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LITTERATURE NEGRO-AFRICAINE D’AMERIQUE : MYTHE OU REALITE
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Ethiopiques numéro 34 et 35
revue socialiste
de culture négro-africaine
nouvelle série
3ème et 4ème trimestre 1983
volume I n n°3 et 4

Auteur : Anthony PHELPS

J’ai beaucoup hésité avant de me décider à vous faire part de ces réflexions. Il ne s’agit ni d’un exposé universitaire, ou académique, ni d’une communication sur les techniques de la création littéraire. Plutôt d’une mise au point comme l’indique le titre mais d’une mise au point d’un caractère un peu particulier, sur une situation qui depuis tantôt huit ans me tracasse, me questionne, m’inquiète.
J’ai pensé finalement que Padoue, que cette rencontre « mondiale » des écrivains de langue française, donc que Padoue était le lieu désigné, idéal où je pourrais faire partager, à un très grand nombre, mon questionnement, mon inquiétude.
Donc : « Littérature négro-africaine d’Amérique, mythe ou réalité ? » Mise au point entre une histoire imaginaire, imaginée et une anecdote.
En l’An de grâce deux mille et des poussières, la Faculté des études caucaso-européennes de l’Université de Dakar, au Sénégal, et le White studies department, de l’Université de Lagos, au Nigéria, décideront d’organiser un congrès mondial sur les littératures leuco-européennes de langues anglaise et française. Elles inviteront tout naturellement, des écrivains français, belges, suisses, luxembourgeois, des écrivains d’Angleterre, d’Ecosse, du Pays de Galles, des deux Irlandes. Toutefois des créateurs des Etats Unis, du Canada et du Québec recevront, eux aussi, une invitation à participer à cette super rencontre des écrivains caucaso-européens.
Quelle sera, pensez-vous, la réponse de ces derniers, eux qui savent qu’ils font une littérature blanche, états-unienne, canadienne, québécoise, c’est-à-dire une littérature différente de celles de l’Europe, neuve, originale, autre. Une littérature « américaine » ?
Pourtant, ne voilà-t-il pas que moi, nègre de la Caraïbe, donc, américain, neuf, original, autre, je reçois une invitation à participer à un colloque mondial sur les littératures de langue française et à présenter une communication sur la littérature négro-africaine dans les Antilles.
Je ne me savais pas un écrivain négro-africain. L’Afrique : connais si mal. Ne suis allé qu’au Nigéria. Pour 21 jours seulement. Le programme de Padoue précise bien : littérature négro-africaine : Madagascar, Antilles.
Je ne suis ni malgache, ni antillais. Le mot Antilles me rappelle des souvenirs de mes leçons de géographie. Les grandes et les petites Antilles. Dans le vocabulaire hexagonal, Haïti, mon pays d’origine, appartient aux Grandes Antilles. Mais, il y a très longtemps que nous n’utilisons plus ce mot en Haïti, ni non plus en République Dominicaine, ni à Cuba, ni à la Jamaïque, ni à Trinidad Tobago, ni à Antigua, à Grenade, aux Bahamas, l’ayant remplacé : depuis belle lurette, par celui de Caraïbe : plus englobant, plus juste car il nous garde en mémoire que cette région de notre globe était habitée, sillonnée, rançonnée par des hommes d’une autre race, des hommes à peau rouge. Dans le vocabulaire hexagonal, Antilles fait référence, de manière précise, à la Martinique et à la Guadeloupe. Je me sens frère des Martiniquais et des Guadeloupéens, mais n’appartiens pas à leurs îles.
Cette invitation de l’Université de Padoue souligne aussi : en Méditerranée, lieu de rencontre de l’Art poétique. N’étant ni négro-africain, ni malgache, ni martiniquais ou guadeloupéen, je me suis dit que peut-être ma présence ici pourrait se justifier par ce mot : Méditerranée. La Méditerranée : berceau de la civilisation judéo-chrétienne, lieu de naissance de la culture européenne, mer intérieure, etc... Et en parallèle : la Caraïbe : mer intérieure, porte et berceau de l’Amérique, ventre mou du Nouveau Monde par lequel l’Europe a fait irruption, a déferlé sur cette partie du globe, l’engrossant, créant une nouvelle civilisation. La Caraïbe : porte par laquelle l’Afrique aussi, à son corps défendant a essaimé douloureusement sur un nouveau continent, une terra incognita et contribué à la naissance d’un type d’être humain porteur de tous les possibles. La Caraïbe, cœur résistant, cœur glorieux de notre Amérique métisse...
Hélas ! je me suis vite rendu compte que j’étais invité ici, à Padoue en tant qu’Ecrivain négro-africain d’Amérique ! donc, doublement africain, n’est-ce pas ? C’est vraiment un privilège et un honneur qui dépassent mes modestes mérites. Je suis loin d’avoir les reins assez solides pour assumer pareil titre ! En Haïti, dans ce pays de l’AMERIQUE dont je suis originaire, et qui continue à alimenter mon écriture créatrice, il existe un dicton qui s’appliquerait à mon cas : Sé gwo non ki tué ti chin. Autrement dit nommer un chiot d’un nom illustre équivaut à le condamner à mort.
Il m’est déjà assez difficile de m’exprimer et de créer valablement dans une langue d’emprunt, bien que l’ayant sucée à la mamelle ; il m’est déjà prouesse de lui casser sa syntaxe ainsi lui dictant tout rythme mien ; ce m’est si pénible vertu que de résister à la magie de cette langue, me préservant de ses pièges et chausse-trapes culturels, politiques, philosophiques ; c’est épuisante victoire de réussir, en utilisant, pliant la langue de l’Autre, à me dire moi-même, tel que je suis, établissant ainsi nos différences à travers un même véhicule ! Alors, me voir, encore une fois, perçu par l’Autre sous fausse identité, me voir, en dépit de quatre siècles d’Histoire, étiqueté, nommé, baptisé par l’Autre d’un nom sans contenu aucun - simplement pratique pour le nommeur, mot passe-partout, fourre-tout - alors me voir obligé chaque fois de me re-présenter tel que je suis, tel que je me suis nommé selon MON PROPRE ETAT CIVIL, être obligé de m’introduire auprès de vous en faisant appel à ma généalogie, c’est, vous le reconnaîtrez avec moi, chose suprêmement irritante.


Ainsi donc, de nouveau, je me retrouve dans l’obligation de répéter pour la mille et unième fois :
Moi, nègre d’Amérique, je ne suis pas un écrivain négro-américain. Je ne suis pas un écrivain afro-américain. Il n’existe pas de littérature négro-africaine en Amérique. Il n’existe pas de littérature négro-américaine. Nous nègres du Nouveau Monde, nous ne sommes pas des Africains en exil en Amérique. Il n’est donc pas question que nous soyons des écrivains affublés de préfixe.
Avant même que l’Afrique ne soit ce qu’elle est aujourd’hui, nous nègres d’Amérique, nous nous manifestions de manière concrète et valable, au niveau de la Politique, de l’Histoire, des Sciences, sur le plan de la création, dans le domaine de l’imaginaire, dans toutes les voies du plastique, du musical, du pictural et surtout sur les hauteurs de la Poésie. Si nous avons eu trop souvent recours à l’Europe pour nous cautionner je vois très mal pour quoi il faudrait aujourd’hui obtenir le parrainage de l’Afrique d’une Afrique mythique. S’agirait-il ici, d’une nouvelle forme d’impérialisme ? Car, si regrouper systématiquement tous les créateurs non-blancs mais d’origine nègre, sous la même étiquette, peut être commode cela ne reflète pas moins une volonté non affirmée - de maintenir la séparation des races, de préserver ce regard colonialiste de l’Europe sur tout ce qui était, qui est différent d’elle. Cette attitude met également en relief une méconnaissance crasse de la réalité du Nouveau Monde. J’en veux pour preuve cet article, paru dans la revue française Notre Librairie, n° 65, juillet-septembre 1982. Il s’agit d’un texte de M. Paul Desalmand, intitulé : « Qu’est-ce que la littérature négro-africaine ? » Je vous en fais deux extraits.

Extrait :

« Léonard Sainville, travaillant à une anthologie des auteurs négro-africains, rencontre ce problème des auteurs non-nègres qui se sont tellement assimilés le point de vue de ceux dont ils parlent, qu’on peut tire telle ou telle œuvre, de bout en bout, en ayant constamment le sentiment qu’elle a été écrite par un noir et sans que rien, à aucun moment, ne vienne suggérer le contraire. Que faire avec de tels auteurs : Jorge Amado, dans Bahia de tous les saints, Salvat Etchart, Castro Soromenho, Blancs que les lecteurs imaginent noirs quand ils connaissent mal leur biographie, mais qui auraient quand même de la peine à parler dans un colloque au nom des Négro-africains.
Sainville les intègre dans son anthologie et leurs textes figurent au milieu des autres, mais, à la fin de l’ouvrage, il hésite à mêler les biographies et se décide à les ranger à part, dans la catégorie : « Auteurs Blancs, amis du monde noir ». A propos du Portugais Castro Soromenho, il justifie ainsi sa décision de l’intégrer. Nous considérons Soromenho comme un écrivain angolais. L’Angola est sa patrie d’adoption. Elle est sa source d’inspiration. Il l’aime autant qu’on peut aimer sa terre natale. Il paraît en être pour l’instant le meilleur interprète.
La solution hésitante de Sainville qui mélange les textes, pas les biographies, montre que le problème n’est pas simple. Alors que l’on est parfois prêt à ne pas inclure un Noir complètement aliéné et étranger aux problèmes des siens, on souhaiterait englober certains non-Nègres dans la littérature négro-africaine.
Comme il faut bien trancher, nous dirons que si la présence d’auteurs non-nègres dans une anthologie de la littérature négro-africaine nous paraît parfaitement justifiée lorsque ces derniers ont parfaitement intégré la vision du monde des peuples qui les ont accueillis, nous hésitons cependant à ranger ces auteurs sous l’étiquette « écrivains négro-africains » Le mieux est de laisser taire le temps. L’Histoire retrouvera les siens
 ».

Fin de cette première citation. Autrement dit : Laisse faire le temps, ta vaillance et ton Roi.

Le second extrait est plus court :

« Un jour, peut-être, la littérature négro-africaine par l’originalité, l’abondance de ses productions, s’imposera en faisant oublier ses origines, comme le fait actuellement la littérature sud-américaine ». Fin de citation.
Qu’y a-t-il donc de plus manifestement révélateur d’une méconnaissance de l’Amérique, que de dire de Jorge Amado, qu’il est un écrivain blanc ami du monde noir ? Jorge Amado n’est ni un écrivain blanc, ni un écrivain noir, ni un écrivain rouge, il est un écrivain brésilien. Tout court ! C’est-à-dire un créateur de notre Amérique métisse. Je me demande comment M. Desalmand aurait qualifié le rapport entre le romancier Alejo Carpentier et le poète Nicolas Guillen. L’un Blanc, l’autre Mulâtre. Tous les deux Cubains, purs produits du réalisme merveilleux de notre Caraïbe.
Tout cela, ce sempiternel renvoi des écrivains, des créateurs non-blancs de l’Amérique, à une Afrique mythique ou à un sudisme de sous-hémisphère, cette manie, pour le moins agaçante, de ramasser en un tas tous les écrivains à peau noire ou café au lait d’Amérique et de leur coller un préfixe, tout cela est le résultat de ce regard colonialiste que l’Europe continue à porter sur le monde et, dans le cas de notre Amérique cette vision s’est prolongée dans ce que j’appelle : un viol linguistique.
Aucun critique européen, japonais, chinois ou soviétique n’a jamais rattaché, ne rattachera jamais Hemingway, Dos Passos, Styron, Théroux, Faulkner, Whitman etc., à l’Europe.
Qui a jamais dit que les compositions d’un Benjamin Britten ou d’un Aaron Coplan étaient d’origine européenne ?
La philosophie de la vie des habitants des Etats-Unis est qualifiée de « American way of life. »
Je n’ai jamais entendu dire que le témoin de Jéhova, le christian scientist, le méthodiste, le quartier, le trembleur, pratiquaient une religion euro ou leuco-américaine.
Un Européen, plus précisément un Autrichien peut s’expatrier aux Etats-Unis à l’âge de 18 ans, en devenir le Secrétaire d’Etat et, bien qu’il ne soit pas né dans MA PARTIE DU MONDE, il sera considéré naturellement, normalement comme tout ce qu’il y a de plus AMERICAIN. Personne ne mettra en doute son appartenance à ce lieu géographique.
Mais le Nègre, même s’il a plus de quatre siècles de présence en « terra incognita », le Nègre demeure aux yeux de l’Autre, un Africain en exil en Amérique. Sa musique, créée de do à si en terre américaine, d’une situation totalement différente de celle que ses arrières, arrières, arrières grands parents connaissaient en Afrique, sa musique se voit coller un préfixe. Ce Nègre-là ne peut faire qu’une musique afro-américaine.
Combien de soi disant « spécialistes » de la peinture n’ont-ils pas tenté de trouver les origines de la Peinture haïtienne, en Afrique, alors que cette peinture dite « naïve », moi je préfère le vocable : magique, alors que cette peinture magique est essentiellement américaine la résultante de la culture haïtienne, caraïbéenne. Ils sont nombreux ces spécialistes de la peinture qui ont tenté de raccrocher la création originale des peintres de mon pays à une Afrique mythique alors que l’Afrique n’a JAMAIS ETE PICTURALE !
Pourquoi donc parle-t-on des religions nègres d’Amérique, comme de religions africaines ? Alors qu’elles sont nées en terre américaine, à partir d’un syncrétisme entre les centaines, je dis bien centaines de pratiques religieuses des anciens esclaves et le catholicisme, le protestantisme européens. Pourquoi donc cet « afro » qui renvoie ailleurs, qui rejette systématiquement de notre Amérique, le candomblé, la macumba, la santéria, le vodou ?
Mais, qui ose donc dire, rappeler à tout bout de champ, que le catholicisme est une religion juive ?
Nous savons tous que depuis qu’il est passé de terre arabe en sol européen, le catholicisme est devenu ROMAIN.
Mais il suffit qu’un Nègre des Etats-Unis, un étatsunien, un cubain, un haïtien, un jamaïcain, un dominicain inventent un rythme, une danse pour qu’immédiatement ce rythme, se voit qualifié, étiqueté de « afro-américain », « afro-caraïbéen ».
Le Nègre d’Amérique ne pourra être musicien, religieux, danseur, poète, dramaturge, etc, que grâce à un préfixe ? Autrement dit, le Nègre serait-il donc atteint d’une incapacité sui generis, le rendant inapte à se faire des racines dans un lieu inconnu où il est obligé de vivre ? Le Nègre serait-il donc dans l’impossibilité de dépasser, dominer maîtriser ce lieu inconnu. Le Nègre serait-il donc incapable de s’adapter à un nouvel environnement et, né dans tel environnement et, parce que Nègre, il ne pourrait pas inventer, tout comme le Blanc, une langue, des religions, une nation, une culture propre essentiellement différente de celles de ses arrières, arrières, arrières grands parents africains ?
Combien d’anglo-saxons, d’aragonais, d’andalous, de normands, d’île de François, ont été envoyés dans le Nouveau Monde à leur corps défendant ! Pourtant tous ces gens-là se sont bien adaptés à leur nouvelle situation. Leurs enfants se sont sentis chez eux. Bien sûr, ils appartenaient à la classe des privilégiés, des maîtres. Les Noirs en Amérique étaient toujours des esclaves.
Mais, depuis le début du 19e siècle, en ce qui me concerne, plus précisément depuis le 1er janvier 1804, les Nègres de Saint-Domingue avaient créé un pays. Et dans la première Constitution de ce pays il était dit expressément que tout Africain, ou tout Polonais qui en ferait la demande, recevrait immédiatement la nationalité haïtienne. Depuis le début du 19e siècle, des Nègres d’Amérique avaient créé une nation et, au fil des années : une langue, une religion, une culture. Ils étaient devenus AUTRES ! C’est-à-dire des AMERICAINS à part entière !
Quinze ans plus tard, grâce à un tour de passe-passe, à un viol linguistique, ils allaient se voir exclus du Nouveau Monde. Curieusement au moment où à Vienne, l’Europe venait de mettre fin à la Traite. Les Nègres allaient donc être exclus du Nouveau Monde de même que les descendants des conquistadores allaient se voir nier le droit de se réclamer de l’Amérique, et devenir des « latino-américains ». Toujours des hommes à préfixe.
Dans les années 1817-1825 le Président des Etats-Unis de l’époque, lança son fameux slogan : l’Amérique aux Américains... Depuis lors, Monroe continue à nous piéger ! Durant ce premier quart du 19e siècle, huit pays de notre Amérique métisse avaient conquis leur indépendance. L’Haïtien, le Mexicain, le Nicaraguayen, entre autres, ne pouvaient qu’applaudir à une telle déclaration, cette doctrine ne manqua pas de susciter leur adhésion. Elle signifiait : arrière l’Espagne, arrière la France, arrière l’Angleterre ! Toutefois, ils ont très vite appris, à leurs dépens, que le vocable AMERICAIN s’appliquait UNIQUEMENT aux Blancs des Etats-Unis. Aux WASP : white anglo-saxon and protestants. Par un tour de passe-passe, un viol linguistique, les habitants des Etats-Unis sont devenus les seuls ayants droit au nom d’AMERICAIN. Grammaticalement, ils auraient dû, ILS DOIVENT s’appeler : étatsunien, étatsuniennes, j’en recommande d’ailleurs la pratique, ces mots existent en espagnol : estadunidense... Par ce viol linguistique, les Blancs des Etats-Unis ont chassé du Nouveau Monde : les Indiens, les descendants des Espagnols, les Nègres. Ils sont tous devenus gens à préfixe.
Ainsi donc, à cause de ce viol linguistique, que nous continuons à perpétuer, je suis ici invité à parler en tant qu’écrivain : négro-africain d’Amérique.
Pourtant, les écrivains francophones du Québec se trouvent à Padoue sous la domination d’Ecrivains Québécois ! Normalement, au même titre que moi, ils auraient dû pratiquer une littérature leuco-européenne d’Amérique. Il y a à peine une quinzaine d’années, le terme québécois ne désignait pas les francophones du Québec. Il y a à peine une quinzaine d’années qu’ils se sont LEGITIMEMENT baptisés, eux-mêmes QUEBECOIS. Auparavant ils étaient désignés, je dis bien ils ETAIENT désignés, sous le double vocable de canadiens-français. Remarquez en passant l’absence de préfixe. C’est très important. Ce nom composé de canadiens-français s’appliquait sur toute l’étendue du territoire du Canada. Pourtant, lorsque les francophones du Québec ont décidé, à bon droit, de se nommer eux-mêmes, selon leur état civil, sans le secours de l’Autre, lorsqu’ils se sont légitimement et grammaticalement baptisés Québécois, les autres francophones du Canada ont automatiquement perdu la jouissance de ce nom composé de canadiens-français, pour devenir des franco-manitobains, des franco-ontariens, franco-canadiens. Comme quoi, la sémantique n’est point chose innocente.
S’il apparaît juste normal et naturel de recevoir ici, à Padoue, dans ce Congrès mondial des littératures de langue française, de recevoir l’écrivain de la Province du Québec, pour ce qu’il est, de l’accepter comme il se nomme, pourquoi, moi qui appartient depuis si longtemps à ce Nouveau Monde, pourquoi dois-je être renvoyé en Afrique ? Pourquoi voulez-vous continuer à faire de tous les non-blancs d’Amérique, des hommes, des créateurs à préfixe ? Serait-ce que vous nous considérez comme incapables d’originalité ? Serait-ce et je pense que là se trouve la vraie réponse à cette perpétuation de la Doctrine de Monroe, serait-ce parce que vous jugez, serait-ce parce que nous estimons inconsciemment, que l’Amérique ne saurait appartenir aux nègres, aux indiens, aux asiatiques qui y vivent depuis des siècles ? Serait-ce aussi parce que vous Blancs et nous intellectuels de races noire, rouge, jaune, nous avalisons cette sorte d’apartheid culturel ? D’un côté le Poète Blanc donc : la Littérature : de l’autre les Poètes asiatique, nègre, indien et leurs littératures à préfixe ? D’un côté : la Religion, la Danse, la Peinture, la Musique, l’Architecture, la Sculpture, toutes blanches, donc en majuscule et ainsi relevant de l’essence même de ces disciplines ; de l’autre côté, des religions, danses, musiques, etc... mais à préfixe c’est-à-dire ayant besoin du cautionnenement de l’Autre, de sa condescendante approbation ?
S’il est vrai qu’il existe une différence entre un Européen et un Africain, non point sur le plan humain, mais en ce qui relève du comportement, des habitudes, des modes d’interprétation de la vie et de la mort s’il est indéniable que ces deux types d’Hommes diffèrent de par leur appartenance à deux continents qui, parallèlement ont su créer leur propre culture, s’il est impossible de nier le fait que le Nègre d’Afrique et le Blanc d’Europe se démarquent sur le plan des manifestations créatrices, il n’en va pas de même entre le Blanc et le Nègre d’Amérique - (encore une fois lorsque je parle d’Amérique, il n’est pas question de faire uniquement référence à ce pays le plus puissant du monde qui s’est approprié le nom de tout un continent). Il existe autant de différences essentielles entre le Blanc d’Amérique et le Blanc d’Europe (le Québécois n’est pas un Hexagonal encore moins un européen) qu’entre le Nègre d’Amérique et le Nègre d’Afrique. Mais, il n’y a pas de différence essentielle entre le Blanc et le Nègre d’Amérique. Tous les deux décodent la même réalité subissent les mêmes stress, procèdent de la même vision du futur ; ils ont été tous les deux entés, greffés sur le même tronc porteur et les fruits et les semences sont là pour témoigner de la réussite de cette greffe car qui osera prétendre que Langston Hughes n’appartient pas aux Etats-Unis au même titre que Whait Whitman ; que Carpentier est plus américain - ou cubain que Nicolas Guillén ; qui osera dire que Jorge Amado est plus américain que Jacques Roumain ; qui osera dire que Gaston Miron est plus américain (Québécois) que Jacques Stephen Alexis, ou Magloire St Aude ? qui soutiendra que Jimmy Carter est plus étasunien qu’ Andrew Young ? Que Leroy Jone’s, Depestre, Glissant, Césaire, Brathwait, Charles Fuller, ne sont que des écrivains à préfixe de l’Amérique alors qu Issac Assimov, Nabokov sont de purs, de vrais écrivains étasuniens, américains ? Nous sommes tous greffés sur le même tronc porteur et les fruits sont là pour qui veut les voir. Nous Ecrivains de l’Amérique, blancs, noirs, jaunes, rouges, nous appartenons, au même titre à ce lieu géographique qui, dans 9 ans, aura 5 siècles, et, qui plus est, pour nous, la langue n’est pas une barrière. Je me sens aussi proche d’un anglophone comme Paul Théroux, ou d’un Hemingway, que d’un Marquez, d’un Marquez, d’un Néruda, d’un Fuentes, d’un Llosa, ou d’un René Ménil, d’un Miron, d’un Brault, d’un Chamberland. Simplement parce que ce Nouveau Monde dans lequel nous vivons est le modèle, le prototype, encore imparfait, de ce que sera, devra être notre planète : un lieu d’un allègre brassage de toutes les races, où le Pouvoir sera pluriel.
La Poésie ne pouvant être que contagieuse et rassembleur, je ne vois pas pourquoi il faille que nous, qui nous réclamons de la création littéraire, nous continuions à propager cette conception d’un apartheid culturel, qui n’ose pas se nommer comme tel. La création, quelle qu’elle soit est une activité hautement humaine et dépasse toute couleur de peau, toute forme de sexe. Le jour où nous accepterons la réalité métisse de l’Amérique, ces expressions : « Black studies », « Littérature négro-africaine d’Amérique », ces expressions fourre-tout, passe-partout, qui court-circuitent l’Histoire de notre Monde, la réduisent à une vulgaire affaire de pigmentation, ces expressions ne seront plus de mise. Malheureusement, ce n’est pas demain que nous changerons notre programmation. La doctrine de Monroe a la vie dure, il est tellement plus « généreux » de jouer le rôle du Parrain.
C’était en 1977, plus précisément en Janvier, durant le Congrès des Arts et de la Culture nègres de Lagos, au Nigéria. Le dramaturge nigérian Wolé Soyinka prononçait une conférence sur son sujet favori : une langue commune à toute l’Afrique noire. Soyinka expliquait la nécessité pour l’Afrique d’avoir une langue parlée, écrite du nord au sud de l’est à l’ouest. Il était question du swahili. Mais, ne voilà-t-il pas qu’en plein milieu de son exposé, il se fait interrompre par un bruit de strapontins et des cris de protestation. Le dramaturge nigérian, étonné, demande la raison d’une telle interruption. Le président de la délégation du Mozambique se lève alors et lui dit : « Monsieur Soyinka, depuis quatre siècles, le Mozambique a subi la colonisation du Portugal, il n’est pas question que nous soyons à nouveau colonisés par un autre pays d’Afrique... » Car au Mozambique, on ne connaît pas le swahili.
Durant ces journées de Padoue, je demanderais donc de vous cet effort de me considérer, non point comme un écrivain négro-africain d’Amérique - encore une fois je me répète, je ne saurais être Africain en exil en Amérique, ni non plus un écrivain à préfixe, - j’apprécierais donc que vous me reconnaissiez tel que je suis, tel que je me suis nommé, selon mon état civil, vous me feriez grand plaisir en voyant en moi un écrivain AMERICAIN, un écrivain caraïbéen, un écrivain haïtien ou, plus simplement, plus humainement : ni noir, ni blanc, ni rouge, ni jaune : un Poète, tout court.





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