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A PROPOS D’UN ARCHIPEL « INACHEVE » : « L’ANTILLANITE », REVE ET REALITE DANS LA LITTERATURE DES ANTILLES FRANCAISES
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Ethiopiques numéro 34 et 35
revue socialiste
de culture négro-africaine
nouvelle série
3ème et 4ème trimestre 1983
volume I n n°3 et 4

Auteur : Jack Corzani

«  A la clarté des lucioles commence la nuit une éruption de cris de misère et de joie, de chants et de poèmes d’amour et de révolte, détenus dans la gorge d’hommes et de femmes qui s’écrivent d’île en île, déshabillés d’angoisse, une histoire d’archipel, attentive à nos quatre races, nos sept langues et nos douzaines de sang »...
Ce prélude musical de L’Isolé Soleil, roman tout récent du Guadeloupéen Daniel Maximin, faisant écho de façon peut-être un peu plus réaliste, aux descriptions déjà anciennes du Cahier d’un retour au pays natal, a le mérite de nous ramener de nouveau, par delà les mythes consolateurs de l’africanité ou de la francité, dans La Caraïbe et de nous rappeler que si la Martinique et la Guadeloupe ont souvent le sentiment d’être isolées, perdues, de ne pas exister sur la scène mondiale (on peut songer aux premières lignes de Ti-Jean L’Horizon, de Simone Schwarz-Bart : « L’île où se déroule cette histoire n’est pas très connue. Elle flotte dans le golfe du Mexique, à la dérive, en quelque sorte, et seules quelques mappemondes particulièrement sévères la signalent »...), c’est évidemment faute d’ancrage. Elles n’ont pas encore su ou pu reconnaître leur environnement, trouver en lui la force d’échapper aux mirages des identifications lointaines, elle souffrent d’un manque d’être, d’une absence d’enracinement : « le bruit court, écrit S. Schwarz-Bart à propos de son île natale qu’elle risque de s’en aller comme venue, de couler sans crier gare, soudain, emportant avec elle ses montagnes et son petit volcan de soufre »... C’est donc bien une « histoire d’archipel », avec ce que la formule peut contenir d’humour douloureux, avec d’échanges, de vie, la mer est devenue réseau de barbelés ? C’est bien une histoire d’« archipel inachevé », pour reprendre le titre célèbre d’un ouvrage collectif dirigé par Jean Benoist, où l’unité géographique, sans cesse contredite par l’Histoire, et quels qu’aient été au fil du temps les facteurs d’unité culturelle, n’a jamais engendré d’unité politique. Ses perles dispersées, le collier caraïbe, brisé par la colonisation, n’a jamais été reconstitué. Glissées dans des couronnes rivales, les îles ont même perdu parfois jusqu’au souvenir de leur parenté, de leurs origines communes.
Sur ce point, sur l’éclatement contre nature de l’archipel antillais, tous les observateurs s’accordent, Jean Benoist, dans l’Encyclopédie de la Pléiade (Ethnologie II, p. 1375), constate que « tout au long de son histoire (il faudrait préciser histoire « européenne ») la Caraïbe n’a jamais été un archipel, mais bien une série d’îles juxtaposées que les puissances jouaient comme des jetons dans leurs conflits ». Césaire pour sa part, après avoir en d’autres lieux qualifiés les Antilles de « ghettos insulaires » et avant d’envisager une unité retrouvée, parle d’introduction aux Antilles décolonisées de Daniel Guérin, de « poussières d’îles », d’« appartenance hétéroclites », de « bric-à-brac de terres ». Fanon renchérit dans Aux Antilles, naissance d’une nation, en évoquant des collines « juxtaposées »... Et Glissant qui, nous le verrons, se présente volontiers en champion de l’antillanité, conçoit cette dernière comme « la convergence de réenracinements dans notre lieu vrai » (Le Discours antillais, p. 182), ce qui suppose la même conscience d’une dispersion stérilisante, la même hantise d’une communauté, d’une solidarité à recréer.
Mais la tragédie antillaise, notamment en Martinique et en Guadeloupe, ne se résume pas à cette dispersion, à ce « divisement » pour parler comme Glissant. Elle est surtout dans l’esprit et le cœur des Antillais, elle découle d’une inconscience. Le problème n’est pas seulement dans les données géopolitiques actuelles, dans l’éclatement effectif de l’archipel, fruit d’une histoire politique donnée, il est aussi et sur tout dans cet autre fruit de l’Histoire qu’est l’aliénation. Une aliénation, rappelons-le, contemporaine des débuts mêmes de la colonisation, qui accompagne la formation des populations antillaises, une aliénation source de « bovarisme », qui détourna le regard des Martiniquais et des Guadeloupéens vers d’autres horizons et les empêcha longtemps de se découvrir Martiniquais et Guadeloupéens d’abord, Antillais ensuite, autrement dit habitants d’une terre et d’une région.
Le résultat est qu’à l’heure actuelle encore l’antillanité (même dans ses frontières les plus étroites, celles de l’île, et plus encore dans sa perspective extrême, celle d’une unité caraïbe) n’est forcément qu’un projet, un mythe mobilisateur né de la vision créatrice de politiciens et de poètes-prophètes, et non une réalité viscéralement vécue, de façon plus ou moins consciente, par la collectivité : « Une conscience antillaise, dit Laurent Farrugia dans Les Antilles dans l’impasse ? (p. 181), cela n’existe aujourd’hui que pour les intellectuels »... Ceci ne veut pas dire qu’aucune antillanité profonde, inconsciente, n’anime les Martiniquais et les Guadeloupéens. Glissant a sans doute raison de parler d’un langage commun, signe d’une parenté, d’une solidarité à affirmer langage commun aux artistes certes « Derek Walcott pervertit la langue anglaise tout autant que Nicolas Guillen effile l’espagnole, tout autant que V.S. Naipaul affirme en le niant le pays qu’il explore. Il m’importe peu qu’ils ne parlent pas le créole ; nous parlons, sous des espèces différentes, le même langage » - Le discours antillais, p. 182 -), mais aussi (les artistes n’étant jamais que « la voix de ceux qui n’ont point de voix », leur vision du monde n’étant jamais que la concrétisation de celle, virtuelle, de leur groupe) langage commun aux populations antillaises. Quelles que soient les nuances que puisse apporter un observateur attentif, un ethnologue comme Jean Benoist par exemple qui, dans L’Archipel inachevé, insiste à juste titre sur les problèmes linguistiques, sur les différences de peuplement, de mentalité, de sensibilité, liées à telle ou telle influence religieuse catholique ou protestante, à telle ou telle idéologie entraînant des structures sociales et des comportements divergents, il semble difficile de rejeter tout à fait l’idée d’une communauté culturelle caraïbéenne. Certes, d’une île à l’autre une Histoire spécifique a créé une culture différente et engendré une nation (affirmée ou virtuelle), mais ; par delà les nationalités, peut-être peut-on deviner une communauté d’attitude, un même rapport au langage, un style dénominateur commun engendré par l’Histoire, les apports culturel communs, l’insularité, bref l’antillanité, et une écriture (au sens barthien du terme, au sens d’engagement) qui, pour révéler parfois des lieux idéologiques différents, voire opposés, ne s’inscrit pas moins dans un lieu plus vaste : le nœud de problèmes, de questions et de réponses engendrées par l’Histoire et qui, tout autant que la géographie physique, peut-être davantage qu’elle, constitue l’essence présente de la Caraïbe... Sans doute à l’heure actuelle la littérature antillaise francophone est-elle généralement trompeuse, le mimétisme francophile ou la négritude l’empêchant de puiser vraiment et directement (sans ce « Détour », cette « existence sans-savoir » dont parle Glissant - Le Discours antillais, p. 36 - ) ses sucs dans le terroir antillais. Mais lorsqu’un auteur comme par exemple Vincent Placoly dans L’Eau-de-mort-guildive s’inspire réellement de son pays (sujet et style), immédiatement les comparaisons non seulement peuvent s’établir mais s’imposent même avec les auteurs antillais (le Naipaul par exemple de The Mystic Masseur), comme elles s’imposent entre les rythmes musicaux ou les syncrétismes religieux. N’y a-t-il pas des rapprochements à faire entre Saint-John Perse et Carpentier (est-ce un hasard si le Centre Alejo Carpentier de la Havane se passionne pour le poète guadeloupéen, considéré comme un grand poète de la Caraïbe ?), entre Guillén et Césaire (toujours au niveau du style et pas forcément des idéologies, ni même des thèmes), entre Glissant et Lamming ? Et si l’on se penche sur l’écriture, sur les thèmes soulevés et la façon de les aborder, comment ne pas être sensible à leur parenté, à leur complémentarité, à leur parallélisme d’une île à l’autre, par-delà les clivages, par-delà les disparités qui, de Porto-Rico à Haïti, de La Havane à la Barbade, sautent aux yeux ? Malgré les quatre races, les sept langues et les douzaines de sangs, les poèmes d’amour et de révolte qui s’écrivent d’île en île, pour reprendre la belle image de Daniel Maximin, ne sont pas étrangers les uns aux autres, pas plus que les professions de foi politiques, si divergentes soient-elles, pas plus que telle ou telle obsession, comme par exemple celle de l’Histoire, tout aussi évidente chez Glissant que chez Carpentier, chez Brathwaite ou Eric Williams que chez Césaire.


Il reste que cette parenté souterraine n’est généralement vécue qu’inconsciemment par les Guadeloupéens et les Martiniquais que tourmente au contraire le sentiment d’une solitude, voire d’une déréliction. L’ignorance de la Caraïbe dans laquelle ils sont plongés ne leur permet pas de prendre conscience vraiment de leur antillanité. Seuls quelques intellectuels privilégiés échappent à cet aveuglement par une meilleure connaissance de leur entour. Les raisons de cette ignorance sont multiples et j’ai eu l’occasion dans un article sur Césaire et la Caraïbe oubliée d’en mentionner quelques-unes séquelles de la relation coloniale privilégiant l’axe métropolitain aux dépens de tout autre, difficultés des communications inter-caraïbes, absence ou faiblesse de l’information longtemps censurée, aliénation infériorisant tout élément culturel non français (nègre, anglais, espagnol ou américain), mise à l’index franche ou déguisée des pro-caribéens jugés traîtres à la « patrie », ignorance relative des langues voisines, anglais et espagnol (Yvon Leborgne et Roland Suvélor ont institué sur ce point dans Les Antilles dans l’impasse ?, soulignant au passage les dangers en la matière du mot d’ordre « créole, langue nationale » lancé par des nationalistes à courte vue, source d’isolement plus que de solidarité révolutionnaire), etc. Victimes d’une sous-information caribéenne et corrélativement d’une sur-information « française » encore accentuée par les « médiats » modernes. Martiniquais et Guadeloupéens oublient leurs voisins pour se penser, se sentir et se vouloir européens. Lorsque certains de ces voisins s’imposent à eux, tels les migrants plus ou moins clandestins dominicains, sainte-luciens ou haïtiens, les réactions violentes de rejet, les comportements xénophobes démontrent hélas les limites dans la population de la conscience caribéenne. N’allons pas imaginer qu’il en va différemment pour la fraction de cette population qui se veut nationaliste. Elle est tout autant victime du « Détour » et se situe exclusivement par rapport à la métropole rejetée. Qui plus est, depuis longtemps habituée à concilier sans drame psychologique excessif ses revendications maximales et le niveau de vie relativement et exceptionnellement élevé que permet le statut départemental, elle ne place pas la solidarité caraïbe au rang de ses préoccupations immédiates... Le rôle de l’intellectuel est évidemment de dépasser de tels comportements instinctifs, de gagner de la hauteur et d’envisager les problèmes à plus longue échéance en fonction d’intérêts supérieurs. Ses connaissances théoriques, ses relations, ses voyages lui permettent souvent une prise de conscience plus aiguë des problèmes. Si l’on en croit Daniel Radford, Glissant par exemple vit « naître en lui le sentiment d’appartenir à un monde antillais dont son île ferait partie » à la faveur des rencontres avec des Haïtiens exilés et des Cubains, dont Wifredo Lam en 1945-46 (Edouard Glissant, Seghers, pp. 17-18). Et les confidences de Césaire sur ses rencontres parisiennes, comme la lecture des textes, laissent penser que l’incontestable conscience caribéenne quasi exceptionnelle qui dominait par exemple la revue Tropiques provenait d’une expérience concrète identique : elle était le fruit des discussions avec Guillèn, Lam, Mac Kay et quelques autres. Ce statut privilégié donne aux intellectuels une responsabilité particulière, ils ont le devoir, comme dit Glissant, « d"ouvrir la voix (on aura reconnu les pirouettes stylistiques chères au critique sur le x / e) pour ceux qui ne peuvent voir le pays antillais dans sa diversité ni entendre la parole chantée là, tout à côté » (Le Discours antillais, p. 425). Rares néanmoins sont les écrivains martiniquais et guadeloupéens qui font de l’antillanité leur préoccupation majeure.
La plupart se désintéressent de ce but éloigné pour privilégier une prise de conscience purement nationale, l’essentiel étant en un premier temps de rompre la relation coloniale. Les justifications ne manquent pas et le cas de Césaire est à cet égard exemplaire. On relira sa préface à Daniel Guérin (Les Antilles décolonisées), dans laquelle ils s’est expliqué sans ambiguïté, affirmant sa volonté de sérier les problèmes : « Nous ne refusons pas de croire qu’un jour, dans un avenir qu’il est impossible de déterminer, les pays antillais arrivés chacun par des voies qui lui sont propres à la pleine maturité nationale, décideront librement de s’unir pour mieux se maintenir » (p. 17)... Fanon, qui souvent montra plus d’impatience, semble avoir compris cette prudence : « les leaders politiques, écrivit-il dans 131 Moudjahid (No 16, 15-1-1958), estiment plus sage que chaque peuple commence par obtenir son indépendance dans le cadre où il se trouve, afin que la fédération de toutes les Antilles ne soit pas une construction rapide, artificielle, et fragile mais une confédération d’Etats majeurs, décidés à s’aider et à défendre mutuellement leur liberté »... Et il est frappant de constater, à la lecture d’un ouvrage plus récent comme Les Antilles dans l’impasse ? 1981) à quel point les intervenants privilégient la lutte nationale, certains, comme Farrugia, soulignant même combien les intérêts des Guadeloupéens peuvent diverger de ceux des Martiniquais. Si l’idée d’une unité antillaise n’est pas catégoriquement exclue, elle n’en est pas moins rejetée dans un futur indéfini.
La plupart des écrivains semblent adopter la même perspective et centrer leur création (sauf évidemment ceux d’entre eux qui sont assimilationnistes) sur le problème des relations entre les D.O.M. et la métropole, sur le problème racial et culturel, sur la négritude et la créolité. Une antillanité est affirmée, mais au sens étroit, dans les limites de l’île dont on explore l’histoire (Delgrès, la Mulâtresse Solitude, Légitimus, les événements de 1967 pour la Guadeloupe ou Schoelcher, l’insurrection de Saint-Pierre le 22 mai, les événements du Sud, ceux de 1959 pour me voisine, sans oublier les marrons héroïques d’autrefois et les prolétaires anonymes d’aujourd’hui) dont on magnifie la langue et la culture menacées, dont on vante la négritude (Ti-Jean l’Horizon), dont on tente de préciser la « spécificité », l’être-au-monde culturellement et historiquement défini dans des romans ou des poèmes enracinés. Pêle-mêle, et sans prétention à l’exhaustivité, citons. parmi les œuvres les plus récentes, celles de S. Schwarz-Bart (Pluie et vent sur Télumée Miracle), de Daniel Maximin (L’Isolé Soleil) de Max Jeanne (La chasse au racoon), de Xavier Orville (L’Homme au sept noms et des poussières, La Tapisserie du temps présent, etc.), de Roland Brival (Martinique des cendres), d’Ernest Moutoussamy (Il pleure dans mon pays), de Daniel Radford (Zone dangereuse), de Joël Beuze (Ferments d’ombre), Roger Parsemain (Prières chaudes), etc. Quand il advient à ces écrivains de tourner leurs regards vers la Caraïbe, c’est à peu près toujours exclusivement comme du temps de la négritude claironnante, vers Haïti, l’île anciennement française, l’île créole qui, plus que toute autre, peut offrir (par son histoire passée évidemment) des modèles de comportement, proposer une Histoire de substitution, des héros reconnus à ceux qui ne trouvent pas toujours dans leur propre passé la fresque inspiratrice dont ils rêvaient, mais aussi et surtout éclairer, expliquer l’histoire martiniquaise et guadeloupéenne. Les références à Haïti (exception faite, peut-être, pour Dessalines vu par Vincent Placoly, doté d’une certaine conscience de son « américanité ») ne renvoient pas à une solidarité contemporaine, à une dimension caribéenne, à un projet collectjf. Elles n’ont valeur que d’introspection : « Voilà la terre tumescente de colères éruptives, voilà le sang qui marronne, primordial... SAINT-DOMINGUE dans nos têtes... (Joël Beuze, Ferment, d’ombre, p. 20).
Dans ce contexte, les « caribéens » font figure d’exceptions, en littérature comme en politique, la distance entre le rêve et le réel ne faisant, semble-t-il, que s’accentuer. Il fut un temps, au lendemain de la guerre et plus encore dans les années 58-60, à l’époque des indépendances, où ils eurent le vent en poupe, mais aujourd’hui les égoïsmes nationaux, les destins divergents des diverses îles (Etat associé aux Etats-Unis, D.O.M., Etats indépendants avec des situations très différentes), les choix idéologiques, les rivalités des blocs font de leur idéal au moins dans l’immédiat, une chimère, un mythe poétique plus qu’une perspective politique à court ou moyen terme. Certains s’y cramponnent toutefois, persuadés comme Glissant que « le Mythe est le premier degré de la conscience historique encore naïve et la matière première de l’ouvrage littéraire » (Le Discours antillais, p. 138)...
Au lendemain de la Guerre l’idée d’une fédération sans distinction de nationalités avait été lancée, encouragée par la politique américaine de Roosevelt, plutôt hostile aux impérialismes européens dans la région. La mise en place de la Commission caraïbe, puis de la Conférence des Indes Occidentales, certains discours d’Eric Williams (« La Caraïbe... a le choix entre se fédérer ou mourir... » ou de Rémy Nainsouta avaient laissé espérer des restructurations économiques préludes à une construction politique. Par la suite diverses voix s’étaient élevées, allant dans le même sens : celle de Marley par exemple à la Jamaïque, qui avait beaucoup fait pour répandre l’idée d’une nation antillaise dans la conscience populaire. Mais c’est évidemment surtout au moment de la création de l’éphémère « Fédération des Indes Occidentales » regroupant les anciennes « colonies britanniques » que l’espérance fut à son zénith. Tous n’eurent pas la lucidité et la prudence d’Aimé Césaire. Frantz Fanon par exemple, malgré le point d’interrogation nuançant le titre de son article (Aux Antilles, naissance d’une nation ?), se prit en 1958 à rêver : « Une conscience nationale est née » écrivit-il (Pour la révolution africaine, P. 93). En 1959 il précisait : « La question antillaise, la question de la fédération caraïbe ne peut plus être longtemps dissimulée. Les Guyanes ex-hollandaise et ex-britannique, aujourd’hui indépendantes, exercent un attrait sur la Guyane sous domination française. Les Antilles sous domination britannique accèdent à l’indépendance. Castro à Cuba donne un nouveau visage aux Caraïbes. Oui, la question est posée » (El Moudjahid, n° 58, 5-1-1960). La lecture de certains textes comme ceux de la revue Dialogue par exemple en Martinique laisse deviner qu’une telle espérance ne fut pas sans écho aux îles. Dans la foulée et à la faveur d’une aggravation du conflit algérien allait d’ailleurs être lancé le Front des Antilles-Guyanes pour l’indépendance (Béville, Manville, Marie-Joseph et Glissant) qui, si l’on en croit D. Radford, au-delà de l’indépendance envisageait nettement une intégration caribéenne.
On comprend que, contrairement à beaucoup d’autres, Glissant soit resté fidèle à cette espérance, qu’il se soit fixé pour but d’en entretenir la flamme et se réjouisse de toutes les manifestations (CARIFESTA et autres) qui, de nos jours, contribuent à ranimer l’idée d’une Caraïbe unie. C’est que chez lui, plus qu’un simple opportunisme politique, plus qu’un mot d’ordre un peu abstrait déterminé par une concordance idéologique (je pense aux enthousiasmes d’Auguste Armeth-Macouba dans sa pièce Eia, Man-maille là !, ou à ceux de Daniel Boukman suscités par l’exemple castriste et la 1re Déclaration de la Havane), plus qu’une mythologie image d’Epinal comme celle des barbudos guérilléros (voir R, Ménil :Tracées, p. 52) ou des rastafarians, ce qui est en cause c’est davantage l’existence charnelle de la Caraïbe, sa présence au monde. C’est aussi et surtout l’instauration d’une autre relation avec te reste du monde, une contestation de l’Histoire ethnocentrique, européenne : « là où se joignent les histoires des peuples, hier réputés sans histoire, finit l’Histoire (avec un grand H) » (Le Discours antillais, p. 13 2). Comme il l’a dit lui-même, le néologisme qu’il a forgé - l’antillanité - suppose « plus qu’un accord politique entre pays antillais » (Ibid., p. 182, note 10). C’est en fait la reconnaissance d’une souche commune et d’une histoire convergente, c’est la découverte et la prescience (la « vision prophétique du passé ») d’une unité submarine, de ce qu’il nomme la « transversalité » : « L’irruption à elle-même de l’histoire antillaise (des histoires de nos peuples convergentes) nous débarrasse de la vision linéaire et hiérarchisée d’une Histoire qui courrait son seul fil. Ce n’est pas cette Histoire qui a ronflé sur les bords de la Caraïbe mais bel et bien des conjonctions de nos histoires qui s’y sont faites souterrainement » (p. 134). Idée à laquelle semble souscrire Vincent Placoly lorsque, à la question posée à propos de sa pièce, Dessalines ou la passion de l’indépendance, Prix Casa de las Americas 1983 - « Faudra-t-il donc toujours faire référence à un ailleurs, fût-il caribéen ? », il répond : « Il faut chercher la cohérence de notre Histoire ... » (ICAR, N° 450, 6-3-1983).
Ces histoires communes (pour lesquelles, soit dit entre parenthèses, Glissant voudrait une « repériodisation », un découpage différent de celui calqué sur l’histoire européenne) entraîne des problèmes, des interrogations, des sommations identiques d’une île à l’autre, auxquels bien entendu chacune essaie à sa manière de répondre. Lucidement, Glissant convient que l’approche du problème noir par exemple n’est pas la même à Cuba et à la Jamaïque. Mais l’unité n’est pas à chercher dans les tentatives de solution, elle est dans les situations forgées par l’histoire, elle est dans les préoccupations semblables, dans la dynamique commune qui résulte des conflits entre trois nécessités : la lutte des classes, l’émergence ou la construction d’une nation, la quête d’identité collective.
Certes, certes... mais n’y a-t-il pas là comme un paradoxe d’intellectuel cherchant à tout prix à nourrir le mythe qui lui est cher ? L’on a l’impression, en lisant Le Discours antillais, que Glissant (habile à de tels « glissements »...) remplace l’analyse par la pétition poétique, le raisonnement par l’image et conclut de la beauté du vœu à sa réalisation inéluctable. Il lui arrive d’avouer que le réel de l’antillanité est « virtuel », qu’il lui manque « de passer du vécu commun à la conscience exprimée ; de dépasser la postulation intellectuelle prise en compte par les élites du savoir et de s’ancrer dans l’affirmation collective appuyée sur l’acte des peuples », il lui arrive de reconnaître, prenant en considération le cas de Cuba tournée vers le continent et sceptique sur les possibilités de lutte aux petites Antilles, que « le vœu est encore dérisoire, au plan politique » (Le Discours antillais, p. 423). Mais ces considérations semblent de peu de poids face à cette « évidence » dont, en poète héritier sans oser l’avouer de Schoelcher et de sa vision de l’unité caraïbe, il tente de nous convaincre : « Aujourd’hui nous entendons le fracas de Matouba mais aussi la fusillade de Moncada. Notre histoire nous frappe avec une soudaineté qui étourdit. L’émergence de cette unité diffractée (de cette conjonction inaperçue d’histoires) qui constitue les Antilles en ce moment nous surprend, avant même que nous ayons médité cette conjonction » (Ibid., p. 132). Sans doute est-ce déduire un peu vite de la rencontre, de la communauté de préoccupation, voire de l’entente de quelques intellectuels (ces « fils échappés du filet » chargés d’éveiller leurs peuples), intellectuels qui, soit dit en passant, dépassent parfois comme V. Placoly à la Martinique le cadre caribéen pour se sentir davantage « américains », liés à l’Amérique latine de Marti, Bolivar, etc, sans doute est-ce déduire un peu vite de ces rêves convergents entretenus par les rencontres et les colloques l’inéluctabilité d’une prise de conscience collective. Sans doute est-ce se bercer un peu trop du mythe du poète-prophète en oubliant les multiples combinaisons du hasard et de la nécessité dont pourtant naît l’Histoire plus que de la simple et pure logique, plus que du vœu le plus généreux... De toute évidence, laissant le poète méditer sur « les hauts des Andes où la passion indienne perdure, le mitan des plaines et des plateaux où le métissage s’accélère, la mer caraïbe où les îles présagent... » (Le Discours antillais, p. 229) les uns plus que jamais se tournent vers le géant américain, d’autres croient y échapper en se donnant ou en conservant un autre « protecteur » tout aussi intéressé. La Caraïbe, malgré la géographie physique, malgré la « convergence » des histoires passées, restera sans doute longtemps encore un archipel « inachevé... » .
Mais rappelons-nous la patience de Schoelcher : « En examinant la position des Antilles au milieu de l’océan, en regardant sur la carte où on les voit se toucher, on est pris de la pensée qu’elles pourraient bien, un jour, constituer ensemble un corps social à part dans le monde moderne... Elle seraient unies confédérativement par un intérêt commun et auraient une marine, une industrie, des arts, une littérature qui leur seraient propres. Cela ne se fera pas dans un, dans deux, dans trois siècles, mais cela se fera parce que cela est naturel » (Les Colonies françaises, 1852). Le rôle des poètes n’est-il pas justement de maintenir la flamme, l’espérance la plus folle, de tracer « d’un seul trait incantatoire la courbe et la direction » comme Lumumba dans Une Saison au Congo, sans se soucier systématiquement du réalisme, du pragmatisme de leurs propositions ? N’oublions pas qu’aux Antilles plus qu’ailleurs, comme l’a dit Jean Benoist dans L’Archipel inachevé, p. 41, ceux-là mêmes qui expriment avant tout leurs propres problèmes (et j’ajouterai : leurs propres espoirs) sont les porte - parole d’une collectivité rivée aux mêmes inquiétudes » (et j’ajouterai : aux mêmes aspirations, (fussent-elles inconscientes). Même si l’histoire devait à jamais (ce qui n’est évidemment pas sûr ) refuser aux Antilles une telle unité, le mythe de l’antillanité, de la communauté de destin de tous les peuples antillais n’en aurait pas moins une incontestable utilité : celle de restituer les prétendus « morceaux de France palpitant sous d’autres cieux » dans leur milieu naturel, celle d’éviter une dilution tiers-mondiste et ses risques de généralisation abstraite, celle d’aider d’une façon ou d’une autre, par l’idée même imprécise d’une solidarité, donc d’une force potentielle, à une prise de conscience nationale : « Je suis d’outre-mer, écrit Sonny Rupaire dans Cette igname brisée qu’est ma terre natale »(p. 63).

Je suis d’outre-mer
de la mer de désespérance
où de Caracas à Guantanamo s’agitent
sur les flots inlassablement
les mains vertes d’une humanité naufragée.
Je suis d’outre-mer :
De Saint-Domingue à Trinidad
parenthèse verte d’îles américaines
si riches de leur dénuement
et si pauvres dans leur richesse.
Et je brave à pleins bras
[la violence des flots
vers le soleil
[vers le soleil ! »

L’antillanité n’est présentement qu’un mythe, mais un mythe doté de toute l’efficacité du mythe. Source d’énergie diffuse, il dépasse de loin le simple projet politique pour irradier insensiblement toutes les aspirations plus ou moins confuses à l’existence.





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