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Ethiopiques numéro 34 et 35
revue socialiste
de culture négro-africaine
nouvelle série
3ème et 4ème trimestre 1983
volume I n°3 et 4

Auteur : Ibrahima Signaté

Il ne sera question dans cet exposé que de la littérature sénégalaise d’expression française. Non qu’une littérature, le plus souvent orale, en langues nationales n’existât pas, mais pour diverses raisons liées à un héritage colonial tenace et non encore totalement extirpé, cette dernière n’a pas encore acquis droit de cité, officiellement, bien que les couches populaires fassent de cette littérature ses délices. Des littérateurs en langues nationales, avec des caractères arabes (poètes, philosophes, conteurs, romanciers) existent, mais en quelque sorte à l’état artisanal. Le jour où, toutes leurs œuvres éparses pourront être arrachées des tiroirs de quelques érudits, inventoriées et éditées nul doute que des œuvres belles et fortes feront l’étonnement de maints spécialistes sceptiques. Et, selon toute probabilité, ce jour ne saurait plus être éloigné, car on ne saurait entrer, dans l’histoire à reculons. En d’autres termes, remettre nos langues nationales à l’honneur est le seul moyen pour nous, de renouer avec notre passé le plus authentique et le plus profond et, partant, de mieux maîtriser notre présent pour les moissons fécondes du futur.
En disant cela, nous ne faisons pas le procès du français. Qu’on ne se méprenne pas sur notre propos. Notre génération est, volens, volens, une génération de métis culturels. Maîtriser une langue étrangère, en être pétri n’a jamais déshonoré personne. C’est, au contraire, une source d’enrichissement, en cela qu’un métis culturel est en situation de pouvoir s’éloigner de ses rivages familiers pour explorer de nouveaux horizons. Non, ce qui serait à revoir pour un meilleur équilibre de l’intellectuel sénégalais, c’est, pour ainsi dire l’hégémonie que continue d’exercer la langue française qui demeure d’ailleurs inaccessible à la très grande majorité de nos compatriotes.
Cela doit se faire sans démagogie, sans aucune trace d’ostracisme. En d’autres termes, le culte légitime de notre vérité profonde (de notre authenticité si l’on veut) ne doit pas nous conduire à rompre les amarres avec le monde extérieur.
Du reste, la tradition très ancienne d’ouverture de notre pays constitue à cet égard le meilleur garde-fou. De fait, nous sommes fondés à considérer le Sénégal, en Afrique du moins, comme le fils aîné de cette civilisation de l’universel à bâtir.
Après ces préliminaires, qui de notre point de vue n’étaient pas superflus, venons en au cœur du sujet.
La littérature sénégalaise d’expression française se porte relativement bien pour l’essentiel. Elle fait preuve de vitalité et de dynamisme, malgré les facteurs bloquants conjoncturels et structurels qui ne lui permettent pas encore de donner toute la mesure de ses possibilités. Il y a le taux important d’analphabètes, donc l’insignifiance des lecteurs potentiels, la faiblesse du pouvoir d’achat qui font du livre un produit de luxe qui n’est pas à la portée de toutes les bourses. En sorte que, l’écrivain sénégalais (et c’est valable pour les écrivains africains en général) donne parfois l’impression de prêcher dans le désert parce que le public auquel il destine ses œuvres n’est pas en mesure de les recevoir dans les meilleures conditions. Ce qui est de nature à créer un réel sentiment de frustration chez le créateur et chez les lecteurs. A quoi s’ajoute le petit nombre des maisons d’éditions et pour celles oui existent, la modicité de leurs moyens.
Faire éditer un livre n’est pas de tout repos, sous tous les cieux, mais, dans certains pays d’Afrique, cela relève, par certains aspects, de l’exploit.
Une approche historique de la littérature sénégalaise fait remonter sa naissance aux environs des années 20. Pour les uns tout commence avec le roman feuilleton de Massyla Diop intitulé « Le Reprouvé ». Pour d’autres, c’est avec « Force - Bonté » de Bakary Diallo et la « Bataille de Guilé » de Duguay Clédor. Ce qui est sûr en revanche, c’est que cette littérature là n’a rien de contestataire. Elle ne remet rien en question, elle prônerait plutôt le statu quo. Au fond, elle n’est rien d’autre que le reflet de la politique coloniale d’assimilation.
Mais il ne s’agissait que d’un prélude. Aujourd’hui, la littérature sénégalaise qui a produit des œuvres fortes, belles et originales a acquis ses lettres de noblesse, se taillant du même coup une place enviée dans le monde des lettres africaines. Schématiquement, on distingue quatre générations sur la scène littéraire sénégalaise : celle des septuagénaires, qui se réduit aujourd’hui à deux noms, mais parmi les plus célèbres :
- Léopold Sédar Senghor, ancien chef de l’Etat sénégalais, aujourd’hui membre de l’Académie française. Poète, penseur, philosophe, théoricien politique, c’est un esprit éminent éclectique. Inventeur avec son ami Aimé Césaire le Martiniquais) et théoricien brillant de la « négritude », qu’il définit comme « l’ensemble des valeurs de civilisation du monde noir », c’est avant tout un poète de haut lignage.
S’agissant de sa poésie, ample et majestueuse, si elle évoque à la fois Paul Claudel et Sain John Perse, elle n’en est pas moins solidement ancrée dans la réalité négro-africaine. De fait les thèmes de sa poésie sont essentiellement africains.
Le critique belge Lilyan Kesteloot pouvait ainsi écrire de Senghor : « Au nom de certains poèmes comme Femme noire, Congo, Kaya Magan, Nuit de Sine, Prière aux masques, tout Africain entend, au plus profond de lui, résonner l’écho de son tam-tam intérieur ».
Parmi les ouvrages poétiques de Senghor, citons : Chant d’ombres (1946) Hosties noires (1948) Ethiopiques (1956), Nocturnes (1956), Lettres d’hivernage (1973) Les Elégies Majeures.
- Birago Diop, médecin-vétérinaire de son état est l’inoubliable auteur des « Contes de Amadou Coumba » et de « Contes et lavanes » dont l’écrivain et critique haïtien Roger Dorsinville a pu dire qu’ils étaient « la mise en français, dans un style miraculeusement fidèle à l’original ; des récits de la tradition ». On lui doit aussi un recueil de poèmes « Leurres Lueurs » où passe le souffle de l’animisme africain. Enfin, il nous a livré récemment, en deux tomes, ses mémoires où la verve du conteur s’allie à une vision aigue des hommes et des événements pour notre plus grand bonheur. Ce livre est un témoignage précieux sur la période coloniale.
C’est également, à une peinture de la Société africaine de l’époque coloniale que se livrent dans leurs romans, deux auteurs aujourd’hui disparus de la génération de Senghor et Birago : Abdoulaye Sadji et Ousmane Socé, le premier, dans « Maïmouna » puis « Nini », le second dans « Karim » se révèlent des observateurs minutieux et féroces du Sénégal de leur époque et des travers de leurs contemporains.


Dans la seconde génération des écrivains sénégalais, on trouve des poètes comme David Diop et Lamine Diakhaté, des romanciers comme Ousmane Sembène, Malick Fall. Cheikh Hamidou Kane.
De David Diop né en 1927 et disparu tragiquement dans un accident d’avion en 1961, auteur d’un unique recueil de poèmes « Coup de pilon » on a pu écrire : « La violence et la simplicité de son langage faisaient de ses Poèmes de véritables coups de poings... » Bref, il s’agit d’une poésie engagée et militante, véritable chant de guerre, rythmant le combat politique, la lutte à mort ; que les peuples coloniaux ont engagé pour recouvrer leur liberté perdue.
Lamine Diakhaté, quant à lui, est un disciple inspiré et un fervent admirateur de Léopold Sédar Senghor dont il fut, au demeurant, pendant quelques années, le Ministre de l’Information. C’est un orfèvre du verbe, grand amoureux de phrases ciselées, avec art et même un brin de préciosité. Sa poésie se nourrit tout entière de la « négritude ». Parmi ses œuvres notons « Primordiales du 6e jour », « Temps de mémoire », « Nigérianes ». Lamine Diakhaté est aussi un polyvalent, outre la poésie, il s’est également essayé avec succès à la nouvelle « Prisonnier, du regard » et au roman « Chalys d’Harlem » qui conte le destin - d’un Sénégalais transplanté aux Etats-Unis d’Amérique, et plein Harlem.
Malick Fall, aujourd’hui décédé, est l’auteur d’un recueil de poème « Reliefs » et d’un roman « La Plaie ». L’homme à la plaie n’est-ce pas « le Nègre portant sa racialité et plus significativement encore nos nations incertaines ? »
Quant à Cheikh Hamidou Kane son nom demeure attaché à ce maître-livre, (qui demeure aussi le seul qu’il ait produit) qu’est l’ « Aventure ambiguë ». Dans une langue somptueuse, il y conte la rencontre, pleine de bruit et de fureur, à l’aube de ce siècle, de l’Occident bardé de sa civilisation technicienne, et de l’Afrique forte de son antique sagesse. « L’Aventure Ambiguë » qui est au programme de l’enseignement (primaire, secondaire et supérieur), dans de nombreux pays africains, a fait l’objet d’articles de communications, d’études, de thèses en très grand nombre. Ce qui dit assez l’impact de ce roman essentiel d’une remarquable beauté formelle.
Dans cette galerie des portraits d’écrivains sénégalais de la seconde génération, Ousmane Sembène né en 1928, occupe une place de choix, par l’ampleur de son œuvre romanesque. Ce qui fait tout l’intérêt de la production littéraire de cet autodidacte ancien docker, devenu écrivain à la force du poignet, c’est sa grande connaissance du peuple dans lequel il vit.
« Cet homme du peuple y est profondément resté enraciné, et son populisme ne provient pas d’un choix d’intellectuel en crise de conscience, mais d’une expérience vécue qui lui fait trouver immédiatement le ton et les sentiments justes quand il parle des ouvriers ou des paysans » notait à son propos dans son « Anthologie négro-africaine », Lilian Kesteloot. Ecrivain engagé fidèle interprète des doutes des espoirs et des aspirations de son peuple, Sembène est un adepte du réalisme en littérature. Non point de ce réalisme qualifié de « socialiste » sous d’autres cieux et à une époque historique donnée et où l’art n’avait, en dernière instance, que peu de place. Le réalisme de Sembène est « sans rivages ») pour reprendre la belle formule de Roger Garaudy. C’est-à-dire qu’il n’est pas prisonnier de ses idées politiques. « Il a prouvé à merveille dans son recueil de nouvelles, Voltaïques, qu’il savait tout aussi bien parler de l’amour de deux jeunes gens, des vices de la polygamie, du désespoir d’une servante, des problèmes d’un couple mal assorti ».
Sembène a beaucoup lu Zola Balzac et Maxime Gorki et peut être, se ressent-il, à certains égards, de leur influence. Il reste en tout cas une des grandes figures du roman africain, comme en témoigne son abondante production : Le Docker Noir, son premier roman ne pouvait renvoyer qu’à sa propre expérience de docker sur le port de Marseille. Ce sera ensuite 0 pays mon beau peuple qui décrit la vie des paysans de son terroir natal.
Il faut faire une place à part à son troisième roman Les bouts de Bois de Dieu qui relate la grève (réelle) des ouvriers du chemin de fer du Dakar-Niger. Ce haut fait du syndicalisme africain a acquis valeur de légende à la fois par la durée et la dureté de la grève contre les exactions des autorités coloniales.
Pour en parler, Sembène a des accents d’épopée. Un roman fort et efficace.
Le recueil de nouvelles, « Voltaïques » suivi bientôt du roman « L’Harmattan » révèle un Sembène, en pleine possession de ses moyens et, au sommet de son art. Ce que confirment largement les deux longues nouvelles suivantes : « Vehi-Ciosane » et le « Mandat ».
Après un long silence qui s’explique par le fait que, Ousmane Sembène, possédant plusieurs cordes à son arc avait délaissé la littérature pour le cinéma (il est aujourd’hui un des plus grands cinéastes africains) Sembène a publié un roman en deux tomes intitulé Le dernier de l’Empire consacré à la brûlante actualité politique sénégalaise.
Nous en arrivons ainsi aux écrivains de la troisième génération, c’est-à-dire à ceux dont l’âge oscille entre 40 et 50 ans. Parmi eux, Cheikh Ndao a certainement la production la plus abondante. Ce poète, romancier, nouvelliste et surtout un homme de théâtre. Sa pièce, intitulée l’Exil d’Alboury, lui a valu la médaille d’or au festival panafricain d’Alger. On lui doit en plus quatre pièces de théâtre, un recueil de poèmes « Kaïree », un roman Buur Tillen dont la première version a été rédigée en langue nationale « wolof ». Son théâtre tire ses sources de l’histoire du Sénégal d’avant la colonisation. Il a su peindre mieux que quiconque le sens exacerbé de l’honneur qui rythmait la vie et le destin des monarques des temps anciens arcs boutés jusqu’à la mort sur leurs valeurs ancestrales.
Abdou Anta Kâ est lui aussi un homme de théâtre avec notamment sa pièce « Les Amazoulous » qui conte l’épopée du grand héros et conquérant sud africain « Shaka », mais aussi avec l’éblouissante adaptation du roman de l’écrivain haïtien Jacques Roumain « Gouverneur de la Rosée ». De son recueil de nouvelles « Mal » il s’exhale un « Spleen » tout baudelairien.
Mamadou Seyni Mbengue, essayiste, homme de théâtre et diplomate est aussi l’auteur d’un roman historique « Le royaume du Sable ».
De Mbaye Gana Kébé, le critique Roger Dorsinville écrit : « C’est un boulimique ingurgitant des tonnes d’écrits et produisant de même de l’écrit à l’infini... il serait l’Alexandre Dumas du Sénégal, si l’intendance (édition et pouvoir d’achat) pouvait suivre... » C’est avant tout un satiriste, qu’il s’adonne au théâtre, à la poésie ou à la nouvelle.
Ibrahima Signaté poète et journaliste dans son roman « Une aube si fragile » dit le désenchantement, de la jeunesse africaine, né des indépendances vidées de tout contenu et qui se muent en tyrannie sans fin. Il greffe « sur la querelle politique (contestation devenue conspiration) le conflit de cultures typiques, dont témoignent maints manuscrits, entre l’amante européenne, affectivement sublimée et l’amant noir qui, au moment de rentrer au pays, perçoit soudain les problèmes que va poser l’intégration de l’épouse blanche dans le milieu social africain ».
Resterait aussi à parler des tenants de la jeune littérature sénégalaise, c’est-à-dire ceux se situant dans la tranche d’âge qui va de 20 à 40 ans. Un des caractères communs à tous ces jeunes écrivains serait la polyvalence, sauf pour Amadou Lamine Sall qui reste pour le moment fidèle à la seule poésie. Il faut dire qu’il fait preuve dans le genre d’une grande maîtrise servie par un grand bonheur d’expression. Poète lyrique et flamboyant de l’amour, il a un ton qui lui est personnel. On lui doit « Mante des aurores » et « Comme un iceberg en flammes ».
Mamadou Traoré Diop, écrivain engagé est l’auteur d’un recueil de poèmes : « Mon Dieu est noir », d’une pièce de théâtre : « La Patrie ou la mort » qui est un hommage à Amilcar Cabral, chef de guerre et dirigeant politique de la Guinée Bissau dont le combat victorieux libéra son pays, et en même temps contribua à la chute du fascisme portugais. Théorise aussi volontiers dans des articles, sur l’art et la culture.
Ibrahima Sall est le prototype même du « jeune homme en colère » que toutes les littératures du monde secrètent, qui rejette l’ordre des choses, détroit les icônes et milite pour un renouveau permanent.
Dramaturge, avec « Le Choix de Madior » il a aussi publié « Génération spontanée » un recueil de poèmes et « crépuscules invraisemblables » recueil de nouvelles. Son roman Les routiers de chimères lui a valu une distinction internationale, la mention spéciale du jury du Prix Noma 1982. Livre déconcertant quant à la composition et qui jette une lueur crue sur ces « marginaux », cette « infra-humanité » qui survit dans les bas-fonds des impitoyables mégapoles africaines.
Dernier venu à la littérature, parmi cette nouvelle vague, il y a Boubacar Boris Diop, professeur de philosophie dans un lycée à l’origine, il a opté aujourd’hui pour le journalisme et la critique littéraire où il se distingue par des articles sans complaisance, provoquants et corrosifs, et aussi, il faut le dire, par ce que j’appellerai un certain « sectarisme », en faveur de ce qu’il estime personnellement être la « bonne littérature ».


Dans son premier roman de « Politique-fiction » le Temps de Tamango il fait un bilan des vingt premières années de l’indé­pendance... la multiplicité des temps et des points de vue narratifs, offrent cette vision à facettes d’une société en décomposition... Une critique habile d’une pernicieuse domination culturelle et linguistique, à la façon des romanciers sud - américains... ». Il rompt délibérément avec le récit linéaire cher aux romanciers sénégalais au profit des audaces d’une technique romanesque « new-look », où le présent se mêle au passé et au futur dans un mouvement étourdissant.
Notons que ce jeune écrivain sénégalais considère comme son maître ce1ui qu’il appelle « l’immense Gabriel Garda Marquez ». A coup sûr « Boris est un des écrivains les plus dorés de sa génération et il devrait aller très loin ».
Nous avons enfin réservé un chapitre spécial aux femmes écrivains, toutes générations confondues.
Leur irruption dans le monde des lettres sénégalaises par sa soudaineté et son ampleur, en fait un phénomène littéraire de premier choix qui mériterait une longue étude.
L’on constate en tout cas que cette véritable explosion de talents littéraires féminins a coïncidé avec la création en 1973 à Dakar des « Nouvelles Editions Africaines », une maison d’édition interafricaine qui a su donner sa chance à nombre d’écrivains en herbe et à d’autres au talent déjà confirmé.
Avec trois romans déjà publiés « Le Revenant », « La Grève des battu » et « L’Appel des Arènes » Aminata Sow Fall fait un peu figure de chef de file des écrivains­femmes. La « Grève des Battu », son second roman après avoir été présélectionné pour le Goncourt en 1979 a obtenu le grand prix littéraire de l’Afrique noire en 1980. C’est l’histoire d’une grève des mendiants avec les conséquences inattendues dans un pays fortement islamisé comme le Sénégal et où, faire l’aumône fait partie des cinq commandements. Le style simple de Aminata Sow Fall, sa manière de « ficeler » des histoires qui se tiennent lui valent un grand succès d’estime auprès des lecteurs.
Nafissatou Diallo, aujourd’hui disparue a, pour sa part, publié un roman autobiographique « De Tillène au Plateau ». Disparue également en pleine gloire, Mariama Bâ, l’auteur de « Une si longue Lettre  », ce plaidoyer poignant en faveur de l’épanouissement de la femme dans les sociétés négro-africaines islamisées, à travers l’histoire d’une femme stoïque, bafouée dans sa dignité par un mari jouisseur et égoïste. Ce livre a été un véritable coup de tonnerre dont les roulements se feront encore entendre longtemps. Premier prix « Noma » 1980, il a été traduit en douze langues. Ce qui témoigne assez du succès international qu’il s’est taillé. « Le chant écarlate », son deuxième roman posthume traite du choc des cultures à travers le destin tragique d’un couple mixte, formé par un mari sénégalais et son épouse française.
Ken Bougoul, pour son coup d’essai a réussi un coup de maître avec son roman « Le Baobab fou ». Elle y parle d’elle à la première personne, nous fait le récit direct de son odyssée qui va la mener de son Ndougoumane natal (au cœur du Sénégal) à la « terre promise » qu’est l’Europe. Elle y connaîtra sa descente aux enfers qu’elle va nous conter par le menu. Rien de ces différentes expériences, de ces différents amours ne nous est épargné. Jusqu’à son retour au bercail qui est aussi, pour elle, une seconde naissance. La critique a salué avec enthousiasme ce témoignage d’une sincérité crue, sans fausse pudeur et qui sent le souffre par endroit. Un ton vraiment neuf dans la littérature féminine sénégalaise. Le public lui a fait un triomphe.
Mame Seck Mbacké, avec Le froid et le piment, traite du thème des Africains transplantés en France jetés dans la jungle des froides cités industrielles. Son expérience d’assistante sociale en France, dans les milieux de l’immigration, pendant de longues années lui a procuré la matière première de ses récits. Son livre est ainsi un « livre-vérité » com­me on dit « cinéma-vérité.
Quant à Ndèye Boury Ndiaye, son livre « Collier de Cheville » est un roman autobiographique, à la facture classique qui parle sans prétention d’une époque révolue, non dépourvue d’un certain charme désuet.
Saluons enfin, Fatou Sow Ndiaye la délicate poétesse de Takam-Takam.
Cette revue rapide des écrivains sénégalais n’est pas exhaustive. Nous avons simplement voulu mettre en exergue, quelques ­uns de ceux qui nous ont paru les plus significatifs à l’étape actuelle.
Quel avenir s’offre à la littérature sénégalaise ? Quelles sont ses perspectives de développement ?
A notre sens deux éléments essentiels conditionnent l’essor de cette littérature : les possibilités accrues d’édition de livres et le recul croissant de l’analphabétisme.
En d’autres termes, il faut que d’autres maisons d’édition viables et ambitieuses viennent appuyer et compléter les efforts de l’unique maison d’édition d’une certaine envergure fonctionnant actuellement dans le pays. En effet, il apparaît actuellement que les « Nouvelles Editions Africaines » ne sont pas en mesure de publier tous les ouvrages qui mériteraient de l’être. Il y a, en quelque sorte, engorgement au niveau de cette unique maison d’édition qui fait pourtant ce qu’elle peut. De nombreux talents se trouvent ainsi bridés.
L’existence d’une proportion élevée d’analphabètes en français, parmi la population, ne milite pas non plus en faveur d’un développement optimum de la littérature. Il en résulte que les tirages des œuvres littéraires sénégalaises, à part quelques rares exceptions, ont un caractère quasi confidentiel, si on les compare aux tirages atteints par les écrivains européens ou américains.
Il s’y ajoute, que, parfois, en raison d’un complexe que nous appellerons de colonisé, un auteur africain édité dans une capitale européenne ou américaine trouve davantage grâce auprès de ses compatriotes, que celui édité en Afrique même.
Au total donc, la lutte résolue et systématique contre l’analphabétisme est le meilleur allié de l’écrivain africain et sénégalais singulièrement. Ce n’est que dans une société très largement ou totalement alphabétisée qu’il pourra trouver son plein épanouissement.





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