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UNE NOUVELLE LECTURE DE LA POESIE NEGRO-AFRICAINE : DANIEL DELAS LIT "L’ABSENCE" DE LEOPOLD SEDAR SENGHOR
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Ethiopiques numéro 33
revue socialiste
de culture négro-africaine huitième année
Nouvelle série volume 1 n° 2
2ème trimestre 1983

Auteur : Papa Guèye NDIAYE

Quand j’ai été sollicité pour présenter aux lecteurs de la Revue Ethiopiques le livre récent de Daniel Delas, « Lecture blanche d’un texte noir - Daniel Delas lit l’Absente de Léopold Sédar Senghor - Editions Entailles / Temps Actuels - Paris. 1982 », j’avais accepté avant de l’avoir lu.
Une fois l’ouvrage parcouru, j’ai hésité : pouvais-je être juge et partie, puisque l’étude de Daniel Delas, comme il l’affirme lui-même, est à la fois « glose du texte de Senghor » et de ma propre glose (il s’agit de mon Edition critique et commentée d’Ethiopiques de L.S. Senghor, N.E.A. 1974) ? Fallait-il que je me mette à mon tour à gloser la glose de Daniel Delas sur ma propre glose et sur le texte du poète ?
Finalement la pertinence de son analyse et la méthode critique de Daniel Delas m’ont mis à l’aise, d’autant plus qu’il instaure, tout au long de son étude, un débat du plus haut intérêt pour la critique africaine et l’avenir même de la littérature africaine d’expression française.
Certaines « erreurs » de son analyse m’ont également convaincu de l’opportunité d’une présentation de son livre, qui permette de clarifier les points de vue. Certes le cadre d’un article n’offre guère la possibilité de développements importants. Tout au plus me donnera-t-il l’occasion de situer le débat, réservant l’essentiel de mes remarques et de mes réponses à la 2e édition de mon livre sur Ethiopiques que j’étais en train de préparer pour les N.E.A., au moment où j’ai reçu la précieuse étude de Daniel Delas.
C’est le lieu d’annoncer que cette 2e édition ne sera plus une édition critique et commentée, mais une analyse textuelle et exhaustive, qui tient compte des nouvelles perspectives et méthodes offertes à la critique littéraire.
Si je ne l’avais pas conçue de la sorte dès la 1ère édition, ce n’était que pour des raisons d’opportunité pédagogique. Ce recueil d’Ethiopiques venant de figurer, pour la première fois, au programme de licence, mon seul dessein avait été de mettre à la disposition des étudiants un instrument, qui leur permît d’élucider un certain nombre de difficultés formelles et sémantiques du texte. Ce n’était pas une œuvre critique au sens professionnaliste du terme, ni l’illustration d’une méthode quelconque. Ce n’était qu’une sorte de feuille de route sur le chemin d’une découverte personnelle.
Cela dit - et cela devait être précisé - car Daniel Delas a tendance à classer mon étude dans des catégories, qui étaient en de hors de ma visée (idéationnelle, idéologique...), revenons à son livre.
« Lecture blanche d’un texte noir » : provocation, biologisation de l’activité critique ? On pourrait s’y tromper. Heureusement, rien de tout cela. L’auteur prend soin de nous prévenir : « texte noir » veut dire négro-africain d’expression française, « blanc » veut dire albo-européen d’expression française (o.c. p. 7). Autre précision : « La lecture blanche veut se rapprocher de celle des lycéens de Castelnaudary ou de Romorantin, invités par leur maître à travailler sans connaissances préalables sur un texte poétique de Senghor ; (...) » Plus loin, une précision supplémentaire et non moins nécessaire au profane : « lecture blanche (...) au sens où Maurice Blanchot a parlé d’écriture blanche, minutieusement descriptive, « à plat sur le texte », lui donnant la parole dans un métalangue dont le jargon vise la clarté ». (o.c. p. p. 81).
Il fallait bien tous ces garde-fous, pour que le lecteur de son livre ne se fourvoie dans des considérations hors du propos de l’auteur.
Mais lecture ? Pour le profane, il faudrait également préciser qu’il ne s’agit pas de la lecture de Papa. « La lecture se propose pour tâche de décrire le système d’un texte particulier ». [1]
Le texte, « c’est un système autonome et clos, qui ne s’identifie pas avec le système linguistique, mais qui est avec lui en relation de contiguïté et de ressemblance ». [2]
Bref l’étude critique de Daniel Delas se situe dans la mouvance intellectuelle et méthodologique de la nouvelle critique formaliste et structuraliste. Il rappelle, du reste, tout au long de son étude, ses parrainages scientifiques : R. Barthes, E. Benveniste, M. Riffaterre...
Pourquoi le choix de l’Absente ? D’abord, explique-il, (o.c. p. 10) « il m’a paru important de confronter (...) les réactions aux modèles d’écriture nécessairement encodés dans le texte ». Ensuite, parce qu’il existait déjà, constate-t-il, un recueil commenté : « ce travail, à visée pédagogue, (...) écrit par un Africain ayant une compétence linguistique et culturelle du même ordre que celle de Senghor pouvait me fournir par la précision de ses remarques ces réactions que je souhaitais comparer aux miennes au fil du texte » (o.c. p. 10). Enfin son choix procède non seulement de la quantité (78 versets de l’Absente), mais surtout de « l’importance du thème en relation avec le titre du recueil (...), de la « qualité (...) du poème (...) » (o.c. p. 11).
Avant d’aborder l’analyse de détail, Daniel Delas pose un problème théorique, qui mérite qu’on s’y arrête un instant, en raison même des débats qu’il continue de susciter. C’est celui du lecteur.
On sait, depuis longtemps, que l’écrivain africain n’a pas de lecteur africain, si l’on entend par là un nombre suffisamment important de personnes intellectuellement aptes et motivés dans la langue de l’écrivain. On a démontré avec force statistiques qu’avec 1 à 2% de sujets parlant et écrivant le français dans les pays africains, l’écrivain noir était et reste un auteur sans lecteur ou, du moins, sans public. De là le paradoxe : la diffusion des œuvres africaines est plus importante en Europe qu’en Afrique même. Daniel Delas constate et rappelle à son tour cette évidence malheureuse.
L’écrivain africain a-t-il un lecteur blanc (au sens albo-européen du terme) ? Mouhamadou Kane disait : « (...) le véritable public de nos auteurs se trouvait en France, et (...) les succès des premiers écrivains étaient bien plus parisiens qu’africains. D’où l’habitude prise par la critique française de ne se laisser guider que par le goût de son public. » [3] . Il faut ajouter à ce témoignage que le lecteur blanc, qui daignait s’intéresser à la littérature africaine, en tant que critique, n’avait souvent produit qu’une critique paternaliste et condescendante des œuvres choisies pour leur non-violence à l’égard de l’Europe ou pour leur exotisme. C’est donc bien souvent de ce lecteur blanc que l’écrivain africain attendait davantage sa consécration.
C’est pour cela qu’on est un peu surpris de voir Daniel Delas interpeller Senghor. A celui qui a déclaré un jour qu’il écrivait « avant tout pour son peuple », le critique blanc reproche de l’avoir ainsi « disqualifié » en tant que Blanc, de l’avoir « mis à l’écart », ce qui impliquerait que « Senghor accorde sa préférence au lecteur qualifié qui pourrait être, par exemple, un professeur sénégalais de langue et littérature françaises. Destinataire ressemblant comme un frère au professeur Senghor, agrégé de l’Université française. » (o.c. p. 6).


Je ne reprocherais pas à Daniel Delas cette « malignité » (sic) par laquelle il semble renvoyer face à face deux nègres culturellement assimilés - pour lire en filigrane entre les lignes de son texte - voués à se congratuler réciproquement dans des discours parallèles et tautologiques.
Je ne sache pas que Senghor ait déclaré ou écrit nulle part, qu’il préférait un commentateur nègre. On pourrait même penser le contraire, si l’on en juge par le nombre de préfaces qu’il a accordées à plus d’un critique blanc, sans compter ceux qu’il cite plus volontiers dans ses discours littéraires ou culturels !
Mais je n’en fais pas grief à Daniel Delas qui croit trouver, dans pareils propos, « vertu démonstrative supposée éclairer la spécificité voire l’originalité de (son) projet. » o.c. p. 7).
Son projet qui est double. Le premier, « appliquer, en dehors de toute visée idéologique, des méthodes d’analyse linguistiques occidentales à un poème de L.S. Senghor ; « en dehors de toute visée idéologiqu e » voulant dire en l’occurrence « sans viser a priori une quelconque spécificité stylistique nègre ». On cherche à écouter la voix d’un sujet exprimant dans une langue donnée, mais autant contre elle que grâce à elle, une vérité. Cette vérité du dire, j’aime l’appeler style ». (o.c. p. 8).
Le second objectif : « rechercher une négrité » au plan ce « l’écriture », « une écriture où se trament les fils multicolores de la culture et de la civilisation » (entendez culture et civilisation afro-françaises) [4], rechercher cette « négrité » dans le « décalage » entre la « lecture » d’un Nègre et celle d’un Blanc de langue française maternelle.
La clarté de ce double objectif n’est qu’apparente. La contradiction, en effet, éclate entre le refus de « toute visée idéologique », « d’une quelconque spécificité stylistique nègre » et le projet de rechercher une « négrité ». Que serait une « négrité » qui ne serait pas une « spécificité stylistique nègre », même envisagée sur le plan strictement formel ?
J’observe que malgré toutes les précautions, dont il s’entoure, D. Delas ne peut s’empêcher de recourir à des références extérieures, idéologiques, comme lorsqu’il cite plusieurs textes théoriques de Senghor. Même si c’est pour les réfuter, même s’il ne les utilise pas pour « éclairer » le texte, il semble qu’il en ait fortement besoin pour étayer ses thèses sur l’écriture négro-africaine.
Ainsi, pour expliquer ce qu’il appelle sa « surdité aux excès » (o.c. p. 39), a-t-il besoin d’évoquer les études classiques de Senghor, sa croyance que « le meilleur des valeurs culturelles françaises s’inscrivaient dans le fil gréco-latin » (o.c. p. 39).
Ainsi, pour expliquer « l’impuissance du poète à dire » le nom de l’Absente, invoque-t-il sa situation diglossique (o.c. p. 60).
De tels exemples sont nombreux. Je ne les ai cités que pour montrer que, contrairement aux axiomes de la méthode structuraliste utilisée par le commentateur, il n’existe pas de forme pure, sans référence à un homme qui lui donne existence et valeur. Cela ne veut pas dire que je sois opposé ni au structuralisme ni à aucune méthode critique a priori. Je voudrais seulement observer que chacune a ses limites et ses insuffisances. Car il m’est avis que dans le domaine si complexe de la littérature africaine, il ne convient pas de jeter des exclusives. Seuls les résultats doivent compter et la sanction des publics concernés. D’autant plus qu’aucune analyse, aucune méthode ne peut épuiser les valeurs d’un texte, c’est bien connu.
C’est sans doute à ce principe évident qu’il faudrait imputer un certain nombre d’« erreurs » ou d’interprétations erronées, à mon sens, qui méritent d’être relevées dans l’analyse de Daniel Delas.
Il me reproche d’avoir recours à l’avis de l’auteur comme si je cherchais une garantie de ma lecture (o.c. p. 7). Pourtant j’ai bien noté, dans mon étude, les cas, rares, où « l’auteur est venu à mon secours ». Je n’en citerais qu’un : l’expression « la grande Rayée à Senestre ». Aucune contorsion de philologue ou de linguiste n’aurait donné le sens de cette énigme « la hyène qui se déplace à gauche ». Je sais bien que dans sa perspective méthodologique, ce n’est point le sens qui intéresse Daniel Delas. Il y verrait sans doute les traces d’une écriture « barbare », « recherchée », « savante » à souhait, pour en conclure que cela s’explique par le fait que l’auteur n’étant pas de langue maternelle française a voulu traduire le malinké en français ! Cette expression serait, sans doute, frappée du qualificatif d’incompréhensible à l’oreille et à l’entendement d’un français.
Cela pour dire qu’il n’est pas toujours inutile d’avoir l’avis de l’auteur. Qu’on l’accepte ou qu’on le rejette, il permet toujours au critique de se faire une idée sur la forme ou sur le contenu. C’est donc un facteur de progrès, s’il n’est pas abusif, que ce recours au géniteur de la parole, que le critique veut gloser.
S’agissant du mot Dyâli, Daniel Delas, après avoir évoqué l’explication, toute technique et culturelle, que j’en donnais, se demande si « l’absence de cette explication » empêchait de « suivre le texte ». Il ne le pense pas et propose qu’on en « devine » le sens d’après le contexte. « ... il (dyâli) ne peut être que celui qui va lancer le woï annoncé ». Certes. Mais il oublie que l’unité lexicale Dyâli, qui n’est pas un mot du dictionnaire français, est là pour attirer l’attention du lecteur, qu’elle doit s’imposer à lui, selon son origine africaine ou occidentale, soit comme une étrangeté, un dépaysement, soit comme une situation culturelle particulière et riche de connotations sociales. Son emploi dépend donc de facteurs non-linguistiques.
« Celui qui va lancer le woï » n’est pas nécessairement un dyâli. Cette expression neutralisante que propose la lecture « blanche » aurait pour effet de vider le terme propre de toute sa valeur culturelle en brouillant tous ses signifiés possibles et virtuels. Celui qui lance le woï, dans le contexte du chant ouolof ou sérère, peut être simplement le soliste d’un chœur ou le chanteur tout court. Or, pour insérer le mot dans le ton du woï, de l’ôde, « chanteur », ou tout autre terme général aurait un rôle réducteur. D’où le choix si motivé de Dyâli.
Commentant les versets 60 à 63, D. Dalas écrit : « Quant au rapprochement avec le chant du feu, il est superficiel dans son thématisme (...), l’idée de feu rédempteur si chère à P. G. N., qui poursuit l’isotopie senghorienne de l’Absente Rédemptrice, ne se trouve franchement nulle part dans le poème bantou... » (o.c. p.51).
D. Delas commet une erreur de référence. Le poème auquel je renvoyais dans la première édition d’« Ethiopiques » n’est pas celui qu’il cite. Il a pour titre Chant du feu, alors que celui que reproduit et cite D. Delas s’intitule, en réalité, Chant du feu follet. Les deux textes figurent aux pages 163 et 164 de Liberté II, Ed. du Seuil.
Voici le texte, auquel je me référais :
« Feu, feu du foyer d’en bas, feu du foyer d’en haut ;
« Lumière qui brilles dans la lune, lumière qui brilles dans le Soleil
Etoile qui étincelles la nuit, qui fends la lumière étoile filante,
Esprit du tonnerre, œil brillant de la tempête,
Feu du soleil qui nous donne la lumière,
je t’appelle, feu, pour l’expiation, feu, feu !
Feu qui passes, et tout vit derrière toi,
Les arbres sont brûlés, cendres et cendres,
Les herbes ont grandi, les herbes ont fructifié... »
Le rapprochement que je faisais avec le thème du feu dans le poème n’est donc pas gratuit. Les versets 63 et 67 développent bien une thématique de la puissance du feu, puissance de vie et de mort (... donne souffle coupe le souffle...). L’Absente possède le même don, la même force illuminante, purificatrice que le feu, le pouvoir de donner la mort et celui de re-générer. Le terme « expiation » est bien dans le texte du poème du feu, ainsi que tout le lexique de cette puissance double (faire mourir / faire renaître) : « brûlés, cendres, tout vit, grandi, fructifié... »


Enfin, et pour m’en tenir à ces exemples, commentant les versets 68-69. D. Delas écrit : « On est d’ailleurs un peu étonné que P. G.N. ne précise pas que mamba est le « nom d’une variété de serpents africains qui inspirent une grande terreur. C’est le seul serpent qui, dit-on, attaque l’homme sans provocation ». (o.c. p. 63).
Je ne connais pas la source de cette explication particulière, mais insuffisante. Par contre, écoutons celle que donne le directeur du Service des Parcs nationaux du Sénégal [5] : « ... Les espèces dangereuses comme les Mambas noir et vert ne se hasardent jamais sur les chemins et préfèrent rester lovés au plus épais des buissons ou suspendus à une branche à la cime des arbres ; immobiles selon une prudente habitude, ils échappent ainsi à la vue de leurs ennemis comme de leurs petites proies ».
Ce qui est important dans la présence du mamba dans le texte, ce sont les références qu’il impose à l’imagination ou à l’expérience du lecteur informé. C’est la terreur qu’il inspire, qui vient surtout de sa morsure mortelle, de la difficulté de le voir (à cause de son corps mince - on le compare à la manière d’un fouet -, et de sa vitesse extraordinaire de déplacement). Dans certaines régions de l’Afrique Centrale, on le surnomme d’ailleurs « ombre de la mort ».
Mais cette terreur n’est que la cause d’un effet plus important ; le pouvoir de fascination. Je voudrais voir dans l’axe paradigmatique de ce signifiant les sèmes hypnotisme, magnétisme. Ce qui expliquerait l’impuissance du poète à nommer l’Absente, puisqu’il se trouve immobilisé par la seule puissance du regard de l’Absente agissant sur lui comme le regard du mamba.
Ne dit-on pas que le « serpent fascine sa proie » ? Comme ce rossignol dont parle Buffon, dans l’Histoire Naturelle des oiseaux, que la vipère a « fixé, fasciné » par « le seul ascendant de son regard, au point qu’il perd insensiblement la voix et finit par tomber dans la gueule béante du reptile » [6].
Le parallélisme des situations est nette : le rossignol hypnotisé tombe de terreur dans la gueule de la mort tout comme le poète succombe à l’ensorcellement du regard du mamba (m’engourdit). La différence toutefois est surtout dans ce relent de masochisme qui accompagne l’engourdissement (m’engourdit avec délice). C’est que la morsure qui l’immobilise n’est pas celle du serpent, mais celle du serpent métaphorique de la beauté.
Par ailleurs, si l’on fait abstraction de la présence du reptile ophidien, pour ne retenir que la puissance du regard, ainsi dénué de toute enveloppe charnelle, n est certain que ce « regard noir ( ...) , tout constellé d’or et de vert » n’est pas sans rappeler le sonnet de Baudelaire, où la Beauté fascine (ses) « dociles amants):de (ses) « yeux, ses larges yeux aux clartés éternelles ! » Le poète n’est-il pas « dément » du « charme » de l’Absente ?
Ce regard, entraîne dans ses qualificatifs (noir - or - vert) une sorte de télescopage chromatique, qui semble renvoyer à l’union, dans le processus mimétique, des deux espèces de mambas connus : le noir et le vert.
Que Daniel Delas me permette donc de ne voir dans son explication : « Fasciné, le voyeur se résorbe totalement dans le regard qui le fixe ; engourdi, le diseur s’anéantit avec délice dans la bouche qui le happe » (o.c. p. 63), qu’une reprise redondante et paraphrastique du texte.
La valeur de l’étude du « critique Blanc » n’est en rien réduite par ces « errements » et d’autres, [7] sur lesquels nous reviendrons, pour les besoins de la clarification des points de vue, dans la 2e édition de notre « commentaire ».
Le mérite de cette analyse est surtout d’avoir abouti à des réflexions qui posent les problèmes fondamentaux de la poésie négro-africaine et mettent en cause jusqu’à la validité de la littérature africaine d’expression française.
Les poètes négro-africains ou antillais sont-ils des poètes étrangers ? La question n’aurait pas de sens en soi, si elle n’était la résultante d’une démonstration formelle de haute tenue, laquelle donne une conclusion que nous résumons ainsi : le fait d’être des auteurs de langue française non maternelle et d’être devenus « savants » en cette langue serait-il à l’origine de cette écriture que D. Delas qualifie de « surplus », « d’excès », de « démesure langagière »,« d’abus dans les manipulations linguistiques ou dans la création des images ou dans le choc des contrastes » ? Cette écriture « barbare » ce « bariolage » - sans aucun indice péjoratif selon l’auteur et je l’en crois - est bien, pour lui, le signe la marque d’écrivains pour qui le français est une langue non maternelle, mais acquise au prix de beaucoup de science.
La conséquence de cette situation est l’existence dans la littérature française - pour lui Senghor est un poète français, un « négro-classique » - ou plutôt l’introduction dans ce beau concert et cette belle harmonie de voix étrangères, discordantes, barbares. Dans le cas précis de Senghor, cette situation aboutit à un cas étrange et négatif de métissage linguistique.
Métissage diversement interprété, on le sait. Pour certains c’est l’aboutissement d’un effort à la fois d’adoption du français par hasard et nécessité - et d’adaptation à soi. C’est l’avis de Eveline Caduc au Colloque de Nice de 1979 [8] : « Un écrivain noir ou antillais, usant du français, rivalise aussi avec ceux dont c’est la langue maternelle. En montrant combien l’acquis peut-être intégré, il transforme fièrement une nécessité extérieure en discipline intérieure. C’est le cas par exemple de Senghor et de Césaire. Ces écrivains ont donc dépassé le problème de l’enfant privé de sa mère s’il est privé de sa langue maternelle. Leur création résulte d’une appropriation et d’une fusion de leur identité nègre, avec une forme acquise dont ils rénovent les éléments. ».
D. Delas, quant à lui, ne partage pas du tout cet avis et s’appuie sur l’analyse de faits concrets, relevés dans le texte. Il recense ainsi des faits, dont je schématise certains, par simple commodité :
_ a) agrammaticalité :
« seins debout » (V. 32 : qualification)
« ... gorges plus que citernes au désert vides » V.
32 : éclatement du comparatif au V. 32 enjambant sur le 33)
« rugit l’honneur » (V. 2 : emploi transitif d’un verbe intransitif)
« Kôriste de sa cour et dément de son charme » (V. 55 : emploi de dément avec un complément : contraire à l’usage grammatical)
b) illisibilités référentielles.
« gorges vertes » (V. 1) reverdissent vos jambes ». (V. 47)
c) néologismes inutiles
« Lamarques » (V. 42)
d) latinismes et hellénismes, trace d’écriture savante « flave » (V. 37), « graves » (V. 22) « trigonocéphale » (V. 29),
e) Mots rares ou recherchés « cochlospermamo. V. 37 », « élytres (V. 30 »)... etc.


Bref c’est ce que D. Delas appelle « écriture hétérogène », « double et contradictoire qui se dessine, brutale et précieuse, sophistiquée et grossière, héritière et contestataire, métisse. Métis, c’est toujours mêlé, mélangé, mais est-ce jamais parfaitement mêlé, n’est-ce pas toujours mal ( comme dans méfait), tissé et en quelque point, sensible et douloureux ? » (o.c. p. 36).
Voilà qui est clair : l’effort de nigrification de la langue française par les poètes nègres, dans lequel certains critiques ont voulu voir un enrichissement est considéré par D. Delas - pas même comme un appauvrissement -, comme une inutilité, une vanité au sens étymologique du terme. Il l’explique par ce qu’on pourrait appeler, pour paraphraser une terminologie bachelardienne, le « complexe gréco-latin » de Senghor. « Cette forgerie gréco-sérère, écrit-il, (parlant du néologisme lamarque) est bien datée, situe l’idéologie senghorienne de la négritude dans la mouvance de la doctrine humaniste officielle de l’école de la IIIe République »
Entreprise donc inutile et même dangereuse. La poésie nègre vivra ce qu’ont vécu d’autres poétiques à l’intérieur de l’hexagone, comme celles de L. F. Céline, R. Queneau, des Surréalistes... Encore que ces « écoles » fussent nationales, endogènes ! Par contre, celle de la négritude et, de manière plus générale, la poésie nègre, en faisant appel à des éléments linguistiques et culturels non-français, donc extérieurs à la langue, ne pouvait que développer son impuissance à renouveler la poésie française : à la limite elle aboutirait à un effet dangereux de prostitution linguistique et esthétique.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : incompréhensible à un Français, parce que « mal tissé », incompréhensible à un Africain (confondu avec son peuple massivement analphabète), la parole négro-africaine est condamnée au Kamikase, faute d’allocutaires.
De cette impuissance et de cette vanité, il résulte un certain nombre de conséquence, que D. Dalas examine.
Par exemple, toutes les théories sur le rythme et la danse africaine ne tendent qu’à ériger en mythes de fausses spécificités nègres. « (...) la puissance d’émotion rythmique nègre (peut-elle) réveiller de son sommeil séculaire et faire danser la vieille langue française anesthésiée par une utilisation bourgeoise et cérébrale de potentiels » (o.c. p. 74).
C’est ainsi que, pour D. Delas, les indications instrumentales par lesquelles Senghor voudrait faire accompagner ses poèmes traduisent une mauvaise adaptation au phonématisme et à la rythmique « nationale » du français. Cette opinion, du reste, n’est pas nouvelle. Elle est celle de maints écrivains et critiques africains, qui ne sentent pas l’efficacité de « tam-tamiser » le vers français, pour reprendre l’expression de D. Delas.
Enfin, dernier problème important, que pose l’étude du critique « blanc » : la validité de la production littéraire négro-africaine.
A suivre les démonstrations en forme de D. Delas, on aboutit, sans pouvoir le contredire objectivement, aux conclusions suivantes :
1) Au plan de l’écriture, comme au plan stylistique, le discours poétique négro-africain, dans son ensemble est double, écartelé entre l’Occident et l’Afrique. Il est hybride, nourri dans la culture occidentale la plus classique, la culture africaine la plus traditionnelle.
Cela n’est pas nouveau non plus. Ce qui est nouveau dans l’analyse de D. Delas c’est que l’imprégnation dans ces deux cultures que tout oppose, a produit une écriture barbare, qui défigure le français au point de le rendre inintelligible (gorges vertes lamarque...)
2) Ce discours n’est ni français, ni africain. L’Africain qui s’y retrouve serait « doué », selon l’expression d’Armand Guibert, « de vertus d’intellection peu communes ». Ce n’est donc pas un discours populaire, tout au plus serait-il une sorte de langage savant comme l’était le latin du Moyen Age pour le français moyen réservé à une élite.
3) Ce discours prouve et clame la faillite de la théorie du métissage chère à Senghor, celle de l’entreprise d’appropriation du français par les poètes de la Négritude. Mêmes les romanciers n’échapperaient pas à cette faillite. Je pense aux « trouvailles langagières » de Amadou Kourouma dans « Les Soleils des Indépendances ».
Bref à tous ceux, romanciers, poètes, qui pensaient « révolutionner » leur langue d’adoption, la plier à leurs besoins africains, on vient de répondre que leur effort est d’avance condamné, parce qu’ « aucune raison idéologique ne doit être invoquée pour draper du manteau de Noé les accrocs qui émaillent cet habit d’Arlequin qu’est la parole négro-africaine d’expression française » (o.c. p. 107).
F. Fanon reprochait, jadis, à Jean-Paul Sartre d’avoir « tué l’enthousiasme noir ». On pourrait dire de même que D. Delas voudrait tuer la parole négro-africaine d’expression française ou la contraindre à se taire.
La « leçon » est amère. Elle est pourtant instructive à plus d’un titre :
D’abord elle nous montre qu’il est peut-être temps de faire le bilan : depuis que nous écrivons, en français, un français étrange, hermétique, « inesthétique », quel bénéfice en avons-nous tiré pour notre double public, le public français qui ne reconnaît plus sa langue dans ce charabia poétique, le public africain sourd à une parole savamment apprise et autre ?
La question n’est pas nouvelle. Bien des écrivains et critiques africains avaient, depuis longtemps senti ce malaise que leur donne cet habit mal taillé à leurs mesures. Mais elle mérite d’être renouvelée et posée en termes de choix nouveaux. Faut-il, comme l’ont tenté A. Kourouma ou « l’école nigériane d’Onitsha, promouvoir, dans l’écriture littéraire africaine, un français défrancisé, un anglais désanglicisé, africanisés ou faut-il plus simplement, retourner aux langues africaines ? L’avenir seul dira laquelle de ces solutions sera retenue.
Ce qui est certain, en tout cas, c’est que l’Africain et la langue française - sous la forme littéraire de son emploi surtout - seront toujours dans un rapport d’extériorité et d’altérité négateur de leur concordance. Qu’on se rappelle la fameuse phrase d’Edouard Herriot alors président de la chambre, après la rédaction par Senghor de la Constitution de la IVe République : « le texte de cette Constitution, écrit en dialecte bambara, est incompréhensible » !
Enfin D. Delas à travers sa méthode critique, nous « donne » une leçon de relativisme et de prudence. Car il a montré qu’une critique purement formaliste et d’un structuralisme orthodoxe ne saurait éclairer la parole négro-africaine, si elle prétend seulement en décrire les formes.
« (...) Il est temps de lire les textes pour eux-mêmes, sans préjugés, sans se soucier des idées de l’auteur ou des critiques mais en s’attachant à mesurer l’effet que son travail produit sur le lecteur », écrit-il. Certes, il y a là une méthode, parmi d’autres : surtout celles qui nous apprennent qu’il n’existe pas de forme pure, qu’« un texte est toujours le texte de quelqu’un qui nous interpelle, qu’à travers un texte c’est un homme qui s’adresse à d’autres hommes ».


[1] O. Ducrot/Tzvetan Todorov : Dictionnaire encyclopédique des Sciences du Langage, éd. du Seuil, 1972, p. 107.

[2] Ib., p. 108.

[3] Communication au Colloque de Yaoundé (1973). Texte repris dans les actes de colloque par P. A. sous le titre « Le critique africain et son peuple comme producteurs de civilisation, p. 1977. Mouhamadou Kane : « Sur la Critique de la littérature africaine moderne », p. 260.

[4] Cette remarque est de moi.

[5] A. R. Dupuy et J. Larivière : Sénégal. Ses parcs, ses animaux. Ed. p. Nathan, 1978, pp. 100-101.

[6] Cité par le Robert.

[7] Par exemple, p. 51, il parle de l’alizé comme « d’une sorte de vent doux et sec. L’alizé est plutôt un vent frais et humide. D’où son interprétation erronée de la métaphore du verset.

[8] In Revue Culturelle Française, no spécial, n° 1. Printemps 1980. Article d’Eveline Caduc : « L’écrivain face à sa langue d’expression », p. 64.




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