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POLITIQUE ET CREATION LITTERAIRE DANS LES ROMANS AFRICAINS D’EXPRESSION FRANCAISE POST-INDEPENDANCE
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Ethiopiques numéro 34 et 35
revue socialiste
de culture négro-africaine
nouvelle série
3ème et 4ème trimestre 1983
volume I n°3 et 4

Auteur : Marie-Françoise CHITOUR

« Toute ressemblance avec des événements passés, des personnages réels ou des contrées connues, est totalement illusoire et, en quelque sorte, doit être considérée comme regrettable ».
Mongo BETI Remember Ruben

« Toute ressemblance avec des noms de personnes ou de lieux déjà existants est purement fortuite ».
Ahmadou KOUROUMA Les Soleils des Indépendances

« Les lieux et les personnages de ce roman ne devraient exister que dans ma seule imagination ».
Thierno MONENEMBO Les Crapauds - Brousse

« Ce livre se passe entièrement en moi. Au fond, la terre n’est plus ronde. Elle ne le sera jamais plus. La Vie et Demie devient cette fable qui voit demain avec des yeux d’aujourd’hui ».
Sony LABOU TANSI La Vie et Demie

« Le roman est, parait-il, une œuvre d’imagination. Il faut pourtant que cette imagination trouve sa place dans quelque réalité ».
Sony LABOU TANSI L’Etat Honteux

« Ce présent ouvrage ne veut être pris pour autre chose qu’un travail d’imagination.
Notre cher et beau pays n’a fécondé, façonné que des femmes et des hommes dignes de notre estime, de notre confiance abso­lue pour être à la place qu’ils occupent même momentanément.
Ces femmes et ces hommes de notre cher SUNUGAL ­ Sénégal - sont au dessus des médiocres types campés dans ce livre (...)
 »
Ousmane SEMBENE Le Dernier de l’Empire

Ces quelques avertissements placés, par les auteurs eux-mêmes, en début de leurs romans, mettent l’accent sur la complexité des rapports entre fiction et réalité, dans la littérature africaine d’expression française, post­indépendance. Cependant, on a encore trop tendance, nous a-t-il semblé, à ne considérer ces textes que comme documents nous informant sur des sociétés méconnues, à en faire l’objet d’un travail de sociologie littéraire, au sens le plus référentiel. Aussi, voudrions-nous essayer de replacer ces romans de dénonciation et de contestation, dans une perspective qui prendrait en charge la spécificité du texte littéraire, dans ses rapports à l’Histoire et à la Société, et de dégager les sens multiples qui naissent de cette jonction de l’imaginaire et du réel réalisée dans l’écriture. Il n’est certes pas question pour nous d’occulter tout un entour idéologique et sociologique, mais nous pensons pouvoir dire que
« l’étude des déterminations externes se retrouvera nécessairement en chemin à partir des procédés d’écriture ».
ainsi que l’écrit Pierre BARREBIS, dans sa lecture du Dernier Chouan de BALZAC. Ces procédés participent à une véritable transposition d’une réalité historique, et même, peut-on dire, à une transfiguration du propos politique ». Nous nous proposons de les analyser au niveau des personnages et des descriptions qui, à partir d’une lecture interne, apparaissent tous deux comme intimement liés à la diégèse du récit et au thème central de dénonciation des indépendances formelles et truquées.

I) Des personnages « excellentiels »

Nous avons retenu cet adjectif, récurrent dans La Vie et Demie, le roman de l’écrivain Sony Labou Tansi, pour le personnage du Président, auquel nous limiterons notre étude ici. Non seulement, nous le verrons, la démesure l’habite, mais surtout il a : « un rôle de premier ordre ( ) : c’est à partir de lui que s’organisent les autres éléments du récit. »
c’est-à-dire les autres actants, les différents espaces et bien sûr, la structure des romans et les thèmes de critique politique et sociale.
Même caché, même connu uniquement par sa voix, il reste central et nous entendons cerner ici sa présence dans le texte et nous intéresser à la convergence d’un réseau de thèmes et de signifiés qui lui donnent son existence. Dans cette optique, nous retiendrons des propositions (quelques-unes seulement, devant nécessairement nous limiter pour ce travail de Philippe Hamon dans Pour un statut sémiologique du Personnage et étudierons d’abord :


A)Le Signifiant du personnage :

Avec, comme référence première, « l’étiquette » qui offre les marques les plus fréquentes et les plus stables, sans prendre en compte toutes les variations possibles. Dans plusieurs de ces récits, l’appellation a un caractère généralisant. Le Chef d’Etat dans Soleils des Indépendances est « Le Président » ou simplement « Un président des Indépendances », figure falote et insignifiante. La volonté d’exemplarité se retrouve également dans L’Etat Honteux ou Lopez Martillimi est « Monsieur le Président ». Ce pourrait être le président d’une République Africaine ou d’une autre... D’autres étiquettes sont caractérisées par leur « degré de motivation ».
Ainsi de Baba Toura, dans « la trilogie » de Mongo Béti, nom aux sonorités lourdes pour ce « patin » souvent ridicule et grotesque.
« Petit Baba passera, comme les Toubabs avant lui  ».
(Perpétue ou l’habitude du malheur, p. 63) a presque un rythme de comptine enfantine.
Le signifiant est donné nettement :
« Baba Toura, dit le Bituré ou Massa Rouza. »
Parmi les surnoms, désignant son goût immodéré pour l’alcool (nous trouvons, par exemple, « Le Saoûlé »), le choix fréquent du plus vulgaire, du plus grossier (cf. l’argot « prendre une biture ») n’est certainement pas gratuit.
Bien sûr, « la somme d’informations dont il est le support tout au long du récit » motive particulièrement le nom du Président dans Les Crapauds­Brousse du Guinéen Tierno Monenembo : Sâ-Matrack, « subversion » de l’habituelle Sa Majesté.
Il faut aussi relever les connotations religieuses de termes comme le Guide Providentiel, entouré de ses « fidèles » dans La Vie et Demie, le Messie - Koï dans Le Cercle des Tropiques, d’Alioum Fantouré.
Les médias participent à cette « déification ».
« Le cher guide Jean Cœur de Pierre, que la radio nationale avait changé en véritable Dieu, rédempteur du peuple, père de la paix et du progrès, fondateur de la liberté. » (La Vie et Demie, p. 151).
Comment ne pas penser ici (et ailleurs) aux « titres boursouflés », dont aiment à s’entourer les présidents africains, précise Mongo Béti dans l’essai Main Basse sur le Cameroun ?
Mais la dénomination employée par un intellectuel dans Les Crapauds - Brousse : « espèce de créature » (p. 92) plonge brusquement le Président, élevé ailleurs au rang de « bienfaiteur suprême... leader bien aimé » (p. 56) dans un anonymat total et dégradant.
Ce même mouvement, descendant, s’observe dans Le Cercle Tropiques où nous avons pu « jouer » sur le double aspect du personnage qui est d’abord Baré Koulé, être humain plutôt minable et peu recommandable, mais qui se présente aussi comme Sauveur, Chef d’Etat et du Parti que « Messie - Koï ». Il se veut véritable « héros », mais comme un ballon de baudruche, on peut le dégonfler facilement. C’est « du vent », « du bluff ». N’est-il pas, par exemple, « surnommé, nommé », à l’instar d’un héros ? Mais nous devons faire la distinction entre les surnoms qu’il se donne, lui : « maître », « chef » dans les premières pages, puis « Messie - Koï » et véritable dieu - et ceux qui lui sont attribués par les militants de l’opposition, qui « démontent » vite les qualifications précédentes : « Employeur », « Charlatan », « Dictateur - Gangster » sont des termes plus dévalorisants. Ce sont ceux qui correspondent à la réalité.

B)Le signifié du personnage

Pour cet axe de recherche, nous tiendrons compte essentiellement de
« la notion de position : où apparaît le personnage dans l’œuvre, quelle est sa distribution  ? »
et de
« la notion d’opposition : avec quels autres personnages a-t-il des relations de ressemblance et/ou d’opposition ».


a) Apparition du personnage dans l’œuvre :

Il n’est pas indifférent que le nom du Président, auquel étaient substitués pendant une grande partie du roman Les Soleils des Indépendances, ceux du « gouvernement », (du) « Parti Unique », du « Syndicat », également péjorés par Fama, apparaisse à l’occasion de répressions (p. 163). Dans Les Crapauds - Brousse, c’est pour « un discours... à la dernière assemblée révolutionnaire » (p. 56).
Notons d’ailleurs que, dans ce récit, nous n’aurons jamais que le nom du Président, car
« on ne le voyait jamais, tou­ours entouré par un rideau d’agents de sécurité... on l’entendait indéfiniment à la radio ». (p. 92).
Dans Remember Ruben de Mongo Beti, le personnage est nommé pour la première fois dans une comparaison entre « l’avant » et « l’après » indépendance. C’est lui le fléau de la balance qui maintient l’équilibre entre les deux temps. Pendant la colonisation, il y avait :
« déportation, travaux forcés, voire poteau d’exécution en place publique, comme il en va aujourd’hui sous le règne de Massa Bouza » (p. 107
Et il « apparaît réellement en page 205 lorsqu’il est élu président de l’Assemblée Coloniale. C’est alors toute sa « carrière » que nous allons suivre (premier ministre, chef d’Etat) et, avec elle, tout le processus d’installation de l’autonomie, puis de l’indépendance de façade. C’est aussi le chemin qu’a suivi le Messie - Koï. En tant que « héros », (son) mode d’accentuation joue (ra-t-il) à
la fois sur l’apparition aux moments marqués du récit el l’apparition fréquente ? ».
Certes, son nom revient constamment dans le récit, ses apparitions (presque au sens biblique du terme) où ses interventions à la radio se comptent « par milliers », ses actions - de répression - suivent immédiatement les complots, souvent inventés de toutes pièces. Mais une fois encore, cette « distribution » s’écoule à la fin du récit. Tout ceci n’était pas le fait d’un héros, encore moins d’un dieu, mais bien d’un bouffon. Et sa disparition de la scène sera définitive.
« Cirque Messie - Koï fermait ses portes » (309).

b) Opposition.
* Ressemblance :
Souvent, le président ne fait que cristalliser en lui des qualifications caractérisant tout son entourage, les ministres, les directeurs préoccupés par leur ascension et leurs intérêts personnels, bref « les dirigeants des soleils des Indépendances » (p. 163).
Dans ce roman l’emploi du procédé d’énumération renforce l’idée de caste.
« Tous les ministres, secrétaires généraux, députés, conseillers économiques et généraux étaient déjà là » (p. 179).
Les « ministres bien dodus avec leurs Mercedes » (Perpétue p. 77) figurent aussi en bonne place dans les romans de Mongo Beti, mais nous remarquons que le nom de Baba Toura est souvent lié à celui des Blancs, à celui de Sandrinelli, en particulier, au rôle politique bien précis.
« Baba Toura le Bituré et Sandrinelli le Gaulliste ».
qualifié de « compères » dans La Ruine presque cocasse d’un polichinelle (p. 14).
Mais la relation n’est pas, comme on pourrait le croire ici, une relation d’égalité. Une hiérarchie s’établit le plus souvent entre les deux, et Baba Toura est en position d’infériorité, soulignant sa passivité. On parle de « ses tuteurs de Paris » (Perpétue p. 267), du « protégé » de Sandrinelli (La Ruine p. 16).
Le « discours de Baba Toura » a été « rédigé par Sandrinelli » (p. 16) qui est « la nounou de Baba Toura le Bituré » (idem p. 50).
Dans cet ordre d’idées, notons aussi un rapprochement dans plusieurs passages des Soleils des Indépendances entre la colonisation et la période des indépendances, par exemple :
« Tous ces enfants de la colonisation et des Indépendances » (p. 199).

* Opposition

Elle se fait avec les militants, bien sûr, qui n’ont pas la même conception de l’indépendance. Pour Ruben (Ruben Um Nyobé, le leader de l’U.P.C.), la cérémonie
« assassinait en vérité l’espérance de progrès et de fraternité » La Ruine p. 15).
Mais nous remarquons aussi, dans Les Crapauds - Brousse dans Les Soleils des Indépendances ­ et cela souligne l’arbitraire et l’absurde du gouvernement -, que même les amis d’un jour peuvent se retrouver soudain de l’autre côté de la barrière - (des barreaux, plutôt). Plus dure sera la chute... !
De plus, les relations entretenues par le Président avec l’espace - en particulier l’espace urbain qu’il investit pour ses discours et ses cérémonies d’indépendance - est le plus souvent une relation de ressemblance, alors que la campagne devient pour la lutte un lieu d’espoir et des possibles.


C) En général, pour les Présidents et leur entourage, nom avons très peu de qualifications et de fonctions. Ils répondent assez à cette définition donnée de Baba Toura dans Remember Ruben
« créature insignifiante mais parfaitement docile  » (p. 205).
Retenons cependant quelques axes pertinents :
- l’origine d’abord.
Nous avons suivi Baba Toura dans son « cheminement politique ». Issu du peuple, il veut le faire oublier.
« Hier encore, il marchandait des cacahuètes au gobelet sur les carrefours. Cela ne fait rien, le président, c’est lui, un point, c’est tout » (Perpétue p. 75).
De même
« Baré Koulé et celui qui se faisait appeler Messie - Koï (...) ne faisaient qu’un seul et même individu ». (Le Cercle des Tropiques. p. 105).
un individu au passé d’escroc, soutenu par les colonisateurs et les monopoles étrangers.
C’est l’adjectif « bâtard » et ses dérivés qui qualifient le Président et des dirigeants des Soleils des Indépendances, quant à leur origine
« illégitimes et fils d’esclaves » (p. 160).
La formule cruelle de Remember Ruben peut finalement convenir à tous :
« Baba Toura n’est rien, parce que Baba Toura n’a rien ». (p. 293).
- L’idéologie est donc bien plutôt... une absence d’idéologie. Pour le moins, c’est une idéologie creuse, épousant les méandres d’une phraséologie tout aussi creuse. Les discours en public ou à la radio ponctuent les différents récits.
« Des mots, rien que des mots » (Le Cercle des Tropiques p. 230).
« Cette voix était infatigable ». (Les Crapauds-Brousse p. 92).
et le caractère « bavard » du personnage est effectivement « une information déductible d’un acte fonctionnel réitéré » - acte, si l’on peut dire - Le Président, dans l’Etat Honteux, être particulièrement monstrueux, entend s’approprier la capitale par tous les moyens :
«  Je demande à mon-colonel ministre des Frontières de faire des haut-parleurs dans tous les quartiers... et que ça tonne fort, qu’ils m’entendent dans leur sommeil d’animaux honteux, qu’ils m’entendent pendant qu’ils montent leurs femmes, pendant qu’ils me maudissent et complotent contre moi » (p. 22).
Nous avons relevé dans Le Cercle des Tropiques la récurrence du verbe « parler » (p. 221, p. 223) et du substantif « les mots » (p. 160, p. 216, p. 230, etc...) Mais « parler » est remplacé par « bramer », « rabâcher » ou « cracher »
« Mais à la radio, nous devions écouter nos maîtres qui braillaient du matin au soir « Dignité, liberté... isme...isme, indépendance »
Ces mots rabâchés étaient crachés du matin au soir ». p. 226).
ou même « beugler »
« Finalement, le Sauveur se décida à lancer son message, le millième peut-être, il beugla jusqu’aux dernières clartés crépusculaires ». (p. 268).
ce qui nous éloigne tout à fait d’une fonction positive.
D’ailleurs, dans Les Crapauds­Brousse, les sons entendus à la radio font croire à un intellectuel qu’on « égorge, un animal ».
De même, sont démontés les slogans, les faux accents humanitaires des présidents :
« Le Parti instruisait, nourrissait, habillait, employant, aimait son peuple, à coups de slogans, de propagandes, de délations, d’emprisonnements et de fosses communes ». (Le Cercle des Tropiques p. 242). « Lui le Président était la mère de la république et tous les citoyens en étaient les enfants. La mère a le devoir d’être parfois dure avec des enfants ». (Les Soleils des Indépendances p. 181).


Nous avons donc affaire à des personnages dont « l’être » est très différent, suivant que les informations nous sont communiquées par lui et son entourage ou par des membres de l’opposition. (Nous sommes dans un monde de l’apparence et du mensonge). Pour ces actants, il faut nettement dis­tinguer entre qualification et fonctions. Il y a un grand écart entre le cérémonial dont s’entoure le Guide Providentiel, et les phrases toute faites qu’il prononce.
« Le Guide Providentiel monta sur le podium, quatre couronnes de fusils s’étaient refermées sur lui, si bien que la grande foule l’entendait sans le voir ». (La Vie et Demie p.39).
Les actions sont artificielles (cortèges dans les rues) figées et répétitives (discours, toujours les mêmes)
« Le discours commença, comme d’habitude » (La Vie et Demie p. 39).
négatives (répression) ou carrément inexistantes
« Sans égouts, parce que les Indépendances ici aussi ont trahi, elles n’ont pas creusé les égouts promis, et elles ne le feront jamais ». (Les Soleils des Indépendances p. 25).
Certes, ces personnages ancrent le roman dans le réel et il serait facile de lever le voile - somme toute assez transparent - de ces présidents - Mais nous avons vu et continueront de voir en eux - de véritables créations littéraires.
Peut-on, à leur sujet, parler de « types », pour reprendre la dénomination de Pierre Barberis ? Peut-être pas, puisque
« la première caractéristique du type est son inexistence empirique... (il n’est) pas question de lui trouver source, modèle ».
Cependant il s’agit précisément, pour nous, de voir comment lie fait la transposition de ce modèle, qui aboutit effectivement à la création de personnages à la forte
« existence romanesque, verbale, textuelle ».
et à la valeur typique et symbolique.
Cette part d’irréel et d’imaginaire est bien sûr saisissante, en ce qui concerne les présidents des romans de Sony Labou Tansi, en particulier le Guide Providentiel et tous ceux de la dynastie dictatoriale, véritablement « fantastiques ». Mais des recherches axées sur l’énonciation et les procédés d’écriture sont également intéressantes dans nombre de récits.
Nous avons été particulièrement sensibles aux images, à celles qui « prennent parti ». Les métaphores animalières pour le Président et ceux qui l’entourent sont fréquentes : « vermines », « cancrelat » , « basse-cour de vieilles poules » figurent par exemple dans Les Crapauds-Brousse, tandis que la foule de manifestants venus applaudir le Chef de l’Etat nouvellement indépendant a un « écoulement moutonnant », p. 14). Dans cette même pas, elles sont empruntées au domaine religieux (« procession endimanchée ») ou militaire (« passer en revue ») pour rendre compte du caractère obligatoire d’un enthousiasme qu’on voudrait présenter comme spontané.
Est employé également, dans différents romans, tout un vocabulaire du « spectacle », car nous sommes dans un univers de la comédie, de la représentation, de l’artifice, où évoluent des « pantins », des « marionnettes » qui...
« ne doivent leurs mots, leurs actes et leurs décisions qu’à l’invisible et adroit manipulateur caché dans les coulisses ». (Le Cercle des Tropiques p. 142).
Dans ce récit, la passation des pouvoirs est vue comme « une grande force » (p. 154) et la scène de la remise des décorations relève du Guignol (p. 218). De même, pour les partisans de Ruben, la cérémonie d’indépendance est « une mascarade officielle » - (La Ruine p. 13). Certes, certains chefs d’Etat sont de bons « acteurs » (Le Cercle des Tropiques) et exercent une véritable fascination sur les foules (voir la scène où le Guide Providentiel monte sur podium et crie... « le poing tendu vers le ciel » (p. 39-40), dans La Vie et Demie. Mais dans l’ensemble, c’est plutôt « le récit du cirque » (titre d’un autre ouvrage d’Alioum Fabou Touré) et il faut aller jusqu’à prévoir « la claque » de
« ceux qu’on enlève de leur travail pour écouter çà, être là devant eux : taper des mains quand ils élèvent la voix, et puis leur sourire inlassablement... (Les Crapauds-Brousse p. 57).
Seul, dans ce roman, le Fou « ne se prêtait jamais à la lourde comédie... » (p. 86).
Certes, dans nombre de ces passages, existent des « effets de réel » historique certains.
Citons par exemple le début de La Ruine presque cocasse d’un polichinelle au référent historique très clair : Dates (1er janvier 1960), circonstances (violente fusillade autour d’un aéroport) sont « transparentes » (voir la proclamation de l’indépendance du Cameroun). Mais nous n’avons pas là une page d’histoire, loin de là. Il n’y a pas seulement « documentation » (ou observation peut­être, pourrait-on dire ici) mais « élaboration ». Relèvent également de cette intervention du narrateur le choix de certains détails qui ne sont pas gratuits, comme
« ces effigies du héros du jour multipliées jusque sur les postérieurs trépidants des matrones. » (La Ruine p. 14)
de grossissement de certains autres. Nous sommes proches de la technique de la caricature. Il est intéressant à ce propos, de mener une comparaison entre l’essai de Mongo Béti et les romans de « la trilogie ». Nous trouvons en effet dans les différents écrits « des détails historiques » qui témoignent d’une « documentation précise ». Mais leur traitement, dans le texte romanesque, atteste que
« cette documentation ne fonctionne pas indépendamment d’un processus d’écriture qui est invitation à la lecture et à la reconnaissance. »


Nous n’en prendrons que quelques exemples, permettant de voir comment certains traits sont grossis, « chargés ». (Caricare en italien : charger)
En page 38 de l’essai, nous lisons qu’
« une smala de collaborateurs issus de l’administration coloniale se sont installés dans le Palais du Premier Ministre, mais aussi dans le secret de l’homme privé, dans ses manies, sa vie de tous les instants, dans son intimité. »
Un roman fait état d’une confidence de Jo le Jongleur sur les rapports homosexuels entre Sandrinelli et Baba Toura, allant donc au-delà du fait établi, pour signifier peut-être cette intrusion dans tous les domaines de l’ancienne puissance colonisatrice. Nous partons donc d’un trait réel, mais transposé dans le roman. Ainsi, « l’insuffisance d’instruction », du président (en page 36 de Main Basse sur le Cameroun) devient carrément de l’analphabétisme, sensible à la lecture de différents discours, entre autres le discours d’indépendance « annoncée ».
Sa « passivité », sa « pleutrerie » dont il est question en page 42 de l’essai sont franchement grotesques, lorsque, au cours de la cérémonie, éclatent des coups de feu.
« Pris de panique, Baba Toura avait laissé choir les feuillets de son discours. » (La Ruine p. 16).
« Caricature » est bien le mot qui convient pour un président monstrueux, tout de bave et de boue, « sa toute huileuse hernie » de L’Etat Honteux, Président arbitraire et cruel, qui ne cesse de proclamer qu’il est un bon chef d’Etat, sans comparaison avec ceux qui l’ont précédé. L’énormité est sa marque.
Un procédé de langue qui y contribue, est l’énumération, fréquente dans L’Etat Honteux :
« Nous étions tous sûrs, que cette fois rien à faire, nous aurions un bon président. Nous portions ses ustensiles de cuisine, ses vieux filets de pêche, ses machettes, ses hameçons, ses oiseaux de basse-cour, ses soixante et onze moutons, ses quinze lapins, son seau hygiénique, sa selle anglaise, ses trois caisses de moutarde Bénédicta, ses onze sloughis, son quinquet, sa bicyclette, ses quinze arrosoirs, ses trois matelas, son arquebuse, ses claies. » (p. 8)
ou dans La Vie et Demie : En pagé 129, par exempte, sont nommées longuement les différentes fêtes dans le pays Ka­tamalanésien (« la fête du dernier mariage du guide, la fête du guide, la fête des caméléons du guide, la fête du spermatozoïde, etc...), les différentes journées commémoratives (« la journée de la jeunesse, la journée des adultes, la journée des femmes, la journée des chevaux de Chaïdana, la journée des lèvres, la journée des ventres, etc...) Un axe de lecture qui peut être retenu est celui de l’écart, du décalage : beaucoup de festivités « obligatoires » dans un pays ravagé par l’arbitraire et la tyrannie !
La lourdeur du personnage est marquée aussi par les répétitions (de l’adjectif « national », véritable leitmotiv dans le récit : « matout national », « littérature nationale », et la fameuse « Maman Nationale » dans L’Etat Honteux, les « refrains ». « Qu’on le pince » en page 85 ou « prenez votre pouvoir de merde » en page 59.
Les phrases de ses innombrables discours sont très longues et s’égrènent comme des litanies. Quant à « l’Acte de Commande­ment », il ne contient pas moins de soixante quinze articles, du genre :

I) La patrie sera carrée.

IV) Pas de grève et pas de connerie. » (L’Etat Honteux p. 73).

Le « coup de stylo » de l’écrivain caricaturiste use aussi de comparaisons dévalorisantes, creusent un écart entre ce qu’est réellement le personnage et ce qu’il prétend être :
« Le directeur central des Affaires protocolaires arrangea la venue du guide qui arriva au milieu d’une forêt de fusils. L’homme fut applaudi comme un but de championnat par certaines régions de la foule. » (La Vie et Demie p. 39).
« La satire, le jeu de massacre » dont on parle au dos de la couverture de L’Etat Honteux sont donc violents, dirigés qu’ils sont contre ces présidents. Mais nous voudrions insister sur un point : ils s’exercent aussi, et de façon essentielle, par le biais de la langue. Et précisément, les « distorsions » sont particulièrement nombreuses quand ce sont ces personnages qui sont évoqués. (La lettre du prisonnier, dans le roman cité, a un tout autre niveau de langue, comme si cette victime ne pouvait susciter que respect et admiration). Bien sûr, il faut citer ici Les Soleils des Indépendances d’Ahmadou Kourouma, mais de nombreuses études ayant déjà porté sur la langue de ce roman, nous ferons ici quelques remarques à propos d’autres textes, où on assiste de la même façon, à une véritable « décolonisation par les mots », ceux de Sony Labou Tansi. Beaucoup de distorsions vont dans le sens du monstrueux et de la démesure, que ce soit au niveau du lexique :
« son débit érotique » (L’Etat Honteux p. 27)
ou de la syntaxe : on observe des ruptures, introduites par le mélange des différents styles (direct-indirect), sans ponctuation particulière (guillemets).
« Pour la première fois, il pousse son grand rire de père, se tint les côtes et qu’est-ce que vous êtes bêtes. » (L’Etat Honteux p. 10)
(un exemple, mais il y en aurait tant à donner !)


Ce procédé concourt à faire du Président le détenteur d’une prise de parole unique et exacerbée.
La « subversion » est opérante aussi avec l’introduction brutale des pronoms personnels ou adjectifs possessifs de la première personne, qui accentuent la boursouflure et la démesure du Président, un « je », un « moi » envahissant et énorme. Le « ma » est le plus souvent associé à « hernie » :
« il associa les médiats à cette décision de ma hernie » (p. 11).
mot polyvalent (territoire, sexe, gouvernement, règne), mais surtout symbole de majesté, pour cet être caractérisé par son excroissance, à la limite de l’humain (il fera pratiquer le cannibalisme, comme le Guide Providentiel de La Vie et Demie.
La « subversion » de certaines expressions (bibliques, etc...) et proverbes français se pratique souvent avec l’introduction de ce mythe de la hernie.
« Qui se sert de la hernie périra par la hernie ». (L’Etat Honteux p. 36)
n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres, sans compter la parodie des titres de livres.
Nous avons évoqué d’une part la lourdeur et presque, pourrait-on dire, la « puanteur » de ce personnage, corps gras qui se répand partout ; et de l’autre la relation de ressemblance qui unit souvent présidents et espaces urbains accaparés par eux. La jonction se fait avec l’image de la boue (ou de la bave) qui semble, par exemple, être l’élément naturel de Lopez :
« Je vais voir mon peuple dans les quartiers. Il descend dans la boue et piétine avec eux. » (L’Etat Honteux p. 42).
« La bave de ses nuits de célibataire. » (p. 35)
Et il caractérise aussi les différents paysages dans lesquels il évolue (lui ou ses pareils).
« Nous avancions vers la ville, la boue nous servait de guide » (Le Cercle des Tropiques, p. 281)
« le messie-Koïsme infestait de nouveau le territoire d’une boue qui charriait les iniquités, les cruautés, les crimes  », (Id. p. 303).
Ce que voit Diouldé depuis son bureau, au début des Crapauds-Brousse est un « vivier marécageux » dont les habitants se déplacent dans « la gadoue » ou dorment en « offrant la bave gluante de leurs gueules à des nuées de mouches grasses ». (p. 12).
Et puis, il y a cette boue, cette vase « inhumaine » (et il faut prendre ce mot à tous les sens du terme) composée de lambeaux d’hommes, après les massacres ordonnés par le Guide Providentiel.
« Il n’y eut aucun message puisque les chars étaient passés au petit matin et avaient fait une boue inhumaine de tous les habitants » (La Vie et Demie, p. 45).
Les personnages étudiés veulent donc souvent modeler un cadre à leur mesure. Aussi, les paysages vont-ils prendre valeur de symbole.


II. Quelques paysages de roman : étude des descriptions.

« C’était l’année où Chaïdana avait eu quinze ans. Mais le temps. Le temps est par terre. Le ciel, la terre, les choses tout. Complètement par terre. C’était au temps où la terre était encore ronde, où la mer était la mer - où la forêt... non ! la forêt ne compte pas, maintenant que le ciment armé habite les cervelles. La ville... mais laissez la ville tranquille. . . » (La Vie et Demie, p. 11).
Nous avons choisi de placer en tête de notre deuxième partie ce début de roman. En effet, il circonscrit les deux espaces les plus souvent décrits : la ville et la campagne (ici, plus précisément la forêt) et souligne la relation de ressemblance entre paysage et personnages précédemment relevée par l’emploi de la métaphore du « ciment armé (...) des cervelles ». Cependant, retrouvant une opposition suivant laquelle on a souvent étudié le roman africain (ville/campagne), nous n’entendons pas retomber dans la lecture référentielle et documentaire, refusée auparavant, mais la lire de façon interne. Ces lieux alors :
- apparaissent comme de nouveaux actants, entretenant différents rapports entre eux et avec les autres personnages.
- participent à l’organisation du texte.
- inscrivent, à leur niveau, de nombreux procédés d’écriture, dont la lecture devrait permettre, elle, de déboucher sur un hors texte.
Et il est frappant que ces remarques concernent aussi bien des descriptions dans des romans à l’écriture « réaliste », à la technique assez proche des « modèles » français, que celles appartenant à ceux qui s’en écartent et les font éclater.
Les deux espaces cités entretiennent d’abord entre eux des rapports de ressemblance (misère - exploitation). La brousse « dense et hostile, perfide et épouvantable » (Les Crapauds-Brousse. p. 169) fait peser la même atmosphère d’angoisse et de peur que la ville étouffante et close. Ainsi que le dit un militant de l’opposition qui a quitté l’un pour l’autre, en pénétrant dans la brousse :
« Si des êtres humains pénètrent dans cet enfer, n’est-ce ­pas qu’ils veulent en quitter un autre ? » (p. 170).
Mais l’opposition existe également. L’espace urbain étant porteur des valeurs idéologiques de quelques privilégiés qui y ont établi leurs « palais » (Le Cercle des Tropiques p. 222) et s’y comportent en « nouveaux princes » (Id. p. 190), la lutte prend souvent pour support la campagne. Les militants des Crapauds-Brousse abandonnent la cité.
« Dans l’épais brouillard du petit matin, la ville n’eut pas de peine à disparaître vite ». (p. 164-165).
La relation avec les autres actants du récits, et pour nous limiter aux personnages étudiés en première partie, est essentiellement faite, nous l’avons vu, de ressemblance. Et les images de boue relevées connotent la corruption, la pourriture. Ce sont bien là les marques de Zamba Town que découvre « sa toute huileuse hernie ».
« Zamba Town, ville du sud, plus chaude à minuit qu’à midi, avec ses eaux pourries, ses nids de moustiques » (L’Etat Honteux p. 21).
Ces différents rapports sont nets, si l’on étudie les thèmes introducteurs de ces descriptions. Dans Introduction à l’analyse du descriptif, Philippe Hamon distingue trois ensembles dans la thématique introductive et justificatrice des descriptions :
« - le regard des personnages (narrateur ou acteurs).
« - la parole des personnages (narrateur ou acteurs).
« - le faire des personnages (narrateur ou acteurs) » (18).
Le faire, la parole et les regards des habitants de la ville sont vides. On les a transformés en « somnambules » (Le Cercle des Tropiques p. 227), en « robots internes » (Id. p. 268), en « foule de fabricants de courbettes » (Etat Honteux p. 72). Si la thématique du faire est superficielle ou négative pour le Président, son regard et sa parole sur l’espace urbain qu’il veut s’approprier sont possessifs. Ainsi de topez « bavard descripteur », dans les premières pages du récit : il parle, parle en découvrant la capitale comme si la prise de parole confortait sa prise de possession. Le terme est adéquat, puisqu’il voit la ville comme une femme à prendre.
« La Cité-du-Pouvoir, belle comme un rêve d’amour » (L’Etat Honteux p. 21).
Son entrée dans la capitale se fait au rythme de ses fantasmes et de ses obsessions (sexe, mépris du peuple, certitude d’être le meilleur président possible !) - Nous en aurons donc « une description subjective ».
« Intégrée dans l’action les personnages. Le mouvement de la description est orienté par le regard ou la démarche du personnage ».
Tremplin pour l’ascension du dictateur (les marchés jouent un rôle très important dans Le Cercle des Tropiques) ou lieu de sa chute, école d’apprentissage pour les militants (Mor-Zamba dans Remember Ruben, le petit groupe du « Paradis » dans Les Crapauds-Brousse), la ville est donc « plus qu’un simple décor ». Il en va de même de la campagne où se font souvent les premières expériences de lutte, où il faut faire connaître le mot même indépendance (comme dans La Ruine). Les espaces urbain et rural doivent alors être considérés comme « une composante essentielle de la machine narrative », suivant l’expression de Henri Mitterand dont on peut reprendre ici l’analyse de la nouvelle Ferragus de Balzac. Parlant de Paris et de ses rues, il écrit :
« Lorsque le circonstant spatial (...) devient à lui seul d’une part la matière, le support, le déclencheur de l’événement, et, d’autre part, l’objet idéologique principal, peut-on encore parler de circonstant ou, en d’autres termes, de décor ? »
Si cet espace
« devient une forme qui gouverne par sa structure propre et par les relations qu’elle engendre le fonctionnement diégétique et symbolique du récit, il ne peut rester l’objet d’une théorie de la description, tandis que le personnage, l’action et la temporalité relèveraient seuls d’une théorie du récit ».
Ainsi s’affirme « la fonction narrative » des descriptions et, si nous voulons préciser le rôle qu’elles jouent dans l’économie interne d’un texte, nous voyons que même dans des romans « réalistes » du corpus, elles n’aident pas à localiser précisément les lieux (au contraire, même), elles ne rendent pas compte d’un savoir de l’auteur. Bien plutôt, elles servent à
« annoncer prospectivement des actions plus ou moins prévisibles ».


La brousse
« immobile, mais grouillante, prenante et effroyable - brutale et inhumaine ». (Les Crapauds-Brousse p. 169).
sera le lieu d’un affrontement décisif entre un petit groupe de militants et des collaborateurs de Sâ-Matrack.
La description de Porte - Océane, au début, obéit aux « contraintes » du discours réaliste : notamment quant à son insertion. Deux personnages regardent la ville. Est même présente « la thématique vide », constituée ici par « un milieu transparent, la véranda. Mais cette page est loin d’être « une panse » dans la fiction (encore un écart, un « décalage »). Elle « dit » le malheur et la misère sans nom de
« centaines de déracinés, de désespérés ».
Elle concentre des informations éparses tout au long du récit et surtout prépare la violence qui va déferler sur la ville et la destitution du Messie-Koï :
« elle rugissait en sourdine et les rugissements se répandaient comme un feu souterrain à travers les profondeurs de la cité... (elle) grondait intérieurement pour les chômeurs qu’elle ne pouvait plus employer, les malades qu’elle ne pouvait plus soigner, les voleurs qu’elle ne pouvait plus contrôler... » (Le Cercle des Tropiques) p. 269).
Nous avons isolé, jusque-là, deux pôles différents, en fonction desquels s’organise souvent le texte.
Remember Ruben s’ouvre sur un village, Ekoumdoum, et la fin de la première partie a pour cadre la ville d’Oyolo. Nous suivrons aussi l’itinéraire de Mor-Zamba jusqu’à Fort-Nègre, dans la seconde partie.
La Ruine presque cocasse d’un polichinelle a une structure inverse, puisque Mor-Zamba quitte Fort-Nègre, avec deux compa­gnons pour se rendre à Ekoumdoum. Il s’agit maintenant de faire pénétrer à l’intérieur du pays la notion d’indépendance : en fait, le mot même y est inconnu.
La comparaison du début et de la fin du texte des « Crapauds-Brousse » est intéressante, à ce sujet. Le roman s’ouvre sur la description de la ville étouffante, sous « les brûlures poignantes du soleil » (p. 11) ; la misère y forme « vivier marécageux ». Les sous-thèmes de la nomenclature et les prédicats qualificatifs soulignent l’impression d’enlisement. Thème introducteur différent pour la description de la fin (qui est une fin ouverte, quant au sort des militants et du pays, après un affrontement brutal) : la brousse. Elle reprend un sous-thème des premières pages : le soleil. Cependant, elle a une toute autre tonalité. Les prédicats fonctionnels sont d’ailleurs plus nombreux, signe peut-être d’une action à venir :
« Les rayons de soleil s’enhardissaient ; ils avaient fini par traverser les branches et les feuilles. Ils arrivaient dans la forêt et apportaient un peu de lumière et de chaleur ». (p. 185)
c’est le village qui « encadre » très précisément L’Etat Honteux.
« Voici l’histoire de mon colonel Martillimi Lopez, fils de Maman-Nationale » (p. 7).
dit la phrase - seuil du roman. Cette histoire commence au moment où Martillimi Lapez quitte son village pour se rendre à la capitale.
« où il n’était jamais venu avant, jamais de sa vie ».
Cette ville, il va la marquer de ses atrocités et des exactions, et, lorsque, après quarante ans de « règne », il décide de rendre le pouvoir aux civils, il retourne à son village natal.
« Nous reprîmes ses caisses de moutarde et son seau hygiénique, comme quarante ans auparavant, et le reconduisîmes à Moumvouka, le village de Maman-Folle-Nationale ». (p. 157).
Les lieux décrits jalonnent des trajets, des « parcours » qui sont les supports de la narration et même se confondent avec elle. Nous retrouvons « l’itinéraire comme forme romanesque ».
Liées au personnage-descripteur (elles sont effectivement différentes, suivant qu’on se place sur l’axe du peuple, des militants ou des présidents), indices d’actions futures (de mainmise totale du tyran sur certains espaces ou de révolte dure et violente (ces « descriptions ne sont pas neutres ». Une fois encore, ce sont surtout les procédés d’écriture et en particulier
« les images qui sont les signes d’un réel à venir ».
et les marques de cet engagement.
Relevons d’abord quelques comparaisons. La ville est, nous l’avons dit, comparé à une femme, toutes les deux étant « objets » à manipuler selon le bon plaisir du président.
« il arrive au bord de « la Rouviera Verta, putain comme la ville est belle à cette heure !... Et sur l’autre rive du lac Oufa : la Cité-du-Pouvoir, belle comme un rêve d’amour ». (L’Etat Honteux p. 21).
On connaît l’équivalence freudienne entre paysage et femme. Mais Pierre Barberis montre que dans le Dernier Chouan, elle est historique, politique et ne renvoie pas à une symbolique éternelle. C’est bien le cas pour le roman africain où cette même volonté de possession relève d’un pouvoir dictatorial et arbitraire. N’est-ce pas aussi l’époque :
« où les femmes s’appelaient bureaux et où l’on parlait sans gêne d’un neuvième ou dixième bureau ». (La Vie et Demie p. 36).
Mépris du peuple et de la femme vont de pair.
Les comparaisons permettent aussi de préciser le rapport de l’écrivain à la langue.


En effet, très souvent, elles sont le lieu où le romancier inscrit son propre référent culturel.
« Le pays se nettoie tout seul comme un arbre que la saison sèche dénude de son habit vert » Les Crapauds-Brousse p.57).
« Le pays... On dirait un jardin de lierre où chacun s’évertue à ramper sous l’autre ». (Id. p. 57).
« De là, le quartier nègre, le pont, la lagune entière s’ouvraient et s’étendaient jusqu’à l’infini comme des chansons d’excisées ». (Les Soleils des Indépendances, p. 50).
« La chaleur est d’une chaleur torride le jour, mais qui n’empêche en rien la venue du crépuscule. Tout finit par passer, fils, tout ». (Les Crapauds-Brousse p. 25)
La répétition est également un procédé qui concourt, par exemple, à accroître l’atmosphère de menace et d’angoisse, propre il certains endroits. Yourma, dans La Vie et Demie est « l’Enfer » ; un « lieu privilégié », si l’on peut dire, est le cimetière, et sa fosse commune est bien, en réduction, une image de l’enfer.
«  L’enfer des mouches.
L’enfer de fumée sans feu.
L’enfer des puanteurs.
L’enfer des graisses.
L’enfer des crânes où les conceptions du guide n’étaient pas entrées
 » (p. 145).
L’énumération des caractéristiques de la forêt, même farouche, se fait, au contraire, de façon plus allègre.
« La forêt et ses odeurs, ses musiques, ses cris, ses magies » (p. 100).
Et, dans les descriptions de ces deux espaces différents, nous aurons des images différentes.
L’écrasement, la pesanteur, figurent dans les premières.
«  C’est tout ce qui existe, en quantité dans cette ville : l’eau de la lagune miroitante et infinie, mais pourrie et salie, le ciel plein de soleil ou chargé de pluies pour des chômeurs qui n’ont ni abri, ni lougan ». (Les Soleils des Indépendances, p. 62).
« Une masse de peur et d’angoisse » pèse sur la ville des Crapauds-Brousse (p. 118).


Tout, même le temps, y a un caractère figé et répétitif.
« Le temps passait sur Yourma, toujours de la même façon, toujours un temps de plomb, un temps de cris, un temps de peur » (La Vie et Demie, p. 131).
Les limites, en général, sont strictes et l’espace restreint. Les quelques opposants sont définis dans L’Etat Honteux par « le coin » où ils sont confinés. (Dans La Vie et Demie, c’est « la région de la foule »). Même
« les mendiants manquaient de plus en plus d’espace pour s’aligner sur les trottoirs et tendre la main  ». (Le Cercle des Tropiques, p. 269).
Par opposition, le second espace est plus « ouvert », sans bornes, semble-t-il :
« - La terre n’a d’autre nom que la forêt.
- Ici, oui. Mais là-bas, ils ont mis des frontières jusque dans les jambes des gens
 ». (La Vie et Demie, p. 96).
là-bas étant Yourma, la ville du guide.
Ne pouvant relever les images, nous en choisirons quelques-unes, parmi les plus frappantes. Dans ces descriptions, elles sont axées sur la confusion, le vide et finalement l’inhumanité des lieux. En fin de compte, l’indépendance n’a pu laisser de marques positives sur aucun espace.
« L’indépendance, ça n’est pas costaud, costaud » ne cesse de répéter Martial dans La Vie et Demie (par ex. p. 41).
Rien de « costaud, costaud » dans ces quartiers boueux, ces endroits où l’on vit dans un état d’abrutissement complet.
Leur caractère inhumain est dû à leur hostilité naturelle ou renforcée par le climat de méfiance perpétuelle. Les métaphores animalières dénient un véritable statut d’homme aux intellectuels « embourbés » dans leurs contradictions, comme les crapauds dans la mare (Les Crapauds-Brousse), aux petites gens qui rentrent chez eux « avec des provisions de fourmi » (Id. p. 86).
Les images de La Vie et Demie poussent cet aspect inhumain à son paroxysme, car « la confusion » est totale,
« dans un pays où les hommes sont des cailloux ». (p. 97).
On ne sait plus qui est quoi après les massacres. Le traitement qu’on fait subir aux insoumis est « inhumain » et ce qui reste d’eux ne mérite plus le nom d’« homme ». Il faut lire les descriptions atroces des lieux, après les rafales de mitraillettes ou le passage des chars.
« Tout le monde fuyait, les vivants, les morts, les près-de-mourir, les va-pas-s’en tirer, les entiers, les moitiés, les membres, les morceaux que la rafale continuait à poursuivre. Des régions humaines fuyantes criaient « Vive Martial » et leur marée était inhumaine. Ces régions tombaient, se relevaient, couraient, tournaient, laissaient des lambeaux de viande exsangue. Là-bas, la rafale tirait toujours. Et bientôt, des chars marchèrent à la poursuite de cette vase de viande fuyante. Pendant trois jours et trois nuits, la ville avait été cette chose qui bouge inhumaine. Le quatrième jour était celui du ramassage ». (p. 41).
« L’homostasie du récit et de la description » est nette. L’histoire de la dynastie dictatoriale, de Chaïdana, la fille de l’opposant tué, Martial, est déjà contenue dans cette horreur indicible.
Il est vrai qu’on pourrait facilement cerner, dans plusieurs de ces descriptions, « des effets de réels ». Mais elles ont, nous pensons l’avoir montré, un intérêt autre que documentaire et le travail de l’écrivain fait que le niveau informatif, s’il existe, est loin d’être essentiel. Elles sont bien plutôt des lieux textuels où se conjuguent Histoire et fiction, rigueur de la documentation (ou de l’observation) et ouverture de l’imaginaire.
Qu’en est-il alors de la remarque d’O. Bhely-Quenum :
« Les écrivains africains confondent roman et essai politique et la politique les intéresse plus que la littérature  ». (30).
Bien sûr que la politique intéresse les écrivains africains ! Mais, au terme de cette communication, nous pouvons affirmer que des romans africains, post-indépendance, sont bien « de la littérature », c’est-à-dire des « œuvres d’art », car - et nous empruntons notre conclusion à Pierre Barbebis :
«  C’est par l’écriture, c’est dans l’énonciation plus que dans l’énoncé que l’activité littéraire apparaît comme à part entière et nouvelle, c’est-à-dire comme instance capable de partir du réel, et donc, concurremment ou conjointement avec d’autres possibilités d’action et de transformation, agit sur le réel même et déjà, par une réorganisation des signes, le transforme ».

N.D.L.R. - Malgré tous nos efforts, nous n’avons pas réussi à nous procurer les notes de l’article de Mme Chitour. Nous prions nos lecteurs de bien vouloir nous en excuser.





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