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Ethiopiques numéro 31 révue socialiste
de culture négro-africaine
3e trimestre 1982

Auteur : Madigbé KOUROUMA

Le thème central choisi par ce colloque est d’une grande importance pour l’UNESCO qui a toujours encouragé et stimulé les activités visant à améliorer les contenus et programmes de l’éducation en tenant compte de leur endogénéité.

L’UNESCO et la problématique de l’insertion des valeurs traditionnelles

 [1]

En effet au cours de nombreuses consultations régionales et sous-régionales organisées par l’UNESCO, la problématique de l’insertion des valeurs traditionnelles dans les systèmes éducatifs a été souvent abordée. Parmi ces réunions il convient de citer :
- La Réunion Régionale sur « la Jeunesse et les Valeurs culturelles africaines », tenue à Abomey (Bénin) du 2 au 7 décembre 1974. Il s’agissait d’une réunion de réflexion sur le sens que de jeunes africains qualifiés (historiens, sociologues, animateurs culturels, responsables de programmes culturels, gouvernementaux et non gouvernementaux) donnent à la culture dans la société africaine contemporaine.
Entre autres recommandations, cette réunion, dont le rapport a été largement diffusé par l’UNESCO, a souligné l’étude et la réévaluation des valeurs culturelles en vue de leur insertion dans l’éducation de la jeunesse.
- La conférence intergouvernementale sur les politiques culturelles en Afrique, tenue à Accra du 27 Octobre au 6 novembre 1975. Succédant aux conférences intergouvernementales sur les politiques culturelles en Europe (1972) et en Asie (1973) cette conférence de Accra, communément dénommée AFRICACULT a largement débattu les problèmes de l’identité culturelle et de l’action culturelle en Afrique. Un accent particulier a été mis sur la nécessité d’étudier le milieu et l’homme.
La conférence des Ministres de l’Education des Etats - membres d’Afrique, tenue à Lagos du 27 janvier au 4 février 1976. Quatrième d’une série de réunions régionales visant entre autres à définir les problèmes prioritaires ainsi que les orientations propres à guider en matière de développement et de rénovation de l’éducation, la conférence de Lagos a nettement réaffirmé la nécessité de rendre l’éducation plus pertinente par rapport au milieu culturel de l’enfant, en tirant parti des ressources des traditions africaines et de l’utilisation des langues africaines comme langue d’enseignement.
- Le séminaire sous-régional sur « l’utilisation de l’héritage culturel dans l’éducation », tenue du 29 septembre au 3 octobre 1980 à Freetown. Organisé sur la base de la Résolution 1/5.4/1 de la 20e session de la Conférence Générale autorisant le Directeur à poursuivre les activités relatives au renforcement des capacités nationales en matière d’élaboration des contenus de l’éducation, ce séminaire a examiné les problèmes relatifs à la recherche, les critères de sélection et les méthodes de l’insertion des ressources culturelles et artistiques dans les curricula et les activités extrascolaires.
On constate ainsi l’intérêt que soulèvent, pour l’UNESCO, les recherches et les réflexions sur les valeurs culturelles africaines et le besoin d’une pédagogie permettant leur insertion dans les systèmes d’éducation.
La portée d’une telle préoccupation est à vrai dire considérable. Car c’est reconnaître du même coup, comme l’a affirmé le Directeur Général de l’UNESCO M. Amadou Makhtar Mbow à AFRICACULT 1975, que si la croissance économique est un facteur fondamental du développement, ce sont bien des choix d’ordre essentiellement culturel qui en déterminent l’orientation et l’utilisation au service des individus et des sociétés en vue de la satisfaction de leurs besoins et de leurs aspirations les plus légitimes.
En effet, une réflexion sur les valeurs traditionnelles et leur insertion dans les systèmes d’éducation se trouve-t-elle menée avant tout par l’affirmation de l’identité culturelle qui sert de fondement à la véritable indépendance nationale.


2. - L’identité culturelle

En contestant la suprématie occidentale, les peuples africains ont redécouvert l’enracinement de leur propre civilisation. A cet égard un retour aux sources de la culture nationale semble être le premier pas vers la libération créatrice, mais il cesserait de l’être si, au lieu d’aboutir à une vie culturelle authentique, il n’était que l’effet d’une vision passéiste de la culture. Si les Etats africains parlent de traditions africaines plutôt que de cultures traditionnelles, c’est qu’ils ne peuvent admettre qu’il y ait contradiction entre l’héritage du passé, transmis de génération en génération à, travers une histoire mouvementée, et le développement fondé sur le progrès technologique. Et j’estime qu’à ce niveau la réflexion doit tenir compte du fait que la tradition n’étant pas hors de l’histoire vivante, leur insertion dans les systèmes éducatifs doit dépasser l’expérience des siècles précédents, au besoin de faire éclater le carcan qui les aliène. Il s’agit, en somme, de mettre le vieux cru dans les outres neuves de la modernité comme l’indique le doyen A. Hampaté Bâ.
L’inventaire des traditions comporte des disciplines littéraires, philosophiques, biologiques, mathématiques etc., se traduisant partout dans les fables, les proverbes, la médecine populaire. Il ne faut pas prétendre les trouver sous des formes codifiées parlantes, le caractère parfois ésotérique et empirique, qui les enveloppe, empêchant leur développement systématique. Pour faire la lumière sur ces conceptions traditionnelles il y a le besoin de la connaissance profonde de la tradition orale qui assure la parfaite connaissance du répertoire culturel et explique le monde, l’histoire, l’organisation sociale, les techniques, les relations humaines et les rapports avec les voisins.
Enseignement sur le passé et aussi sur le présent, la symbolique directe enrichit à chaque génération la mémoire sociale qui n’est jamais coupé du monde fabuleux de l’imaginaire.
Dans le contexte de la maîtrise de la tradition orale, l’importance des langues africaines est utile. Ceux qui, autrefois, avaient tendance à négliger les langues parlées en Afrique, reconnaissent aujourd’hui le rôle irremplaçable qu’elles jouent en tant que source, support et véhicule de la pensée et des cultures africaines. Dans un premier temps, on a réhabilité les langues africaines en prouvant leur aptitude à exprimer la pensée abstraite, aptitude que des esprits trop intéressés et généralement ignorants voulaient leur renier ; il s’agit maintenant de faciliter à travers elles l’accès du plus grand nombre au savoir le plus moderne.
La problématique de l’insertion des traditions africaines dans les systèmes d’éducation moderne implique nécessairement l’affirmation d’une identité culturelle nationale qui passe par la désaliénation résolument voulue des modes de penser et d’agir étrangers à la réalité africaine et l’absence d’une forme d’extraversion qui caractérise encore trop souvent certains comportements. Et dans ce contexte, l’enracinement dans les valeurs authentiquement africaines suppose la reprise en compte des langues africaines qui devra s’opérer par le biais de leur étude scientifique et objective et de leur insertion dans les systèmes éducatifs, sociaux, administratifs et politiques des Etats.
Sans doute, l’analyse des valeurs fondamentales des sociétés africaines, en vue de déboucher sur une pédagogie de leur insertion dans les systèmes d’éducation conventionnelle et non conventionnelle, est d’une certaine complexité menant à un grand nombre de difficultés d’ordre stratégique. En évoquant ces difficultés, on peut penser tout d’abord au problème de la diversité culturelle et de l’unité nationale.
En effet l’individualisation des cultures dans leur diversité et leur spécificité, une des revendications essentielles de notre époque, qui consacre ce retour à des entités nationales individualisées cède parfois la place à des contradictions sociales susceptibles d’engendrer des mouvements politiques. Et l’on est en droit de se demander si ces particularismes sont tous en mesure de trouver leurs expressions dans un programme éducatif national, faute de quoi le problème est parfois posé en terme de rivalités ethniques.
En ce qui concerne l’UNESCO, elle reconnaît que la diversité représente, en Afrique, une réalité vivante. Elle estime, en outre, que loin d’être un élément de division, la diversité culturelle doit être perçue comme un facteur d’équilibre et d’unité. L’instauration d’un dialogue fécondant entre les différentes cultures et la participation active des diverses communautés à la vie culturelle de la nation favorisent l’intégration et l’unité nationale. Quant au choix des valeurs traditionnelles à insérer dans le système éducatif national, il procède de ce fait, de la nécessité de dégager les points communs à la diversité, qui constituent la base de la culture nationale.
En revendiquant pour les valeurs traditionnelles la place qui leur revient dans les systèmes d’éducation moderne, il est opportun de tenir compte de cette autre difficulté d’ordre stratégique par le choix des valeurs à conserver.


3. - Tradition et modernité

Pour mieux situer cette problématique il faut, à mon avis, donner le contour précis du rapport de la tradition et de la modernité le cadre défini de la dynamique des sociétés africaines. Le souci de la réalité historique stimule à suivre la sphère de l’évolution des traditions africaines. Ce souci se justifie par la raison simple que les traditions africaines sont un produit complexe de l’évolution des sociétés.
Une analyse synchronique permet de partir du rôle de chaque structure au sein de la totalité structurelle des sociétés traditionnelles pour saisir par ce biais les valeurs qui s’y attachent et qui constituent justement les traditions.
Egalement une analyse diachronique, tout en indiquant l’évolution de la hiérarchie des structures, montre l’évolution des traditions. L’impact des religions musulmane et chrétienne y trouve son compte.
Mais en fait, l’impact, l’agression coloniale avec la détermination historique, en agissant sur les structures de base, va opérer un bouleversement systématique des formations sociales traditionnelles. J’estime qu’il est nécessaire de situer la nature composante, complexe des traditions issue de cette totale disharmonie structurelle, d’indiquer également les aspects de leur rôle fonctionnel dans la résistance culturelle à la colonisation.
Sans nier en quoi que ce soit la validité de cette résistance, l’analyse du fonctionnement des structures permet de se rendre compte que dans la hiérarchie interne déterminée qui fonde la rationalité de toute société, le mode de production moderne imposé par la colonisation est caractérisé par sa dominance qui marque la nature de la relation nouée avec l’ensemble des modes de production traditionnels dominés, mais toujours présents.
Cette relation complexe et dynamique entre le mode de production dominant et les modes de production dominés détermine l’évolution des structures économico-sociales des formations sociales africaines. Et dans ce contexte on peut considérer le rapport entre le moderne et le traditionnel comme l’impérieuse urgence du rapport de la modernité à elle-même à travers la réalité hétérogène et multi-complexe qu’elle contient.
Pour en venir à la problématique de l’insertion des valeurs traditionnelles dans les systèmes d’éducation moderne, comment peut-on opérer ?
Ce n’est pas la contradiction perçue entre tradition et modernité qui peut permettre l’unité de rupture qui réalise une évolution moderne. A mon avis, cette évolution ne peut s’expliquer que par la réalité dominante des dynamismes de la modernité dans ces rapports avec la tradition. Cette dominance de la modernité impose l’éclosion des aspects dynamogéniques et de la tradition qui devient alors une composante de la réalité hétérogène et multi-complexe de l’évolution moderne.
Sur le plan éducatif, la modernité impose une amélioration des contenus, méthodes et techniques d’éducation. Et dans ce contexte, la plupart des Etats africains ont pour objectifs le renforcement de l’efficacité interne des systèmes d’éducation tout en tenant compte des exigences d’endogénéité de leurs contenus, méthodes, et techniques.
En effet, dans la problématique de l’amélioration des contenus, méthodes et techniques de l’éducation, l’UNESCO estime qu’un effort particulier doit être déployé pour intégrer en une synthèse résolument tournée vers l’avenir, l’héritage culturel et la modernité. Dans cette perspective, il s’agit de mettre au point et de promouvoir des méthodes et des techniques originales adaptées aux besoins pédagogiques, aux conditions économiques et technologiques, ainsi qu’aux caractères culturels propres aux pays en développement.
Les utilisateurs des systèmes d’éducation attendent des contenus et des méthodes qu’ils soient moins théoriques et mieux adaptés au milieu, plus profondément enracinés dans les langues nationales. Plus encore, ils attendent de l’éducation qu’elle soit plus délibérément orientée vers la vie et puisse aider l’enfant, l’adolescent ou l’adulte à comprendre le monde dans lequel il vit ou va vivre et à le transformer. Les manuels scolaires doivent cesser de se fonder sur les contenus relatifs à d’autres valeurs culturelles que celles du pays où vivent l’enfant ou l’adolescent, pour chercher à faciliter l’insertion dans l’environnement familial et social.
L’accueil que les peuples africains réserveront aux normes de l’éducation moderne, dénotera leur conformité avec les aspirations et l’idéal de tout un chacun : l’épanouissement total de l’homme africain réconcilié avec lui-même, avec les autres, avec le monde, pénétré de ses valeurs dynamogéniques et fécondantes.
Dans une première étape, il s’agit de faire la lumière sur toutes ces conceptions traditionnelles dont la portée ne paraît pas encore avec clarté.
Cet inventaire doit permettre dans une deuxième étape de répertorier les valeurs dynamogéniques, celles qui ont été assumées dans le passé, fondent dans le présent et sous-tendent pour l’avenir un humanisme à dimension universelle.
Dans une troisième étape, et sur la base du répertoire des valeurs on peut procéder à une approche analytique par disciplines, où doit dominer le souci de pertinence, par une approche pédagogique globale visant à améliorer l’efficacité de tous les éléments du système éducatif, notamment ceux qui se rapportent à l’enseignement des sciences humaines.
En situant une fois de plus la pertinence de ce colloque, vous me permettrez de penser à cette source de la sagesse africaine qui, à travers ce vieil adage maninka, nous enseigne que toute jeunesse, qui se réjouit de la disparition de la tradition, se réjouit par la même occasion de sa propre décadence. C’est dire en bref que la jeunesse ne saurait s’épanouir sans tenir compte des valeurs de la tradition. C’est donc un devoir de les analyser pour les mettre au service de l’éducation moderne dont l’efficacité dépendra de l’endogénéité de son contenu, de ses techniques et méthodes.


[1] Les opinions exprimées n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l’UNESCO. (Note de l’auteur). Les sous-titres sont de la rédaction.




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