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Ethiopiques numéro 31 révue socialiste
de culture
négro-africaine
3e trimestre 1982

Auteur : Assane DIOP

En nous réunissant ici à Sali pour réfléchir sur les valeurs traditionnelles sénégalaises, nous obéissons, encore une fois, à un des besoins fondamentaux de l’homme, celui de créer pour se défendre.
Cette fois-ci, le danger vient de lui-même ; il s’agit pour lui de faire disparaître les anti-valeurs qu’il a d’une manière consciente ou inconsciente créées et entretenues. Il est question de remettre en cause notre société et d’extirper le mal qui la pousse inexorablement vers la dégradation de ce qu’elle a de fondamental.
Il ne s’agit pas, dans cet exposé, de définir le concept de valeur en ce qu’il a d’universel. La notion globale de valeur ou la spécificité du concept n’est pas l’essentiel du document que nous vous communiquons. Il s’agit plutôt, après les autres thèmes déjà traités concernant les définitions et les aspects aussi bien socio-historiques, philosophiques que religieux, de nous arrêter sur la jeunesse actuelle, c’est-à-dire la génération des indépendances.
Nous allons donc centrer notre participation sur la jeunesse, la jeunesse décolonisée, la jeunesse libre ; le problème de la jeunesse auquel sont confrontés les psychologues, les sociologues, les éducateurs, les gouvernements de la plupart des pays du monde.
Ce n’est pas le but de ce document que de rechercher les causes profondes de cette contestation universelle de la jeunesse. Des analyses diverses et pertinentes en ont été données par les sociologues du monde entier. Qu’il suffise de rappeler que l’un des effets des mutations actuelles est une plus grande libération de l’homme, une maturité plus rapide et enfin une stabilité moins grande des notions acquises. Le vieillissement précité des sciences et des techniques, une information quotidienne et complète, par l’image et la parole, plus directement accessibles que le livre et la presse écrite, contribuent à pousser les jeunes vers un certain refus de la société vieillissante. Ils se sentent mal à l’aise dans des structures qui, d’une décade à l’autre, ne conviennent plus aux formes d’une civilisation technique en accélération continue. Les jeunes rejettent ces structures, qu’ils jugent ridicules et même humiliantes, comme un vêtement démodé.
S’agissant du Sénégal, ces causes universelles conservent une certaine valeur, en particulier pour la jeunesse universitaire largement concernée par les grands mouvements d’idées. Toutefois, la masse de la jeunesse sénégalaise ne reçoit que des échos affaiblis de cette contestation philosophique. Par contre, elle trouve dans son propre contexte social des éléments de déséquilibre et de mécontentement qu’il convient en premier lieu d’étudier, mais sans perdre de vue que les « moins de 15 ans » représentent 45 % de la population : 1 Sénégalais sur 2 est un enfant ou un adolescent.

1. - ANALYSE DES CAUSES

Effets de la décolonisation

On pourrait d’abord analyser les conséquences psychologiques de l’indépendance. La colonisation représentait aux yeux de tous une forme de politique oppressive. S’en libérer, c’était passer d’un régime d’autorité à un régime de liberté. Pour beaucoup d’esprits simples, l’indépendance ne pouvait être qu’une libération de l’individu, dans tous les sens du terme. Or, il est certain que l’indépendance augmentait au contraire les responsabilités civiques et morales de tous les citoyens.
L’organisation d’un gouvernement, d’une administration, d’une économie, la création d’une nation, appelaient de la part de chacun, rigueur, travail, austérité, désintéressement, discipline consentie. Il est évident que de telles qualités ne sont pas souvent naturelles. Pour y accéder, deux voies s’offraient aux jeunes Etats, soit que le peuple dans un enthousiasme spontané fit passer les intérêts de la nation avant les siens propres, soit que le gouvernement organisât un encadrement politique et civique, contraignant l’individu à travailler prioritairement pour le pays. Le Sénégal, terre de démocratie et de dialogue, souffre peut-être aujourd’hui de n’avoir connu ni cet abandon volontaire des privilèges, ni ce dirigisme totalitaire imposé. La jeunesse a surtout retenu de l’indépendance le goût de la liberté, mais insuffisamment compensé par le sens des responsabilités communes dans l’avenir de la patrie, et l’acceptation d’un sacrifice individuel, au profit du destin historique de la nation.
Par ailleurs, la force interne, le lien fort et fraternel qui assurait la cohérence collective, à savoir la lutte contre le colonisateur, se trouvait soudain sans objet par le fait de l’indépendance octroyée. Une certaine démobilisation des esprits s’est opérée, alors que ce courant aurait dû changer simplement de sens et vivifier immédiatement un patriotisme ardent et constructif.
C’est dans ce climat incertain que se sont brutalement dressés les impératifs du développement, la nécessité d’une transformation dans le sens d’une accession rapide à la modernité.


Effets de l’accession à la modernité

La jeunesse actuelle a donc grandi dans cette atmosphère de facilité apparente dans la griserie d’une victoire politique et humaine à laquelle elle n’a pas participé et dont elle connaît mal le prix. C’est dans cet état d’esprit qu’elle a dû aborder une mutation sans précédent sur le plan socio-économique. La lutte contre le sous-développement a inscrit, au premier rang des préoccupations, l’éducation accélérée des populations, leur information rapide sur les techniques nouvelles, mettant tout en œuvre pour faire accéder une société archaïque et sous éduquée à la modernité.
Cette exigence du développement comportait des risques dont on mesure aujourd’hui les effets. La nécessité de détourner la jeunesse de certaines formes périmées de la vie sociale, la nécessité également de couper beaucoup d’adolescents de leur milieu naturel, pour les instruire, l’obligation de les pousser au refus de certaines coutumes qui faisaient obstacle au développement, ont conduit beaucoup de jeunes à critiquer, puis à rejeter en bloc les structures sociales villageoises.
Briser ces liens ou seulement les discuter, c’était exprimer la discipline et les hiérarchies qui maintenaient le groupe humain. Cet abandon a été d’autant plus grave que les jeunes étaient soumis, par cette société, à une autorité sans réserve, habitués à la seule obéissance, au respect des ordres donnés, à un sens aigu de l’honneur de la famille ou du village. Pour compenser cet arrachement, il aurait fallu en même temps offrir à la jeunesse un nouvel idéal civique et moral, faire évoluer ce sens de la vie collective d’une conception tribale vers une conception nationale mais sans laisser perdre le sens inné du dévouement de l’individu à la collectivité. Malheureusement, on a presque uniquement pensé à instruire en espérant que tout enfant plus instruit deviendrait un homme meilleur. Nous sommes contraints de constater aujourd’hui que ces vues étaient trop optimistes et faisaient une trop grande confiance en la valeur absolue du savoir.
Parallèlement et pour les mêmes raisons, le frein moral des religions et de croyances se relâchait quand il n’était pas ouvertement tourné en dérision. Seule se conservait intacte l’emprise des superstitions, du charlatanisme, c’est-à-dire les forces obscures faisant justement obstacle à la modernisation. Certes, tout n’était pas bon dans cette organisation sociale traditionnelle et même certains aspects constituaient des obstacles réels au développement, mais les supprimer c’était scier la branche qui rattachait les feuilles nouvelles aux racines de l’arbre.
D’ailleurs, l’éducation proprement dite, intellectuelle et technique, celle à laquelle on sacrifiait ainsi la tradition, pouvait-elle être totalement formatrice ? Certainement pas, car également on avait commis l’erreur de faire table rase de tout le savoir lentement accumulé par l’expérience, on avait laissé se perdre les sources profondes de l’art, de l’esthétique, les modes de pensée négro-africains. Ainsi, le sacrifice consenti au profit de la modernisation laissait la jeunesse privée de ces cadres moraux traditionnels sans lui apporter pour autant une éducation adaptée à son tempérament, à son intelligence et à son intuition. C’est cette jeunesse arrachée à ses traditions, à ses croyances, incomprise par la génération précédente, ayant reçu dans son élite une éducation désadaptée, pour ne pas dire une acculturation, qui est confrontée aujourd’hui aux impératifs d’un monde particulièrement difficile à appréhender.

Effets de l’urbanisation

Ces conséquences historiques ont été aggravées par l’attrait des villes, entraînant l’urbanisation rapide d’une partie de la population, en particulier de sa jeunesse.
Les plus récentes statistiques nous révèlent qu’il y a au Sénégal - pays dont la population et les ressources sont pourtant essentiellement agricoles - 24 % de population urbanisée. La population urbaine croit de 6 % par an. En 1972 elle était de 1 million d’individus soit 1/4 de la population, et elle doublera en 32 ans.
On ne peut éviter l’irrésistible appel de la ville avec ses immeubles, son asphalte, ses lumières, ses distractions, ses automobiles, son luxe apparent, véritable mirage collectif pour les adolescents.
On ne saurait leur reprocher cette avidité de connaître, ce désir de s’intégrer à une société moderne dont par ailleurs l’école et la radio soulignent la nécessité et l’universalité. C’est ainsi que l’on a vu, pour des motifs à l’origine louables, toute une population s’agglomérer autour des villes, en particulier au Cap-Vert, dans un inexplicable désordre social. Très souvent cet afflux venait augmenter dramatiquement les charges de petits employés qui, fidèles à la tradition, ne pouvaient refuser d’héberger toute une parenté en quête d’emploi. Des villes entières ont ainsi doublé ou triplé, rendant insolubles les problèmes de scolarisation, de surveillance sanitaire et morale des adolescents. L’urbanisation sommaire et souvent incontrôlée, n’a pas permis non plus de mettre en place les espaces et les installations nécessaires à l’organisation des sports et des loisirs. Ainsi toute une adolescence a été livrée à la seule éducation de la rue. Des jeunes ont grandi, en groupes disparates, dans le dénuement et l’abandon, cherchant par tous les moyens à se procurer quelques maigres ressources, dénuement d’autant plus ressenti qu’ils vivaient au milieu d’une société de consommation où la réussite sociale se reconnaissait d’abord aux signes extérieurs : habitats, mobiliers, vêtements, automobiles. Comment s’étonner, dans ces conditions, du développement, dans cette jeunesse, de sentiments d’injustice et de frustration.
Circonstance aggravante, à cette pénurie matérielle s’ajoutait le vide de la formation intellectuelle. Ni les fêtes traditionnelles, ni la religion, ni les contes des anciens, ni les récits des griots, ni la musique ou la danse, ne venaient apporter à ces jeunes esprits les aliments d’une rêverie, d’une réflexion ontologique ou métaphysique sans lesquelles la personnalité ne peut se former valablement. Malheureusement, le seul aliment offert en pâture était le cinéma, suffisamment démocratisé pour permettre à une fraction importante des jeunes, même désœuvrés, de trouver chaque semaine les quelques centaines de francs nécessaires pour pénétrer dans les salles obscures, objet de toutes les convoitises. On n’insistera jamais assez sur le rôle extrêmement néfaste joué par les cinémas de quartier dans la démocratisation de la jeunesse. Un constant appel à l’immoralité, à la violence, à la vie luxueuse et facile que procure l’argent acquis par n’importe quel moyen a souvent été le seul apport culturel de ces esprits sans protection.
On ne peut non plus passer sous silence une certaine démission de l’élite, plus soucieuse de son bien-être et de satisfactions, de vanité, que sensible aux devoirs qu’auraient dû lui imposer les inégalités sociales, et surtout l’abandon moral de toute cette jeunesse démunie. Tous les citoyens ayant eu la chance de bénéficier de l’instruction, auraient dû considérer comme une ardente obligation l’action civique et sociale dans leur ville, dans leur quartier. Souvent également, ils auraient pu être de meilleurs exemples de rigueur, d’austérité, de sacrifice même, montrant qu’ils étaient conscients de leur situation privilégiée.
Enfin l’accroissement démographique, consécutif à l’amélioration sensible de la protection maternelle et infantile, a paradoxalement accru le nombre de ces enfants, que la société ne pouvait plus éduquer et protéger au niveau de l’adolescence.

Effets de la conjoncture économique

A ces causes universelles et nationales de décolonisation de la jeunesse, sont venus s’ajouter les effets d’une conjoncture économique défavorable.
Le Sénégal a particulièrement souffert de la balkanisation, son équipement industriel se trouvant déséquilibré par la réduction des marchés aux seuls débouchés intérieurs. Par contre, le sous-équipement dans d’autres domaines a rendu plus sensible encore la détérioration des termes de l’échange. Devant une demande accrue de l’emploi et une poussée démographique, la stagnation économique et les reconversions nécessaires n’ont pas permis d’offrir du travail à beaucoup de jeunes disponibles à l’emploi. Parfois également, le manque de qualification ne permettait pas l’utilisation de certains jeunes pour des travaux nécessitant une certaine technicité.
On pouvait penser par contre que l’effort sans précédent d’éducation et de formation faciliterait l’accession à l’emploi d’une partie de la jeunesse. Paradoxalement il se trouve que cette amélioration de la formation et cet effort de scolarisation, s’ils ont eu une influence bénéfique sur l’équipement intellectuel et administratif du pays, ont eu également des effets négatifs.
Au cours d’une récente commission du Plan, un expert du B.I.T. dressait un tableau clair, mais alarmant, du déséquilibre entre la formation et l’emploi.
Si l’on prend comme base le taux de 3 % qui assure le renouvellement annuel nécessaire, le Sénégal offre 2250 emplois nouveaux par an. Si l’on y ajoute une croissance du nombre d’emploi due à l’expansion, soit 1100 emplois, on s’aperçoit que 3250 emplois sont offerts chaque année à près de 8000 jeunes ayant reçu une formation à des niveaux divers. Ce contingent annuel vient s’ajouter à la masse des travailleurs sans emploi. A titre d’exemple, on considère qu’à Dakar il y a 10000 travailleurs actuellement disponibles dont 3600 sont qualifiés.
Si l’on tient compte par ailleurs que les promotions formées sont de plus en plus nombreuses, on peut craindre que la masse des jeunes désœuvrés illettrés, soit rejointe par des scolarisés sans travail, leurs frères en dénuement et en amertume, mais beaucoup mieux préparés à fournir des cadres à la contestation ou à la révolte.
Cette analyse a volontairement recensé les seuls aspects négatifs des problèmes posés par l’insertion de la jeunesse dans le courant socio-économique de la nation. Toutefois, une telle analyse ne conduit pas forcément à des conclusions pessimistes, car elle a pour souci de déboucher sur des thèmes de réflexion, permettant de rechercher les formes d’action et les moyens propres à améliorer le présent et surtout à préserver et préparer l’avenir.


II. - ACTIONS ET MOYENS

Il ressort de cette analyse que le problème de la jeunesse est d’une grande complexité. Il touche finalement à toutes les activités politiques, économiques ou sociales de la nation. On ne peut rechercher que dans le cadre d’une vaste synthèse d’actions diversifiées.
Une bonne définition des objectifs est la première condition. L’action nationale en faveur de la jeunesse pourrait être envisagée sous deux aspects :
Action immédiate sur les jeunes de 13 à 18 ans en particulier en milieu urbain.
Dans cette optique il convient d’étudier des mesures d’urgence. Il s’agit en effet d’une action de « sauvegarde » à caractère social. Cette tranche de la jeunesse est déjà atteinte par le mal. Il convient de lui appliquer une thérapeutique psycho-sociale permettant l’amélioration des meilleurs, leur protection - et il faut le dire également - la mise hors d’état de nuire des irrécupérables, qui constituent le germe de la maladie. C’est dire que cette action peut se présenter parfois sous un aspect coercitif.
Action à longue échéance préparant la jeunesse de demain. Après avoir constaté les erreurs, ou les faits économiques et sociaux, qui ont provoqué l’actuel malaise, on peut en tirer la conclusion qu’il n’y a pas eu une politique cohérente de la jeunesse. Les problèmes ont été abordés sur des points très particuliers et sans toujours entraîner l’approbation ou seulement l’intérêt de l’ensemble des actions gouvernementales. Or, il est indispensable que dans les années à venir la mentalité des jeunes soit transformée. Si l’action éducative et morale s’exerce dès l’enfance, dans tous les domaines et dans tout l’environnement social des enfants, il est sans exemple que la malléabilité des esprits enfantins ne permette pas de former des esprits raisonnablement intégrés à leur milieu socio-politique. Il ne s’agit plus là de coercition, ni même d’embrigadement, mais de formation intellectuelle, sociale et morale adaptée aux esprits et aux besoins.
Il n’est d’ailleurs pas tout à fait exact de parler d’action à long terme. En effet, en ce domaine, la meilleure période où l’esprit de l’enfant est influençable se situe entre 10 et 16 ans. C’est dire qu’il s’agit plutôt d’une action à moyen terme, qui doit commencer dès maintenant avec la génération des enfants de 10 ans, pour produire des effets visibles dans 5 ou 10 ans.
Nous allons maintenant recenser pour chacun de ces deux modes d’action les activités concernées, les moyens de les animer, de les normaliser ou d’imaginer de nouvelles formes d’intervention.

A)Action immédiate de sauvegarde

Pour exercer immédiatement une action sur la jeunesse il faut tenir compte des deux groupes essentiels que constituent « les scolarisés » et les « non scolarisés ». En effet s’il existe des mesures communes aux deux groupes, l’intervention est évidemment plus facile sur le groupe scolarisé. Toutefois, il ne faudrait pas commettre l’erreur de penser que la scolarisation de type classique soit une intervention suffisante. Il convient de souligner sans arrêt qu’instruire n’est pas forcément éduquer.
Enfin, on a trop négligé également l’organisation des loisirs des élèves. Tout le monde peut constater l’atmosphère de désœuvrement, d’ennui, de passivité ou parfois d’agitation désordonnée, qui règne dans les cours des établissements secondaires. Les élèves ne sont pas responsables de cet état de choses : ils ne savent que faire et où aller. Il conviendrait que chaque établissement scolaire de quelque importance prévoit des salles ou espaces verts adaptés pour des activités de loisirs, lecture, musique, peinture, distractions manuelles, etc. Rien n’est plus néfaste à la jeunesse que l’inaction et la vacance de l’esprit : c’est toujours pendant ces stériles interclasses que se fomentent les actes d’indiscipline ou de protestation, que se répand la corruption des esprits, que s’infiltrent la propagande et la perversion.
Un autre point capital est le resserrement de la collaboration entre élèves, enseignants et parents. Là encore, tout établissement important devrait avoir un « conseil d’aide » groupant les représentants des professeurs désignés par leurs collègues, les représentants des parents désignés par les associations et des représentants des élèves choisis par leurs camarades, mais en imposant certains critères de représentativité : Age, réussite scolaire, moralité, etc. Ces « conseils » discuteraient les règlements, proposeraient certaines réformes dans les limites, bien entendu, des règlements et programmes nationaux. Ils seraient tenus au courant périodiquement des difficultés rencontrées, des actions à promouvoir.
Parallèlement, au moins une fois par semaine, des salles seraient mises à la disposition des parents et des professeurs pour des prises de contact, demandes de renseignements etc. L’initiative de la rencontre pouvant venir soit des parents, soit des éducateurs. Les représentants des élèves, « chefs de classes » par exemple, pourraient également avoir une brève entrevue hebdomadaire avec les professeurs principaux.
Il ne faut pas exclure à priori la présence même des représentants des élèves aux conseils de classe. Ils pourraient ainsi témoigner de la procédure et des motifs des sanctions prises à l’encontre de leurs camarades. Peut-être même pourrait-on aller jusqu’à la présence dans ces conseils d’un représentant des parents d’élèves, afin que chacun soit renseigné sur les motifs des décisions et sanctions. Par contre, cette participation devrait entraîner l’autorité souveraine de ces conseils, écartant les nombreuses interventions actuelles qui minent l’autorité des responsables, indisposent les professeurs et donnent aux élèves le sentiment de l’injustice.
Sur le plan de l’instruction proprement dite, on constate également le peu de place que tiennent les enseignements moraux et civiques. Même lorsqu’ils figurent au programme, il n’est pas exagéré de dire qu’ils ne rencontrent aucune faveur, ni chez les élèves, ni chez les professeurs, ni chez les parents. On consacre aux matières, dites principales, les horaires, les crédits, l’équipement, au détriment de ces parents pauvres que sont les enseignements civiques et moraux. Or il est incontestable que le fondement de la vie morale et de la formation civique se sont toujours appuyés sur l’imprégnation des jeunes esprits, auxquels on inculque ou communique un certain nombre de règles, de formules, de proverbes, de slogans, d’exemples, d’émotions, d’enthousiasmes, véritable trame pour le développement de la conscience individuelle. Les activités morales et civiques se déposent dans ce cadre, comme le miel dans les alvéoles de la cire. L’immoralité commence par le vide moral : ne pas proposer à l’enfant des règles en ce domaine, ne pas lui fournir les structures mentales nécessaires, c’est manquer à un devoir fondamental de l’éducation. Pas plus qu’on ne peut devenir savant mathématicien sans avoir appris la table de multiplication, grand écrivain sans les mécanismes de la lecture, on ne peut devenir un homme et un citoyen sans avoir été initié aux impératifs moraux et sociaux d’une nation moderne.
Toutes les religions et tous les régimes qui ont réussi à exercer une influence profonde sur la vie morale ou sur les organisations sociales se sont toujours appuyés sur un véritable enseignement en ces domaines. Il est capital, surtout dans une société où, par la force des choses, l’accession à la modernité, l’évolution souhaitable des groupes humains qu’entraîne le développement, brisent les structures primitives de la vie morale et sociale, de les remplacer par d’autres règles mieux adaptées qui, d’ailleurs, peuvent très souvent s’inspirer de la sagesse ancestrale. Faire de l’enseignement moral et civique une matière primordiale dans le premier degré et le premier cycle du second degré, augmenter les horaires, sensibiliser professeurs et parents à la valeur profonde de ces enseignements, profiter de tous les exercices de français : dictées, élocutions, récitations, rédactions, pour multiplier l’action morale et civique, voilà certainement l’un des moyens les plus sûrs d’agir sur les esprits. Certes, nul n’ignore u’une action pédagogique ne peut pas, artificiellement et de l’extérieur, transformer à coup sûr les hommes, mais il est certain que sans elle les risques sont infiniment plus grands.
D’une manière générale les esprits ne sont pas inexorablement bons ou mauvais. Il suffit souvent d’une aide, d’une crainte, d’un enthousiasme à un moment opportun de la vie affective de l’adolescent, pour le faire basculer du bon ou mauvais côté de la pente.
Mais aussi nécessaire que soit cet enseignement, il resterait stérile, s’il ne s’appuyait sur une action morale et civique. Cette action c’est dans l’organisation, déjà évoquée, de loisirs sains et actifs qu’il faut la rechercher. Il convient donc d’encourager, de promouvoir, d’assister toutes les formes d’associations culturelles, artistiques, coopératives, les mouvements pionniers, le scoutisme, au sein des établissements scolaires. La remise en honneur dans les terminales de la préparation militaire élémentaire pourrait également jouer un rôle en influant sur de petits groupes. Cette préparation a toujours eu la faveur des lycéens.
C’est dans la pratique quotidienne d’une vie sociale organisée à leur échelle, que les élèves feront l’apprentissage de la vie qui les attend. Soutenus par une connaissance réelle des problèmes de la vie morale, des impératifs de l’organisation, aux prises avec les difficultés pratiques de la coexistence, de la gestion, de l’animation, encouragés par le soutien et l’exemple des éducateurs et surveillants, il est certain qu’une amélioration sensible des mentalités serait visible dans les milieux scolarisés.


1) Suggestions pour une amélioration du milieu non-scolarisé :

Si les jeunes intellectuels jouent un rôle important par leur aptitude à diriger ou à animer la masse, c’est la jeunesse non-scolarisée qui constitue la troupe. Par son nombre, par les conditions prédites, parfois désespérées de son existence, elle est, dans les rues des grandes villes, une masse toujours disponible pour le désordre et l’agitation.
En ce domaine la « disponibilité » va de l’enfance à l’âge adulte. Au cours des récents événements on a pu voir un grand magasin de la ville saccagée par 6 enfants de 9 à 12 ans. Ces enfants étaient simplement « entrés dans le jeu » excités par l’exemple de la violence.
C’est dire que dans ce secteur déjà fortement gangréné, il faut à la fois sévir et protéger, tout en s’efforçant d’améliorer.
Sévir contre les adultes qui offrent aux adolescents des moyens illicites de gagner de l’argent, en particulier par la vente frauduleuse sur la voie publique des marchandises de contrebande.
Il est nécessaire de renforcer les sanctions contre parents et tuteurs négligents, de leur faire sentir que l’abandon moral d’un enfant ou d’un adolescent est un délit. On ne devrait plus voir des agents de police placides, quand ce n’est pas souriants, regarder de jeunes dévoyés assaillir les ménagères au marché, saccager les arbres des avenues à coup de pierres, se poursuivre en bousculant et en injuriant les passants. Des groupes spéciaux d’une « police de mineurs » devraient patrouiller dans certains quartiers, contrôler les débits de boissons ou les « bottes » mal famées, interpeller les mineurs, les adolescents, les reconduire éventuellement dans leurs familles, les garder à vue, exercer une surveillance constante qui freinerait forcément le courant actuel d’indiscipline de la rue, l’empêcherait peut-être de devenir irréversible. Il est à craindre que cette jeunesse abandonnée ne fournisse, dans 10 à 20 ans, un premier contingent important à la criminalité adulte. L’organisation de plus en plus visible de la prostitution des jeunes filles et du proxénétisme est un signe qui ne peut tromper. On peut voir des prostituées dans le plus pur style européen, à 100 mètres du Palais présidentiel.
Une épuration vigoureuse des dancings et bars qui fleurissent partout à Dakar, allant jusqu’à leur interdiction, aurait le double avantage de ne plus constituer de véritables écoles de perversion pour la jeunesse et de limiter les vols commis le plus souvent pour alimenter les sorties nocturnes.
A ce stade le plus bas de délinquance, on ne peut éviter la répression, la discipline autoritaire, la protection de la jeunesse contre elle-même et contre ses corrupteurs intéressés. Ceux qui vivent de cette corruption ne sont dignes d’aucune indulgence et devraient être inlassablement et impitoyablement pourchassés.
L’autre panneau du diptyque, est le cinéma. Son action profondément néfaste est d’autant plus regrettable qu’il pourrait être un moyen puissant d’éducation des jeunes non scolarisés. C’est avec effroi que l’on imagine l’impact émotionnel de certains films d’épouvante de violence, où le criminel, le voleur, le tueur, la fille perverse, le jeune dévoyé, même s’ils finissent mal pour attendrir la censure, restent les héros exemplaires, ceux auxquels on s’identifie.
Il suffit de regarder dans la rue des adolescents se quereller en jouant : chaque geste, chaque jeu de physionomie est appris, a été répété, à l’image de quelque personnage de ce cinéma mineur. Plus le quartier est populaire, plus le cinéma est accessible par la modicité de ses prix, et plus le programme est avilissant.
En ce domaine, la responsabilité de l’Etat est totale. Il possède les armes nécessaires. Il ne devrait pas permettre que des étrangers sans scrupules inoculent à l’enfance et à la jeunesse sénégalaise les germes de la perversion, de la déchéance intellectuelle et morale. La commission de censure doit recevoir des instructions précises, prendre conscience de son rôle : on ne devrait plus voir de séances de la commission avec 3 ou 4 membres présents sur 15, dont parfois 1 Sénégalais. Mais préalablement, une instruction ferme devrait être envoyée aux responsables des circuits en leur signifiant l’interdiction d’importer des films violents ou immoraux, car ce sont eux qui ont formé le goût actuel du public. Dans l’état présent des films importés, un censeur conscient devrait en interdire au moins 6 sur 10, ce qui est inconcevable. L’effort volontaire des importateurs doit précéder la répression de la censure.
Cet effort d’assainissement et de protection est un préalable à toute action positive de reprise en main de la jeunesse. Il est nécessaire de recréer un environnement plus propre, plus favorable à l’ensemencement des idées nouvelles. A cette action négative pourra alors se superposer une action morale et sociale positive.
Parmi les moyens déjà existants ou prévus, le sport peut être une première motivation, car il a pour corollaire la discipline et la santé corporelles. Mais il serait nécessaire d’en poursuivre l’organisation en profondeur jusqu’au niveau des quartiers populaires et justement dans toutes les zones où l’habitat est dense et défectueux.
S’agissant d’un apport culturel, il convient de penser en premier lieu aux moyens audiovisuels, radio et cinéma, ainsi qu’au goût prononcé du public pour les spectacles en plein air. Pour ce1a chaque service responsable devrait créer une section spécialisée. Il est évident que le rô1e essentiel de Radio-Sénégal, lorsqu’il s’adresse aux jeunes, n’est pas de les initier aux dernières trouvailles musicales de la jeunesse dorée, insouciante et futile d’Amérique et d’Europe.
Il semble possible également que les cinéastes sénégalais, et particulièrement le cinéma officiel, s’orientent vers la production de films pour la jeunesse, qui ne seraient pas pour autant ennuyeux. On peut concevoir de petites séquences filmées, amusantes, critiques, parfois prises sur le vif, moquant les travers, soulignant la laideur, l’inutilité, le ridicule de certains actes et de certains personnages. On pourrait en outre éveiller le patriotisme par de petits films historiques, reconstituant des scènes du passé, ou réveiller le sens artistique par quelques minutes de musique, de danse, de folklore. Enfin, on solliciterait l’enthousiasme par des séquences documentaires exaltant les réussites économiques et sociales, l’évolution de l’agriculture, le charme de la vie hors des villes, les possibilités de reconversion dans des organismes modernes, etc. Naturellement, émissions et films utiliseraient les langues locales. Des jeux radiophoniques pour les jeunes dotés de prix, et portant sur la connaissance du Sénégal, de son histoire et de ses institutions, seraient un excellent stimulant, pour encourager la curiosité intellectuelle et civique.
Ainsi radio et cinéma joueraient un rôle positif. La production filmée pourrait être imposée aux circuits commerciaux, pour les premières parties de spectacle, contre un paiement qui alimenterait les budgets de production. Il serait essentiel toutefois d’organiser, au niveau des quartiers, l’accueil et la réception de cet apport culturel. L’animation urbaine pourrait s’orienter vers la création, soit de clubs de jeunes, soit d’associations de quartier, permettant l’écoute collective, l’organisation de spectacles artistiques et folkloriques, des projections en plein air de cinéma éducatif. Il suffirait le plus souvent d’un terrain et de quelques aménagements assurant la protection des appareils ou l’isolement des artistes.
Enfin la création opportune du service civique doit jouer un rôle capital par sa double action protectrice et éducative. En effet, l’incorporation dans les compagnies civiques, soit des jeunes chômeurs volontaires, soit de délinquants mineurs récupérables, constitue une soupape de sûreté, permettant de contrôler certains jeunes sans pour autant les rejeter hors de la société policée. C’est pourquoi il serait bon de ne pas laisser s’implanter l’idée que le service civique a un caractère uniquement disciplinaire et punitif. Il faut que les jeunes qui en sortiront se sentent au contraire fiers d’avoir reçu cette formation, qu’ils aient le sentiment d’avoir accédé à une certaine forme de l’élite sociale.
En conclusion, une double action d’assainissement et de prise en charge des groupes non scolarisés peut être immédiatement envisagé. L’essentiel est, d’une part, d’engager une lutte sans faiblesse contre les dévoyés et les corrupteurs de la jeunesse et d’autre part, d’arracher les adolescents à ce climat d’abandon social, à ce sentiment de frustration, qui alimente actuellement tous les déséquilibres et toutes les révoltes.


B) Eléments d’une politique à long terme

La définition d’une politique à long terme peut également se scinder en deux formes d’action : d’une part l’amélioration de la valeur éducatrice et formatrice de l’instruction proprement dite, dans le cadre de la scolarisation, d’autre part l’action de reprise en mains, d’encadrement et d’assistance de la masse des jeunes non scolarisés.
1-) Suggestions pour une action en milieu scolaire et universitaire

Une telle action n’est possible que dans le cadre d’une réforme des programmes, des horaires, mais surtout de l’esprit de l’enseignement. On peut regretter que les événements aient contraint le gouvernement à entamer la réforme salutaire par le haut. Certes cette mesure d’urgence ne peut changer en profondeur l’esprit et les aspirations d’une élite universitaire si l’enseignement supérieur n’est pas lui-même alimenté par un enseignement secondaire rénové. De tous les enseignements, ce dernier est certainement le plus désadapté, le moins formateur, le moins pratique, le plus aliénant de tous les enseignements sénégalais. Il faut en chercher les raisons dans plusieurs directions, c’est un enseignement dominé par une assistance technique étrangère, souvent mal préparée à sa tâche, malgré sa qualification professionnelle, peu éclairée sur les problèmes nationaux et la psychologie africaine. Par ailleurs le secondaire apporte des connaissances, déjà assez précises pour devoir être échantillonnées et programmées, mais à un niveau insuffisant pour donner lieu à un enseignement ou à une expérimentation originaux, comme dans l’enseignement supérieur ; or l’enseignement des lycées, collèges normaux et techniques est celui qui va former les cadres moyens les plus nécessaires et les plus répandus dans la nation.
S’agissant de l’école primaire, on peut dire que rien ne s’oppose à un changement profond du contenu des programmes et des méthodes pédagogiques à utiliser. En effet, sur le plan du savoir, le but de l’école primaire est d’apporter des notions de base permettant de lire avec aisance, d’écrire en respectant les règles élémentaires de l’orthographe et de la grammaire, d’effectuer les calculs découlant des 4 opérations.
La pratique de ces exercices ne fait aucune obligation à l’élève de connaître les textes et les auteurs français, ni les subtilités d’une langue qui est pour lui une langue d’usage. Au contraire il convient qu’il exprime ses problèmes particuliers, les actes de sa propre vie ou ses rêves personnels. Le calcul peut s’apprendre sur des exemples sénégalais tirés de la vie pratique et l’on ne voit même pas au nom de quel principe pédagogique on pourrait interdire, à l’instituteur, l’utilisation de la langue maternelle des élèves, pour mieux leur faire comprendre les mécanismes dont, sans doute, ils appréhenderaient plus facilement les difficultés s’ils étaient plus à l’aise dans la compréhension des explications. En tout cas d’autres matières, en particulier l’histoire locale et surtout, ce qui nous intéresse ici, la morale et l’éducation civique, ne pourraient que gagner à être enseignées dans la langue même des élèves, car la vie morale ne peut être détachée de la langue de civilisation et c’est peut-être l’une des causes profondes d’aliénation chez les scolarisés, que de leur inculquer des principes philosophiques et moraux dans une langue qui n’est pas organiquement liée à leur personnalité profonde et n’en recouvre que partiellement les subtilités.
Comment par exemple ne pas voir ce qu’il y a d’aberrant dans la traduction aux enfants des écoles d’un proverbe issu de leur propre folklore, qui perd ainsi le plus souvent une partie de la saveur et de l’humour qui auraient permis sa fixation dans l’esprit de l’enfant. On pourrait ainsi alléger considérablement les programmes, leur donner de l’intérêt à la fois auprès des enfants et auprès des familles, permettre à la collectivité de vivre son propre savoir. Dans cette voie les responsables de l’éducation pourraient facilement imaginer une réforme profonde qui changerait l’objet même de l’enseignement et le ferait participer davantage à la formation de l’homme et du citoyen.
Une telle réforme devrait s’appuyer sur la décentralisation et une régionalisation de l’enseignement du second degré : les avantages d’une telle politique seraient nombreux. Les jeunes n’auraient pas besoin de venir se concentrer dans les villes ; ils grandiraient dans leur région, au milieu des leurs, et seraient moins tentés de partir. Il serait plus facile également d’adapter des collèges et des centres d’apprentissage aux besoins locaux.
Une part importante des élèves ainsi formés, diplômés ou non, alimenteraient les cadres subalternes et moyens de la région.
Ils constitueraient l’apport précieux qui manque aux coopératives, à l’animation rurale, à l’encadrement paysan, au commerce local, organismes qui sont obligés de recruter dans les grandes villes, un personnel non seulement désadapté, mais qui n’a parfois que mépris pour la vie rurale. L’élan ainsi donné à la vie régionale serait certainement un bon ferment pour le développement économique. La décentralisation permettrait également d’étudier une architecture plus sobre et plus utilitaire des établissements, une organisation des internats plus proche de la vie locale, ne déracinant pas les enfants et ne leur créant pas des besoins de confort incompatibles avec les modestes salaires qui les attendent. Enfin l’organisation des loisirs, des coopératives, des travaux collectifs, serait grandement facilitée et moins coûteuse. Les contacts des élèves et de la population seraient plus faciles que dans les villes et certainement profitables aux uns et aux autres.
La régionalisation éloignerait une partie de la jeunesse des excès d’une société de consommation installée dans un monde de pénurie ; elle susciterait l’action pionnière et créatrice qui manque à la jeunesse nationale. Une conséquence psychologique de la régionalisation pourrait être également le rééquilibrage du « marché » des intelligences qui s’offre chaque année à la scolarisation. Il est toujours bon que la prospection ne se limite pas au secteur évolué ou urbanisé de la population.
Un enseignement du premier degré ainsi lié à la population, vitalisé par les langues et les cultures locales, apportant les mécanismes élémentaires du savoir, déboucherait sur un enseignement du second degré fortement régionalisé. La multiplication des centres d’apprentissage spécialement des classes de formation répondant aux besoins ou aux projets futurs, enfin des collèges ou lycées régionaux d’enseignement général, technique ou agricole, tisserait un réseau permettant de fixer la jeunesse rurale et de préserver ses valeurs morales. Il serait opportun également que dans l’avenir, les métiers tels que ceux de chauffeur, de planton, d’appariteur, de téléphoniste, soient uniquement réservés à ceux qui auraient fait au moins une scolarité primaire. Il n’est pas normal de donner un permis de conduire à un illettré, de faire porter des courriers par quelqu’un qui est incapable de lire une adresse ou une carte de visite. C’est au niveau du Certificat d’études qu’il conviendrait d’attribuer ces emplois. Le milieu social et le rendement administratif en seraient certainement bénéficiaires.
S’agissant de l’enseignement supérieur, il semble que la réforme en cours soit de nature à offrir des solutions raisonnables. Dans le domaine de l’élite le problème n’est pas seulement comme on le dit trop souvent d’apporter un savoir de valeur internationale, mais bien de former des esprits susceptibles d’apporter au monde moderne une réflexion neuve issue de la pensée africaine.
Bien entendu il ne s’agit là que de thèmes de réflexion et une telle réforme devrait être étudiée minutieusement. Il n’en reste pas moins vrai qu’elle est inéluctable et urgente si l’on veut atténuer les causes profondes du malaise général de la jeunesse auquel sont affrontés la plupart des jeunes Etats. Il faut associer fortement la jeunesse au développement, lui faire prendre conscience des difficultés et de la nécessité pour chacun de s’identifier au destin de la nation.
Sur le plan pratique, sans attendre le décollage économique qui multiplierait les emplois, il serait bon de combattre la désaffection qui s’attache à certains emplois.
Le problème des boursiers est trop connu pour être longuement évoqué. Est-il pour autant résolu ? C’est grâce aux bourses accordées que l’on oriente les étudiants vers telles ou telles études. Ce choix est-il toujours conforme aux intérêts nationaux ? On peut en douter quand on voit ici une dramatique pénurie, et là une affluence dépassant les besoins. Peut-être, serait-il nécessaire de prévoir par décret, annuellement, le nombre de bourses à accorder par spécialité, en se fondant sur les perspectives précises de l’emploi. Mais certainement une plus grande rigueur devrait présider à ces attributions, qui conditionnent l’avenir des jeunes.


2°) Suggestions pour une action hors de l’école

Il était normal qu’au moment de l’accession des Etats à l’indépendance, une poussée générale vers la scolarisation vienne compenser le sous-équipement culturel. La lutte contre l’analphabétisme et l’effort de scolarisation étaient pour tous les gouvernements des slogans très populaires, appuyés par tous les organismes internationaux. Evidemment le droit à l’instruction est l’un des droits fondamentaux de l’homme. L’expérience nous montre malheureusement que l’effort de scolarisation est étroitement dépendant du développement économique.
Dans le monde moderne on peut regretter de constater que « l’intendance » précède toutes les autres formes de progrès humains. Les budgets des Etats sont, en ce qui concerne l’éducation nationale, à la limite de rupture, et la tendance est partout de revenir raisonnablement sur l’idée généreuse d’une scolarisation rapide et totale. On a vu par ailleurs que le Sénégal, avec à peine plus de 30 % de scolarisation, forme chaque année un nombre de jeunes à des niveaux suffisants d’instruction, nettement supérieur aux possibilités offertes à l’emploi. Cette tendance vient de faire un bond en avant, avec les 46.000 candidats de 1968 à l’entrée dans les lycées et collèges. Il semble donc qu’il faille raisonnablement se résigner à voir pendant 20 ans encore de 35 à 40 % des jeunes non scolarisés. Il ne faut pas oublier non plus que la génération qui était scolarisable en 1958, qui a 23 ans aujourd’hui, est illettrée à près de 70 %. Pour ces raisons l’action hors de l’école est déterminante, puisque de nombreuses années encore, elle conditionne l’avenir de la plus grande partie de la jeunesse.
Comme nous l’avons précisé, la protection des jeunes est un devoir de l’Etat. Il est nécessaire que la police et la gendarmerie forment des spécialistes, créent de véritables brigades pour la surveillance des mineurs. La justice peut également améliorer ce qu’elle a d’ailleurs commencé, c’est-à-dire l’adaptation des tribunaux d’enfants, l’évolution des sanctions contre les jeunes délinquants, permettant la récupération plutôt que la répression, et sans doute aussi l’étude d’un ensemble de textes aggravant la responsabilité des adultes, chaque fois qu’il y a abandon ou corruption de jeunes.
Nous avons traité ailleurs le problème du cinéma. A plus longue échéance il est indispensable de faire sortir de l’impasse où il végète le cinéma éducatif populaire dont l’attrait et la puissance formatrice sont indiscutables. Une des premières mesures serait de rassembler, en un seul organisme, tous les moyens actuellement dispersés entre 4 ou 5 ministères ; appareils, budgets, véhicules, techniciens. Un office du cinéma éducatif pourrait être créé, ce qui faciliterait par ailleurs les dons des pays étrangers ou organismes internationaux, prêts à faire preuve de générosité en ce domaine, mais actuellement découragés par la dispersion et là désorganisation du cinéma éducatif.
Toujours dans le domaine de l’image, il ne faudrait pas manquer le bon départ de la télévision et en particulier l’organisation dans les quartiers de télé-clubs pour les jeunes. Bien entendu il sera nécessaire de se défendre, et ce ne sera pas facile, de l’avilissement des programmes par l’apport de bandes bon marché venues de l’extérieur, et dont les sociologues reconnaissent déjà l’emprise extrêmement néfaste sur les couches sous éduquées des populations des nations modernes.
Il conviendrait également de préparer une évolution du sport. En effet, si le sport de compétition est un puissant attrait qu’il ne faut pas négliger, il serait bon d’orienter la politique nouvelle vers la création de modestes, mais nombreuses installations sportives, dans tous les quartiers. A l’heure actuelle on voit des bandes impressionnantes d’enfants, qu’ils soient bien habillés ou en haillons converger vers les espaces vides du centre de la ville pour y jouer. Même dans les quartiers modernes les urbanistes n’ont pas prévu les installations nécessaires aux sports et aux loisirs. L’urbanisation devra inscrire ce problème au premier rang de ses préoccupations. C’est à cette condition d’ailleurs que l’on pourra parler d’éducation populaire et d’alphabétisation.
On a sans doute fondé de trop grands espoirs sur l’alphabétisation des masses. En ce domaine les objectifs ne peuvent être que psychologiques et utilitaires. L’orientation actuelle vers un programme rapide d’alphabétisation en langues locales est une excellente chose. Elle permettra à tous les secteurs abandonnés sur le plan de la scolarisation de se sentir concernés par les techniques universelles de l’écriture. Toutefois, il est indispensable que cette alphabétisation débouche sur un usage pratique : traduction bilingue de tout ce qui s’offre à la lecture utilitaire quotidienne de chacun. Citons à titre d’exemples : panneaux routiers, enseignes, affiches, noms de produits ou emballages de produits locaux, directives et outils destinés au milieu rural, peut-être même carte d’identité, certains actes d’état civil, adresses postales, etc. Par ce biais on intégrera davantage à la vie sociale moderne la masse non scolarisée. Pour assurer l’encadrement des actions civiques envisagées, il conviendrait que le service civique national soit effectif pour tous les étudiants bacheliers, brevetés, certifiés, etc. à la fin de leurs études ou à l’âge de 21 ans. Ce serait pour eux une excellente année de prise de conscience des problèmes de la population, un retour aux sources des difficultés socio-économiques. Enfin on aurait ainsi les cadres sans lesquels l’action est impossible, et que l’Etat n’est pas en mesure de recruter et de payer. Toute idée d’action sociale est conditionnée par l’organisation d’un service civique des cadres. Il est juste que ceux qui ont profité des faveurs de la nation paient ce tribut personnel au profit de leurs frères défavorisés.
Les chefs religieux pourraient aussi étudier l’évolution nécessaire de l’enseignement des religions sur le plan de la modernisation.
En particulier l’Islam noir, dont l’influence est encore profonde sur une partie de l’enfance, ne semble pas jouer sur le plan moral et civique tout le rôle qui est pourtant historiquement le sien. Les règles de vie morale et de discipline, contenues dans le Coran, échappent à l’enfant. Si l’enseignement pouvait être fait dans les langues locales, il est certain que l’esprit de l’enfant serait plus fortement marqué par les règles que lui enseigneraient ses maîtres.
On pourrait également prévoir des équipes psychotechniques qui prospecteraient les régions sous scolarisées, les quartiers populeux, testant les enfants de 10 à 15 ans non alphabétisés, pour déceler les fortes personnalités, les intelligences exceptionnelles à jamais perdues, qui pourraient être ainsi récupérées pour le plus grand profit de la nation. Ainsi l’on donnerait une chance nouvelle à l’élite de cette jeunesse abandonnée. A ce sujet l’on peut évoquer la grande injustice sociale que constitue l’habitude inconsidérée des redoublements de classe. Il est normal que celui à qui on a laissé ses chances, mais qui ne veut ou ne peut poursuivre des études, laisse la place à ceux, souvent mieux doués, qui n’ont pu trouver place dans les écoles.
Une autre action importante serait le lancement d’une campagne psychologique de plusieurs années, par la radio, la presse, et surtout par l’exemple, visant à décoloniser « les esprits » sur les points suivants :
- Les métiers manuels doivent être honorés. L’élite n’est pas seulement intellectuelle. Celui qui sait travailler de ses mains en mécanique, électricité, électronique, etc. est vraiment l’un des piliers du développement et de la modernisation. De même l’agriculture est un métier qui nécessite également la création d’une élite, d’autant plus importante qu’elle conditionne à 80 % la vie et le destin du pays.
- L’autre idée qu’il conviendrait d’extirper, en particulier de la bourgeoisie qui se crée dans la Fonction publique, c’est que l’on ne peut pas créer une société de consommation à l’image des pays développés dans une économie de pénurie. Comment concilier l’autorité de l’Etat, les nécessités de la rentabilité de toutes les actions économiques, et le fait de l’encadrement généralisé des individus vivant au-dessus de leurs moyens, épuisant en bien de consommation le crédit qui pourrait être placé dans des activités rentables.

3) Réflexions sur les problèmes de financement

Il est évident qu’une telle évolution nécessiterait des moyens financiers. Je pense que ces moyens pourraient être recherchés de deux manières :
a) Par un réaménagement interne de la masse des crédits affectés aux problèmes éducatifs et culturels. Il est indéniable que, jusqu’à ce jour, tout crédit affecté à autre chose qu’à la construction des écoles, au fonctionnement des établissements, à la multiplication des postes d’enseignants, à l’achat des fournitures, aux bourses d’études, est apparu comme un crédit presque gaspillé. On a toujours freiné le financement des opérations concernant les problèmes culturels, sportifs, de jeunesse, d’éducation populaire, d’alphabétisation, de cinéma éducatif, etc. Si l’on veut vraiment que l’éducation équilibre l’instruction, il faudrait revoir en conséquence la répartition des masses budgétaires.
b) Si une politique de protection et d’éducation de la jeunesse est définie, elle pourrait s’appuyer sur une fondation parapublique susceptible de recevoir les dons et les subventions des pays ou organisations nationales et étrangères. Il n’est pas douteux qu’une « Fondation pour la protection et l’éducation des jeunes » susciterait de l’intérêt à l’extérieur du Sénégal et polariserait les nombreuses actions en ce domaine, un grand nombre de gouvernements et d’associations internationales ou privées étant susceptibles d’alimenter en fonds, en matériel audio-visuel et en véhicules une Fondation qui regrouperait l’ensemble des besoins sénégalais.
c) Des journées nationales pourraient être organisées et le bénéfice de certains travaux collectifs éventuels des jeunes pourrait être versé à la fondation.
d) Une taxe spéciale sur les alcools, les tabacs, les dancings, éventuellement les jeux, pourrait également être créée.
Comme l’a si fortement exprimé un grand Sénégalais d’origine, le philosophe Gaston Berger :
« Il faut former les hommes en pensant qu’ils auront à se reconvertir perpétuellement. Il faut former une mentalité qui donne la souplesse d’esprit. L’éducation, doit prendre le pas sur l’instruction et doit être permanente.
« Le pays qui réalisera ce programme aura fait une telle révolution, qu’il aura pris une avance considérable ».
On peut espérer que ce pays sera justement la nation sénégalaise en formation, qui saura imaginer et maîtriser son destin.
L’on pourra alors voir se former le type d’homme du type de société dont nous avons donné le profil aux Etats généraux de l’Education à savoir :
1) une société de justice sociale, de démocratie, de progrès culturel, libérée de toute entrave à l’épanouissement de la personnalité humaine, reposant sur la maîtrise par les Sénégalais des richesses essentielles de leurs pays ;
2) une société revalorisant le travail manuel comme facteur d’éducation et de développement en assurant sa liaison étroite avec le travail intellectuel.
Enfin une société libérée aux plans politique, économique, social et culturel, une société développée, réconciliée avec elle-même et ouverte aux autres.





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