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Ethiopiques numéro 31 révue socialiste
de culture négro-africaine
3e trimestre 1982

Auteur : Babacar Sédikh DIOUF

Que nous proposent ces grandes civilisations qui dominent aujourd’hui le monde, cette culture du Nord, qu’elle nous vienne de l’Est ou de l’Ouest ?
Des bombes à capacité de destruction inhumaine avec leurs vecteurs de plus en plus rapides, de plus en plus puissants, d’une précision de tir comportant de moins en moins d’erreur, grâce à des machines devenues intelligentes et capables de se souvenir, bref, tout pour la destruction de notre planète terre et l’anéantissement du genre humain. En prévision de cet événement dont la simple évocation a une charge émotionnelle insupportable, les hommes de la civilisation technicienne, à l’exemple de Noé, construisent des vaisseaux spatiaux et scrutent les autres galaxies à la recherche d’autres planètes d’asile pour les rescapés de leur espèce.
Que faire ?
Subir leurs caprices et se laisser détruire comme des mouches, ou agir sur le cours de l’histoire en mêlant notre voix à celle des autres peuples pacifiques du monde ?
Le contenu de notre message, la pédagogie de l’Amour du prochain et de la construction d’un monde vivable exhumé des profondeurs de la culture des bâtisseurs de pyramides et des mégalithes millénaires, sera-t-il comme une contribution positive « au rendez-vous du donner et du recevoir » ?
Les adeptes d’un progressisme à outrance ne parleront-ils pas d’une perte de temps, sinon d’une diversion pour éluder les vrais problèmes ?
C’est qu’ils n’auront pas tenu compte de la faillite morale de ces civilisations mécanistes et n’auront pas actualisé, sur le sujet, l’avis d’un des plus grands pionniers de la reconstruction de l’Afrique africaine qui notait en 1937 :
« Les instituteurs ne doivent pas seulement réaliser l’idéal de l’honnête homme. Il est question pour eux, d’une part, de connaître l’Afrique et de la transformer en eux, d’autre part, de faire connaître cette même Afrique à leurs congénères et de les aider à la faire progresser dans sa ligne propre. (L.S. Senghor, Liberté I).
Sans qu’on aie besoin de le rappeler, on reconnaît facilement les paroles de sagesse du père de la nation qui a repris et officialisé cette mission assignée aux enseignants dans la Loi d’Orientation de l’Education nationale sous le vocable d’enracinement culturel.
Tous ceux qui ont l’humilité de reconnaître, en chaque homme, un grain d’humanité, accepteront de faire de cet enracinement culturel un principe noble, indispensable au progrès du genre humain.
Que peut être un enracinement pédagogique sinon, d’abord, la connaissance des pratiques éducatives anciennes, puis leur critique objective à la lumière des aspirations présentes et à venir du peuple et surtout l’inspiration, non la reproduction, que l’on peut en avoir dans l’application des techniques nouvelles d’apprentissage en usage au sein de nos écoles modernes ?
Il s’agira, ici, d’exhumer une partie importante de la pédagogie traditionnelle. La critique à faire sur ces quelques exemples ne saurait être limitée dans le temps et les applications que l’on pourrait en tirer sont à définir.
Dans l’action éducative de la jeunesse de l’Afrique précoloniale, l’initiation a joué un grand rôle et semble avoir fait, un peu partout, la synthèse des pratiques pédagogiques propres à chaque époque.
Au Sénégal, la forme d’initiation la plus populaire est le kasak. Sa pédagogie, telle qu’on la découvre dans les souvenirs des anciens, n’est plus déjà à l’état pur, mais recèle encore des faits dignes d’intérêt.
Pour mieux les comprendre, il sera important de pénétrer les croyances de base qui définissent l’idée africaine de l’homme, de saisir les données de la psychologie empirique légitimant certains actes éducatifs du système ; ces informations éclaireront mieux le fonctionnement, les méthodes du kasak qui ont façonné le type d’homme qu’était le Nègre pré-colonial.


I.- Des croyances métaphysiques

Les jugements coloniaux sur l’Afrique ont toujours été sévères dans tous les domaines, essentiellement en celui de la culture. La condamnation de Maynard, Préfet apostolique de Saint-Louis, est un exemple fameux du genre. Il justifiait ainsi la création d’une école française en attaquant violemment notre éducation :
« L’enfant sénégalais est livré à des Négresses corrompues et à l’ignorance la plus profonde et la plus grossière... Il grandit sans aucune idée d’ordre, ni de vérité, ni de vertu, ni par cela même, de Civilisation ».
Si aujourd’hui on n’entend plus de tels propos, il n’en reste pas moins que les mentalités ont à peine évolué. Seule notre situation d’acculturés nous empêche d’en percevoir l’injure à la manière de Lat-Dior et c’est là le danger : nous ne sentons pas la nécessité d’une reconquête de notre moi pédagogique.
Ainsi, l’école de Maynard fut créée et nous inculqua une conception de l’homme (une âme imparfaite et mortelle dans de la matière méprisable), nous imposa une civilisation à sanctions exhibitionnistes (la prison ou la médaille) correspondant aux récompenses de la religion (Enfer ou Paradis) enfin nous donna en exemple sa société, hiérarchisée en classes sociales qui s’écrasent les unes les autres au lieu de s’entraider (le peuple travailleur, les bourgeois exploiteurs, l’Etat policier et les hommes de Dieu, régnant au nom de Dieu, au sommet de la pyramide).
La société communiste que l’on nous propose à gauche en échange n’est que le négatif de cette vision capitaliste du monde : la dictature du prolétariat n’étant que le renversement de cette pyramide sur son sommet, dans une position peu stable d’ailleurs.
L’Afrique africaine avait sa vision propre de l’homme et avait construit sa société sur la base de ses conceptions que les autres ne pouvaient pas, ne voulaient pas comprendre et surtout accepter comme valables et fiables.
L’homme, selon nos ancêtres est constitué d’une âme (o laoo) parfaite et éternelle, immortelle et d’une matière (0 xoû ole) à respecter puisqu’elle renferme une perfection. Birago Diop l’a dit dans un langage fort beau :
« C’est le souffle des ancêtres,
« Le souffle des ancêtres morts
« Qui ne sont pas partis
« Qui ne sont pas sous la terre
« Qui ne sont pas morts ».
Le professeur Henri Collomb, du Centre hospitalier de Fann l’a répété en termes scientifiques :
« .. .La mort en Afrique est elle-même toujours violée, sinon, niée : elle n’est pas finitude, disparition du tout, mais transformation, passage d’une forme à une autre. Les morts engendrent les vivants, les vivants engendrent les morts ».


Un symbole hiéroglyphique de l’ancienne Egypte représentant la Déesse-mère Nout (à rapprocher du mot wolof Nit = homme) semble aussi vouloir exprimer la même idée. Il s’agit d’une femme nue dont le corps se plie en trapèze ; le tronc, parsemé d’étoiles représentant les êtres à naître, constitue la petite base, et de part et d’autre les bras et les jambes de la Déesse figurent les côtés non parallèles. La grande base gauche de l’homme touche aux mains de la déesse tandis que sa main gauche rejoint les pieds de celle-ci. A la hauteur de la hanche de cet homme nu couché, un homme, habillé jusqu’au bonnet phrygien de nos njuli, au sexe de la déesse, la droite à son sein lourd de lait nourricier. Le cycle des âmes ne pouvait pas être mieux symbolisé.
C’est dire que l’idée d’une vie éternelle de l’Ame humaine sous des aspects différents est très ancienne en Afrique, qu’elle s’étend à presque tout le continent, coexistant même avec les croyances importées comme au Sénégal. La manière dont elle est réellement vécue mérite d’être explicitée :
i) Une femme va concevoir un enfant ; cela se manifeste en rêve par une morsure de serpent (fangool), de poisson ou de toute autre forme vivante : c’est une Ame qui s’incarne en elle, c’est-à-dire un ancêtre qui revient dans le monde des vivants.
Le Serer dit : A cid a roka xam = Une Ame s’est incarnée en moi.
ii) Quand l’enfant ainsi conçu est né vivant, il a son âme (0 laoo) qu’il conserve tant qu’il est responsable et lucide.
iii) Dès que l’homme donne dans sa vie des signes d’incohérence, préjugeant de la tendance vers la mort, l’âme se désincarne de cette enveloppe devenue indigne de l’abriter et prend une semi liberté : cette âme errante est le xon o paf du Sérèer (un mort qui n’est pas encore dans l’au-delà).
iiii) Après la mort, quand le défunt se mêle à la vie des vivants par le rêve, le Sérèer parle de fangool. Plus tard, quand ce fangool voudra revenir chez les vivants par la réincarnation, il se retrouvera Cid.
Comme le même grain de mil, dans son cycle végétatif, est successivement germe, tige, fleur et grain de mil, l’homme, selon la conception africaine, est le même être sous quatre aspects différents :
A Cid, 0 laao, 0 xon paf, Fangool, A Cid etc. selon la terminologie sérèer.
Cet être, parfait et éternel, par courant un cycle bien défini, est un Dieu : voilà qui explique l’ardeur de cette foi que l’Afrique voue à l’homme. Tout homme contenant, dans son humanité, un ETRE parfait, les bases d’une démocratie égalitaire sont jetées.
Ce cycle végétatif des plantes, ce circuit des âmes interférant les morts aux vivants et les formes essentielles de l’univers (la voûte et le globe), ont inspiré les anciens qui ont conçu une organisation sociale en cercles concentriques, très égalitaires, au lieu de la pyramide à classes étagées de la civilisation judéo-chrétienne. Ne faut-il même pas déclarer une fois pour toute que l’Afrique africaine n’avait pas besoin de la Déclaration universelle des droits de l’homme : elle en faisait une règle de vie depuis la nuit des temps. Mieux, elle appliquait la charte des droits des êtres (choses, plantes, animaux, hommes, tous doués d’un laoo immanent).
Avec des croyances de base si différentes, des organisations de société si variées, il est normal que les pédagogies, celles de l’Afrique et celles de l’Europe), soient distinctes, même si elles peuvent avoir des points communs assez nombreux pour constituer le patrimoine universel en la matière.

II. - Grands principes de l’éducation traditionnelle

Il serait prétentieux de vouloir établir une liste exhaustive des préceptes pédagogiques de l’Afrique traditionnelle. Un choix est nécessaire et ses critères ici seront plus subjectifs que scientifiques et l’on en comprendra facilement les raisons. Ce choix, arbitraire sur bien des points, s’arrête sur cinq grandes idées qui semblent majeures dans le système éducatif qui nous intéresse.
La première grande idée nuance la notion d’égalité et pose le fondement de la valeur de l’acte éducatif. Exprimée en Wolof, elle s’énoncerait comme suit :
Nit, limu gëne morom’am, suy sàngu duko summi - en Sérèer : Ke kin a moyit na kendem ba bogwa wolkiran).
Sa traduction française pourrait être :
« Au bain, l’homme ne se dévêtit pas de ce qui le rend supérieur à ses semblables ».
Nuancer l’égalité n’est pas méconnaître la démocratie en éducation mais c’est constater la spécificité et les capacités de chaque homme par rapport aux autres et par rapport à l’idéal. Les valeurs qui constituent l’essentiel de cette spécificité peuvent être innées, comme le don de l’artiste, mais même dans ces conditions, elles doivent nécessairement être exercées, c’est-à-dire éduquées pour s’épanouir en talent.
Ces valeurs sont immanentes, profondément enracinées en l’être qui les possède, c’est-à-dire, bien assimilées, si elles sont de provenance extérieure à son moi culturel.
Le deuxième principe découle directement de l’idée que l’homme incarne un être parfait qui le rend responsable et opte pour un libéralisme très large en matière d’éducation. Il se résume dans la pensée :
Gune yaala’a koy samm. - En sérèer : 0 ndebandong roog na gayan = Dieu veille sur l’enfant
Ce n’est pas le fatalisme qui voudrait qu’une puissance extérieure à l’être décide unilatéralement de son destin. Ici, Dieu est immanent et conduit l’enfant sous l’aspect d’une intuition active.
Une telle idée n’a été développée en Occident que sous l’influence de Freud et l’on peut lire dans le livre de Jean Pierre Deconchy intitulé « Le développement de l’enfant et de l’adolescent » une pensée étrangement semblable à ce dicton :
« Le çà (cet inconscient) dirige le moi, il le téléguide, il le détermine, il le malaxe, il le pousse ».
Ce çà de Freud n’est autre chose que le 0 Laoo de Ngor Sène le Séreer. Tous les deux sont plus déterminants que ce que nos techniciens de l’éducation appellent prédisposition ou potentialité : le potentiel attend une stimulation extérieure pour évoluer alors que le laoo trouve son inspiration et sa force en lui-même.
Le troisième principe établit l’unité des vivants et des morts et affirme la solidarité des hommes entre eux dans un idéal de vie commune :
Nit, nit ay garab am : l’homme n’est humain que par ses semblables.
L’homme est le remède de l’homme traduisent les autres littéralement.
Cet altruisme n’est cependant pas oubli de soi car aussitôt le wolof le nuance en disant :
Nit, geen walam la mom, bac des, ay bok am.


L’homme s’appartient à moitié, le reste allant à ses parents, à la société, c’est tout le programme de l’UNESCO dans son effort pour la compréhension internationale et la paix des peuples que l’Afrique a appliqué depuis des générations.
Le quatrième principe procède des deux idées essentielles à la survie du genre humain, la foi en l’homme et la solidarité entre les individus. Il est condensé dans la formule :
Jubadikoo Amul Naaka waxtan A Am.
Foi en l’homme puisque toute discussion suppose un minimum de confiance réciproque. Solidarité parce que le soubassement de toute concession, de tout compromis est une volonté de co-existence et d’assistance mutuelle.
La contradiction n’existe pas, c’est l’absence de dialogue qui existe, proclame ce dicton africain.
« On ne maintient pas la paix par la force. On ne l’obtient que par l’entente », déclare, comme une confirmation de ce postulat africain dont l’auteur se perd dans la nuit des temps, le savant Einstein, le père de la relativité qui révolutionne le monde.
Signe des temps, signe de paix : deux déclarations faites à des siècles de distance, dans deux continents si différents, par des hommes qui s’ignorent, deux déclarations qui n’en font qu’une dans leur objectif de supprimer du monde, le conflit, la violence et la dictature.
Enfin le cinquième et dernier principe qui revient à la formation de l’individu se résume dans la phrase :
La abb so tite fate ko (Tout emprunt s’oublie sous l’émotion).
Le courage sous toutes ses formes, la maîtrise de soi en toute circonstance, le sens de la mesure en toute chose, tels sont les objectifs que s’assigne l’éducation africaine.
Voilà qui justifie le rôle majeur de l’émotion dans le système pédagogique africain :
Gune xamul yaalaa waye xamna yar.
Entendez, l’enfant ignore Dieu (raison et sentiment) mais connaît l’émotion (douleur, peur, extase, etc.).
En résumé, voilà quelques éléments d’une philosophie de l’éducation en Afrique sur la base desquels on peut tenter de cerner les grandes options qui orientent le système :
- une éducation démocratique égalitaire, ne niant pas les particularités individuelles ;
- un libéralisme optimiste fondé sur la foi en l’homme que « dirige » un laoo immanent infaillible ;
- une éducation pour l’amour du prochain et de soi-même, base d’une solidarité responsable nécessaire à la survie du genre humain ;
- une éducation pour l’entente et la paix entre les hommes par la négation de la violence et l’usage raisonné de la communication pour la compréhension ;
- une éducation pour le courage jusqu’à l’héroïsme, pour la maîtrise de soi en toute circonstance par l’accoutumance aux émotions de toutes sortes.
Qu’y a-t-il, s’il vous plaît, de non actuel, de non progressif dans la politique éducative que voilà ?


III. - Fondements psychologiques du système éducatif traditionnel

La transformation des options et des principes du système éducatif traditionnel en actes pédagogiques efficaces suppose une connaissance, même empirique, de la psychologie de l’être à éduquer et les aspirations profondes de la société au sein de laquelle il vit. Il est vrai que les anciens n’ont pas écrit de traité de psychologie, mais, dans notre littérature orale, nous retrouvons une dénomination des stades de développement physique et intellectuel de l’homme stelle que le doute n’est plus permis sur la valeur des données, des observations qui en ont été la base. La comparaison des termes français aux vocables wolof et sereer peut apporter un éclairage utile à notre compréhension :

En Afrique, comme on le voit ici, le stade de développement se définit soit par la psychologie de l’être, soit par l’acte social qui le caractérise le mieux, qu’il l’agisse lui-même ou qu’il le subisse. Pour qui connaît le symbolisme africain, on ne pouvait trouver mieux, pour situer le niveau mental et émotionnel de l’individu, que ses occupations habituelles, c’est-à-dire les manifestations extérieures de son moi profond.
D’ailleurs, c’est en observant attentivement les hommes dans leur vie quotidienne que les anciens ont déterminé une caractérologie du geste sous le nom de « CAAF ». C’est dire que l’observation psychologique a toujours accompagné, sinon devancé l’acte éducatif traditionnel.
Voilà qui justifie pleinement l’option libérale où se réalise une adaptation quasi naturelle de l’activité éducative à l’aptitude de l’enfant par le jeu. Mieux, c’est l’enfant lui-même, selon sa force physique ou son intelligence, qui s’intégrera librement dans tel ou tel groupe de camarades pour jouer le jeu du monde. Et c’est le groupe qui le jugera à son effort personnel de participation et l’acceptera ou le rejettera suivant le cas : c’est de l’autodosage.
Les jeux organisés s’adressent séparément ou simultanément à la sensibilité, - à la volonté, à la mémoire, à l’intelligence etc. Cette civilisation de l’oralité et du symbole a toujours exigé de ses membres une mémoire fidèle soutenue par des procédés émotechniques efficaces et une intelligence ouverte, imaginative jusqu’à l’extralucidité.

IV. - La pédagogie pratique du Kasak

Toutes les croyances sommairement passées en revue sous-tendent les principes d’éducation sur lesquels repose l’ensemble des préceptes pédagogiques en usage dans la tradition. D’une famille à l’autre, d’un village à l’autre, d’une ethnie à l’autre et certainement tout au long de l’histoire de notre continent, la mise en pratique des idéaux éducatifs a été nuancée dans le détail, ne serait-ce que par souci d’adaptation aux besoins locaux. C’est par le stage de l’initiation qui regroupait toute la classe d’âge des environs que l’harmonisation nécessaire à l’unité sociale était réalisée.
Dans notre pays, le nom le plus populaire de l’initiation est le Kasak. De nos jours, il véhicule une idée de folklore, avec des chants et des danses sans signification profonde, sinon leur contenu artistique ; il n’en a pas toujours été ainsi. Le Kasak a été une véritable école d’où sortaient des hommes aguerris, solidaires et volontaires, producteurs mais sensibles.
Chaque groupe humain avait défini ses règles. Ainsi, l’Age de la circoncision était fixé (entre 15 et 20 ans), la périodicité (tous les 4, 5, ...20 ans au choix), la durée de la scolarité (1 à 4 mois consécutifs ou séparés en stages successifs), les autorités scolaires (Kumax, saltigi) le règlement intérieur, l’emploi du temps le programme étalé à la durée du stage, les méthodes et les procédés rien n’est épargné ou négligé pour le succès de la formation du type d’homme idéal.
Tous les hommes initiés étaient des maîtres potentiels, sans distinction d’aucune sorte sinon la certitude de la bonne foi et de la bonne intention de l’intervenant. Chaque homme circoncis pouvait y venir en stage de formation ou de perfectionnement : l’éducation permanente ne portait pas son nom mais se vivait d’une manière tout à fait naturelle.
Ainsi, le Kasak agissait sur l’homme et la société et dialectiquement, ceux-ci soutenaient le Kasak et le faisaient évoluer en l’adaptant chaque fois aux besoins de l’heure.
Les effectifs n’étaient nullement limités et pouvaient comprendre toute classe d’Age d’une contrée entière. Les njuli étaient en uniforme jusqu’à l’espèce de bouclier qu’ils tenaient, une sorte de van muni d’un œil-de-bœuf en son centre pour leur permettre de voir sans être vus ou surtout reconnus, du moins dans certaines contrées.
Dans ses principes généraux, le Kasak est démocratique. Il reste que dans son effort de formation civique, il intègre les structures sociales existantes. Le régime est celui de l’internat dans le mbar, un abri construit à cet effet, à l’occasion de chaque initiation et détruit à la sortie des initiés.
La discipline, s’appuyant tour à tour sur l’individu et le groupe, s’exprimait dans une responsabilisation de la personne au sein d’une solidarité communautaire exemplaire. On a souvent exagéré les châtiments corporels qui y étaient en usage. Cependant, le règlement était tel qu’aucun accident regrettable, comme on en voit de nos jours malgré l’interdiction officielle de frapper, ne pouvait et n’est jamais arrivé.
- Toute sanction se fait devant tout le monde, avec la main non usuelle de celui qui sanctionne (gauche pour droitiers, droite pour les gauchers).
- Le bras et le coude de celui qui frappe restent collés au tronc, le mouvement de l’avant-bras seul imprimant l’élan à la verge utilisée.
- Ces verges elles-mêmes sont choisies par les njulis et conservées par le Doq (Tok) sous le nom de « Linje ».
- Seules ces verges sont utilisées à l’exclusion de tout autre instrument, surtout le bâton.
- En retour, nul n’a le droit d’intervenir dans la sanction infligée à un membre de la famille.
- Ainsi, pour tous ceux qui sont extérieurs à la classe d’âge, la faute commise par un njuli est une faute collective à la promotion entière et la sanction correspondante s’étend collectivement et uniformément à tous les njulis. L’objectif ici est d’établir la solidarité dans le meilleur comme dans le pire.


Dans un second temps, le njuli fautif est responsable devant ses camarades de classe, qui lui font supporter, en leur sein, la responsabilité personnelle de la faute, selon les règles. L’objectif ici est le perfectionnement individuel.
Quand la morale individualiste et égoïste de l’Occident rejette globalement la punition collective, celle de l’Afrique, communautaire mais personnalisante, estime, elle, que la solidarité ne se limite pas dans un groupe homogène, elle s’entend dans le meilleur et dans le pire.
Les règles dans lesquelles s’effectuent les sanctions montrent bien que ce n’est pas la douleur en tant que telle qui est recherchée, mais la tension psychologique que crée l’émotion.
Cette émotion, quelle qu’en soit la cause (douleur, peur, surprise...) est considérée ici comme un renforceur pédagogique puissant qui est substitué à l’intérêt et à la motivation, d’un maniement souvent peu commode.
L’être ému est pur et constitue un terrain fertile où restent longtemps les connaissances et les souvenirs. Du « nxixan » [1] du sevrage au « mam » [2] du Kasak, l’éducation du jeune africain était parsemé de ces moments pathétiques qui constituaient des repères spéciaux où s’accrochaient des enseignements inoubliables, essentiels à la vie du groupe et de chaque homme. Pour doser l’émotion à l’âge et à l’importance de la connaissance à enseigner, il suffisait d’agir sur les causes pour avoir des effets plus ou moins intenses.
Malgré ces apparences de rigueur, on ne rompt pas, dans le Kasak, avec le libéralisme de base. Dans le respect des règles, l’autodiscipline y est en application. Chaque njuli est responsabilisé dans une fonction essentielle à la vie du groupe, surtout par mesure de sécurité. On demande par exemple à tous les njuli de manger beaucoup, mais l’un d’eux est chargé de donner le signal de cessation dès qu’il sent qu’on dépasse le raisonnable. Dans un souci de formation civique, la société est recréée en miniature, avec des noms différents certes, mais surtout sous un symbolisme qui oblige déjà à l’intellectualisation des concepts.
La structuration du mbar n’est pas le face à face maître-élève de la classe occidentale. Elle est d’une souplesse extrême : tantôt le cercle, ou le fer à cheval, tantôt la ligne ou la colonne, ou des petits groupes de répétition avec les selbe.
La méthode intuitive prend le pas sur toutes les autres. Il faut coder et décrypter des symboles et des signes, des messages de plus en plus spiritualisés. L’intelligence imaginative est poussée jusqu’à la divination. Civilisation de la communication, culture de la mémoire fidèle et de l’esprit d’à-propros, l’improvisation.
Dominant toutes ces méthodes et les éclairant de sa pratique efficace, l’éducation active, dans une responsabilisation individuelle et collective de tous les instants, fait la valeur réelle de la pédagogie du Kasak.

Le mbar, structuré à l’image de la société, intègre sa morale et son civisme, sa technique et sa technologie. Il chante les choses qu’on ne peut ignorer du monde et s’entraîne au train-train de la vie quotidienne. Il imbrique en son sein toutes les classes d’Age contemporaines dans un système de recyclage continu et réduit ainsi, au minimum, les conflits de générations.
S’agit-il de l’apologie du Kasak ? Nullement, mais, comme le dit un dicton wolof (kers suul jëf sabu jot na) il s’agit de déterrer au grand jour ce que l’on s’ingéniait à faire disparaître.
Quel que soit le jugement qu’aujourd’hui on porte sur cette pédagogie, il est objectif de constater qu’elle a réalisé un type d’homme concret, elle a su créer et maintenir sur sa ligne propre une société adaptée à ses conceptions du monde et à son milieu géographique et historique.
Ce type d’homme a toutes les qualités humaines (les défauts aussi) mais il a essentiellement cultivé celles qui lui facilitent la cohabitation avec l’autre, la sensibilité et la volonté, l’intelligence imaginative la plus aiguë et la maîtrise de soi la meilleure en toute circonstance.
Le monde d’aujourd’hui n’exige pas moins du citoyen de l’universel voyageur planétaire et inter-planétaire, confronté à un inconnu toujours plus grand et toujours plus complexe selon le mot du père Teilhard de Chardin.
L’homme du XXIe siècle comme celui de la civilisation mégalithique africaine sera un homme d’intuition subtile et de caractère imperturbable devant les découvertes inimaginables et innombrables qui l’attendent ou ne sera pas. Ces qualités ont été utiles aux premiers hommes qui ont assuré la conquête de la planète terre. Elles seront indispensables aux pionniers partant à la découverte de l’univers.
Seules leur capacité d’improvisation dans la tension émotionnelle des découvertes sidérales, leur maîtrise de soi et leur volonté de survivre sauveront les hommes de demain des dangers de leur vie aventureuse parce que leur intelligence et leur mémoire seront confiées à des robots stockeurs et calculateurs à des milliers de kilomètres. Ces robots ne pourront jamais prévoir l’imprévu qui surgit instantanément, immédiat et implacable.


Ne sommes-nous donc pas en droit de nous demander comme dans notre introduction, si tout notre passé est à jeter au nom d’un progressisme mal déterminé, au sortir d’une déculturation si profonde et d’une acculturation tellement aliénante que nous passons des fois à côté de notre moi sans nous y reconnaître ?
Pour toute réponse, il suffit de constater l’influence du passé africain sur les œuvres d’un Picasso, sa part, dans l’enfantement du jazz, l’effet du dialogue nègre dans les arènes internationales (Nesc) et plus près de nous au sel mêlé de poivre irrésistible que l’introduction du tama dans les orchestres sénégalais apporte à notre musique moderne.
La pédagogie africaine dans ce qu’elle a d’essentiellement humain ne peut être absente au rendez-vous de l’Ecole de l’universel. Les enseignants sénégalais lèveront le défi, dans un esprit de recherche scientifique et par une volonté de désaliénation pédagogique qui tueront en eux toute routine déshumanisante.
En attendantla réalisation de cette œuvre du moyen terme, le Secrétariat d’Etat à la Jeunesse et aux Sports doit immédiatement et concrètementrécupérer le Kasak comme centre de vacances de formule populaire et nationale.
Par l’importance que lui accordait la société traditionnelle, par le rôle qu’il a réellement joué dans la formation de l’homme africain, le Kasak, ou l’initiation en général, comme structure unique d’éducation officiellement reconnue par les pouvoirs d’antan, est la seule référence pédagogique du passé permettant une étude sérieuse de cas et une généralisation à peine nuancée suivant les coutumes locales, à toute la nation et très rapidement.
Placé dans la période de la morte-saison, entre les mois de décembre et avril, mobilisant, durant tout ce temps, toutes les forces vives des villages environnants, le Kasak avait valeur de centre de vacances.
En reprenant en recyclage, à un rythme régulier, toutes les classes d’âge hiérarchisées au sein du Mbar, en stigmatisant la conduite, dans la vie civile de certains membres de la société, le Kasak a servi également de centre de redressement et a intégré, en même temps, la notion d’éducation permanente dans la vie des anciens initiés du groupe concerné.
Une telle structure polyvalente et multifonctionnelle ne peut disparaître d’une société sans affecter gravement la vie. Quels arguments s’opposent à sa réactualisation ?
Les Etats généraux de l’Education nationale du 28 au 31 janvier 1981 n’en retiennent aucun si l’on se réfère à ce paragraphe du rapport de politique générale : « De tels impératifs d’éducation qui dépassent le cadre des structures classiques de formation, requièrent la réintégration dans le processus national d’éducation de certaines structures et pratiques non formelles d’éducation (stages en entreprise, recours aux anciens, aux sages, etc...) voire à certaines démarches éducatives héritées de notre fonds pédagogique traditionnel ».
Après cette déclaration signée des représentants de toutes les couches de la nation, il n’est pas déraisonnable de rêver à une école sénégalaise si ouverte à la vie, que les vacances scolaires bien organisées ne seraient plus que sa continuation pure et simple, en dehors ou en dedans du cadre habituel des quatre murs. Il n’y aurait plus en éducation de temps mort, c’est-à-dire le temps de l’école de la rue et du vice.
Les seules arguties opposables à cette vision de l’éducation nouvelle sont d’ordre politique ou financier.
L’exemple politique souvent cité de François Tombalbaye du Tchad, qui a voulu faire réinitier tous les cadres de son pays en forêt, ne peut être invoqué ici. Il ne s’agira pas d’une reproduction du passé, ni non plus d’adultes à reprendre, mais d’une part, de saisir la circoncision des jeunes enfants comme prétexte à leur regroupement et, d’autre part, d’organiser, dans un cadre moderne et des conditions conformes à la vie locale, leur loisir en distractions saines ou en formation civique et morale selon l’éthique laïque de la constitution sénégalaise.
Les engagements financiers de l’Etat ? Là également on peut être formel : ils ne seront jamais supérieurs à ceux habituellement consentis par la nation pour le fonctionnement d’une colonie de vacances ordinaire. D’ailleurs, si l’opération est réellement rendue populaire jusqu’à l’école du village à côté des familles concernées, on ne trouvera que les entreprises et les collectivités locales.
Il resterait peut-être à vaincre d’autres résistances au niveau des parents, au niveau des personnels d’encadrement, et au niveau du public en général. Seule la pratique convaincra ces septiques à l’occasion d’une expérimentation pertinente à tout point de vue.
Comment redonner vie au kasak pour en faire un centre de vacances modernes ?
Tous les garçons qui naissent dans ce pays subissent à 95 % au moins la circoncision, quelle que soit leur religion. Tous les ans, dès le mois de juin, les njuli sillonnent les rues des villes et des villages : ici, ils se mêlent aux mendiants, là, ils chantent des airs ne véhiculant plus aucun message éducatif, mais toutes les insanités que la rue a su inventer jusque là.
Il est urgent de récupérer ces âmes errantes et c’est un devoir des parents et de l’Etat. La base de recrutement de l’opération kasak-centre-de-vacances est donc réelle et abondante.
Comment établir concrètement ce pont entre la tradition et la modernité ?
D’abord faire des études et des enquêtes pour définir, d’une manière précise les objectifs, le cadre, le programme, le profil du formateur, les moyens, les structures d’exécution et de contrôle etc.
Puis une sensibilisation des décideurs, autorités et parents, des cadres potentiels de l’encadrement et enfin du public.
L’expérimentation serait alors entreprise dans le double souci d’une réalisation optimale et d’un feed-back objectif. J’imagine ce groupe de njuli de 8 à 10 ans, grossi de tous les selbe disponibles de 12 à 17 ou 20 ans, sous la direction d’un animateur entouré des enseignants du coin et de l’équipe du CER, sous la surveillance bienveillante du kumax du village et des kalma.
Avec les amendements qui ne tarderaient pas à être proposés, l’organisation pédagogique suivante deviendra opérationnelle à l’issue des travaux de commission.


1°) Objectifs éducatifs :

-Sécurité médicale de la circoncision ;
- Formation du caractère éducation civique et morale de l’enfant sénégalais ;
- Initiation aux travaux pratiques et manuels ;
- Distraction saine. _

2°) Medium d’enseignement et d’éducation

Toutes les langues nationales en usage dans le terroir.

3°) Programme

- Formation civique et morale : programme des cours moyens de l’école élémentaire ;
- Travail manuel ou pratique (artisanat, éducation sanitaire et environnement, agriculture etc. ;
Education esthétique.

4°) Pédagogie pratique

- Forte inspiration du kasak et du scoutisme ;
- Méthode active à forte approche socio-affective ;
- Discipline de participation, tendant à la formation d’une vie de solidarité entre hommes responsables.

5°) Encadrement

- Kumax du village et les anciens ;
- Animateurs de formation ou un enseignant initié à la dynamique de groupe ;
- Personnels des CER (Centres d’Expansion rurale) ;
- Tous les selbe disponibles.

6°) Régime

- Variable de la demi-pension à l’internat pendant toute la durée prévue.

7) Période

- Pendant les vacances scolaires et pour une durée variant entre 3 et 4 semaines.

8°) Le cadre

- Chaque salle de classe de l’école sénégalaise peut servir de mbar. L’essentiel est de respecter les lieux et de les remettre en état avant le départ des njuli

9°) Financement

- Les frais de circoncision et de soins ont toujours été à la charge des parents ;
- L’entretien peut s’organiser en popote ou, comme dans la tradition, par la mise en commun de l’apport quotidien de chaque famille ;
- Les entreprises et les collectivités locales peuvent participer au financement pour l’équipement et les fournitures diverses et en même temps alléger la contribution des parents ;
- Voilà un centre de vacances qui correspondra à un besoin réel de notre société. Son objectif ne sera plus de combler - d’une manière factice, un temps vide.
L’impression de produit d’importation à usage de luxe en sera totalement dégagée.
Récupération et réactualisation d’une structure traditionnelle positive et permanente, ce centre de vacances répondra aussi à notre souci constant d’enracinement culturel en permettant la reconquête de nos valeurs de civilisation.
En remettant en contact toutes les classes d’âge du groupe humain concerné, ce centre de vacances réduira l’acuité des conflits de générations, tout en laissant intacte l’initiative personnelle pour le changement et le progrès.
Notre système d’éducation sera alors un tout homogène et cohérent et peu à peu, nous reformerons un Sénégalais nouveau, fier de son passé et ouvert aux autres peuples et à leurs progrès.


[1] Nxixan : mot sereer désignant un bruit sinistre, produit en frottant une tige de fer sur un doigt posé contre une calebasse renversée.

[2] Mam : Personnage mythique du Kasak.




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