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LES MEDUSES OU LES ORTIES DE MER ( de Tchicaya U TAM’SI Albin Michel, 1982 - 265 pages )
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Ethiopiques numéro 33
revue socialiste
de culture négro-africaine huitième année
Nouvelle série volume 1 n° 2 -
2ème trimestre 1983

Auteur : Dono Ly Sangaré

Il faut saluer Tchicaya U Tam’Si d’avoir, en jouant sur les superstitions du petit peuple, sur des astuces et des accessoires, produit une œuvre aussi forte dont l’atmosphère irrationnelle savamment entretenue n’est pas sans évoquer celle, absurde, de l’univers kafkaïen. Irrationnelle quant à l’écriture, mais épousant d’assez près le paysage de Pointe­Noire, avec les spectres de la guerre et les piquets de grève.
On le sait : en Afrique, nous sommes en 1944, l’idée de mort naturelle n’a pas encore fait son chemin dans la conscience collective. Et même, parmi ceux qui l’admettent, il y en a peu qui ne soient prêts à revenir sur la concession faite au rationalisme qui prétend tout démystifier. C’est que certaines coïncidences frappent la multitude.
Il peut couler de source que le mécanicien Elenga et le scieur Muendo soient morts accidentellement en période de grève. Mais pourquoi ces deux amis ? Et encore la même semaine ! Est-il normal de mourir à la fleur de l’âge, en faisant un travail qu’on connaissait sur le bout des doigts ? Surtout Christophe Elenga que sa corde à sept nœuds était censée protéger contre les accidents du travail, talisman fait par des laris convaincus de sa vocation de commandeur de « monstres ». Manifeste que quelqu’un a mis la main à la pâte !
Autre chose qui conforte le petit peuple dans sa thèse du crime : la découverte du commis aux écritures Luambu, sans connaissance, au cimetière de Vounvoun, où reposent Muendo et Elenga. Or ceux-ci étaient les seules relations qu’on lui connaissait, et de surcroît amants de Mazola, sœur d’Elenga. Ce coma-là est une ruse de Sioux, un alibi. On le croit dur comme fer. A preuve : il a été éconduit par Elenga, et Muendo le savait.
Il faut dire que la personnalité de Luambu le destinait au rôle de bouc émissaire, « Absent », même quand il était physiquement présent, il lui aura fallu la quasi-mort pour être remarqué.
Il n’est pas mort, lui, pas encore, et il fait problème.


«  Un cadavre, ça pourrit, mais un homme dans le coma, c’est de la chair qui risque de rester donc trop fraîche, alors on aiguise les langues, les appétits, morbides, cannibales, va !  »
C’est à peine si l’éclairage n’est pas braqué sur ce corps en hibernation dont l’auscultation ouvrirait d’insondables perspectives sur le mystère de Vounvoun.
Assez curieusement, le « cadavre » est aperçu un peu partout. Un aveugle se serait même mis à voir pour l’avoir VU. On joue sur l’élasticité du temps, devenu mythique à force de manipulations verbales. Luambu est déjà dans le mastic depuis 50 ans !... Avant Pointe-Noire. Avant le train...
Lui-même rajoute au mystère qui l’entoure quand il énonce qu’ « il faut appartenir au monde qu’on lait soi-même. Pas à celui qu’on fait pour vous » et se comporte en conséquence. Parce que « le monde qu’on fait soi-même est un mystère sur lequel il faut se taire ».
Il n’est pas sans intérêt de signaler que le nom de Luambu colle admirablement au personnage. Luambu, ou Lufwu Lumbu, inconnu des Ponténégrins, fournit prétexte à nier l’existence charnelle de qui le porte. Le nom veut dire quelque chose en Afrique.
C’est l’indicatif de la personne qui même absente est encore présente par la seule énonciation de son nom. Luambu n’avait pas seulement le don de passer inaperçu, il n’a point d’indicatif lisible, et pour lors il n’existe pas.
Les tentatives d’éclaircissement du devin, les confidences du planton Jean Pierre Mpita et le monologue du narrateur font des (« Méduses ») un discours qui, pour n’être pas toujours digeste, n’en témoigne pas moins de la virtuosité de Tchicaya U Tam’Si. Tout y baigne dans une aura faite d’illusions entretenues par la psychose. On a l’impression que les acteurs, pour la plupart, mènent une existence où les apparences sont la composante dominante parce que bouffée par les fantasmes.
La psychose est telle que les collègues de Luambu, pour se soustraire son influence pernicieuse, demandent à être licenciés par Monsieur Martin. Celui-là même qui, du haut de sa superbe de Blanc incrédule, prétend évoluer dans la gangue du surnaturel, où il est pris malgré lui, sans en subir les retombées. Et selon toute probabilité il est le seul, de tous les personnages du roman, à avoir cette prétention-là. C’est que « les Méduses » est une création où le phénomène de l’inconscient collectif occupe une grande place, se manifeste avec force. A telle enseigne qu’il est par moments difficile, voire impossible, de dire si tel fait est du domaine du rêve ou de la réalité. D’où une ambiguïté qui rajoute à l’atmosphère que voilà.
Il n’est pas besoin de chercher pour trouver, dans ce récit tentaculaire, des prémonitions comme seule l’Afrique en lance encore et les Africains en connaissent la lecture. Les signes y foisonnent. Qu’on se réfère uniquement à ce qui est dit de la journée du 22 juin. On sent que le malheur est dans l’air. Chaque objet, pour l’heure animé, chaque bruit persistant, les intonations de la voix humaine elle-même, l’annoncent comme une sentence imparable.
« Les Méduses » pose une énigme au lecteur. Longtemps après l’avoir refermé, on reste pris dans la magie de son écriture, qui redonne vie même à ceux qui ne vivent plus ou sont laissés, pour morts. (Julienne et son enfant sont-ils vraiment morts noyés, comme Luambu - et sans doute le lecteur avec lui - le croit ?). Ce n’est pas l’un des moindres péchés de ce diable de roman que de cultiver le mystère.





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