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LE MONDE PEUL A TRAVERS LE MYTHE DU BERGER CELESTE
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Ethiopiques numéro 19
revue socialiste
de culture négro-africaine
juillet 1979

Auteur : Ibrahima SOW

Dans cette étude sur Koumen [1], nous ne nous proposons pas de reprendre ce qui a été déjà dit dans la partie introductive du récit ni ce qui a été déjà dit dans les notes dont le souci majeur visait surtout l’explicitation de certains aspects ésotériques.
Ce qui compte avant tout pour nous c’est de jeter un regard en direction du dieu pour qu’il se montre à nous et surtout de nous tenir dans la proximité intime de la parole mythologique où s’offre et se dérobe à la fois l’être du dieu.
La double articulation dans laquelle nous voulons nous maintenir dans cette étude sur Koumen a en vue d’une part la mise en lumière de l’essence du dieu et d’autre part le souci de nous maintenir dans le laisser-être duquel la parole mythique et poétique se fraye le chemin d’elle-même où, nous autres êtres oublieux, avons encore peut-être à chercher le nôtre. Cette double articulation qui n’est double que par souci méthodologique - en réalité ne fait qu’une qui tient rassemblés l’être du dieu et la parole mythique à travers laquelle il s’offre et se dérobe : « je suis Koumen aux formes multiples » [2]. Le dieu pastoral dont l’être est parlant « dans » le dit de la parole qui féconde le récit initiatique ne se laisse pas aisément pénétrer non seulement du fait qu’il se tient caché à travers une infinité de symboles mais aussi et surtout parce que là même où il semble se manifester à nous c’est là même où il disparaît. Son apparaître est un constant disparaître. Il s’éloigne en s’approchant et s’approche en s’éloignant. Dans ce flux d’apparitions - disparitions signifiées à travers ses métamorphoses (changements de formes) se tient le dieu qui est toujours en retrait, retrait dans lequel se meut toute la vision symbolique du récit initiatique dont le symbolisme du nœud est au centre. Par son étymologie même peut être approché l’être du dieu Koumen à travers ce symbolisme central.
Qui est Koumen ? La question interroge trop profond pour celui qui ne sait pas encore ce que représentent le « bœuf », le « lait », la « vache », le « bâton pastoral » etc... pour les Peul, c’est-à-dire pour celui qui n’a pas encore entrepris le voyage de l’écoute de la parole peul où le « bel agir » va avec le « beau dire » [3]. C’est dire que pour nous rendre proches dans l’intimité du dieu-qui-noue, nous avons d’abord à ne pas perdre de vue que son essence qui nous fait signe dans son retrait même, ne se laisse pas dissocier de ce qui originairement demeure rassemblé dans la pensée (vision) peul : mythos, éthos et poïesis. Cela on peut le voir dans cet autre récit peul, Kaydara. La question qui interroge sur l’essence du dieu Koumen nous interroge donc d’abord et avant tout sur le fond à partir duquel le monde peul est parlant de lui-même, mais ce monde est aussi essentiellement parlant « à travers » le dit du récit dont nous avons ici à nous mettre à l’écoute.

Symbolisme et vision du monde peul

Symbolisme et vision du monde. La conjonction apparemment vise ici une relation ; seulement il faut l’envisager non pas dans le sens d’une relation de coordination qui mettrait le symbolisme a côté de l’autre élément qui est la vision du monde, de sorte que chaque élément de la relation demeure comme si chacun se suffisait de son être-propre, les deux n’ayant entre eux qu’un simple rapport. Cette cassure ne serait pas justifiée. Le « et » ici nomme un rapport certes, mais non une séparation. Les deux termes du rapport ne sont pas séparables quant au fond de la réalité qu’ils ne désignent qu’ensemble. Le « et » est un rapport d’interdépendance qui tient « symbolisme » et « vision du monde » unis dans le même.
Ce que « le symbolisme » préfigure dans le récit initiatique est en rapport, est essentiellement expressif de la vision du monde peul, de même que la vision du monde peul se joue essentiellement dans la manifestation même du symbolisme où elle est en œuvre. La vision du monde peul parle dans le symbolisme même du récit lequel n’apparaît qu’en elle et sans lequel la parole même du récit devient lettre morte. Symbolisme, vision du monde, récit (parole mythique, poétique et éthique) sont originairement liés ; en eux se produit le fond originaire à partir duquel le peul s’ouvre à lui-même en nous faisant apparaître ce qui est sien. La mise au jour de ce fond en se produisant au jour produit aussi sa propre mise en forme dans le sens d’un laisser-être et d’une... « formation ». Laisser-être en ce sens que le fond originaire étant en prise directe sur l’existence, sur le surgissement de l’étant ; et il est « formation » parce que surgissant à même l’existence, il est en œuvre en nous à travers des formes que nous produisons. Il y a là une ambiguïté fondamentale qui vient du terme de « fond » lui-même, ambiguïté que nous retrouvons encore à propos du terme « produire ». Nous y reviendrons parce que ce sont là des « déterminations » essentielles, quoique le mot de « déterminations » ne soit pas approprié en ce qu’il suggère quelque chose de figé, d’accompli alors que ce qui est donné à entendre dans les termes de produire et de fond, seules peuvent l’éclairer les formes mythiques et les formes de l’œuvre d’art qui ne sont accomplies que précisément parce qu’elles n’ont point fini de s’accomplir étant en continuel jaillissement.
La figure du dieu-qui-noue dans l’irruption de la parole, nous fait signe vers elle dans son retrait à « travers » le symbolisme. Ce qui est donc donné à entendre et à voir dans un tel récit fait irruption de toute part en nous investissant à habiter un monde dont la surprenante réalité qui y est en œuvre excède toute prise thématisable dont on puisse simplement dire comme évident : « ce monde est ceci... ce monde est cela... » La réalité du monde qui se joue ici excède tout thème objectivable qui essayerait de la réduire dans un « moule » parce qu’elle est émergence perpétuelle, en ce qu’ici la parole est parlante de cette émergence qui est celle du fond peul lui-même à partir duquel la parole mythique peul en s’exprimant produit ce qui lui est propre ; et les Peul en s’y produisant au jour peuvent en elle s’écouter parler. Symbolisme « et » vision du monde, cela nomme donc les Peul se disant en eux-mêmes en la parole, comme fond de la réalité d’un monde où surpris ils sont en œuvre.
Le symbolisme du récit initiatique nous demanderait pour être exposé dans sa totalité de trop longs développements. Vouloir tout dire sur Koumen est une tentative certes qui peut être tentée, mais dans le cadre qui est le nôtre nous nous proposons plus modestement de cerner certains aspects qui nous paraissent essentiels quant au fond même du texte et qui en constituent, nous semble-t-il, les axes centraux à partir desquels le récit tient sa force et sa puissance. Notre projet est donc de nous limiter à quelques symboles clefs qui nous permettront de restituer toute l’atmosphère ésotérique de la parole mythique. Cette méthode sélective a l’avantage en nous limitant à un champ d’investigation, d’analyse, de nous amener à une plus grande rigueur de vue, à un travail en profondeur. Moins de dispersion, plus grande rigueur. Les exigences d’une telle méthode sont donc infiniment plus contraignantes. La question reste maintenant de savoir à partir de quels symboles pénétrer dans la substance même du récit. Tout choix resterait ici arbitraire ; on peut énoncer un certain nombre de symboles clefs nous semblant « traduire » le récit et en faire l’analyse systématique ou bien encore à partir de certaines phrases dont la profondeur symbolique nous apparaît comme informant la dynamique du récit dans toute sa profondeur essayer de pénétrer dans la réalité du monde peul telle qu’elle se profile en filigrane à travers de telles paroles.


Chaque parole est chargée d’un sens propre lequel sens n’a sens qu’à renvoyer à une direction de sens qui l’éclaire. Les images symboliques (mythiques) en s’articulant articulent aussi le monde qu’elles instaurent sans qu’il soit possible de décider ce qui est premier des images ou du monde. Considérons donc dans cette « optique » les paroles qui vont suivre en veillant à leur laisser dire le langage qui est le leur. Cette façon d’écouter nous place devant une difficulté qui est celle de toute écoute, car comment leur laisser dire leur parole si nous ne leur prêtons pas aussi la nôtre ? Leur laisser dire leur parole propre n’est-ce pas dire le moment conjoint où nous parlant nous leur parlons en un accord qui nous mette en présence ?