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AFRICAINS MUSULMANS de René-Luc MOREAU (PARIS, PRÉSENCE AFRICAINE - ABIDJAN, INADES EDITIONS ; 1982, 315 PAGES)
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Ethiopiques numéro 34 et 35
revue socialiste
de culture négro-africaine
nouvelle série
3ème et 4ème trimestre 1983
volume I n°3 et 4

Auteur : Dominique URVOY

L’ouvrage porte en sous-titre : « Des communautés en mouvement ». L’idée principale est que l’Islam africain a connu une histoire scandée par des mouvements périodiques de réforme. Par suite l’auteur estime qu’il serait trompeur de chercher à définir un Islam spécifiquement africain, à marquer ce qui différencie les formes africaines de l’Islam du monde arabe, avec les connotations péjoratives que cela entraîne le plus souvent. Il préfère pour sa part s’arrêter aux « tensions » qui permettent l’adhésion d’Africains à cette foi.
D’une part, en effet, l’auteur souligne le rôle des manifestations sociales et l’influence des « personnages attirants » dans l’extension de l’Islam, qui n’apparaît dès lors plus tant comme « doctrine ». De l’autre il note la recrudescence du réformisme qui rompt avec ces caractères par l’installation d’associations non hiérarchiques et l’insistance sur la culture arabe, le tout porté par le climat de décolonisation et de solidarité avec le monde musulman dans son ensemble. Mais pour lui il ne saurait y avoir été séparation absolue entre les deux : le soufisme de type peu spéculatif qui s’est répandu en Afrique de l’Ouest, par exemple, suppose une grande influence des marabouts mauritaniens, et entre cette attitude et un « arabisme » méfiant envers le soufisme, l’auteur préfère voir une « subtile dialectique » (p. 39).
Le rappel historique et l’analyse de la situation actuelle qui forment le corps de l’ouvrage sont ainsi articulés de manière à montrer la vitalité des communautés musulmanes dans leur affrontement aux divers problèmes sociaux, culturels et spirituels. L’auteur résume clairement l’essentiel de l"information actuellement disponible, en optant toujours résolument pour les explications les plus favorables à l’optique post-coloniale. Aussi les pages les mieux venues et les plus constructives sont-elles celles où il parle en témoin direct (sur le hamalisme, les méthodes thérapeutiques au Sénégal...) Dans le cours de la discussion « livres­que », par contre, il se contente de rejeter les thèses opposées à sa perspective (J.L. Triaud. J. Copans...) sans les justifications élémentaires qui n’auraient certainement pas alourdi excessivement le livre, mais lui auraient donné plus de valeur probante.
Nous nous arrêterons en particulier sur un thème qui revient à plusieurs reprises : l’analogie entre la situation en Afrique et au temps des débuts de l’Islam en Arabie. C’est là un thème qui a été utilisé lors des grands jihâd, pour justifier d’une part ceux-ci, et de l’autre un certain fondamentalisme. Il est très dangereux de faire de cette justification a posteriori une explication générale. Les Africains des XIXe et XXe siècles, époque des conversions massives, ne recherchent pas un âge d’or et ont affaire à l’Islam de leur temps. Ils n’optent pas pour le maraboutisme parce que l’Islam, à ses origines, était avant tout « direction » (alhudâ) venant de Dieu et non doctrine, prédication orale d’un homme inspiré (le Prophète et les premiers musulmans étaient « libertés » - Ummi) et non pas encore écriture. Ils peuvent tout au plus trouver sans ces coïncidences une confirmation de leur optique traditionnelle - ce qui, d’ailleurs devrait alors logiquement les opposer aux mouvements réformistes, livresques et égalitaires.
Cette volonté à tout prix de « comprendre » en cherchant partout une sorte de « premier Islam » relève d’une sympathie éminemment respectable, mais elle risque de noyer le poisson et de faire passer à côté des vrais problèmes. Si Amadou Bamba a été colonisé par l’administration de son temps, il ne sert à rien de donner un florilège de citations agréables au cœur, mais qui ne définit pas un véritable profil spirituel. Par contre la discussion du Hamalisme, par exemple, brève mais solidement documentée (p. 196-198 et 203-204), permet de progresser dans la compréhension.
On recommandera donc cet ouvrage au grand public, auquel il fournira une bonne présentation de son objet, en le prévenant toutefois que, s’il favorise la sympathie, son argumentation est finalement peu éclairante.





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