaise » considérée sous l’angle historique, on peut bien avoir tendance à croire, a priori, que le cadre géographique qui délimite, de nos jours, l’espace ou le territoire appelé « Sénégal », a de tout temps existé tel qu’il est présentement. En réalité, on sait qu’il n’en est rien, puisque cet espace ou ce territoire a eu les formes qui sont les siennes à partir de l’arbitraire le plus absolu qu’a incarné en son temps le colonialisme.
Antérieurement à l’apparition de ce système qu’on apprécie selon ses convictions intimes, dans la région d’où le Sénégal devait émerger en tant qu’entité territoriale définie, la Société (telle que nous l’entendons) y était incarnée par des entités ethno-politiques grandes ou petites, plus ou moins indépendantes ou autonomes les unes par rapport aux autres. Dans chacune de ces entités, les fondements de la vie en société avaient de tout temps reposé sur un code général social et moral inspiré des us et coutumes que la tradition a créés, à partir du fonds culturel propre à chacune d’elles. En dépit des nuances plus ou moins marquées, décelables d’une entité à une autre, la tendance y avait toujours été à l’uniformité à tous égards.
Ainsi, au regard de la socialité et de la moralité, apparemment rien de fondamental ne distinguait la société wolof de la société foutanké ou soninké. Pour les mêmes raisons aussi, la différence était quasi nulle entre la société sérère et la société diola ou mandingue. Dans chacune de ces entités ethno-politiques de ce qui devait être le Sénégal, le creuset d’où s’est toujours opérée la genèse des valeurs morales, a été la cellule familiale, véritable microcosme de la Société. C’est dans son cadre que, sous la forme de l’éducation traditionnelle, les vertus sociales et morales étaient inculquées dès l’adolescence, à partir de l’exemplarité dont savaient faire preuve les parents dans tous les domaines, aussi bien dans leur vie privée familiale que dans leur vie publique hors du cadre familial.
Ces considérations font que, pour appréhender la réalité des valeurs morales dans le Sénégal traditionnel, force est de se référer à l’éducation, à ses normes, à ses exigences et aux effets qu’elles faisaient subir aux adolescents d’abord, aux adultes ensuite, pour cerner le profil de leur existentialisme.
L’éducation traditionnelle inculquait très tôt à l’adolescent les principes de la politesse, du respect, de l’amour des parents et des autres membres de la Société. En même temps que ces vertus originelles, l’adolescent était amené à discerner le bien du mal, le permis de l’interdit, notamment dans la conduite et le comportement.
Ainsi, à ce stade l’adolescent apprenait les manières par lesquelles, il pouvaient éviter le mal ou l’interdit et atteindre le bien, dans le cadre familial et en dehors.
Ces vertus originelles dont tout parent se faisait l’obligation d’assurer l’acquisition par sa progéniture (Contrairement à ce qu’on remarque de nos jours) étaient, pour l’adolescent, un capital moral précieux qu’il pouvait féconder en atteignant l’âge adulte, pour avoir tous les atouts susceptibles de faire de lui un modèle dans la Société, et posséder des qualités supérieures auxquelles ceux de ses semblables n’ayant pas été éduqués à cette fin, ne pouvaient accéder. Lesdites qualités supérieures étaient, principalement, au plan des valeurs morales, la dignité, la respectabilité, la probité, l’honorabilité, la générosité, la magnanimité.
Dans la conduite et le comportement de l’adulte, c’est de ces qualités supérieures que procédaient d’autres qualités encore meilleures autour desquelles gravitaient l’admiration et l’amour que ses semblables lui vouaient dans la Société, au regard des rapports qu’il entretenait avec ceux-ci. Chacune de ces qualités supérieures était déterminative d’un élément précis du caractère propre à l’adulte-modèle parmi ses semblables.
Ainsi la dignité était la marque par laquelle l’adulte imposait, dans ses rapports avec la Société, sa personnalité qu’exprimait tout un faisceau de vertus dont l’équilibre mettait en exergue le caractère et la mentalité.


Quand le caractère et la mentalité étaient en harmonie avec la dignité, par exemple, le courage, sous toutes ses formes et dans tous ses rapports possibles, se greffait à la personnalité de l’adulte-modèle et faisait de lui un homme sans peur et sans reproche qui, dans toutes les circonstances, dans la guerre comme dans la paix, dans le tumulte comme dans la sérénité, seul ou avec ses semblables, savait en imposer à tous.
Le courage que seule la dignité savait susciter et entretenir, pouvait être sublimé au point de conduire l’adulte-modèle au sacrifice suprême de sa vie, dans la noblesse et la grandeur, comme l’ont démontré, les héros de jadis, aujourd’hui glorifiés et immortalisés.
L’importance, la place et le rôle de la personnalité dans l’expression de la dignité se retrouvent identiquement quand il est question de la respectabilité.
Dans la société traditionnelle, comme de nos jours, en dépit du règne croissant des anti-valeurs, n’importe qui ne jouissait pas du respect de ses semblables. Evidemment, il y a de fortes nuances entre hier et aujourd’hui à ce propos car, les hommes de naguère qui ne jouissaient pas du respect de leurs semblables représentaient une frange infime, en comparaison de ceux qui, très nombreux (trop nombreux même !) dans la société sénégalaise contemporaine, incarnent profondément la honte et l’opprobre. Cela veut dire que, jadis, l’éducation familiale et sociale, les coutumes et les habitudes, la conduite et le comportement des hommes en général, étaient tels que ceux d’entre eux qui étaient indignes du respect de leurs semblables, constituaient une minorité qui se diluait systématiquement dans la masse.
Jadis, la respectabilité était une vertu qui était très éloignée des apparences qu’elle a aujourd’hui car, pour en jouir, l’adulte-modèle n’avait guère besoin qu’on lui témoignât de la crainte ou de la peur.
La respectabilité, c’était d’abord au niveau de soi une ligne de conduite pour laquelle on optait, une ligne de conduite qu’on s’imposait dans la rigueur la plus absolue, en combattant en soi tout ce qui était en opposition avec la moralité, les vertus, telles que les expériences et les principes de la vie en collectivité les admettaient. En cela, elle était l’incarnation même de la victoire de soi sur soi-même, et était ensuite le tribut dont la Société était redevable à celui dont la personnalité, la conduite et le comportement reflétaient le combat et la victoire de soi sur soi-même dans le sens de la moralité et des vertus morales.
Dans la même logique, l’honorabilité s’incarnait dans la personnalité de l’homme digne et respecté. Cette vertu, suscitée et entretenue par les attributs de dignité et de respectabilité, par delà le reflet de la personnalité de ce lui qu’elle qualifiait, était, a posteriori, comme une sorte de marque de reconnaissance que la société témoignait à son endroit. L’homme honorable était ainsi celui qui était respecté et aimé, celui qui savait positivement se distinguer vis-à-vis de ses semblables. Parfaitement équilibré au plan de sa personnalité, irréprochable dans sa conduite et dans son comportement, franc et honnête dans ses rapports avec ses semblables, il incarnait le sens de l’honneur.
Ainsi qualifié, l’homme vertueux symbolisait, de la sorte tout ce qu’il y avait de positif dans la conduite et le comportement individuels au sein de la société ; il savait, dans les actes régissant ses rapports avec ses semblables, mettre en avant tout ce dont ceux-ci pouvaient bénéficier et qui peut émaner de lui, sous quelque forme que ce fat pourvu que cela cadrât avec leur intérêt. C’est pourquoi, cette autre qualité dont la morale l’avait paré, faisait de lui un homme enclin par nature à faire le bien, un homme soucieux en permanence d’aider ses semblables, un homme capable de partager avec ceux-ci ses biens, en un mot, un homme profondément imprégné d’humanisme. Cet homme était ainsi la désincarnation de la méchanceté, de l’égoïsme, de l’égocentrisme. Tout en lui savait refléter, dans la pureté et la noblesse, un altruisme sincère et entier.
Ces considérations très générales et très loin d’être limitatives dépeignent la société sénégalaise traditionnelle comme une société au sein de laquelle, l’éducation familiale et sociale façonnait un type d’homme très tôt responsabilisé pour être apte, sur tous les plans, à jouer positivement son rôle parmi ses semblables. Tout dans cette éducation concourait à faire en sorte que, devenu adulte, l’homme fût capable de s’assumer totalement et de s’épanouir dans les vertus qui identifiaient les valeurs morales. Cette société où le primat de la vertu se manifestait dans l’ensemble des relations que les hommes entretenaient entre eux, semble avoir plus ou moins disparu de nos jours.
A l’évidence, on se rend compte que la caractéristique principale, dans les rapports inter-individuels, est bien la domination quasi-générale des antivaleurs.
Les réalités qui, au plan moral sont la caractéristique de la société sénégalaise contemporaine, sont le résultat d’un processus qui, à travers des phases multiples, complexes et contradictoires, a abouti à ce stade présent où l’extraversion envahit l’ensemble des milieux et couches de la Société. Ce que le sens commun désigne sous le vocable de « modernité » traduit, en fait dans le réel vécu, une situation générale artificielle et artificieuse où, à tout point de vue la traditionnalité se dilue dans des schémas où prédominent des formes (ou des archétypes) foncièrement allogènes. Aussi, le Sénégal dit de la « modernité » sécrète-t-il, en permanence, dans tous les domaines de l’existence, ces anti-valeurs que communément on appelle « vices ». Et ce sont ces anti-valeurs, ces vices donc, qui semblent servir de miroir à la Société et à la quasi-unanimité des hommes qui la composent.
On serait enclin à admettre qu’il en est ainsi, depuis que les formes structurelles originelles des entités sociologiques traditionnelles ont commencé à être irréversiblement entamées par les effets des contacts noués et entretenus avec les nations qui sont responsables de cet état de fait. Historiquement, il s’agit de ces étrangers de la « Mer » qui, pour des motifs qui n’avaient rien à voir avec la morale, sont venus dans nos régions et nos contrées pour, de façon préméditée, corrompre nos ancêtres d’abord, les subjuguer ensuite et finalement faire d’eux des sujets au sens politique et administratif. Depuis lors, nos ancêtres ayant vécu sous tutelle, leurs dominateurs ont délibérément tendu à les dépersonnaliser en leur faisant perdre progressivement, leur identité. Au fil des générations, la personnalité traditionnelle des hommes du futur Sénégal s’est ainsi dépréciée et, à cette personnalité traditionnelle, s’est graduellement substitué un type anthropologique culturel, un produit sociologique abâtardi, résolument orienté vers le modèle que sont devenus les dominateurs du pays et de la société qu’ils ont créés.


Les ethnologues classiques ont souvent schématisé les effets de la rencontre entre la traditionnalité sociologique et morale et l’émancipation moderniste sous les traits de l’acculturation qui a caractérisé les dominés par rapport à leurs dominateurs. Il s’était agi là d’une appréciation faite à partir d’une vision extérieure, sur la base de considérations étrangères à l’essence de ces effets.
Avec le recul historique qui s’impose, l’on admet aujourd’hui qu’en se situant à l’intérieur du cadre sociologique qui a servi de creuset à la rencontre entre traditionnalité et modernité, ce que les classiques appelaient « acculturation » était en réalité, pour ceux qui la subissaient, de la déculturation, parce que tous ces effets reflétaient la dévalorisation, la dépréciation, le travestissement, l’extraversion de l’identité originelle de ceux qui étaient soumis aux effets de cette rencontre. La caractéristique principale de celle-ci entre traditionnalité et modernité, c’est aujourd’hui tout ce qui, dans la société sénégalaise, est reflété par la négative qu’exprime, à tout point de vue, ce qui symbolise le vice, l’antivaleur, le défaut très nettement affiché par les hommes dans les rapports qu’ils entretiennent entre eux. Du cadre familial microscopique au cadre sociologique macroscopique, des milieux professionnels aux milieux sociaux, la réalité dominante est la tendance au règne des anti-valeurs, de l’amoralité, de l’immoralité. A tous ces niveaux, les contradictions se manifestent de façon flagrante entre le réel vécu et les principes de la morale.
Les faits, tels qu’ils sont exprimés consécutivement aux relations interpersonnelles, aussi bien familiales qu’extra-familiales, professionnelles qu’extra-professionnelles, sont foncièrement en opposition avec les exigences morales de la vie en collectivité, telles que la tradition les avait imposées. La rupture est très nette entre la famille sénégalaise dite moderne ou« évoluée » et la famille sénégalaise traditionnelle, au regard de la moralité. Les défauts, les vices, les anti-valeurs, ont systématiquement envahi tous les éléments constitutifs de la famille.
L’éducation dite familiale n’a presque plus ni sens ni valeur. Les parents, dans leur quasi-unanimité, sont devenus inaptes à servir de modèle parce que se disqualifiant eux-mêmes, ou se faisant disqualifier par leur propre progéniture, en démissionnant devant leurs responsabilités. C’estl’évidencemême, cette disqualification et cette démission sont les conséquences les plus éloquentes de la faillite de la moralité et des vertus morales, dans l’optique de l’éducation traditionnelle. Le processus qui a abouti à la corruption, à la perversion et à l’extraversion de la société, sénégalaise contemporaine, a eu ses débuts profondément enracinés dans le cadre familial.
C’est une loi sociologique toute naturelle et toute simple qui veut que quand la famille est malade, la société ne soit guère épargnée. Ce que l’on sait de nos jours de la société sénégalaise et de la gangrène qui l’a minée au point de paraître irréversible, n’est que le reflet approfondi du genre de relation inter-individuelle entretenu dans les familles. Il est normal que quand la notion de respect qui est le fondement de tout principe moral fait défaut dans la famille, cette même notion ne puisse avoir ni sens ni valeur hors de la famille. L’adolescent qui, par manque d’éducation, est incapable de respecter ses parents, ne peut pas du tout, dans la société, respecter autrui ou ses semblables. Ce même adolescent qui, pour les mêmes raisons, est incapable de discerner le permis de l’interdit dans le cadre familial, s’auto-disqualifie dans ses relations avec la Société, quand il est question de civilité, de politesse, de courtoisie, d’honnêteté, de probité, pour tout dire de moralité.
L’on ne saurait apprécier correctement la situation de la société sénégalaise, au regard de la moralité et des vertus morales, en faisant abstraction de ce qui la caractérise sur ce plan, en lui imprimant une identité propre. En le faisant, il est impossible aussi d’ignorer les causes ou les motivations dont les effets ont conduit à la faillite de la moralité et des vertus morales. En dépit de la multiplicité de ces causes ou motivations, l’analyse critique permet d’extraire de celles-ci certaines qui sont directement en rapport avec l’évolution politique de la société sénégalaise, depuis que le pays a accédé au statut d’Etat souverain.
Tant que le Sénégal et les Sénégalais ont été sous la domination politique et administrative d’une puissance étrangère entièrement responsable de leurs destinées, ils ont eu leurs défauts et leurs qualités qui s’équilibraient plus ou moins dans la Société. Etant donné que la domination politique n’a jamais été acceptée ni tolérée par le Sénégal des profondeurs (mais imposée par ceux qui la faisaient subir), les Sénégalais ont su, pour l’essentiel, conserver intact leur capital de vertus morales, en laissant aux minorités assimilées par le phénomène urbain extraverti, la responsabilité de la dégradation de leur condition morale.
La population sénégalaise, dans sa très grande majorité, a su préserver son identité socio-culturelle et morale. Le sens de l’honneur ainsi que la respectabilité n’y ont jamais disparu, et rares étaient ceux qui, dans leur conduite et dans leur comportement, osaient déroger en portant volontairement et consciemment atteinte à leur propre dignité ou à celle de leurs semblables.
L’avènement de la souveraineté politique a, comme on le sait, provoqué de très nombreuses et profondes mutations qui ont systématiquement affecté le tissu social et les mœurs dans ce pays.
Les données sociologiques du Sénégal colonial ont, du jour au lendemain, été profondément bouleversées. Aux couches sociales caractéristiques du Sénégal colonial, se sont ajoutées d’autres qui ont émergé à la faveur de la nouvelle structuration politique et administrative du pays. Une catégorie sociale minoritaire, nettement différenciée, a semblé s’ériger en classe sociale, au sens marxiste, face à la majorité du peuple. Cette catégorie sociale composée d’une élite hétérogène à dominante politicienne et bureaucratique parasitaire, a tendu à imposer aux autres couches sociales un mode d’existence foncièrement en contradiction avec les réalités sociologiques et morales authentiques traditionnelles.
S’il fallait localiser, dans le temps, le début du processus d’instauration des anti-valeurs morales dans ce pays, l’on n’aurait pas tout à fait tort de prendre comme repère chronologique cette période à la faveur de laquelle, l’élite citée a émergé des cendres de la société coloniale. Les insuffisances, les imprécisions, les cafouillages et les contradictions qui ont accompagné cette période (dans les options générales et spécifiques) ayant favorisé le type de société qui, désormais, devrait caractériser le Sénégal post-colonial, ont été dès le départ les porteuses des germes qui, au plan des valeurs morales, ne pouvaient pas ne pas aboutir au constat amère fait aujourd’hui dans ce domaine.
Les mutations consécutives à ces anachronismes ont entraîné des effets particulièrement sensibles dans le paysage social, politique et moral du pays. Et les manifestations de ces effets ont suscité des anti-valeurs d’un genre tout à fait inconnu jusqu’alors. Celles-ci se sont signalées, principalement dans les secteurs de la vie active nationale, c’est-à-dire dans les milieux professionnels et interprofessionnels, spécialement dans les secteurs d’Etat. La corruption, la concussion, les vols, les détournements de deniers publics et privés, les prévarications, l’irresponsabilité, le ponce pilatisme, le laxisme, le népotisme, le clientélisme, les pillages, l’occultisme, le maraboutage, l’envoûtement ont été érigés en système protégé et entretenu par les élites politiciennes, bureaucratiques et affairistes, au plus haut niveau.
L’irrationalité et l’obscurantisme ont ainsi semblé avoir pris la relève de tout ce que le système colonial a pu laisser de positif dans le pays.


Tous ces défauts et tares n’ont été que la pitoyable image d’une souveraineté nationale acquise sans gloire ni fierté, à la faveur de circonstances historiques et politiques dominées par des facteurs travestis, artificiels, voire artificieux.
La pollution systématique des milieux professionnels et interprofessionnels a éclaboussé les autres secteurs de la vie active nationale, en particulier les secteurs social et moral. L’instauration du règne de l’irresponsabilité, de l’inconscience et de l’insouciance, de l’arbitraire, de la méchanceté et de la jalousie du fait de la course effrénée vers les honneurs au détriment de l’honneur, la recherche éhontée du lucre à tout prix, par accumulation ou thésaurisation, ont crée des conditions spécifiques propices à l’émergence d’une mentalité et d’un esprit de classe.
A partir de ce moment l’impression a été que la société sénégalaise post-coloniale était devenue une société dualiste, c’est-à-dire une société systématiquement bipolarisée aux plans social et moral, où deux catégories sociales antagonistes ont été en présence : d’une part une catégorie ou classe sociale symbolisée par une minorité surgie des décombres qui ont suivi les bouleversements structurels, politiques et administratifs du pays ; d’autre part, une catégorie ou classe constituée par la majorité du peuple.
En d’autres termes, il est nettement apparu que la société sénégalaise post-coloniale a reflété la coexistence de deux entités sociales ayant succédé aux représentants de l’ordre colonial (entité minoritaire comme l’ont été ses prédécesseurs) d’autre part une entité sociale continuatrice des couches sociales qui avaient le plus souvent souffert de l’ordre colonial. Tout comme les représentants de l’ordre colonial avaient confisqué la souveraineté du pays, par le biais de la légalité coloniale, les représentants de l’ordre post-colonial extraverti ont accaparé tous les attributs de la souveraineté nationale, en particulier l’appareil d’Etat et toutes ses structures parallèles.
Usant et abusant des droits et prérogatives que favorise cette confiscation, les représentants de l’ordre colonial extraverti ont tendu à se démarquer de plus en plus nettement des masses victimes de leur domination, sous les diverses formes connues depuis l’avènement de la souveraineté nationale. Ce sont ces représentants qui, depuis la disparition de l’ordre colonial, ont créé sur les cendres de cet ordre révolu une société à l’image de ce qu’ils ont incarné : la force débonnaire inconsciente et irresponsable, servie par l’appareil d’Etat. Et c’est cette société qui a été à la base de la destruction systématique de toutes les valeurs par lesquelles s’identifiait le Sénégal traditionnel. Tous les grands maux sociaux et moraux, les fléaux, dont le Sénégal autre aujourd’hui, depuis l’injustice et l’arbitraire érigés en système jusqu’au pillage : du patrimoine de l’Etat (sous toute ses formes, en particulier le vol qualifié) et l’irresponsabilité, ont eu leurs origines lointaines dans l’émergence de la classe des successeurs de l’ordre colonial.
De la sorte, la faillite de la moralité et des vertus morales n’est due qu’à ces mêmes responsables.
Si présentement les Sénégalais ont, malgré eux, si négativement changé, tant dans leur mentalité que dans leur conduite et leurs comportements, c’est que depuis l’avènement de la souveraineté nationale, les modèles qui se sont offerts à eux ont été négatifs, en particulier au plan de la moralité et des vertus morales.
On ne peut pas dire qu’il n’en est pas ainsi car le Sénégal indépendant et souverain est tout à fait comparable à ce microcosme social qu’est la famille. De tout temps, il a été démontré que la faillite morale de la famille a toujours été due à la carence ou à la démission de son ou de ses responsables. Si le constat de la faillite de la moralité est présentement indéniable dans ce Sénégal de nos jours, cela veut dire, en toute logique, que ceux qui ont eu la responsabilité de conduire les destinées du peuple de ce pays ont failli à leur mission, soit par carence, soit par démission ou irresponsabilité.
Pour le commun des Sénégalais, lui parler de moralité ou de vertus morales dans son pays, équivaut presque à l’insulter ou en tout cas à le narguer, tellement les modèles qu’il a sous les yeux et dont il a eu à souffrir ont été et sont encore éloignés de ces concepts et de ce qu’ils expriment.
Ainsi donc, moralité et vertu morale semblent avoir déserté le Sénégal contemporain d’où leur essence, telle un cours d’eau tari, a plus ou moins disparu. Les responsabilités, quant à cette disparition, sont logiquement localisables, et à des niveaux connus.
Ainsi, s’il doit s’agir de la recherche d’une thérapeutique susceptible de favoriser leur renaissance, force est d’admettre que celle-ci doit obéir à une volonté dont la nature ne peut faire abstraction de ce qui, dans la société sénégalaise, est l’exemple type par excellence ; en l’occurrence, il s’agit de ses élites en général, mais plus précisément de celles qui détiennent le pouvoir de décision.


En effet, on ne peut nier que dans le monde contemporain, la conduite et les comportements des hommes dans toute société, quelle qu’elle soit, obéissent à un déterminisme que suscite et entretient la volonté politique de ceux qui ont la responsabilité des destinées de cette société. De façon plus évidente, quand les responsables politiques et moraux d’une société assument pleinement leurs responsabilités vis-à-vis de cette société et de ses différentes composantes, celle-ci et celles-là reflètent, immanquablement, ce que sont ces responsables. Bien sûr, si ces responsables agissent dans l’assumation de leurs responsabilités de façon négative, à terme, la société et ses composantes dont ils ont la responsabilité des destinées se négativisent. Inversement, quand ceux-là le font de façon positive, la société et ses composantes reflètent la positivité de ses responsables.
Puisque, au regard de la moralité et des vertus morales, le Sénégal contemporain, nonobstant les euphémismes, se présente comme un grand malade, le remède à ses souffrances doit venir de ceux qui ont sous leurs responsabilités ses destinées. Pour pouvoir guérir la Société, ceux-là doivent, au préalable, se guérir eux-mêmes, en dégangrenant leur mentalité, en moralisant leur conduite et leurs comportements. Pour ce faire, force est de partir d’une véritable autocritique qui mette en exergue tout ce dont la moralité et les vertus morales ont le plus souffert depuis deux décennies. Dans cette optique, l’on doit définitivement admettre qu’une nation ne peut puiser sa grandeur dans l’injustice, l’irresponsabilité et l’inconscience. Dans les écrits et discours officiels, le Sénégal aura beau être décrit comme « un pays de droit », une « terre de justice » (ce qui ne semble pas au demeurant si évident), si le commun des citoyens sénégalais continue à ne voir nulle part se concrétiser ce droit ou cette justice, dans le faisceau compact de ses préoccupations et de ses problèmes, il sera toujours sceptique, le doute ne pouvant le quitter, dans le réel vécu qu’il affronte quotidiennement.
Après vingt ans d’existence dans une société souveraine, le citoyen sénégalais reste désabusé devant ce qu’il continue de vivre au plan de la moralité et des vertus morales. Il a l’impression bien réelle qu’une sorte d’invite permanente lui est lancée pour qu’il tourne le dos à la moralité et à la vertu. Cette impression le pousse à admettre de façon cruellement malheureuse, que pour être « bon citoyen », pour faire partie de la frange enviée des « boroom daraja », de l’ « élite », il lui faut « vendre son âme au diable » en pactisant de façon zélée avec celui-ci qui incarne, sous tous les rapports possibles, le vice, la tare, le défaut. Si le citoyen sénégalais résiste à cette invite permanente, il risque de se marginaliser (l’expérience est là qui le prouve) par rapport aux exigences de la société corrompue, travestie, bafouée, du fait de la mise à l’encan de ce qu’elle avait de plus sacré : ses vertus.
On le voit bien, le citoyen sénégalais contemporain, qu’il soit adolescent, adulte, homme ou femme, est en droit d’être pessimiste, quant à son propre avenir, lorsqu’il est question de moralité et de vertu. A quelque niveau qu’on puisse le situer, il a en face de lui un faisceau de réalités qui, dans ce domaine, l’éloignent des principes originels.
Adolescent, le citoyen sénégalais affronte, dans le cadre familial et au sein du milieu social, des contradictions qu’il semble incapable de surmonter, quand il s’agit de ses rapports avec ses parents, de son éducation dans la famille et à l’école, finalement de son avenir.
Adulte, l’image que lui offre sa société est dévoyée dans le réel vécu. Sollicité de toute part par des impératifs de toute sorte, il est constamment ballotté dans ses options en relations avec la moralité et la vertu. Choisir ou ne pas choisir, tel semble être son leitmotiv permanent. Dans la société qui est la sienne, minée par la corruption des mœurs et des mentalités, choisir, c’est se mettre au diapason de ceux qui ont pactisé avec le diable, de ceux qui ont fait de l’amoralité et de l’immoralité les fondements de leur ligne de conduite, en se donnant les apparences trompeuses de l’honorabilité et de la respectabilité.
Ne pas choisir, c’est pour cet adulte, se mettre plus ou moins en opposition avec les exigences de sa société ; c’est s’y marginaliser ou s’y atomiser, en refusant précisément ces apparences trompeuses.
A la lumière de tout ce qui précède, l’on ne peut ne pas admettre qu’au regard des valeurs morales, telles que la tradition les avait érigées en règles et principes sacrés, le Sénégal de nos jours a systématiquement divorcé d’avec ce qui faisait sa grandeur et sa fierté jadis. Ce que les snobs appellent par euphémisme « modernité » ou « modernisme », n’est rien d’autre que la dénaturation, la perversion de ce qui faisait la fierté des générations de jadis, dans leur conduite et leurs comportements.
De nos jours, quand il s’agit de moralité et de vertu, on aime et adule ce que naguère on haïssait par respect pour soi et par dignité ; en même temps, on hait ce dont on était fier hier, pour avoir perdu tout sens de l’honneur, dans l’opportunisme le plus absolu.
Les destruction des valeurs de jadis est la conséquence même de la perversion dont a été victime la société sénégalaise, à travers son évolution socio-historique et politique. Si l’on souhaite que la gangrène corruptive soit définitivement extirpée du tissu social sénégalais, il faudra consentir une rançon qui sera lourde à payer. Ce tribut devra passer nécessairement par un sursaut de dignité qui doit concerner, sans exclusive, toutes les couches qui composent la Nation, mais avec une mention toute spéciale pour les élites qui ont la responsabilité des destinées de ce peuple dont les hommes et les femmes sont « fatigués », selon le mot combien juste d’un juge de notre société.





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