POESIE ET TRADUCTION A MADAGASCAR
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Ethiopiques numéro 34 et 35
revue socialiste
de culture négro-africaine
nouvelle série
3ème et 4ème trimestre 1983
volume I n n°3 et 4

Auteur : Jean-Louis JOUBERT

« Alors, il paraît, comme ça,
que vous fîtes campagne
à Madagascar ?
- Oui. Contre les Hain-Tenys Merinas.
- C’était dur, hein ?
- Comme ça.
- Et ça doit être beau, Madagascar.
- Pas mal. Plutôt montagneux
- Et les indigènes ?
- Ça, pour y en avoir, y en a.
- Ah ! les voyages, c’est beau, les voyages, et instructif
 ».

Ainsi conversent, dans un roman de Raymond Queneau (Les Dimanches de la vie, 1952), le brave soldat Valentin Brû et son futur beau-frère. Malgré l’enthousiasme mesuré du héros des campagnes coloniales, on devine le choc culturel qu’a été sa rencontre avec les redoutables Hain-Tenys Merinas. Or il se trouve qu’un ami de Raymond Queneau avait aussi personnellement affronté les Hain-Tenys, et que cette rencontre avait joué un rôle décisif dans l’orientation de sa réflexion et même de sa vie. Il s’agit de Jean Paulhan, que le Hain-Tenys a révélé à lui-même, qui est devenu Jean Paulhan grâce à sa rencontre de la culture malgache [1]. Arrivé à Madagascar au début de 1908 (il avait 23 ans), Jean Paulhan devait y séjourner jusqu’en 1910. Professeur au Collège de Tananarive, il s’était très vite intéressé à la vie, à la langue, à la civilisation du pays, au point de se le voir reprocher par ses supérieurs hiérarchiques (« M. Paulhan... a eu le grand tort, cette année, de négliger par trop ses devoirs professionnels pour ne plus s’occuper que d’études malgaches »). Ayant appris le malgache, il avait réuni une importante documentation sur les coutumes, les proverbes et plus particulièrement sur une forme de la poésie populaire : le hain-teny. Tout ceci aurait dû nourrir une thèse universitaire qui finalement ne fut jamais soutenue. Mais il publia en 1913 une première étude sur les hain-teny [2], qui fut bien accueillie par les milieux savants de l’orientalisme et qui attira l’attention des poètes (Guillaume Apollinaire, Max Jacob, André Breton...). Cette étude fut prolongée par divers articles et conférences, et entièrement refondue pour réédition en 1939. Jean Paulhan y proposait des traditions de hain-teny qui fascinèrent beaucoup de lecteurs, Paul Eluard notamment qui s’en fait l’écho dans Poésie involontaire et poésie intentionnelle. Mais l’histoire de la réception des hain-teny en France, à travers la présentation et les traductions de Jean - Paulhan, est celle d’une longue méconnaissance, comme le suggère Bakoly Domenichini - Ramiaramanana dans sa « Lettre ouverte sur la littérature malgache » [3]. Au point que plusieurs critiques (Jacques Borel, Guy Dumur...) suspectèrent les hain-teny d’être une invention pure et simple de Jean Paulhan. Or, s’il y a invention, c’est au sens de « découverte » ; « trouvaille » : invention d’un trésor littéraire inouï.
Au delà de médiocres préjugés, ces suspicions ont pu naître de la qualité même des traductions de Paulhan : par leur souci esthétique, elles tranchaient avec les documents sur la traduction orale malgache publiés par l’habituelle et ânonnante littérature ethnographique. Et par là, Paulhan inaugurait une branche nouvelle de la littérature malgache : une littérature malgache en langue française.


En fait, on peut distinguer trois grands domaines dans la littérature malgache. D’abord une littérature dont il faut parler en partie au passé, car elle se dégrade et disparaît dans l’évolution rapide des sociétés modernes : celle qui est portée par la tradition orale, profondément insérée dans le jeu social. Les caractères généraux de cette tradition orale malgache ne diffèrent guère de ceux de toute littérature orale. On notera simplement le goût particulier que les Malgaches semblent manifester pour l’éloquence (à travers les Kabary ou discours), pour l’exercice du proverbe (ou ohabolona), pour la pratique d’une poésie de dispute sous forme de poèmes alternativement récités ou improvisés par deux poètes antagonistes, - ce qui semble correspondre à l’une des « f ormes simples » de l’expression poétique, que l’on rencontre dans les cultures les plus diverses, de l’Italie des bergers virgiliens aux « fêtes et chansons anciennes de la Chine » étudiées par Maurice Granet, - et c’est ce que les Malgaches appellent hain-teny.
Les deux autres domaines sont ceux de la littérature écrite : en langue malgache et en français. L’écriture a été connue depuis longtemps par l’ancienne société malgache. Les Antemoro (groupe installé sur la côte sud-est de la Grande île) notaient le malgache en écriture arabe sur des manuscrits d’écorce appelés sorabe. Relativement nombreux, ces sorabe ont été utilisés dans des buts religieux, magiques ou politiques : ils transcrivaient des prières, des formules ésotériques, quelques généalogues... Ils ont été peu ou mal étudiés jusqu’à maintenant, et l’on ne saurait apprécier leur éventuelle portée littéraire. L’écriture s’est vraiment imposée à Madagascar au début du XIXe siècle quand le roi Radama 1er (qui régna de 1810 à 1828) fit mettre au point un alphabet en caractères latins destinés à noter la langue du royaume en voie d’unification. L’écriture est alors apparue comme une technique rendue nécessaire par l’évolution des formes de production et des rapports sociaux. La naissance d’un Etat centralisé imposant de recenser, archiver, administrer les hommes et les biens. Mais les Missionnaires protestants britanniques qui élaborèrent l’alphabet malgache y virent surtout un moyen de faciliter la pénétration des idées chrétiennes dans l’île [4]. Dès que les outils linguistiques furent élaborés, les premiers textes malgaches imprimés furent des traductions bibliques. L’écriture et l’enseignement (organisé et souvent dispensé par des professeurs étrangers) firent rapidement évoluer le malgache de la classe cultivée et christianisée. Jean Paulhan remarquait (dans son ouvrage de 1913 sur les hain teny) : « l’évolution de la langue malgache, très rapide depuis 50 ans s’est faite en dehors de la littérature poétique populaire et contre elle. (Depuis 50 ans, les enfants mérinas qui étudient à l’école apprennent leur langue de professeurs européens. Ainsi se sont constitués un malgache catholique, un malgache protestant d’aspect assez différent.) » La littérature malgache moderne, écrite en malgache, est donc née à l’ombre des missions et s’est développée en inventant des formes littéraires inconnues de la tradition orale. Ainsi des premiers poèmes imprimés, d’inspiration chrétienne, qui sur les structures orales traditionnelles (parallélismes, jeux de proverbes) surimposaient les mesures régulières, les rimes riches qu’ignorait l’ancienne poésie malgache, et que les cantiques avaient révélées aux fidèles des offices religieux.
La littérature malgache moderne a pu s’épanouir grâce aux progrès de la scolarisation qui ont permis à un public de se constituer et grâce à l’existence d’une presse (aujourd’hui séculaire et bien vivante) qui a offert aux écrivains un espace de publication. Elle s’inscrit au confluent de deux inspirations, - celle qui a son origine dans la tradition orale, toujours sous-jacente, même si elle semble parfois oubliée ou occultée, et celle qui choisit de traduire ou transposer des modèles empruntés. Les genres qui semblent recueillir le plus grand succès sont précisément ceux qui transposent en malgache des formes littéraires venues d’ailleurs : poésie rimée, élégiaque et nostalgique ; roman, développé comme genre de l’idéologie, exaltant les vertus ancestrales ou posant de grands problèmes moraux et sociaux ; théâtre inspiré de formes européennes (vaudeville, mélodrame théâtre à thèse), mettant l’accent sur les significations moralisatrices et ajoutant de nombreux intermèdes chantés...
Quant à la littérature malgache écrite en français, elle est évidemment fille de la colonisation française (1895 - 1960) et conséquence de la prééminence alors donnée à la langue française. De plus, la société coloniale avait suscité une vie culturelle reproduisant certains modèles métropolitains. Autour de Pierre Camo, magistrat en poste à Tananarive et poète d’inspiration néo-symboliste et fantaisiste, puis autour d’Octave Mannoni, professeur de philosophie et futur psychanalyste, se sont formés des cercles littéraires, réunissant écrivains et apprentis - écrivains français et malgaches et publiant des revues culturelles : 18° latitude sud (1923-1924 et 1926-1927), Capricorne (1930-1931), Océanides (1937-1938), Du côté de chez Rakoto (1938-1939), sans oublier l’officielle et luxueuse Revue de Madagascar, organe du Gouvernement Général de la colonie, qui accorde une place importante à la publication de textes littéraires. Ainsi naît une « littérature française de Madagascar » qu’on peut définir comme une littérature coloniale, c’est-à-dire comme une littérature dont la fonction est de justifier la colonisation et d’aider à son développement. Ecrite essentiellement par des Français, elle s’adresse au public français de Madagascar et aux métropolitains curieux d’exotisme.
Cependant, ce courant littéraire colonial a fait une place à de jeunes écrivains malgaches, dont on attend qu’ils traduisent en français une inspiration malgache. Les revues culturelles de Madagascar publient donc d’assez nombreux textes d’auteurs malgaches. Ainsi, en parcourant les sommaires de (18°) latitude sud, on rencontre dans le n° 2 des « Poésies malgaches, traduits (sic) du malgache moderne », par Esther Razanadrasoa, J. Rabearivelo et LysBer ; dans le n° 3, des « Chansons anciennes du pays d’Emyrne recueillies et notées par Razafintsalama » ; dans le n° 5, des « Vieux poèmes malgaches d’auteurs inconnus, traduits par J. Rabearivelo ». Dans son origine, l’ambition littéraire des auteurs malgaches de langue française semble de révéler la richesse de leur patrimoine culturel national. Ils ne veulent être que des « poètes-traducteurs », et ce rôle est parfaitement et consciemment assumé par un Flavian Ranaivo l’œuvre poétique joue sur l’indécision entre ce qui est reprise d’une tradition et ce qui est variation et invention personnelle (et son dernier recueil se présente explicitement comme une traduction de hain teny. [5]
Il arrive que des poètes-traducteurs différents (voire les mêmes à des époques différentes) transposent en français le même poème traditionnel. Voici, par exemple, plusieurs versions françaises d’un des hain teny les plus populaires :

I

Le tonnerre gronde au loin dans l’Ankaratra
Les orchidées fleurissent au loin dans l’Anjafy
Petit-d’oiseau-bleu se met à pleurer
Qui - ne - craint - le - juste retour - des - choses se met à éclater de rire
Si c’est un juste retour de mort qu’il ne soit accompli
Mais si c’est un juste retour d’amour qu’il soit accompli

(Trad. : Bakoly Domenichini-Ramiaramanana)

II

LE CHATIMENT

Il tonne,
il tonne dans les monts d’Ankaratra
Et fleurissent,
fleurissent les orangers d’Anjafy.
Elle pleure,
elle pleure la-fille-de-l’oiseau
bleu,
et ricane,
ricane celui-qui-ne-craint-pas
le-châtiment-en-retour.
Si châtiment de mort,
qu’il y soit sursis ;
si châtiment d’amour,
qu’il soit appliqué
.

(Trad. : Flavien Ranaivo)

III

Que gronde l’orage au Mont des- Immortels
Au Pays-des-Enfants fleurit l’orchidée
Eclatent les pleurs de Jeune-Tourterelle
Eclatent les rires de Ne-craint-le-retour
Ne soit pour le deuil aucun juste retour
Mais soit pour l’amour la justice accordée
.

(Trad. : Bakoly Domenichini-Ramiaramanana)


Perplexité du lecteur non-malgache : c’est trois fois le même poème, et ce n’est jamais le même ! C’est que le hain teny multiplie la difficulté qui est le propre de toute traduction poétique. Si on le définit, avec Jean Paulhan, comme un « poème obscur », son obscurité tient de ce qu’il est fondé sur un usage systématique de la polysémie, qu’il condense dans une forme brève, volontiers sentencieuse, des connotations culturelles jouant sur plusieurs niveaux. Ainsi, dans le hain teny cité, le coup de tonnerre dans l’Ankaratra évoque-t-il un paysage à la fois géographique et mythologique (les montagnes bleutées, au sud de Tananarive, souvent entourées d’un léger voile de brume et tenues pour le séjour des esprits, des dieux et des princes de légende). S’y ajoute une référence à un rite de la vie traditionnelle (le famoizana ou renoncement, quand, à la veille de l’an nouveau, l’on pleurait une dernière fois les morts de l’année dont on croyait entendre un dernier appel dans le coup de tonnerre solitaire de l’Ankaratra ; et c’était aussi le moment où les époux séparés pouvaient se retrouver pour un ultime retour d’amour). On peut encore deviner une allusion politico - historique (l’Ankaratra figure métonymiquement le groupe des Merina et des Vakinankaratra, tandis que l’Anjafy représente les Sihanaka, population dissidente d’origine merina : le poème emblématise un moment de l’histoire malgache) [6]. Par ailleurs, le hain teny fonctionnant, comme l’a montré Jean Paulhan, comme une « poésie de querelle » (c’est-à-dire qu’il peut servir à régler des litiges, donnant la victoire au meilleur improvisateur), il prend sens dans et par la situation d’énonciation.
On conçoit que la traduction soit condamnée à laisser s’évanouir la plus grande partie de ces subtils effets de sens (sauf à envelopper le texte dans un imposant répertoire de notes explicatives). Tout se passe donc comme si la littérature malgache de langue française se heurtait à une aporie de principe : elle ne saurait atteindre le but qu’elle vise explicitement : transcrire en français les mille facettes de la poésie traditionnelle.
Tel est le défi relevé par Jean-Joseph Rabearivelo, le plus important sans conteste des poètes malgaches en langue française. Toute son entreprise littéraire a tendu à valoriser son bilinguisme poétique, à faire jouer l’une sur l’autre écriture française et écriture malgache. L’évolution de son écriture poétique en français l’a conduit d’une forme versifiée assez conventionnelle à une esthétique qui, dans ses derniers recueils, surprit ses contemporains. Or les recueils de la fin de sa vie s’affichent tous comme des traductions, qu’il s’agisse de traductions d’authentiques hain teny pour les Vielles chansons des pays d’Imerina, publiées, posthumes, en 1939, dans la Revue de Madagascar, ou qu’ils se présentent en version bilingue, française et malgache, comme Presque Songes (1934) et Traduit de la Nuit (1935), « poèmes transcrits du hova par l’auteur ».
Traduit de la Nuit est parfaitement fidèle à son titre-programme : le recueil est une mise en scène de la traduction, impossible (comment transcrire clairement l’opacité de la nuit ?). A défaut de dire en français toute la profondeur de la source poétique malgache, le texte poétique mime sa fonction de passeur d’un rivage culturel à l’autre. D’où la multiplication des effets de traduction. Transcriptions laissant affleurer quelques fragments malgaches à la surface du français (dans le poème 6, « Un oiseau sans couleur et sans nom/ a replié les ailes/et blessé le seul œil », il faut reconnaître derrière la belle métaphore une traduction-jeu de mot du malgache « masoandro », qui signifie « soleil », mais littéralement « œil du jour »). Transposition en français de procédures poétiques chères à la poésie traditionnelle (l’énigme sert de ressort à la plupart des poèmes du recueil). Recherche d’une équivalence du fonctionnement social du hain teny (celui-ci dit, à travers un thème unique, - l’amour - toutes les situations humaines, selon la situation où il est actualisé ; de même, Rabearivelo choisit un thème unique, - la nuit, - dont les métaphores énigmatiques restent en attente d’une application symbolique ; chaque poème de Traduit de la Nuit pourrait se concevoir comme un symbole en creux, laissé à l’initiative du lecteur ; il prend sens selon les situations de lecture ; et c’est ce qui légitime l’anachronisme de Sartre et Senghor lisant la négritude dans la nuit de Rabearivelo [7]. Variations sur le thème du passage de la nuit au jour, du glissement, de la métamorphose d’un univers dans un autre (une image revient avec prédilection : celle de la cueillette des fruits de la nuit que l’on ne parvient jamais à garder au jour).
Toujours décevant, le passage de la nuit au jour, comme la transcription d’une langue à l’autre. Mais le poète choisit de rester l’inlassable maraudeur du « verger de la nuit », qui nous offre de goûter les fruits dérobés, les fruits impossibles de la traduction.


[1] Voir Cahiers Jean Paulhan, n° 2, « Jean Paulhan et Madagascar. 1908-1910 », Paris. Gallimard. 1982.

[2] Je reprends ici l’orthographe conforme à la langue malgache et n’admettant pas l’ - s du pluriel. Paulhan a varié dans l’orthographe du mot « hain-teny » et Raymond Queneau adopte une orthographe francisée (faut-il la lire comme un signe de l’intégration des hain-teny dans le corpus littéraire français).

[3] Bakoly Domenichini - Ramiaramanana, « Lettre ouverte sur la littérature malgache », Aujourd’hui l’Afrique, n° 11 - 12, 1978.

[4] Sur l’introduction de l’écriture à Madagascar, voir : Françoise Raison-Jourde, « L’échange inégal de la langue. La pénétration des techniques linguistiques dans une civilisation de l’oral (Imerina, début du XIXe siècle) », Annales. Economies Sociétés Civilisations, n° 4, juillet-août 1977.

[5] Hain-Teny, présentés et transcrits du malgache par Flavien Ranaivo, coll. D’étranges pays. Paris, Publications Orientalistes de France, 1975.

[6] Le commentaire s’inspire de l’article de Bakoly Domenichini-Ramiaramanana dans Colloque sur la traduction poétique, Paris, Gallimard, 1978.

[7] Dans l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache... (1948)




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