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LE PROBLEME DE LA SPECIFICITE DES VALEURS DITES TRADITIONNELLES
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Ethiopiques numéro 31 révue socialiste
de culture négro-africaine
3e trimestre 1982

Auteur : Abdoulaye KANE

L’Afrique a la réputation d’être le continent de la sagesse et de la survivance des grandes valeurs humaines. A telle enseigne que les Africains ont fini par y voir une sorte de différence spécifique des peuples de notre continent.
Historiquement et sociologiquement, il est facile de constater que sur bien des plans, les transformations intervenues dans les sociétés occidentales n’ont pas encore atteint les peuples d’Afrique, singulièrement au niveau des rapports sociaux, des rapports inter-communautaires etc.
On cite volontiers comme preuve de cet état de choses la survivance du sentiment de l’honneur, de la tendance à l’esprit de solidarité ou de communauté, de la religiosité, du respect de la hiérarchie, de la parole donnée, etc.
Il n’est pas indifférent pour se donner toutes les chances de succès dans une entreprise d’éducation, de chercher à comprendre pourquoi certaines sociétés auraient perdu certaines de ces valeurs tandis que d’autres les auraient conservées.
Le recours à une notion comme l’africanité suffit-il réellement à appréhender correctement le problème ? Y a-t-il une essence de l’africanité qui (pré)dispose les Africains à avoir et à conserver des valeurs que, par ailleurs, ils partagent ou ont partagées avec les autres peuples du monde ? Et à fortiori existe-t-il des valeurs traditionnelles africaines ou sénégalaises, spécifiques ?
Il faut pour entrevoir la réponse à ces questions se donner au moins trois niveaux d’approche : historique, sociologique et normatif.

1. - Approche historique

L’approche historique est indispensable pour éviter d’enfermer les Africains et les Européens (ceux-ci jouant dans ce type de comparaison et sur cette question le rôle de référence négative) dans deux sortes de mythes opposés et définitifs. A tort ou à raison les conceptions sur les valeurs traditionnelles recouvrent presque toujours une mise en garde contre le risque de connaître le sort des occidentaux réputés pour leur inclination vers les valeurs matérielles etc.
En vérité, ce type de discours tente de justifier consciemment ou inconsciemment d’une part, le retard de l’Afrique et d’autre part, l’esprit de « dérèglement » général au plan des mœurs qui s’est emparé des sociétés occidentales.
Si l’on n’analyse pas les valeurs morales et spirituelles en particulier, en les rapportant à l’histoire concrète des hommes, on peut difficilement échapper au risque d’en faire des données ou abstraites ou arbitraires.
Les sociétés africaines ayant une histoire au même titre que les sociétés occidentales, qu’est-ce qui a été conservé, qu’est-ce qui a été perdu de part et d’autre ?
Si l’on répond que les valeurs traditionnelles africaines (ou sénégalaises) se sont conservées en dépit d’un contexte d’évolution générale marquée par les autres luttes tribales, les grandes transformations historiques précoloniales puis coloniales et néocoloniales, on fera effectivement de ces valeurs traditionnelles des données spécifiques, c’est-à-dire une sorte de qualité innée, coextensive à l’histoire des peuples africains. Mais il y aurait là un paradoxe à relever immédiatement et à expliquer : le propos des bouleversements historiques étant de transformer l’homme, comment expliquer la permanence et la conservation du même type de conscience des individus et des groupes africains ?
En prenant en compte l’histoire des autres peuples du monde (y compris le monde occidental) on s’aperçoit qu’ils ont connu et connaissent encore, dans de nombreuses régions de leur espace culturel, la pratique et la promotion de valeurs en tout identiques à celles que les Africains présentent comme étant spécifiquement les leurs. De ce point de vue le sentiment de l’honneur, l’esprit communautaire, le respect de 1a personne humaine, etc., sont un patrimoine commun à toute l’humanité que celle-ci peut affaiblir par moment et dans certaines conditions.
Ce qui serait donc mythique et gratuit serait de penser que c’est le propre des Africains d’avoir de telles valeurs. La réduction ou l’élimination d’un tel mythe constitue un préalable important dans la recherche, le repérage des valeurs dignes d’être intégrées dans un système d’éducation.
Ce que l’approche historique indique donc sommairement se résume ainsi :
- ce que l’on appelle valeurs traditionnelles africaines a fait ou fait partie du patrimoine culturel de toutes les sociétés humaines ;
- Si par constat on reconnaît l’écart qui tend à s’instituer entre sociétés occidentales et sociétés africaines quant à la conservation de telles valeurs, il faudra en effet au moins par hypothèse et sous peine de tomber dans un innéisme gratuit, admettre que les sociétés africaines, elles aussi, puissent être menacées de les perdre. Ce qui renvoie nécessairement à l’analyse des causes, des contextes et des conditions historiques.
Du reste l’approche sociologique est de nature à confirmer ces premières considérations historiques d’ordre général.


2. - Approche sociologique

Les facteurs qui, du point de vue de l’analyse sociologique, peuvent expliquer les grandes modifications qui se produisent au plan des rapports sociaux et de la détermination des valeurs sociales collectives sont nombreux et complexes.
Nous pouvons nous contenter à titre d’indication d’en retenir deux qui sont suffisamment massifs et pertinents pour expliquer que les valeurs sont davantage des effets des structures d’organisation sociale que des données immédiates raciales ou culturelles indépendantes et spécifiques.
Comme premier facteur décisif, il est évident que l’opposition de la grande cité, de la ville, n’est pas seulement une réorganisation de l’espace territorial qui centre celui-ci sur la ou les grandes agglomérations ; elle l’accompagne également d’un « écoulement progressif des anciennes références temporelles, spatiales et sociales ». En même temps qu’elle modifie le cadre de vie, la grande cité entraîne chez l’individu une perception différente du cours du temps (des saisons par exemple) de la mort, des notions de limites, de valeurs etc. En gros, tandis que dans le village c’est le temps entre autres qui rythme l’essentiel des rapports en subordonnant ceux-ci particulièrement à la hiérarchie et à la générosité, par contre dans la grande cité, sans qu’on puisse parler de la disparition de la notion de hiérarchie, les rapports se situent davantage sur un plan horizontal : c’est là que fleurissent de manière tout à fait relative les idées d’égalité, d’individualité, de liberté, etc. Et avec cela la contrepartie qu’est l’anonymat, la foule, le temps mesuré, compté, en fonction de l’efficacité quotidienne, etc.
On assiste ici à une dialectique qui s’interdit toute simplification et ne néglige aucun terme : si c’est le groupe qui crée la grande cité, la grande cité crée à son tour le groupe et en particulier l’individu. Une telle situation, on le voit, éloigne l’homme de la grande cité d’habitudes et de références qui étaient à la base des croyances et des rêves propres à la vie de village. Des valeurs se perdent mais d’autres émergent.
L’examen de ce cas de la ville s’est voulu à dessein général et presque abstrait pour bien indiquer qu’il s’agit là d’un phénomène absolument universel : les cadres sociaux ont cette propriété de privilégier dans le comportement des individus et du groupe ce qui est propre à perpétuer la nature du cadre social considéré. De sorte que si les valeurs dites traditionnelles sont propres à maintenir la vie communautaire à l’échelle du petit groupe, la structure de la ville et ses exigences propres ne peuvent s’accommoder du même type de références.
Aussi la ville condamne-t-elle l’individu et le groupe à changer sous toutes les latitudes et à toutes les époques de l’histoire, en fonction des contraintes qui sont à chaque époque déterminées par un ensemble de priorités prolongeant l’examen de l’effet de la grande cité sur l’individu et peut être même le précédant ; l’analyse des liens qui existent entre mode de production d’une part et rapports sociaux d’autre part est également de nature à placer le problème des valeurs, de leur conservation ou de leur modification sur un plan plus universel que spécifique.
Ce n’est pas le moindre mérite du matérialisme historique que d’avoir montré, à travers l’exemple de la naissance et du développement du capitalisme, non seulement les origines lointaines de celui-ci à travers l’écoulement progressif des bases de la société féodale, mais également son caractère dynamique et de fait social total entraînant dans son sillage la reconversion de beaucoup de valeurs anciennes. Les pages pertinentes du « manifeste » du parti communiste sur la famille, la morale, l’éducation, l’argent, les rapports de nations à nations sont là pour nous le rappeler.
Qu’on soit pour ou contre, c’est la théorie marxiste qui a obligé toute la réflexion sociologique à prendre en compte, dans l’étude des rapports sociaux, le lien rigoureux qui existe entre, d’une part, la formation sociale en cours reposant sur un mode et des rapports de production et, d’autre part, les idées, les sentiments, le droit, les idéologies diverses et les différentes formes de sagesse populaire.
S’il en est ainsi, l’approche sociologique prouve bien à ce niveau encore qu’à moins d’une volonté d’assigner à une race et à une culture des qualités ou des propriétés innées donc totalement hors de l’histoire, l’idée de valeurs traditionnelles doit être manipulée avec précaution.
Il est vrai cependant que d’un point de vue polémique, on peut toujours faire valoir un sens plus restreint de la notion de spécificité, en soutenant qu’on ne lui donne pas le sens d’une différence radicale, mais celui du « concret » d’une caractéristique universelle, c’est-à-dire telle que celle-ci s’incarne ici et maintenant dans une société donnée.


3. - Approche normative

Mais même dans ce cas, seul le point de vue normatif de l’analyse permet de régler le problème de cette conception de la spécificité. En d’autres termes il faudrait soutenir qu’un certain nombre de valeurs ayant été repérées comme essentielles et positivement vécues par le groupe, il est impératif de les maintenir et de les perpétuer. D’où les problèmes qui en découlent :
1°) Quelle instance est habilitée à décider et choisir celles des valeurs dites traditionnelles qui doivent impérativement être perpétuées ?
2°) Selon quels critères cette instance le ferait-elle ?
En particulier, le volontarisme qui présiderait à une telle attitude serait-il réellement guidé par les intérêts majeurs ou réels de la société ou plutôt par ceux d’un groupe minoritaire voire ceux du pouvoir (car l’histoire nous a suffisamment enseigné que les classes dominantes finissent par faire passer leurs intérêts pour ceux de l’ensemble de la société) ?
3°) A supposer qu’un tel conservatisme des valeurs traditionnelles soit un conservatisme de nécessité et non un conservatisme rétrograde (obscurantiste, etc.) quelles garanties aux plans matériel et social peuvent lui donner une véritable assise sociale c’est-à-dire une harmonie avec l’ensemble des solutions que la société est en droit d’attendre ? Exemple : à supposer que le « mûn » soit une valeur digne d’être exaltée et conservée, comment assurer qu’il ne soit pas exigé seulement de certaines parties du corps social et pas de tous ?
En définitive l’examen des problèmes des valeurs traditionnelles africaines et sénégalaises doit dépasser, pour être utile, le cadre de la mythologie des cultures tels que les Africains tendent parfois à s’y complaire comme pour expliquer leur propre retard, et tel que le monde occidental en général nous la répète tantôt de bonne foi tantôt de mauvaise foi ?
Deux raisons devraient nous mettre en garde contre le risque d’hypertrophie de notre désir d’originalité.
La première c’est que nous avouerions par là même que nous ne sommes pas dans l’histoire universelle, que nous ne sommes pas susceptibles d’évolution. Ce qui est conforme à l’histoire, c’est que des valeurs nouvelles peuvent supporter d’anciennes valeurs ou s’ajoutent à elles.
La seconde c’est que nous nous interdisions toute véritable rencontre avec les hommes des autres races et des autres cultures.
Car c’est se bercer d’illusions de croire que les autres sont par nature ou par accident mauvais et qu’on est soi-même à l’abri d’un tel risque, justement par nature ou par simple volonté. Même l’idée de complémentarité est sous ce rapport suspecte de manichéisme.
Le problème des valeurs, traditionnelles ou non, est un problème global en tant qu’il est effet ou cause de beaucoup d’autres et ne peut être isolé. Le problème des valeurs est un problème universel en tant qu’il ne peut être résolu que rapporté à la situation de l’homme concret dans ses rapports avec la nature et dans ses rapports avec d’autres hommes.





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