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REGARD SUR LE ROMAN AFRICAIN CONTEMPORAIN D’EXPRESSION FRANCAISE
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Ethiopiques numéro 34-35
revue socialiste
de culture négro-africaine
nouvelle série
3ème et 4ème trimestre 1983
volume I n°3 et 4

Auteur : Jacques CHEVRIER

Si le terme de malaise renvoie en fait au titre d’un ouvrage de langue anglaise, No longer at ease, dû à la plume du romancier nigérian Chinua Achebe, il pourrait en réalité s’appliquer à la quasi totalité des œuvres romanesques africaines d’expression française publiées au cours de ces cinq dernières années par ses homologues francophones. Qu’il s’agisse de La carte d’identité de Jean-Marie Adiaffi (Grand prix littéraire de l’Afrique noire en 1982), de La vie et demie de Sony Labou Tansi, du Jeune homme de sable de Williams Sassine ou d’Une si longue lettre de la sénégalaise Mariama Bâ, pour nous limiter dans un premier temps à ces quelques titres, nous constatons en effet que toutes ces œuvres mettent en scène des personnages - héros ou antihéros - qui éprouvent les plus grandes difficultés à se situer, ou tout simplement à exister, dans une société marquée à la fois par la violence et par le vacillement des valeurs traditionnelles. Ces personnages donnent au lecteur le sentiment de flotter entre deux mondes, sans véritablement se rattacher à aucun et ce n’est sans doute pas un hasard si bon nombre d’entre eux sont des individus au statut imprécis, comme ce « jeune homme de sable » que met en scène Williams Sassine, ou encore le héros de Georges Ngal, Gimabatista Viko, condamné à L’errance.
On a donc le sentiment qu’à la tradition romanesque délibérément réaliste, voire ethnographique, de la première génération, a succédé une forme de roman dont la problématique paraît à la fois plus complexe et moins assurée que par le passé, et dont les structures marquent une nette rupture avec celles des œuvres antérieures. Ce renouvellement du discours peut s’observer au triple niveau de l’organisation de l’espace, de la chronologie et de l’écriture.
L’espace romanesque, dans les œuvres qui nous intéressent, apparaît en effet le plus souvent désarticulé, soit que la topologie renvoie à une géographie mythique, comme c’est le cas pour l’imaginaire Katamalanasie qui sert de cadre à La vie et demie, soit qu’elle confonde et contamine des lieux bien réels, engendrant par là même un sentiment d’insolite, soit enfin que cette topologie dérive vers l’abstraction comme on le voit dans Le jeune homme de sable. Le temps lui-même n’est plus le temps linéaire des premiers romanciers, mais obéit à un découpage nouveau qui n’exclut ni les retours en arrière ni les téléscopages de la chronologie. Enfin une certaine désinvolture dans la manière de raconter engendre une écriture moins contrainte et plus ouverte aux fantasmes, à l’humour, à la parodie et au discours au second degré.
Cette apparente désaffection des écrivains africains contemporains vis-à-vis du réalisme signifie-t-elle, qu’à la différence de leurs aînés, ils se désintéressent du monde qui les entoure ? On peut le penser. Mais peut-être, au contraire, entendent-ils en parler en toute liberté, indépendamment de toute idéologie contraignante, et c’est sans doute le sens qu’il convient de donner au propos de Chaïdana, l’héroïne de La vie et demie, lorsqu’elle déclare : « Je suis en saison de parole. Si je ne parle pas, je meurs lentement du dedans... Quand je parle, je me contiens, je me cerne ».





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