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2 . PLAISIRS DE LA BIOGRAPHIE A PROPOS DE LUC DECAUNES, A PROPOS DE LUC DECAUNES : PAUL ELUARD BALLAND, 1982
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Ethiopiques numéro 32
revue socialiste
de culture négro-africaine
nouvelle série
1er trimestre 1983

Auteur : Serge BOURJEA

Heureuse critique que la critique biographique ! Sereine et sûre d’elle-même, elle conte ce qui d’un auteur, ne peut-être que la vérité : un déroulé de son existence qu’assurent la multitude des documents publics et le secret des confessions privées. La critique nord-américaine l’a bien compris ces dernières années : en ces temps de barbaries post-structuralistes, où l’Ecriture le dispute à la Textualité, où l’Architecte lutte avec le Palimpseste, il est réconfortant de s’en remettre à l’apparente objectivité du vécu, depuis l’acte d’une naissance jusqu’à celui d’un décès... Le livre que Luc Decaunes [1] vient de consacrer à Paul Eluard pour le trentième anniversaire de sa mort est exemplaire en son genre : de la Biographie, il conjugue les doutes comme les certitudes et il est difficile, à son propos, de ne pas à la fois sourire et se laisser séduire. Une sorte de naïveté remarquablement informée, y cherche passionnément à expliquer le fruit par l’arbre, s’efforce d’éclairer l’œuvre par la traversée existentielle, et réciproquement.
Au chapitre du sourire, on notera le procédé qui conduit immanquablement à une qualification enthousiaste mais tout à fait conventionnelle des écrits. Le « beau » ou le « charmant » poème, le « fameux passage souvent cité », le « chef-d’œuvre », voisinent avec les « livres singuliers » ou les « étranges ouvrages » et se mêlent dans la chronologie des publications aux « pages sublimes », à « l’admirable recueil » ou à la «  merveilleuse plaquette »... On conviendra que ce genre de jugement n’apporte rien à la connaissance d’un ouvrage et ne fait qu’ourler de vide l’approche des textes.
Plus inquiétant se trouve être un certain penchant naturel de ce type de critique à proposer d’irrécusables trouvailles biographiques (des « biographèmes » aurait dit Barthes), comme raison d’être et source profonde de toute une création. Eugène Grindel rencontre-t-il telle femme ou tel jardin au hasard de sa jeune vie, et voici aussitôt désignées les origines absolues d’une double thématique qui organisera l’ensemble de l’œuvre. Anglaise semblerait être la première jeune fille innocemment aimée, de laquelle naquit, assurément, l’amour de toutes les femmes. (« jeune-fille dont Eluard effleure l’avant-bras, sensible dès quinze ans à la beauté de la femme, dont il ne se rassasiera jamais et qui est une de ses clefs... », p. 18). Quant au jardin dont l’engramme s’est irréversiblement gravé dans la sensibilité du poète, il se trouve, à n’en plus douter, dans la banlieue parisienne, à Aulnay-sous-Bois...
Que penser encore de ces inductions savantes qui parsèment le livre et semblent lui donner son unité ? Une simple énuméra­tion aidera à dire l’amusement quelque peu agacé que le lecteur peut éprouver face à une telle démarche :
« J’imagine l’enfant de six ans et demi par un soir de l’été 1942... » (p. 14)
« On ne peut guère expliquer autrement ce fameux passage... » (p. 12)
« De là, peut-être, cet amour des jardins... » (p. 14)
« Comment alors ne pas ima­giner que le poème est le rappel passionné... » (p. 22)
« Est-ce en cette occasion qu’il écrit la très belle suite... On serait tenté de le croire » (p. 42)
« N’est-ce pas au cours de ce voyage qu’Eluard écrit le beau poème... » (p. 143) etc., etc...
Suit, en chaque occasion, l’allusion à des faits banals en eux-mêmes mais qui, placés en regard des citations adéquates, ne manquent pas de donner l’illusion d’une causalité, avec le sentiment d’une réconfortante et fausse rationalité du texte poétique.


Et puis, pourquoi ne pas le dire, on trouve dans le livre de Luc Decaunes l’inévitable fatras d’inutilités qui fait le charme un peu désolant du genre biographique, puisqu’il s’agit fatalement ici de prouver par le foisonnement et l’accumulation des arguments. Il était touchant et sans doute révélateur de puiser dans la bien enfantine correspondance familiale et de citer, par exemple, ce reproche mièvre du jeune poète à sa mère, en pleine guerre de 14 : «  et mon lait concentré ? » Mais était-il réellement fécond de nourrir aussi constamment le volume par les sempiternels rappels de ce que toutes les Histoires du Surréalisme ou de la Poésie Contemporaine (de Nadeau à Thirion) nous ont appris depuis longtemps sur les relations tumultueuses du groupe surréalistes et sur ses démêlés avec le Parti Communiste ? Plus de dépouillement, davantage d’attention à la particularité éluardienne, auraient sans doute mieux servi cette célébration au demeurant fidèle et juste de l’œuvre et de l’homme.
Il semble pourtant que ces défauts, nous l’avons dit, tiennent davantage au genre qu’au livre dont la lecture reste constamment séduisante. C’est que le biographe, poète et romancier de son état, possède, à côté d’une information scrupuleuse, le don et l’observation délicate qui invite à remettre en question nombre de conceptions que l’on croyait solidement ancrées [2].
Une démystification inaugurale modifie déjà l’allure de toute la vie éluardienne. Loin d’être un enfant de la misère comme le veut une légende populiste tenace, le poète appartenait à un milieu aisé de petite bourgeoisie capitaliste ; et s’il naquit bien à Saint-Denis, cette paisible agglomération provinciale à la fin du siècle passé, était fort différente du « Saint-Denis-la-rouge/ où les rois prisonniers des rouges », que célèbrera plus tard le fertile Aragon.
Ailleurs, c’est le rappel abrupt d’un événement inexpliqué, hautement révélateur dans sa brutalité même. Retrouvant Jean Coste, son ancien et tyrannique instituteur, devenu aveugle, le poète le giflera en pleine rue... Voilà sans doute qui attire l’attention sur l’instabilité émotionnelle, sur une certaine violence éluardienne, beaucoup plus sûrement que les habituelles digressions à propos de l’affaire Aragon ou des jugements hâtifs du poète en quelques occasions.
L’étude se caractérise de plus par une véritable thèse, soutenue assidûment, sur les rapports du Poétique et du Politique. Sans doute est-il quelquefois excessif de s’attarder à démontrer combien les liens d’Eluard avec le Parti Communiste, à partir de 1942, furent aliénants et contribuèrent à scléroser une poésie jusque-là libre et inventive. Après Budapest, Prague, l’Afghanistan et la Pologne ; il est aisé de juger aujourd’hui d’une certaine impasse communiste : en pleine guerre mondiale, face à l’oppression nazie, il en allait tout autrement... Mais la question d’une relation entre l’Art et l’Engagement est clairement posée : peut-on concevoir une poésie du moment, ce que Tzara nommait avec justesse une « poésie de la circonstance », sans dénaturer profondément l’acte créateur et lui ôter toute chance de pérennité au delà d’une époque ? Lorsqu’Eluard écrit que la « poésie se simplifie » face à l’urgence de l’évènement, ne tombe­t-il pas dans l’hérésie si longuement dénoncée par Baudelaire, d’un didactisme facile, d’un enseignement à courte vue ? Dans la deuxième moitié de sa vie, Eluard paraît céder, en effet, aux mirages d’une prétendue Vérité, au besoin d’une « leçon de morale », généreuse sans doute, mais rapidement obsolète et vieillie en regard de l’Histoire. Il semble bien qu’il y ait, dans la nature même du poétique, non la nécessité d’un engagement, mais, au contraire, une forme de volontaire dégagement par rapport aux contingences ­l’exigence d’une liberté face à tout ordre, à toute doxa particulière... .
Le véritable intérêt du livre de Luc Decaunes, ce qui en constitue la personnalité, ne tient cependant pas à cette réflexion sur la nature de la Poésie. Il se situe, selon nous, au niveau de la constante attention accordée à un facteur souvent trop négligé de la création : le corps dans son apport avec l’écriture. Eluard écrivait dans Corps Mémorable (1947) :
« Car où commence le corps je prends forme et conscience... » ... et Luc Decaunes revient inlassablement, par touches discrètes, aux détails de ce corps éluardien qui expliquent, plus sûrement que toute raison sociale ou politique, l’existence de sa poésie. Corps souffrant au sanatorium de Clavadel. Corps aimant ; touché ; caressant ; corps endormi... Voix, frémissante et douce. Gestes et tremblements de la main. Mouvements et port de la tête. Démarche, regards, images d’un visage, saisies dans la fragile unicité des photographies... Tout est ici rapporté avec simplicité et tact, comme en filigrane, sans ostentation ni provocation. Eluard, à l’instar des surréalistes aimait l’amour libre et paraissait tenté, plus que tout autre peut-être, par les expériences sexuelles les plus diverses. Mais Luc Decaunes n’exhibe rien de ce qu’à l’évidence il sait : il suggère et laisse percevoir dans la plus extrême pudeur. « Un penchant inavouable », « un acte »... sont à peine notés au niveau de l’adolescence, non pour inviter à la classification psychanalytique, mais pour mieux faire entendre le ton d’une poésie marquée par l’ambiguïté, par un érotisme souvent hybride ou ambivalent. La relation avec Jacqueline et son époux Alain, Qui permit au poète (on le sait) d’échapper au suicide après la mort de Nush, est également évoquée au delà de toute trivialité, pour dire la communion des corps, la nécessité d’une vie pleine et sensuelle où le plaisir, la présence charnelle, s’offrent en indispensable contre­partie du malheur et de la souffrance.
Ce qui se retrace ainsi, au travers de mille notations, est un langage d’en dessous, qui paraît armer et organiser secrètement l’art éluardien. Un langage hors les mots. Un sens et des signes naissant des sens. Le propre langage du corps, sa parole première que, dans un livre trop injustement oublié, Marcel Jousse se proposait d’appeler : « corpora­ge » [3]. Sous le langage proprement dit, intellectuel et tourné vers l’abstrait, hors de portée des prétendues sciences sémiotiques, existent bel et bien ces appels constants du corps qui rythme, du corps qui joue la poésie et la mime plus sûrement qu’il ne la conçoit et ne l’établit. Luc Decaunes l’a senti qui peut écrire dans son admirable (et toute poétique) Pause-Portrait, placée au cœur de son livre :
« L’amour n’est pas pour Eluard puissance d’espoir, mais une extase sombre, un anéantissement, dans « l’autre » (...).. Le vrai bonheur qu’il imagine lui-même, c’est la plénitude du sommeil, la noire nuée solaire qui enveloppe le dormeur d’été, l’ivresse immobile des vacances.. » (p. 203).
Cette simple et pure présence charnelle au monde, cette vacance du corps sans conscience dans l’endormissement qui suit la possession de l’Autre, n’est-elle pas la mesure exacte d’une ambition poétique pour laquelle, dès l’origine, «  le vœu de vivre avait un corps » ?
On le voit, la Bibliographie a d’étranges échos. Elle paraît viser une réalité stricte aux allures scientifiques : celle des documents, des témoignages, des faits et dates définitifs. Elle touche toute­fois au toujours très vivant, au plus fragile et au moins saisissable de l’être : ce qui la rend infiniment précieuse malgré (ou à cause de ?) ses travers. Le livre de Luc Decaunes est ainsi : loin de figer à jamais une image d’Eluard, il ne cesse de la renouveler, de la modifier - pour la proposer enfin à l’imaginaire du lecteur , sa seule et véritable éternité.


[1] Poète, romancier et essayiste, Luc Decaunes est notamment l’auteur d’une série d’études et d’anthologies sur la poésie moderne. Il fut le gendre et l’ami de Paul Eluard.

[2] Les « portraits » qu’il donne notamment de Gala et de Nush sont extrêmement délicats et permettent de mieux distinguer ces deux « muses » de la création éluardienne.

[3] Voix Marcel Jousse : l’Anthropologie du Geste, Gallimard 1974. La notion de « Corporage », opposée à celle de langage » et décrite à partir de la page 74. Voir également : l’Anthropologie du Geste II, la Manducation de la Parole - 1975 ; l’Anthropologie du Geste III, Le Parlant, la Parole et le Souffle - 1978...




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