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POUR UNE HISTOIRE CULTURELLE NATIONALE ET POPULAIRE
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Ethiopiques numéro 31 révue socialiste
de culture négro-africaine
3e trimestre 1982

Auteur : Yahya DIALLO

Jacques Berque, professeur au Collège de France, parlant de son enfance maghrébine, racontait qu’il a commencé à étudier l’histoire dans une école d’Oranie dont les élèves arabo-berbères et espagnols composaient l’écrasante majorité. La première leçon, disait-il, de tout un système, commençait par le fameux « Nos pères Gaulois ». Le terme d’histoire de France, en un seul mot était tenu pour désigner non pas l’objet particulier, mais le genre, si bien que certains élèves, plus curieux, interrogeaient le maître sur l’histoire de France, de l’Allemagne, de l’Angleterre, ou des Etats-Unis.
« Cependant, ajouta Berque, l’Instituteur n’enseignait pas, et pour cause l’histoire de France d’Algérie ». Cette dernière devrait attendre encore un demi-siècle, et payer très cher pour s’imposer aux programmes officiels. Le problème se poserait alors du contenu à lui donner et de langue véhiculaire, en quoi enseigner.
« Ces pères Gaulois, qu’exaltait le petit manuel de Lavisse, auraient été proscrits entre temps, coupables de visées assimilatrices. Reconnaissons qu’il y a dans leurs déchéances une bonne part de justice. L’honnête observation, toutefois, que l’on peut maintenant faire de part et d’autre de cette ligne de partage décisive, que trace l’indépendance des pays naguère colonisés ne peut s’en tenir à une condamnation unique. L’effort vertueux que Lavisse déployait pour ériger l’histoire de son pays en modèle valable pour tous le contraignait à en ordonner la matière selon une profession exigeante, qui allait de l’obscurantisme des vieux temps à une liberté des temps modernes, en passant par Voltaire et Rousseau, les combats de la Révolution bourgeoise et l’instauration de la laïcité ».
Le 14 juillet 1975 un Président d’Etat africain a rétabli ses relations avec la République française en se référant explicitement à la prise de la Bastille : souvenir peut-être d’une prime éducation coloniale du genre que celle que bon nombre d’entre nous auraient reçu.
Pour qui veut tirer de ce préambule anecdotique quelque enseignement s’offrent des idées suivantes.
- caractère fallacieux d’une transmission du savoir qui tend à dépersonnaliser le récepteur ;
- nécessité consécutive d’en « décoloniser » non seulement le cadre et les méthodes, mais la langue et les données ;
- ambiguïté toutefois de celles de ces données qui, porteuses de valeurs tenues pour universelles, seraient assumés librement par le récepteur.
Nous retenons que l’expérience à laquelle il est fait allusion, s’inscrit dans un ensemble plus vaste, où le rapport colonial direct n’est généralement qu’un souvenir, mais où subsistent des rapports de force, existentiellement perçues, enfin où les défauts de la transmission ne sont pas seulement imputés, non plus qu’imputables à des défaillances techniques. Disons ces défauts interprétés en termes d’erreur ou d’abus entraînent des réactions qui débordent de beaucoup les responsabilités particulières pour s’en prendre à tout le fonctionnement de ce qu’on appelle éducation ou culture.
Ici l’éducation doit se définir comme la transmission d’une créativité et la création d’une transmissivité.
Parler de valeurs traditionnelles sénégalaises et du problème de leur intégration dans les systèmes d’éducation c’est reconnaître aujourd’hui pour la majorité de nos peuples, qu’il faut rompre avec un rapport ouvert ou tacite, subi ou consenti de clientèle : une clientèle plus pernicieuse encore, d’engager non pas seulement des pouvoirs, des intérêts matériels ou des services, mais des savoirs et des valeurs.


Or les progrès de la sociologie de la connaissance montrent à quel point les contextes dont procèdent les conditions et le sens dans lequel s’exercent l’invention et la communication, reflètent les réalités compétitives de l’histoire. L’instituteur à la Jules Ferry, orgueil de l’éducation républicaine bien que s’assignant la neutralité confessionnelle et politique, jouait un rôle militant dans les campagnes françaises à la fin du XIXe siècle. Il le jouait à fortiori, au Sénégal ou en Kabylie, et cela en faveur non seulement de la République, mais de la France républicaine.
Par d’autres voies, et bien que l’impérialisme anglais se dépouillât de toute visée assimilatrice, il suffit de lire la biographie de Ram Roy en Inde, ou plus tard de Gandhi, de Vive-Kananda ou de Nehru pour s’aviser de ce que même dans ces privilégiés, l’attrait d’un modèle occidental, ou seulement la familiarité avec lui, peuvent avoir d’effets sur un comportement. Dirais-je même sur un style : il suffira de comparer l’une à l’autre les œuvres de deux grands écrivains d’Egypte : Taka Hussein et Aggad.
Qui ne voit que la division de l’Afrique entre francophones et anglophones, si elle ne véhicule plus toujours des attractions politiques, favorise des orientations, des expressions des modes d’agir et de sentir, qui en viennent souvent à créer des divisions artificielles entre segments d’une même ethnie que les hasards de l’histoire ont répartis entre l’un et l’autre de ces systèmes.
La pensée des Présidents Nkrumah et Senghor, par exemple, pourrait-elle se dissocier des pédagogies respectives auxquelles l’un et l’autre ont été soumis ? Et si ce lien affirme une telle force s’agissant de personnalités aussi éminentes, que sera-ce du commun des esprits ? Dès lors, il apparaîtra comme une évidence d’ailleurs reconnu par tous et soulevant rarement de scandale, que l’appartenance à une aire linguistique, c’est-à-dire, en fait à une aire d’expansion culturelle, conditionne dans une certaine mesure non seulement les préférences intellectuelles ou esthétiques des intéressés, ce qui pourrait paraître comme légitime mais jusqu’à leurs positions historiques même si comme c’est souvent le cas, ces affinités empruntent le mode de la contradiction ou du défi. Disons que la pensée, les modèles occidentaux, loin de s’alléger depuis la fin officielle des empires se montre à beaucoup d’égards plus insistante. Et la réaction qu’elle soulève n’a pas trouvé jusqu’ici, semble-t-il, de stratégie pratique à la mesure de sa légitimité.
Certes on ne peut douter que l’acquisition d’idiomes étrangers s’impose soit par leur extension, soit par leur changement culturel soit par leurs incidences idéologiques. L’expérience de la génération précédente montre que les valeurs ainsi propagées ont mérité de la lutte anti-capitaliste.


Les résistances et leurs faiblesses

C’est en luttant contre les systèmes nationaux, économiques ou culturels dominants, qu’on peut chercher à en atténuer les ravages.
Ainsi les Nationalismes, les idées socialistes, et les cultures populaires doivent se dresser solidairement contre une dépersonnalisation tenue pour consécutive soit à l’inégalité des rapports de force, soit à des collisions inconscientes allant jusqu’à vicier le contenu de toute discipline, exemple, la psychanalyse, la sociologie, l’anthropologie, au regard de nos peuples, ou même des valeurs longtemps considérées comme inhérentes au legs national.
Observons que tout effort au sein de nos pays devrait tendre à décoloniser nos pédagogies, notre effort doit rétablir entièrement ou partiellement l’usage de la langue nationale, en tant qu’idiome véhiculaire d’une partie de l’enseignement. L’histoire et la littérature nationales paraissent offrir les champs les plus légitimes, voire les plus faciles d’une telle récupération ; l’une parce qu’elle favorisait les usurpations du colonisateur, la seconde parce que l’appréciation et la connaissance de soi entrent parmi les préalables de l’argumentation.
Retenons que beaucoup d’efforts entrepris au Sénégal ou ailleurs, exaltant les performances passées des cultures nationales, exaltant legs et patrimoines, bien que cela procède d’une légitime reprise de conscience, d’identité, laissent cependant pendante la question de savoir de quelle façon ces acquis et performances sont susceptibles de mobilisation et d’intégration dans le monde contemporain. Or, un passé, pour glorieux qu’il soit, ne se défend que par l’innovation, laquelle dépend d’un dialogue approfondi avec le reste du monde environnant. La véritable question qui se pose n’est donc pas de savoir quelles parties de l’identité culturelle à défendre doivent être sauvegardées contre l’agression du dehors, mais quel type de changement fondé sur l’authentique et le spécifique rendra impuissante et inutile cette agression.
Le caractère ardu des transcriptions des valeurs et des savoirs dans un métalangage, ne doit pas aboutir à un nouvel ésotérisme. Le rôle des responsables culturels devant être de les décoder ensuite de les redéployer dans nos langues nationales en les rendant accessibles aux élites et aux masses.
Si rien ne s’oppose en théorie à ce que des œuvres esthétiques fassent l’objet des mêmes traitements, il reste qu’à la différence des contenus factuels, conceptuels, ou méthodologiques, un message esthétique s’oppose à toute réduction loin de spécifier ce genre d’œuvres, il importerait donc d’en accentuer les indices spécifiques, de façon à augmenter leur pouvoir d’information à l’usage et l’initiative des collectivités réceptrices.
Hélas, il est à constater que ni la muséographie, malgré ses progrès récents, ni l’histoire comparée des littératures, ni même la musique orchestrale (qui est déjà un langage international, mais scandaleusement monopolisé), n’assument sur ce point le service du « marché de la peinture ».
Le choix des valeurs et des messages et leur appropriation se soumettront à des critères axés sur le service de la collectivité réceptrice, des masses, et entraînerait par là des libres reclassements à l’égard des hiérarchies constituées jadis lesquelles reflètent pour le moment les supériorités acquises entre individus, groupes et classes.
Une action soutenue en faveur de la créativité des systèmes en cause s’impose. Cette action suppose une étude critique de leurs spécificités et de leurs conditions d’accès au moderne disons au mondial.
L’exaltation du spécifique (en valeurs et en savoirs) et son accès à la confrontation internationale, doivent tendre à l’établissement d’un patrimoine véritablement commun, et non plus fondé sur le monopole de certains, le ressentiment de tous les autres et la consolidation des fausses hiérarchies.
Que ce soit en matière de recherche d’un langage universel, du développement raisonné du spécifique ou l’élaboration critique de valeurs communes, le rôle d’une concertation nationale et internationale s’impose à l’évidence. Elle constituerait le volet compensatoire de l’effet que toutes les communautés et peuples s’assignent en vue de la défense de leurs identités de leurs spécificités et de leur authenticité respectives.


Car selon nous la vraie universalité passe en effet par l’exaltation des différences, et les différences ne valent qu’en fonction de l’unité du projet humain.
En conclusion, notre tâche était et demeure, comme le dirait Césaire, de hâter la décolonisation. Sans séquelles ? Cela suppose de hâter le mûrissement de la prise de conscience populaire, sans quoi, il n’y aurait jamais décolonisation.
Il faut authentifier le sentiment national et populaire, il faut le propager et le purifier. Il faut en faire une conscience. Il est question de création et d’expression.
Le sentiment national contient la substance de la renaissance culturelle.
Il faut savoir le détecter, il faut le magnifier ; dans le monde de fausses valeurs, il faut lui redonner sa valeur.
Césaire a eu raison de dire que le régime colonial est négation de l’acte. Négation de la création.
Aujourd’hui, il faut créer, cette mission nous interpelle et nous renvoient dans « la quotidienneté des souffrances et des souvenirs comme les espérances, de constituer ces grandes réserves de foi, ces grands silos de forces où les peuples dans les moments critiques puisent le courage de s’assumer eux-mêmes et de forcer l’avenir ».
Voilà le sens et la voie, qu’il faut, pour définir une charte culturelle nationale sénégalaise, tirée d’une histoire culturelle nationale et populaire. C’est une initiative historique au plan national. Car les structures mentales, la culture spirituelle des peuples noirs africains, leur contexte sociologique, leur conception qui fait de la vie, un don spécieux, qu’il faut nécessairement perpétuer et augmenter de génération en génération, conformément à une éthique ancestrale millénaire, jouent un rôle dans la production sociale des hommes en Afrique.
« Pour sortir du temps colonial et néocolonial en Afrique, il faut une libération fondamentale des mentalités des attitudes. Ce qui implique évidemment un langage fondamental au contact vivifiant avec la réalité.
Au centre de ce langage fondamental, comme le souligne Obenga, pour la libération de toutes les dimensions de la vie des peuples noirs, l’histoire instaurera le sens du temps qui court, réintroduira dans le monde noir présent, la solidarité des grandes circonstances.
Enfin l’histoire africaine, comme l’histoire sénégalaise conscientisée, rendra le continent africain comme le Sénégal, maître de lui même, ajoutera à l’expérience propre des Africains, et des Sénégalais, celle de l’humanité entière, ouvrira la réserve inépuisable des énergies populaires à tous les niveaux possibles qui dépassent de beaucoup nos imaginations actuelles.
Une mission, disons une tâche exaltante dans le processus d’intégration des valeurs dans nos systèmes d’éducation.





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