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SEMIOTIQUE DE L’ESPACE POETIQUE DE MAGLOIRE SAINT-AUDE
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Ethiopiques numéro 34 et 35
revue socialiste
de culture négro-africaine
nouvelle série
3ème et 4ème trimestre 1983
volume I n n°3 et 4

Auteur : Marie-José GLEMAUD

Au moment de commencer à parler de St-Aude, envie nous prend de nous taire. Ce désir de silence semble nous être dicté par St-Aude lui-même, l’homme marginal, peu bavard ; le poète, prompt à l’ellipse, se méfiant du langage.
Clément Magloire est né à Port-au-Prince en 1912. Après une adolescence qu’il dit lui-même « sans épisode », il quitte à vingt ans le domicile familial, travaille comme journaliste, écrit sous le nom de Magloire St-Aude des contes et des poèmes pour des revues. En 1914, il publie deux recueils de poèmes : Dialogue de mes lampes et Tabou où la critique croit reconnaître l’influence du symbolisme et du surréalisme. En 1949, parait son roman Parias dans lequel il décrit un univers observé et vécu. En 1952, il réunit en une plaquette illustrée intitulée Ombres et reflets une série de brèves estampes. En 1956, sortent en même temps Déchu (poèmes) et Veillé (récits). C’étaient les dernières publications de St-Aude qui sombra peu à peu dans l’alcoolisme. Il meurt en 1971.
Dans l’édition Première personne publiée en 1970 dont nous nous servirons ici les trois textes poétiques de St-Aude ont été réunis comme s’ils faisaient partie d’un tout et qu’une séquence renvoyait à l’autre en l’éclairant. Cette homogénéité apparente nous permettra de tenter une lecture globale, unifiante de ces textes.
La complexité des poèmes de St-Aude est notoire. Les commentaires suivants, extraits des deux principaux manuels de littérature haïtienne peuvent en témoigner. « La poésie de l’inconscient échappe à notre contrôle, aussi cette œuvre de Magloire St-Aude est-elle inaccessible dans son ensemble » écrivent Bérou et Pompilus (1960 p. 240).
« Mais voici Dialogue de mes lampes qui fut d’abord des pensées dépouillées et sèches avant d’être un recueil de poésie hermétique, vécue dans le subconscient et niant la logique (...) il y a ce qu’on veut et ce qu’on ne veut pas, ceci et cela, et toutes choses observées et imaginées, inexprimées et inexprimables » dit Ghislain Couraige (1957 p. 140).
Ces remarques sur l’hermétisme de St-Aude n’en ont nullement facilité la lecture. Les spécialistes de l’histoire littéraire hattienne ont voulu lire le texte de St-Aude selon les méthodes de la critique traditionnelle, en cherchant le sens dans un univers extérieur à l’œuvre (genèse, biographie, sources), en mettant l’accent sur les effets, les impressions. Or, l’œuvre de St-Aude est une rupture par rapport à l’esthétique littéraire de son époque. C’est ce qu’a voulu exprimer André Pierre de Mandiargues quand, parlant des poètes francophones qui ont dirigé ou dirigent encore leurs efforts vers une épuration du langage poétique il écrit : « Il me faudrait nommer parmi les récents chercheurs d’un langage raffiné jusqu’à l’essence, le Libanais Georges Schéhadé et le haïtien Magloire St-Aude » (1975 p. 234). Edris St-Amand, dans Essai d’explication de « Dialogue de mes lampes » paru peu de temps après la publication du recueil avec une préface du romancier haïtien Jacques Roumain, soulignant le peu de respect qu’il avait pour le moteur idéologique de l’œuvre de St-Aude, avait senti cette rupture. Cependant, engoncé dans l’idéologie de l’époque qui prônait qu’un artiste n’est valable que dans « la mesure où il actualise l’homme dans son milieu social et dans la nature où il vit » (Alexis Jacques 1956 p. 260), St-Amand n’a pas su faire le saut qui lui permettrait de voir que toute l’importance de l’œuvre de St-Aude repose dans sa situation de rupture avec les codes dominants.
Le pari que nous faisons ici, est celui d’initier un nouveau dialogue avec St-Aude, en interprétant ce terme qui figure dans le titre de la première partie de son recueil, non seulement comme une ultime tentative de sa part pour descendre dans les profondeurs de son inconscient, se reconquérir, mais aussi, renouer avec le monde. L’œuvre poétique, si elle constitue une autobiographie, un dialogue de soi à soi, est aussi une ouverture sur le monde extérieur.
Qu’a voulu, senti, cru possible le poète par cette confrontation avec lui-même ? Pour répondre à cette question, il faudrait mettre en œuvre différents aspects de la théorie analytique susceptible d’apporter un éclairage au texte. Cela déborderait le temps de notre exposé. Aussi nous contenterons-nous de concentrer notre attention sur les éléments qui occupent le champ visuel dans son recueil de poèmes.
L’étude du monde spécifique par lequel l’analyse de l’espace d’un texte poétique mène au sens est rarement abordée. Pourtant, ce souci d’établir un rapport d’adéquation entre la charge sémantique d’un texte et le graphisme où il s’incarne n’est pas nouveau. Des poètes eux-mêmes ont témoigné de cette volonté de pratiquer l’espace en vue d’un sens.
Mallarmé écrit : « Le poème s’imprime en ce moment, tel que je l’ai conçu : quant à la pagination où est tout l’effet. Tel mot en caractères gras, à lui seul demande toute une page de blanc » (1976 p. 213).
Claudel estime que le blanc dote l’écriture d’une signification essentielle : « O mon âme, le poème n’est pas fait de ces lettres que je plante comme des clous, mais du blanc qui reste sur le papier noirci ». (1957 p. 224)
Apollinaire fera du visuel une des dimensions de la signification.
Reverdy croit que la forme physique du poème, sa place sur la page blanche, les caractères dans lesquels il s’imprime, participent de la structure même du texte. Eluard dit à propos des Mots interdits
Un poème n’est pas fait de ces lettres qu’ on plante comme des clous mais du blanc qui reste sur le papier (...) Les poèmes ont toujours de grandes marges blanches, de grandes marges de silence où la mémoire ardente se consume pour créer un délire sans passé. (1936 p. 475)
Francis Ponge s’interroge :
Faut-il que je couche mon papier dans le sens du large ? (...) Comment faire pour que les marges paraissent abruptes ou enfin que ce soit pareilles à des berges (...) Quels caractères adopter alors pour que le rapport de ceux choisis pour les textes relatifs aux abords représente de façon satisfaisante celui que nous voyons dans la nature ? (1974 pp. 357-358).
Toutes ces réflexions mettant l’accent sur l’inscription du poème dans l’espace, impliquant cependant que cet espace ne préexiste pas au texte, que seul le poète en proposant une mise en relation des différentes composantes du poème, le crée. Comment s’organisent les éléments faisant partie de l’espace poétique de Magloire St-Aude ? Leur étude contribuera-t-elle à rendre plus intelligible son œuvre ?


La Typographie Miroir sémantique

De prime abord rien de particulier n’attire l’attention dans la graphie des textes de St-Aude, aucune réelle rupture dans nos habitudes de lecture. On eût aimé que les caractères dans lesquels ils s’impriment, réalisent une mise en abîme des thèmes comme dans les Calligrammes d’Apollinaire ou les Mots interdits d’Eluard ou encore la Prose du Tansibérien de Blaise Cendrars. Mais, rien de tel dans le recueil de St-Aude. Cependant, si nous laissons le domaine des simples apparences, certains éléments ne peuvent manquer d’attirer notre attention en particulier : l’emploi des majuscules, des minuscules et des chiffres romains, la présence de titres dans les poèmes de Dialogue de mes lampes, leur absence dans les deux autres parties du recueil, les masses noires d’écriture, les blancs qui les entourent, la forme des poèmes. Si nous partons du principe que, dans un texte, tout, à quelque degré que ce soit, signifie, ces éléments ne peuvent être neutres. Observons leur travail dans le texte de St-Aude.

1. - Les majuscules, les minuscules, les chiffres romains

La valeur symbolique de la majuscule est soulignée par St-Aude lui-même dans le quatrième poème de DECHU.
Majuscules haut perchées
Aux pôles de mes lampes

écrit-il. En général, la majuscule valorise en éloignant, en distanciant, distance qui peut aller jusqu’à l’inaccessible, alors que la minuscule rapproche, crée l’intimité nécessaire entre émetteur et récepteur pour la vulgarisation de l’idée qu’elle transmet.
Les titres des poèmes de DIALOGUE DE MES LAMPES sont entièrement imprimés en capitales. Ainsi présentés, entourés de blancs, ceux qui les précèdent, les suivent, ils se détachent sur l’espace de la page comme des entités. Les majuscules, avant même qu’on attribue un contenu une signification aux termes, soulignent leur solitude. Puis apparaît le lien entre le sens et les caractères qui le représentent, transformant ainsi ces derniers en icônes. Les titres des poèmes sont de véritables cris, écoutons-en quelques uns. « VIDE » - « LARME » - « SILENCE ». « POISON » - « PAIX ». Les poèmes de TABOU et de DECHU eux, dénués de titres qui orientent la lecture, paraissent des lieux ouverts. Mais en fait, ce sont des chambres noires ; les titres sont remplacés par des chiffres romains dont la présence indique un ordre de lecture, une progression du contenu. La mémoire culturelle donne une vigueur à ces chiffres et permet d’établir une équivalence entre eux et les titres, assurant ainsi au recueil une continuité visuelle.
Dans l’ensemble de ses textes poétiques, St-Aude maintient l’utilisation conventionnelle des majuscules à l’initiale des vers et des noms propres, utilisation expressive d’ailleurs puisqu’elle représente la prise de parole, l’énonciation. Cependant, nous constatons que certains noms communs, placés à l’intérieur d’un vers s’écrivent avec une majuscule. En caractérisant ainsi, dans les trois derniers poèmes de DECHU des termes tels : Idéal, Guignol, Mort, St-Aude marque un évident désir de les hausser au rang de symboles, puisque utilisés ailleurs dans le recueil, ces termes gardent leur fonction normale de noms communs.
Si St-Aude sacralise certains mots, il en banalise d’autres les ramenant au rang de simples sèmes : dieu, christ, centaure, termes faisant partie de la mythologie chrétienne ou païenne. Observation intéressante, puisqu’ils renvoient toujours à une comparaison avec le poète.

Sans dieu fragile livide, le cœur (Larme)
En losange comme un christ fêlé (Poison)
Suis-je l’interprétateur des siècles,
Le vent sculpté du centaure

(Déchu III)

Noms communs ou noms propres exceptionnellement dotés de minuscule ou de majuscule apparaissent alors comme symboles de thèmes fondamentaux dans l’œuvre de St-Aude : jeu de l’écriture, mort, solitude, morcellement de l’être. De plus, nous remarquons que capitales et minuscules s’impriment en gras sur l’espace-plan de la feuille blanche. Pas d’italique, de forme maigre ; aucun mot n’est chuchoté, pas de confidence, mais un cri uniforme. On peut donc parler déjà d’une véritable mise en scène des mots sur la surface blanche.
Ces interprétations qui à première vue peuvent paraître très subjectives s’étayent sur une série de recherches sur la valeur sémiologique des éléments spatiaux dans une œuvre littéraire. Ces études ont été réunies et publiées par les « Cahiers de Jussieu » sous le titre de : L’Espace et la lettre. Un des collaborateurs est parvenu à la conclusion que le travail du typographe d’un manuscrit devrait dégager une image du livre idéal, unique, apte à établir une sympathie entre l’auteur et le lecteur. Selon lui, c’est d’une recherche qui ne dissocie pas, dans l’écrit la forme et le fond, que découle la forme définitive du livre, dans tous ses aspects visuels. Seul le choix du caractère est susceptible d’organiser une telle totalité (Duplan 1977 p. 328).


2. - Entre tout et rien, le battement du poème

Le jeu des caractères typographiques, tout en soulignant l’unité visuelle du recueil, a mis en évidence un certain nombre de thèmes. Dans la mesure où on considère la titubation comme part de l’écriture, une étude des titres devrait confirmer la présence de ces thèmes attestés par l’observation de la graphie des poèmes.
Le titre de chacune des parties du recueil semble en effet enfermer l’œuvre tout entière, être métonymie du contenu. De Dialogue de mes lampes à Déchu en passant par Tabou, on peut constater une évolution qui va du dynamique au statique. En effet, le terme Dialogue implique une nette volonté de recourir à la dramatisation. Il suppose un destinataire et un destinateur manifestant essentiellement un désir de communiquer et appartient ainsi à la fonction phatique du langage. Mais cette appartenance est précisée et limitée par l’adjectif possessif mes. Cela signifie donc que destinateur et destinataire se confondent : le dialogue n’est en fin de compte qu’un discours lyrique du poète s’adressant à lui-même.
Le tabou se présente toujours comme un impératif catégorique négatif. C’est l’interdit qu’il codifie qui explique que la deuxième partie du recueil relève de la fonction métalinguistique du langage. Tabou connote la forclusion du dialogue.
Alors que les titres des deux autres parties du recueil se détachaient seuls au milieu de la page entourés de blanc, celui de Déchu est accompagné d’un exergue emprunté à Verlaine.

Je ne suis plus rien
Je perds la mémoire
Du mal et du bien

Cette citation permet de situer le thème de la dernière partie du recueil. Le poète ne se meut plus entre les limites du dire et la fascination de la page blanche. Déchu marque la dépossession, l’échec inéluctable du poète et de l’homme. Entre le dialogue et le silence, entre tout et rien, le battement du poème.
Ces remarques sur les titres des trois parties du recueil montrent que cette œuvre de St-Aude forme un système organisé qui a une signification précise, une structure. Les phases successives marquent une progression dans le temps et dans les thèmes. Des détails nous manquent pour préciser comment s’est réalisé le passage du dialogue au silence. Une étude de la forme des poèmes devrait pouvoir nous l’apprendre.
« Le signifié poétique ne se distingue guère des autres discours que l’on peut tenir sur les mêmes sujets » dit Greimas (1972 p. 17). L’ordre dans lequel est composé un recueil de poèmes peut ainsi apparenter à celui du récit. Que raconte le texte de St-Aude ?

3. Le Discours des formes dans « Dialogue de mes lampes »

Nous avons noté l’évidente déclaration d’intention contenue dans le titre. St-Aude avoue son projet de mettre en valeur la langue au travers de la forme écrite et le lecteur est averti que, là, le matériau privilégié fait partie du domaine de la linguistique.
« Vide » premier poème du recueil s’affirme comme un élan vers l’inconnu, précisé par l’utilisation de l’article indéfini aux

De mon émoi aux phrases
Mon mouchoir pour mes lampes

dit le poète. On voit se profiler une pratique de la poésie conçue comme moyen de connaissance. C’est donc dans l’introspection que se situera l’activité du poète. Le « je » hybride englobe à ta fois l’auteur destinateur-destinataire du poème qui a pour sujet profond la récupération du pouvoir poétique au-delà de toutes contingences comme témoigne le vers suivant

La peine, le poème, hormis les causes.

« Vide » raconte, selon une structure circulaire, l’histoire de la création du poème, le début succédant au dénouement et le précédant en même temps. Les yeux, termes plusieurs fois répétés dans le poème est métonymie de la personne entière du poète. Dans ses « yeux effacés » est enfermé le poème, pour les rassasier, il voudrait parvenir à écrire le poème.

Rassasiant mes yeux
Du convoi de mes yeux ressuscités,
écrit-il.

Le poète veut devenir sujet de son poème en devenant aussi partie prenante du langage. Il y a donc indissociabilité entre le dire poétique et l’acte de vivre.
C’est sous forme strophique, forme qui caractérise d’ailleurs tous les poèmes de Dialogue de mes lampes, que se présente « Vide ». Chaque strophe constitue une étape, un moment de la pensée. Ce poème est donc tributaire du temps, durée indéterminée entre le participe passé « Recroquevillé » du deuxième vers et le participe présent « Rassasiant » de l’avant-dernier vers.
Les strophes régulières, présentant toutes le même nombre de vers suggèrent un cadre préétabli d’idées équivalentes. Aucun relief apparent, aucun effet inattendu ne vient rompre l’uniformité déjà manifeste dans le titre, « Vide ». Le poème présente une alternance régulière de noir et de blanc qui figure la montée de la parole puis le silence, flux et reflux constant. Masses noires d’écriture et lignes de blanc se répartissent avec régularité en moments longs et moments brefs. La durée de chaque strophe est égale, égaux les mouvements d’extension, d’ouverture du poète sur le monde extérieur qu’il contemple de ses yeux « ressuscités ».
Seul, démuni, « sans dieu fragile livide », le poète entreprend sa marche vers le poème. Pour échapper à l’éphémère, il concentre sa vision du monde en un temps éternel. Le temps cosmique est par excellence celui de l’univers poétique. Il devient la seule sauvegarde de son univers. Dans ce temps immuable, il veut fixer ses impressions fugitives. Mais St-Aude sait que la poésie subjective est liée à l’aveuglement. La non vue est l’état d’un texte qui s’aveugle sur lui-même, sur sa fonction, sur son action.

Glacé, néant par les fenêtres
Et seul sur ma gorge.
Cendres de peau aveugle en éternité
.

Le vers isolé qui sert de conclusion au poème dont le titre est « LARME » mérite qu’on s’arrête un instant pour l’observer. Il se divise en deux parties équivalentes comportant trois termes chacune et qui ont une même fonction grammaticale : Circonstants de manière d’un verbe absent. Cette structure linguistique met l’accent sur l’équivalence sémantique : « Cendres de peau », métonymie de la mort physique, est équivalent à « aveugle en éternité », métonymie de la mort psychologique.
Ces deux premiers poèmes, « VIDE » et « LARME » annoncent la structure métonymique qui va régir toute la sémantique du recueil. L’itinéraire physique, charnel, sera identique à l’itinéraire psychologique, intellectuel. Le passage de la vie à la mort équivaudra au passage de la parole au silence. Il y a donc orientation du récit. Mais, il ne faudra pas s’attendre à un récit linéaire. Le vecteur narratif n’ira pas d’un point à un autre, structure syntagmatique normale de l’essai ou du roman, il se tracera de façon cumulative, paradigmatique. Le destin du poète, du « je » et ses avatars tiendront lieu d’aventure.

A partir du troisième poème « SILENCE », le poète se décrit mais comme dans une tragédie grecque, la mort inéluctable est annoncée au point de départ.

Rien le poète, lent dolent
Pour mourir à Guadalajara
.

C’est par petites touches que St-Aude présente son corps, infiniment ressassé. Il se compare, sans jamais s’arrêter à détailler les éléments sur lesquels reposent ses comparaisons. Il est

En losange comme un christ fêlé
Mou comme l’inconnu et sur le chemin

Peu à peu les formules évoquent la destruction de l’être. Le lecteur est un témoin d’une suite de dégradation physique. Sans emphase, les termes soulignent la détérioration dans le temps, hors du temps.
Impossibilité d’un visage, d’un nom, d’un chemin. « Dormeur de face sans visage » avec ses « cils de limon », ses yeux de « cartons pourris » ses « orbites en ogive », « sans plâtres, sans date », le poète « esthère textuel » descend

...indécis, sans indices
Feutré, ouaté, loué,
au ras des pôles
.

Les pages où sont imprimés les poèmes se transforment en vision plastique, architecturale. Les masses noires, les espaces blancs figurent l’alternance du dit et du non dit. Les strophes d’un seul vers deviennent de plus en plus nombreuses. Elles symbolisent par exemple les vastes espaces, libres de toute temporalité dans « POISON ».

Les limites au relief hors des limites.

St-Aude souligne lui-même l’importance de ce procédé de mise en relief dans « RIEN ». C’est dans un monostiche qu’il présente le constat de son irrémédiable solitude.

Mon pouls seul comme Ibn lo Bagola.

En effet, fortement mis en relief par les espaces blancs qui les entourent ces éléments isolés de l’ensemble, s’imposent à l’œil produisent un effet de rupture.
Cette lutte perpétuelle avec le blanc qui poursuit le poème, l’assaille, est aussi une lutte contre la « passivation ». Pour reculer les limites de la vie, il rappelle ses souvenirs fébrilement, de manière désordonnée. Son poème. « Dimanche » par exemple n’est qu’un raccourci d’expressions qui reproduisent dans leur forme concentrée et sensible, le jeu factice des plaisirs. Mais le « bal du poète » n’a plus que l’apparence de la fête. Pour sa solitude, il n’y a pas d’oasis. Partout le souffle brûlant du désert, la prédication de l’absence.

Touareg ici dans mon lied
Pas un sourire, pas un cheveu

Les mots se pressent, impatients à se regrouper, syncopant la syntaxe. Ils tiennent lieu de cris et, pour le cri, il n’y a pas de syntaxe.

Rien
Aux ulcères consolation.

« PAIX » ordonne le poète. « Contradiction », c’est le plus long poème du recueil qui étale sa masse noire, syncopée, sous nos yeux. Six strophes de plus en plus longues. Il attaque par un vers isolé, augmente progressivement le nombre de vers de ses strophes pour se terminer par un sizain. Comme on peut le constater avec une lenteur pleine de réticence, la strophe-phrase, rigide s’étale de plus en plus au fur et à mesure qu’on avance. C’est une explosion de figures qui évoquent métonymiquement le corps morcelé, sans centre. La blessure narcissique réduit le langage du corps à dire les morceaux du corps, fragmentaire, spectral.

Mon coude en un envol de biais
... mes yeux, pieuses transparences
Mes doigts en échelle de pluie lin
... mes orbites en ogive
... mon col d’ange d’image
mes yeux farcis froids de soie
.

Cette superposition associative évoque la lente destruction de l’être. Les quatre premiers vers de la strophe résument, synthétisent l’idée de la mort qui n’est jamais nommée. Au cinquième vers, le tissu même du vers se déchire. Le blanc qui jusqu’à présent ne se glissait qu’entre les strophes, s’insinue entre les mots, retardant habilement l’émouvante réalité finale, lui réservant ainsi un maximum d’effet.

Et
En habits de gala de lard sans crâne...

L’enjambement indique l’obstacle difficile à franchir. Le saut par-dessus le fossé final n’est devenu possible que grâce à la perche de la coordination ET, formant à lui seul un vers monosyllabe... Puis, net, l’élargissement du dernier vers. Le pressentiment de la mort, latent jusque là fait l’effet d’un choc. La caricature sombre éclate sur la pitoyable image du poète désincarné. La détérioration a atteint son terme.
« PAIX » reprend le titre du dernier poème de Dialogue de mes lampes. En écho, traversant le silence, l’unité-vers reprend le titre. N’étant plus amarrée à 1 a gauche de la ligne, elle vient entamer le singulier projet du poète : se taire, comme l’exprime te vers qui la suit

« Paix »
Plus de voix, plus de doigts.

Tout est histoire de dissolution dans cette partie du recueil. L’impossibilité du poème passe par la mutilation du corps. Le poète n’a plus comme au début l’illusion du salut par l’esthétique. La possibilité du dialogue métaphore de l’écriture du poème s’abîme ici.

Dort enfin ma ferraille
Qui m’eût aimé
Aux issues, aux cités de mon image
.


4. - Tabou ou le silence qui reflue dans la parole

C’est dans Tabou que nous assistons à la véritable lutte entre le noir et le blanc, que nous sentons nettement la divergence de leurs intentions. Comme dans Dialogue de mes lampes c’est d’abord par strophes que les poèmes disent la diaspora de l’être. Depuis Holderlin, le texte poétique apparaît comme demeure.

Dans la tente de l’aède
Dort l’or de ma lampe.

écrit St-Aude dans le premier poème de « TABOU ». Ce passage dans la tente peut être interprété comme métonymie du poème. Dans son attente, le poète érige un temple. « Tabou » devient sanctuaire du poème, un espace, silencieux qui est affirmé où s’effectuera la recherche de l’essence même de la poésie. Le poème devient traversée. La voix déjà cassée à la fin du dialogue se fait souffle, est de plus en plus absente.

Je me connais cistre et caduc
dit le poète. Le moi en exil s’interroge

Suis-je l’interprétateur des siècles

Le vent sculpté du centaure ? Mais celui qui s’interroge et le monde du poème restent enclos dans leur réverbération mutuelle. La fissure du moi est constatée, établie. Le poète y disparaît de plus en plus. Il s’en rend compte

Je descends déraciné et répété
Sur un cheveu préfacé de mes doigts
.

Dans le temple du poème, serait-il semblable à ces « veilleurs muets », ces eunuques froids, insensibles aux charmes de celles sur qui ils veillent ? La métaphore qu’il utilise pour exprimer cette idée la fige. C’est un temps d’arrêt, celui de la composition picturale, de la mise en scène

Eux, inclinés, glacés
Chastes de vivre
Aux phares des dentelles
.

Le tercet qui termine le poème, comme dans le sonnet traditionnel prend le ton de la sentence, vient dire la leçon. Triste est celui qui reste impassible devant la beauté, qui veut contraindre à la rigidité, rigidité de la vie, du poème et qui bride le désir d’infini, le désir de poésie.
Jusque là, comme dans la première partie du recueil, l’assertion subjective se manifeste avec force mais de façon plus complexe. Ecrits narcissiques, les quatre premiers poèmes de « Tabou » ont encore pour objet la réflexion interne du moi mais, commence à apparaître une dimension nouvelle dans le texte de St-Aude : l’autre. L’assertion subjective se double d’un rapport au monde. Le « vous » s’adresse à autrui, à la réalité hors du moi. Le poète si manifestement présent jusque là, ne reste plus seul en scène, il fait une place à l’autre, l’intègre dans sa poésie.

Je ne suis de vous
L’essai, le zèle, le rite

écrit-il. Ce changement se manifeste aussi au niveau de la forme, dans les rapports du noir et du blanc. Dans les poèmes de Dialogue de mes lampes, le noir limitait le blanc, le réglait. Mais peu à peu, dans « Tabou », le blanc happe le noir, l’espace du poète se rétrécit. Trois strophes puis deux et le douloureux désir du dialogue est forclos. A partir du cinquième texte, l’écriture fait bloc. Un seul espace uniforme qui évoque l’idée d’un seul temps, « arrêté aux cadrans pourris. »
Sept ou huit vers, attachés en haut de la page, laissant ainsi une importante marge blanche, marge de silence au bas de la page. L’espace de la page change de signification. Le blanc jugulé avant, agit maintenant avec force ; l’écriture lutte pour se défendre contre sa masse de plus en plus envahissante.
Cette lutte se traduit aussi par la longueur de moins en moins uniforme des vers qui en croissant et décroissant donnent une impression d’instabilité, d’approche puis d’éloignement. La tâche noire à la partie supérieure du cadre blanc, masse aux formes capricieuses, symbolise le dernier retranchement de la parole dans son singulier combat contre le silence qui reflue de plus en plus.
Le ton aussi change. Le poète s’adresse à lui-même comme à un autre qui est affirmé comme un « il » mais cet « il » contrairement au sujet du Dialogue est encore matière vivante et veut chanter sur un autre registre, célébrer avec une joie toute païenne, paillarde même, le bonheur de vivre et de dire

Aux fièvres agrafées
Au rideau des voix bouchées sonne sa phrase
.

Les poèmes qui suivent ont une connotation érotique et attirent l’attention sur l’équivalence entre amour et écriture.

J’écris pour l’émotion et la camargo
Dites implorantes la jactance
Quand Maud m’attend dans le monde
.

Les émotions jaillissent sans contrôle dans cet univers nouveau. Voici une image du poète qui, « quoique vieux et las », sollicite une danse.

Belles demandées et grandissimes
A trente je me penche
Implorées de mon canevas
Pesant, dénudé, vieilli

Le narrateur prend des dimensions dans l’espace et dans le temps. Ses identifications ne sont plus à l’échelle humaine.

J’ai l’âge du dos du temple.

La recherche de l’expressivité inhérente au langage poétique ne laisse rien au hasard. Ces poèmes en un seul bloc constituent le royaume de l’impair. Saint-Aude le souligne

Je marche sur le son comme l’impair

ce qui nous rappelle les vers de l’art poétique de Verlaine

De la musique avant toute chose
Et pour cela préfère l’impair...
Plus vague et plus soluble dans l’air
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose
.
Mais tout cela n’était qu’Oasis des calmes intérimaires.

Nous voilà encore confrontés au violent sentiment de manque, d’échec, plaçant de nouveau l’œuvre sous le signe de l’insatisfaction, de l’incomplétude et le poète de

Vivre haletant, las,

ne tend plus qu’à la passivité de la mort.

Sache ma mort
Non l’églogue
.


5 - Déchu ou la recherche du poème absolu

C’est de façon toute mallarméenne que St-Aude se sert des artifices typographiques qui nous obligent à concentrer notre attention sur la page où sont disposés beaucoup de blancs et peu de mots. « Si la pleine page noire manifeste la prédominance du dire » (Meschonnic 1982 p. 304), le blanc poétique qui devient texte manifeste la prédominance du non-dire.
Deux vers parfaitement isolés par des blancs, vulnérables dans leur solitude, constituent le premier poème de Déchu.

Pour mes lampes trépassées...
Bonne route pèlerin
.

Sept poèmes, brefs, simples tâches noires sur la page blanche qui laissent une impression de passager, de fugitif, tel est Déchu. De ces poèmes que l’œil embrasse d’un seul coup, qui semblent échapper à la linéarité du temps, se dégage paradoxalement, une sensation d’intensité.

Poème du prisonnier...
Au glas des soleils remémorés

Déchu est la résultante d’un cheminement, résultante définitive. Il n’y a plus d’enjeu. Ce sentiment se dégage avec une parfaite netteté. St-Aude abolit toute tentative d’écrire

Sur le buvard aveugle
De (ses) talents éteints
.

Il ne veut plus accéder qu’au silence et à l’immobilité. La voix du poète hésite, l’énonciation est trouée, les formes syntaxiques défaillantes. Les phrases sont réduites à une juxtaposition de noms, éliminant temps et personne. Dans toute cette partie du recueil, il n’y a que deux verbes conjugués et ils sont employés à la troisième personne. Les syncopes typographiques sont de plus en plus nombreuses.
Dans cette succession de phrases nominales, par l’écart blanc qui leur donne une autonomie syntaxique, s’élude la parole. Chaque poème marque un pas vers l’au-delà. Le temps est aboli et ne subsiste plus que le lieu du souffle. De la lutte menée contre le langage, le poète sort vaincu. Les intonations originelles, celles du Dialogue ne sont plus que

crécelles ensevelies
Sur le cœur du pèlerin
.

Et le temps de la mort, instance imminente jusque là suspendue approche

Voici mon linceul découronné

Il accourt même

Au galop d’Antinéa

Rien ne s’accorde plus, le poème ne s’est pas écrit et l’auteur constate sa défaite. Le « je » n’a pas fécondé les mots comme il l’avait espéré.

Dernier lied...
Derniers feux
Derniers jeux

Aucun autre langage n’est pressenti. Dépouillé de tout savoir de tout pouvoir, le sujet échoue.

Sur les quais du silence.
Le jeu tragique du poème
.

Ce que l’œuvre de St-Aude n’a cessé de narrer, c’est l’aventure de la poésie en quête d’elle-même. Auscultation, recherche de l’indicible, telle est la poésie de Saint-Aude avec ses inventions verbales et sa profusion d’images. Pas de discours lié et parfaitement cohérent, pas d’unité de ton, mais une superposition de formules qui se regroupent autour d’un moyeu central pour tenter de dire l’inexprimable.
Le caractère évolutif du récit est indéniable, qui retrace le trajet des tentatives du sujet pour dire. Dans ce dispositif conique, les anneaux formels et sémantiques se sont emboîtés les uns dans les autres. Tout un réseau métonymique d’une riche valeur narrative, se soutenant d’un poème à l’autre, ne s’épuisant jamais d’une partie du recueil à l’autre, assure la cohésion du texte de St-Aude. D’une partie à l’autre, des points de convergence et l’impression nette que les trois textes ont été entrepris dans un même mouvement ; que le développement structural de chacune s’est tenue à l’écoute de l’autre ; que la réalisation de Déchu impliquait celle de Dialogue de mes lampes et de Tabou.
Saint-Aude a qualifié de jeux ses tentatives de transcription du poème mais on ne peut oublier de quel tragique étaient ces jeux.
Une écriture défiant la critique traditionnelle, la paralysant. Une parole angoissée dont la fonction semble être celle de dire sa propre impossibilité. Une œuvre qui ne semble référer qu’à un drame personnel. Pourtant, quelque unique que soit ce drame, il a une portée universelle parce qu’il porte son expression à la limite de la capacité d’appréhension de la conscience. Mais, avant tout, l’œuvre de St-Aude est haïtienne parce qu’elle ne s’est pas dégagée de l’histoire nationale. Même s’il répugne à la narrativité, partout dans ses textes, s’inscrivent la voix de ses concitoyens et les effets de notre histoire. On entend même ce qu’il tait car son être tout entier appartient à sa parole. On peut y lire le refus de l’ici, du maintenant de l’aliénation. Les différentes phases de l’agonie du poème sont aussi celles d’un pays.
Pour de nombreux poètes haïtiens, surtout ceux d’Haïti littéraire : Anthony Phelps, Serge Legagneur, Davertige, Rolland Morisseau, Jean-Richard Laforêt, St-Aude est celui qui a ouvert la voie à la modernité en poésie. Son œuvre constitue une rupture avec une poésie étroitement introspective ou indigéniste, la création d’un nouveau langage.

BIBLIOGRAPHIE

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