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« LE MONDE S’EFFONDRE », UNE SUITE « L’IVROGNE DANS LA BROUSSE ? »
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Ethiopiques numéro 34 et 35
revue socialiste
de culture négro-africaine
nouvelle série
3ème et 4ème trimestre 1983
volume I n°3 et 4

Auteur : Jide TIMOTHY-ASOBELE

Les lettres négérianes occupent une place privilégiée en Afrique. Et cela, grâce à ses nombreux écrivains qui ont su façonner dans leurs œuvres, une langue anglaise qui obéit à leur sensibilité africaine. C’est en ceci, et en ceci seul, que s’insèrent les créations littéraires de deux d’entre eux, à savoir Amos Tutuola et Chinua Achebe. Deux écrivains, qui retiendront notre attention dans cette étude.
Précisons que ces deux écrivains nigérians n’ont plus besoin d’introduction dans les pays francophones, dont les facultés des lettres modernes consacrent une partie de leurs programmes littéraires à leurs œuvres. C’est ainsi que dans les facultés des lettres modernes de l’Université de Dakar, de l’Université de Paris III, XII etc., et ailleurs, Achebe et Tutuola font l’objet d’études approfondies des étudiants, chercheurs du deuxième cycle aussi bien que pour ceux du troisième cycle. Ajoutons que l’auteur de cet article avait apporté ses concours au Professeur Michel Fabre du Centre d’études des littératures Afro-américaines et du Tiers­Monde, de l’Université de Paris III, dans les années 1970, dans le cadre de ses cours d’agrégation. Les deux romans qui seront les objets de notre enquête, à savoir, L’Ivrogne dans la brousse, de l’écrivain Yoruba, Amos Tutuola et Le Monde s’effondre de l’écrivain Ibo, Chinua Achebe sont des traductions en français. Les titres des versions originales étant The Palmwine Drinkard and his dead Palm Wine Tapster in the Dead’s Town pour L’Ivrogne dans la brousse et Things Fall Apart pour Le Monde s’effondre. Le premier a été publié en 1952 à Londres chez Faber et le second en 1958 à Londres chez Heinemann. La version française de l’œuvre de Tutuola a été traduite en 1953, par l’écrivain français, Raymond Queneau et publié chez Gallimard à Paris, en 1953. Pour sa part, l’œuvre d’Achebe a été traduite de l’anglais en 1966, par Michel Ligny et publiée chez Présence Africaine à Paris, en 1966. Disons que ces traductions en langue autre que l’anglais témoignent de leur succès littéraire. Un succès que des adaptations théâtrales et le fait qu’ils soient portés à la Télévision renforcent. D’où la renommée internationale de ces deux romanciers. Une renommée qui a donné lieu au sujet de notre enquête : Le Monde s’effondre, une suite de L’Ivrogne dans la brousse ?
Ce sujet suppose qu’il y a une influence directe ou indirecte de l’Ivrogne dans la brousse sur le projet littéraire d’Achebe qu’est Le Monde s’effondre. Nous savons qu’une telle hypothèse ne peut qu’être sujette à la caution. En ce qui nous concerne, comme pour certains critiques africains de l’ère pré-indépendance qui ont condamné l’accueil favorable réservé à l’œuvre de Tutuola par les critiques paternalistes occidentaux lors de sa parution, nous ne voyons dans le projet littéraire d’Achebe qu’une défense des lettres nigérianes. Lettres que la parution de L’Ivrogne dans la brousse, une œuvre d’un autodidacte, non lettré, ou plutôt, qui n’a pas fait les grandes écoles nigérianes de Yaba, d’Ibadan, d’Enugu et de Zaria, aurait mal représentée.
Autrement dit, Achebe ne serait qu’une espèce de rewriter, qui, à travers une illustration des lettres nigérianes, que serait Le Monde s’effondre entendrait défendre le génie créateur de son pays natal.
Il est vrai que plusieurs intellectuels nigérians avaient attaqué l’œuvre de Tutuola lors de sa parution. L’un (lui reproche) d’être une œuvre médiocre, l’autre la traite d’œuvre mal écrite, ne méritant donc aucune attention des critiques littéraires dignes de ce nom. C’est donc dans ce contexte d’une espèce de défense que s’inscrit notre sujet d’enquête. C’est-à-dire voir si ressemblance il y a entre Le Monde s’effondre et L’Ivrogne dans la brousse ou plutôt voir si L’Ivrogne dans la brousse a influencé Achebe. Pour ce faire nous allons aborder notre sujet à travers, premièrement, les convergences et puis les divergences qui existent dans les deux romans. Nous entendons aborder dans la partie de la convergence : le folklore, les thèmes, le style et dans la partie divergence : narration, expression, folklore, espace et temps.
Il est vrai que ces critiques occidentaux et même africains de l’ère pré-indépendance n’ont pas accordé à la création littéraire africaine qui à été inspirée de la tradition orale l’importance qui lui revient. Sinon comment expliquer pourquoi les critiques africains n’ont pas pu remettre à l’honneur un genre central à la compréhension de l’ensemble de la création littéraire africaine pré-indépendance et même au-delà ? Dans les œuvres africaines les mythes, les légendes remplissent des pages et des pages.
Ainsi Okonkwo le héros du Monde s’effondre encourage les garçons à s’asseoir avec lui dans son obi et il leur raconte les histoires du pays. Et Nwoye se souvient des histoires que sa mère a l’habitude de conter.
« Il se souvenait de l’histoire qu’elle racontait souvent de la querelle, il y a bien longtemps entre la Terre et le Ciel, et comment le Ciel avait retenu les pluies pendant sept ans, jusqu’à ce que les récoltes se dessèchent et qu’on ne peut plus enterrer les morts parce que les houes se brisaient sur la dureté de pierre de la Terre. A la fin, on envoya le Vautour plaider avec le Ciel et attendrir son cœur avec un chant qui disait les souffrances des fils des hommes.
(...) A la fin, le Ciel se laissa émouvoir et il donna au Vautour de la pluie enveloppée dans des feuilles d’igname
 » [1].
Dans la version originale de L’Ivrogne dans la brousse, la cause de la querelle, qui oppose Sol au Ciel a été donnée. Dans cette version, le partage d’une seule souris entre deux amis en est la cause. Citons le texte :
« Mais qui aura la souris ? Sol ne veut absolument pas que Ciel la prenne et Ciel ne veut absolument pas que Sol la prenne, et Sol dit qu’il était le plus âgé et Ciel dit la même chose, et après avoir discuté pendant des heures tous les deux s’en vont lâchés et laissent la souris là. Ciel retourne chez lui et Sol retourne sur la terre.
Mais une fois arrivé au Ciel, Ciel empêche la pluie de tomber sur la terre, il n’envoie même pas une goutte de rosée sur la terre, et il ne restait aux gens sur terre rien pour se nourrir, aussi les êtres vivants et non-vivants commencent à périr
 » [2].
Agissant en tant qu’un re-writer, Achebe a choisi un Vautour comme l’émissaire du Sol alors qu’Amos Tutuola a choisi un esclave. Cet exemple est trop frappant pour nier toute influence de L’Ivrogne dans la brousse sur l’auteur de Le Monde s’effondre. L’utilisation des lettres majuscules pour désigner Sol et Ciel, Terre et Ciel montre l’influence typographique de l’un sur l’autre. Nous ne voulons pas nous prononcer sur la sociologie de ce mythe dans une étude qui a pour sujet l’influence de L’Ivrogne dans la brousse sur Le Monde s’effondre, et cela, à cause du manque d’espace. Précisons tout de même que le folklore appartient à la banque commune de chaque communauté et même au­delà. Car les jongleurs et poètes et griots ambulants pourraient répandre le même d’une communauté à une autre, ce qui pourrait être le cas ici. Nous sommes dans le domaine d’une hypothèse.


Certains thèmes sont chers à Achebe et Tutuola. C’est ainsi que l’holocauste ou la guerre de génocide commise dans la « Ville-Rouge » par l’Ivrogne avec le concours du valet invisible trouve son parallèle dans le programme qui vise à exterminer le village d’Abame. Commençons par Abame.
Parlant de l’expédition militaire des Albinos, Obierika dit :
« Il faut qu’ils aient utilisé une médecine puissante pour se rendre invisibles jusqu’à ce que le marché soit plein. Et ils commencèrent à tirer. Tout le monde fut tué sauf les vieux et les malades qui étaient chez eux... » [3]
Au lieu de conjecturer comme c’est le cas d’Achebe, Tutuola a utilisé le mot Valet-Invisible, ce qui confirme son statut de tireur invisible. L’Ivrogne parle de l’exploit de ce valet dans les termes suivants :
« Comme le Valet-Invisible ne pouvait rien faire pendant le jour, il arrive dans cette ville avec ses suppôts (ou aides) vers deux heures après minuit, alors ils commencent tous à combattre ces gens et ils les tuent tous et ils n’épargnent que ma femme et moi » [4].
Mais précisons que si l’épisode de Tutuola est romanesque, celui que raconte Achebe est historique. Car à Ahiara, au Nigéria, en 1905, le Dr Stewart a été tué, un événement qui a été récompensé par une expédition militaire. Comme cela a été le cas à Abame, le peuple d’Ahiara a attaché son cheval de fer au cotonnier sacré.
Les thèmes de la religion et de la magie ont été abordés par Achebe aussi. Achebe écrit au sujet d’Umofia :
« Umofia était redoutée de tous ses voisins. Elle était puissante dans la guerre et dans la magie, et on craignait ses prêtres et ses hommes­médecine dans tout le pays environnant. Sa médecine de guerre la plus efficace était aussi vieille que le clan lui­même » [5].
Tutuola nous a rappelé la religiosité du peuple Nigérian en général et des Yoruba en particulier quand il a créé l’Ivrogne qui est tour à tour Dieu et homme !
« Comme je suis le Père-Des-Dieux-Qui-Peut-Tout-Faire-En-Ce Monde la nuit tombée je sacrifie un bouc à gris-gris. (...) Etant un féticheur, je connaissais toutes les espèces de gens qu’il y avait au marché » [6].
Une constatation qui met en relief sa nature redoutable comme le cas d’Umofia ainsi personnifiée puissante, redoutable voire un dieu auquel on devait sacrifier Okonkwo à la longue. Le thème de la lutte a été repris par Achebe dans le premier tableau de son œuvre.
« Okonkwo était bien connu à travers les neuf villages et même au-delà. Sa réputation reposait sur de solides réussites personnelles. Jeune homme de dix-huit ans, il avait apporté honneur et gloire à son village en terrassant Amalinze le chat. Amalinze était ce grand lutteur qui, pendant sept ans, était resté invaincu d’Umofia à Mbaino » [7].
Ce thème de la lutte trouve son ampleur dans l’exploit de l’Ivrogne contre les neuf créatures, dans l’œuvre de Tutuola :
« Comme je travaillais aux champs avec ces neuf créatures, l’une d’elles m’insulte dans son langage que je ne comprends pas, mais quand les autres voient que je cherchais à la tuer, alors toutes commencent à se battre avec moi, l’une après l’autre. Je tue la première qui, s’attaque à moi, ensuite une seconde se présente et je la tue aussi, si bien que je les tue toutes une par une jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une qui était leur champion » [8].
Les parenthèses, les guillemets, les lettres majuscules, prennent leurs places de didascalies qui éclaircissent le récit de Tutuola aussi bien que celui d’Achebe.
A titre d’exemple :
« nno » « bien venue » et Obi à la page 242 du Monde s’effondre et « ils (les oiseaux) » « Brousse des Fantômes » à la page 32 de l’Ivrogne de la brousse
L’art plastique, l’architecture et la peinture comme les « tableaux picasso » qui se trouvent dans l’Arbre blanc, le domaine de la Mère-Secourable et les statuettes dans l’Ivrogne dans la brousse trouvent leur ampleur dans Le Monde s’effondre. Car selon Achebe :
« Près de la grange, il y avait une maisonnette la « maison de médecine », ou sanctuaire, où Okonkwo gardait les symboles en bois de son dieu personnel et des esprits de ses ancêtres » [9].


Ajouté à ces thèmes, on trouve un style d’exécution plutôt théâtrale où les tribunaux dans l’œuvre de Tutuola trouvent leur parallèle dans ceux des neuf egwugwu d’Umofia du Monde s’effondre. Une exécution qui donne aux deux œuvres une allure dramatique.
Pour en finir avec les points de convergences entre les deux romans parlant très brièvement du langage. L’utilisation des paraboles, paradoxes et des proverbes est chère à Tutuola aussi bien qu’à Chinua Achebe. Citons simplement deux exemples. Parlant de sa femme dans la brousse-Rouge l’Ivrogne dit :
« Ces mots sortent de la bouche de ma femme : « C’est seulement une peur pour le cœur, mais ce n’est pas dangereux pour le cœur » [10].
Ceci est un exemple de l’habitude linguistique des Yoruba, chez qui, les devinettes sont les moyens les plus choyés de la formation intellectuelle de l’enfant. Pour sa part Achebe a recours aux proverbes un autre aspect de la particularité linguistique des Nigérians. Les proverbes qu’il a su ériger en esthétique littéraire sont dignes d’une étude approfondie, étant donné leur importance dans la société ibo. Car chez les ibo selon Achebe,
« les proverbes sont l’huile de palme qui fait passer les mots avec les idées » [11].
Dans l’assemblée des hommes Ogbuefi Idigo, parlant d’Obiako, le tireur de vin de palme qui vient d’abandonner son métier dit :
« Un crapaud ne court pas en plein jour pour rien. Certains disent que l’Oracle l’a averti qu’il tomberait du haut d’un palmier et se tuerait, dit Akukalia » [12].
C’est avec ce proverbe qui nous rappelle l’événement qui est advenu au tireur de vin de palme de l’Ivrogne de Tutuola que nous allons terminer cette partie de notre enquête. Quelle ressemblance de thème ! Certes, on ne pourrait pas parler d’une simple coïncidence dans ce cas précis.
Obiako a abandonné son métier par peur de la mort. C’est précisément la peur qui est le dénominateur commun aux deux romans en étude. Dans l’Ivrogne dans la brousse, l’Ivrogne est gouverné par la peur, même quand il sait qu’il ne peut plus mourir étant donné qu’il est le Père-des-Dieux-Qui-Peut-Tout-Faire-En-Ce-Monde. De la même façon, toute la vie du héros du Monde s’effondre, en l’occurrence Okonkwo, est gouvernée par la peur, pour des dieux et des forces surnaturelles et fantastiques.
Cet inventaire de nombreux points de convergence qui existent entre les deux romans doit être complété par l’inventaire des points de divergence. Un point de divergence qui tranche sur tous les autres c’est celui de la narration. Nous nous apercevons que la narration est autobiographique dans L’Ivrogne dans la brousse, où le narrateur, l’Ivrogne, se définit par le « je », alors que la narration est à la troisième personne « il » dans Le Monde s’effondre. Ce qui fait que l’histoire d’Okonkwo est narrée par quelqu’un d’autre, en l’occurrence, l’auteur, Achebe.
Au niveau de l’expression, nous constatons que Tutuola n’a pas utilisé un seul mot Yoruba dans son texte imprimé, alors qu’Achebe remplit les pages de son roman des mots ibo, inintelligibles aux personnes étrangères, qui ne sont pas initiées aux parlers ibo et aux habitudes linguistiques ibo. Une disposition esthétique qui pose déjà le problème de la communication pour les lecteurs non­ibo, malgré les quelques renseignements fournis par Achebe lui­même dans son texte. A titre d’exemple : Son « chi ou dieu personnel » à la page 48.
Comme si Achebe voulait rattraper l’écart qui existe entre lui et Tutuola dans le domaine de l’esthétique, il va jusqu’à insérer les mots de ses diverses chansons dans le texte pour donner la plénitude à son esthétique folklorique [13]. Alors que Tutuola se contente dans L’Ivrogne dans la brousse de nous avertir que l’on chante [14]. Cette absence de la chanson dans le texte de Tutuola est pénible. Pour les passionnés du folklore Yoruba. Imaginez un film sans musique c’est plus que cela pour les Yoruba. Car à la page 131 de L’Ivrogne dans la brousse où la trilogie du Tambour, Chant, et Danse ont donné la vie, les lecteurs Yoruba auraient voulu voir une partition musicale à laquelle ils pourraient répondre en dansant tout en chantant.
A ces divergences s’ajoute celle de l’espace. L’espace chez Tutuola est fantastique alors que l’espace est réel dans Le Monde s’effondre.
Dès le début nous savons que le cadre de l’histoire est celui des neuf villages. Mais cela n’empêche pas que l’Oracle des collines et de la Forêt Maudite gardent respectivement leur aspect fantastique malgré leurs cadres réels [15]. Le temps qui est fantastique et réel dans L’Ivrogne dans la brousse devient un temps fonctionnel dans Le Monde s’effondre. C’est ainsi que le temps est mesuré par le premier chant du coq à l’aube, le lever du soleil, et le coucher du soleil, ou la longueur de l’ombre. Le temps est aussi mesuré par le temps des repas, des tireurs de vin de palme, le temps du retour des champs. Nous avons aussi le temps du marché du village pour délimiter un bloc du temps et pour préciser le cycle d’une semaine. Achebe va également un peu loin en montrant le temps annuel. Il utilise dans Le Monde s’effondre l’apparition de la lune et parfois il a recours à la saison sèche. Les jeux et les fêtes associées à des saisons particulières aident le lecteur à repérer aussi le temps de l’année et la durée de la narration. A titre d’exemple l’exécution d’Ikemefuna a eu lieu trois ans après pendant un autre temps, un temps sans soucis. [16] Mais pour un lecteur non initié à ce que représente ce temps, l’esthétique du temps est perdue par la différence d’une vision du monde. Car chaque jeu est associé à un temps ou plutôt, à une période de l’année. Par ailleurs la narration est avancée par la précision qui s’ensuit : l’arrivée des sauterelles. Le meurtre commis par Okonkwo pendant la même saison nous amène à nous demander si le temps n’avait pas sur le destin d’Okonkwo ?
Malgré toutes ces divergences, nous nous apercevons que ces deux romans ont beaucoup de points communs. L’intervention perpétuelle des dieux dans les deux romans donne à réfléchir. L’Ivrogne dans la brousse est une quête sans cesse renouvelée ; l’Homme - Obstacles - Dieu. Le Monde s’effondre nous présente lui une tragédie cyclique : Père ­ Obstacles - Dieu - Fils - Obstacles - Dieu jusqu’au petit fils.
Aux divers problèmes de l’esthétique que nous avons relevés jusqu’ici s’ajoutent ceux des symboles, des images, des habitudes linguistiques tels que les proverbes et leurs emplois dans les deux romans ce qui demande aux lecteurs nigérians ou étrangers une connaissance élémentaire de la culture africaine.
Enfin par la complexité labyrinthique de sa narration L’Ivrogne dans la brousse rejoint les préoccupations esthétiques de notre temps. Par le foisonnement des thèmes et des obsessions, L’Ivrogne dans la brousse et Le Monde s’effondre mettent à l’épreuve les méthodes critiques. Par leurs aspects paradoxaux : l’équilibre entre science et magie, ils remettent en question l’idée que nous avons de l’existence. Pour avoir scruté passionnément les philosophies, les mœurs, et les mythes du peuple nigérian, Tutuola et Achebe en sont devenus deux de ses meilleurs témoins. Ainsi peut-on espérer qu’à partir du moment où l’essentiel de leurs œuvres réapparaît sur le marché, en traductions cela sera suivi d’un nouvel élan dans les études sur Tutuola et Achebe.
Par son étrange beauté et par un dispositif de récit particulièrement subtil, L’Ivrogne dans la brousse est conçu pour multiplier les interprétations. Tutuola est le premier à transposer les mythes, les légendes et le folklore africain en langue anglaise - en forme écrite, une tentative qui ne manque pas de force imaginative. Malis cinq ans plus tard L’Ivrogne dans la brousse a contribué à l’apparition d’un nouveau héros archétype, issu du folklore africain - Okonkwo, qui pourrait être considéré comme la suite de l’Ivrogne.
Deux héros aux prises avec des forces mystérieuses qui les dépassent - ou qui les écrasent dans le cas particulier d’Okonkwo. Ainsi le monde s’effondre pour Okonkwo et une nouvelle ère prometteuse s’ouvre devant l’Ivrogne après ses difficultés - deux dénouements diamétralement opposés.
Terminons avec ces réflexions - Est-ce qu’une enquête de cette sorte en vaut la peine ? Nous répondrons avec l’affirmative car étant donné que la plupart des ethnies nigérianes partagent les mêmes croyances dans le dieu du fer, Ogun, le dieu du tonnerre Sango en pays Yoruba et Amadiora en pays Ibo, au Dieu suprême Chukwu en pays ibo et Clodunare en pays Yoruba, etc., et puisque les écrivains sont des produits de leurs milieux culturels - le Nigéria dans les cas précis de L’Ivrogne dans la brousse et du Monde s’effondre - il s’ensuit qu’ils tirent leur inspiration de leur milieu culturel et d’où cette ressemblance entre les deux romans. Le cas de ces deux écrivains nigérians n’est pas unique en Afrique. Car on peut dire de même pour deux romanciers camerounais, en l’occurrence, Mongo Beti et Ferdinand Oyono, dont les deux romans Le Pauvre Christ de Bomba et Une vie de boy renforceraient notre hypothèse dans la mesure où ils relatent les expériences coloniales des Camerounais. A travers leurs thèmes, style, et leur façon de traiter les sujets, on dirait que les deux romanciers échangeaient des carnets de notes avant la publication éventuelle de leurs deux œuvres.
L’endettement ou l’influence d’un écrivain vis-à-vis d’un autre est une pratique universelle qui soulève néanmoins le vieux problème du plagiat qui est une notion étrangère au peuple d’Afrique où le sens de l’appartenance de l’individu à l’ensemble de la communauté la rend inutile.
Puisque dans cette communauté, non seulement l’individu s’efface, mais tous les patrimoines culturels appartiennent à la banque commune où n’importe qui peut puiser à sa guise, sans aucun problème. Mais précisons tout de même qu’il y a une pratique vieille comme le monde chez les poètes Yoruba dite « Ijuba ». C’est-à-dire la salutation aux ancêtres qui avaient été les premiers créateurs de chaque morceau à exécuter. Ceci est une espèce de droit d’auteur où l’artiste accuse la source de ses chants.


[1] Chinua Achebe : le Monde S’effondre, Paris, Présence Africaine, 1966, p. 689.

[2] Chinua Achebe : le Monde S’effondre, Paris, Présence Africaine, 1966, p. 689.

[3] Chinua Achebe, p. 169.

[4] Amos Tutuola, p. 142.

[5] Chinua Achebe, p. 20

[6] Amos Tutuola, p. 39.

[7] Chinua Achebe, p. 9

[8] Amos Tutuola, p. 166

[9] Chinua Achebe, p. 23

[10] Amos Tutuola, p. 114

[11] Chinua Achebe, p. 13

[12] Ibid. p. 30

[13] Ibid. p. 48, 66, 76, 145, 164,211

[14] Amos Tutuola, p. 56,78.

[15] Chinua Achebe p. 25, 179.

[16] Ibid., p. 61, 71.




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