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EQUIANO, PRECURSEUR DE LA LITTERATURE NIGERIANE ANGLOPHONE
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Ethiopiques numéro 19
revue socialiste de culture négro-africaine
juillet 1979

Auteur : Emeka Abanime

Quelques Noirs amenés d’Afrique en Europe ou en Amérique au XVIIIe siècle se sont fait remarquer par leurs écrits en langues européennes. On se souvient surtout du Ghanéen Anton Wilhelm Amo, qui devint professeur de philosophie en Allemagne et auteur d’un Tractatus de arte sobrie et accu rate philosophandi, publié à Halle en 1738. Un autre Ghanéen, Jacobus Eliza Joannes Capitein, qui fut éduqué aux Pays-Bas, s’est fait connaître par des traités à caractère religieux. Du Sénégal est venue la noire américaine Phillis Wheatley, à propos de qui Voltaire écrivait dans une lettre du 11 avril 1774 à David Louis de Constant Rebecque : « Fontenelle avait tort de dire qu’il n’y aurait jamais de poètes chez les nègres. Il y a actuellement une Négresse qui fait de très bons vers anglais ». Les Nigérians ont, eux aussi, un représentant marquant dans cet épisode de la littérature négro-africaine en langues européennes.
En 1789, un ouvrage en deux tomes intitulé The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano, or Gustavus Vassa, the African, Written by Himself fut publié à Londres. De 1789 à 1794 il en parut chaque année au moins une édition en Grande Bretagne. On en connaît une traduction hollandaise : Merkwaardige le vensgevallen van Olaudah Equiano of Gustavus Vassa, den Afrikaan, door hem zelven beschreeven, Rotterdam, 1790 ; et une traduction allemande : Olaudah Equiano’s oder Gustav Wasa’ s, des Afrikaners merkwüdige Lebensgeschichte von ihm selbst geschrieben, Gottingen, 1792 (1).
L’auteur naquit vers 1745 en pays ibo, au Nigéria actuel. A l’âge de onze ou douze ans il fut enlevé, avec sa sœur, par trois maraudeurs inconnus, lorsque ses parents et leurs voisins étaient partis travailler aux champs. Au bout de six ou sept mois au cours desquels il fut vendu et revendu plusieurs fois, le garçon parvint à la côte : Le premier objet qui frappa mes yeux quand j’arrivai à la côte fut la mer, et un navire négrier, qui y était mouillé et qui attendait son chargement. Ceci me remplit d’étonnement, qui fut bientôt transformé en terreur lorsque j’y fus transporté. Aussitôt, quelques membres de l’équipage me tâtèrent et me lancèrent en l’air pour voir si j’étais bien portant ; et je fus alors persuadé que j’étais entré dans un monde de mauvais esprits, et qu’ils allaient me tuer. Leur couleur aussi, tellement différente de la nôtre, leurs cheveux longs, et la langue qu’ils parlaient (qui était très différente de toute autre que j’avais jusqu’alors entendue) s’unirent pour me confirmer dans cette croyance.
Lorsque je regardai autour du navire et vis un fourneau ou une chaudière qui bouillonnaient, et une foule de Noirs de toute espèce enchaînés ensemble, toute leur mine exprimant abattement et tristesse, je ne doutai plus de mon sort... On me mit bientôt sous le pont, et je reçus aux narines une salutation de laquelle je n’avais jamais éprouvé le genre dans ma vie ; de sorte que, avec l’écœurement de la puanteur, et des pleurs, je devins tellement malade et abattu que je ne pus pas manger, et n’eus pas non plus le désir de manger quoi que ce soit. Je souhaitai alors d’être secouru par l’amie ultime, la mort ; mais bientôt, à mon chagrin, deux des blancs m’offrirent des comestibles ; et, quand je refusai de manger, l’un des deux me tint fermement les mains et me mit sur le guindeau, je crois, et me lia les pieds, tandis que l’autre me fouetta sévèrement (t. I, pp. 70-74).
Les captifs subirent bien des horreurs pendant la traversée vers l’Amérique. Enfin, le négrier anglais aborda dans l’île de Barbade et la plupart des esclaves furent vendus. Environ deux semaines plus tard le garçon et le petit nombre d’autres esclaves qu’on n’avait pas pu vendre furent transportés en Virginie et soldés. Equiano fut revendu peu de temps après à un maître d’équipage nommé Henry Pascal. C’est Pascal qui, au cours de leur traversée d’Amérique en Europe, lui donna le nom Gustavus Vassa.
En 1757, l’auteur séjourna quelque temps à l’île de Guernesey avant de s’engager avec son maître dans la marine anglaise, la guerre de sept ans s’étant déclarée. Pendant son service militaire, on ne semble pas avoir tenu le moindre compte du fait qu’il était encore esclave. Quand on organisait des matches de pugilat pour les mousses, il devait se battre contre des garçons de sa taille, comme tout le monde. Cependant, son maître s’adjugeait sa solde et les prix qu’il gagnait.
L’auteur a été témoin de quelques-uns des événements les mieux connus de la guerre de sept ans. Il a plusieurs fois vu le malheureux amiral Byng au cours de son procès. Il a assisté à la prise de Louisbourg par les Anglais en 1758. Il a également assisté au combat naval de 1759 qui mit aux prises l’amiral Boscawen et l’escadre de Toulon au large de la ville portugaise de Lagos :
Vers sept heures du soir nous fûmes alertés par des signaux venant des frégates désignées à cet effet ; et dans un instant il y eut un cri général que la flotte française était sortie, et passait le détroit. L’amiral vint aussitôt à bord avec quelques autres officiers ; et c’est impossible de décrire le bruit, la précipitation et la confusion dans toute la flotte... Nous dépassâmes toute la flotte française afin de venir à leur commandant, Mons. La Clue, qui était dans L’Océan, un bâtiment de quatre-vingt-quatre canons. Quand nous passâmes ils tirèrent ensemble, et continuèrent de le faire pendant quelque temps. Cependant notre amiral, à mon étonnement, ne permit qu’on tirât sur aucun d’eux ; mais il nous fit nous coucher à plat ventre sur le pont jusqu’a ce que nous fussions assez proches de L’Océan, qui était devant eux tous ; alors nous reçûmes l’ordre de décharger toutes les trois rangées de canons sur lui au même temps.
Le combat commença alors avec une grande furie des deux côtés. L’Océan riposta tout de suite à notre salve, et nous restâmes aux prises pendant quelque temps, au cours duquel je fus plusieurs fois étourdi par le bruit assourdissant des canons, dont les contenus dépêchèrent beaucoup de mes compagnons à la terrifiante éternité (t. I, pp. 144-146).
Dans ce combat naval, Equiano fut affecté, avec un autre garçon, au ravitaillement en poudre d’un des canons anglais.

Abolitionnisme

L’auteur continua son service au large de la France et de l’Espagne jusqu’en été de 1762. Mais on ne tarda pas à lui rappeler qu’il n’avait jamais cessé d’être esclave. A leur arrivée à Deptford, en décembre de cette année-là, son maître le transféra dans un navire marchand faisant route sur les Antilles, et chargea le maître d’équipage de le revendre en Amérique. Le Noir qui venait de se battre pour Sa Majesté britannique fut donc vendu à l’île de Montferrat. Tenant compte de son expérience maritime, l’acquéreur, un commerçant quaker nommé Robert King, l’assigna à l’un de ses bateaux de commerce. Pendant les trois années de cette dernière captivité, et bien des fois après son affranchissement définitif en 1766, Equiano a eu l’occasion de voir le sort lamentable des esclaves noirs dans le Nouveau Monde. Il est vrai que sa qualité de marin et d’agent de son maître quaker le mettait personnellement à l’abri des plus flagrants sévices :
Lorsque je fus ainsi employé par mon maître j’étais souvent témoin des cruautés de toutes sortes qu’on perpétrait sur ses malheureux compagnons de servitude. J’avais souvent diverses cargaisons de nouveaux Nègres à vendre sous ma charge ; et c’était presque une habitude constante de nos commis, et des autres Blancs, de commettre de violentes déprédations sur la chasteté des esclaves du sexe féminin.
J’en ai même vu qui assouvissaient leur passion brutale sur des filles de moins de dix ans et quelques-uns d’entre eux ont commis ces abominations avec tant d’excès scandaleux que nos capitaines ont congédié le lieutenant et d’autres à cause de cela. Pourtant à Montferrat j’ai vu un Nègre cloué à terre et très affreusement déchiré avec le fouet et ses oreilles ensuite coupées peu à peu, parce qu’il avait eu une liaison avec une blanche, qui était une simple prostituée. Comme si ce n’était pas un crime pour les Blancs de ravir la vertu d’une innocente jeune Africaine, mais très abominable pour un Noir d’assouvir une passion de la nature lorsque la tentation était offerte par une personne d’une couleur différente, fût-elle la femme la plus abjecte de son espèce (t. I, pp. 205-207).
Equiano profita de plusieurs voyages qu’il fit aux Antilles et à la côte orientale de l’Amérique du Nord pour commencer un petit négoce personnel qui lui permit de racheter sa liberté le 10 juillet 1766 en remboursant au quaker la somme de quarante livres sterling qu’il avait payée pour l’acquérir. Par un sentiment de reconnaissance, il servit encore quelque temps après sa libération dans les bateaux de Robert King, avec l’un desquels il faillit périr dans un naufrage aux îles Bahamas (t. II, pp. 38-49). L’île française de Martinique semble lui avoir fait moins de mauvaise impression que les autres parties de l’Amérique :
Lorsque j’étais dans cette île, je me promenai beaucoup et je la trouvai très agréable. En particulier j’admirai la ville de Saint-Pierre, qui est la plus grande de l’île, et qui plus que toute autre que j’ai vue aux Antilles était construite comme une ville européenne. En général aussi, les esclaves y étaient mieux traités, avaient plus de congés, et paraissaient mieux que ceux des îles anglaises (t. II. p. 73).
En 1767 l’auteur retourna enfin en Angleterre en homme libre, mais il reprit sa vie maritime l’année suivante. De juin à septembre 1773 il connut une aventure qui, avec les campagnes navales de la guerre de sept ans et le naufrage aux Bahamas, constitue l’épisode le plus saillant de sa carrière maritime. Il participa à l’expédition vers l’Arctique menée par John Constantine Phipps en quête d’une nouvelle route pour les Indes Orientales (t. II. pp. 102-114). Nelson, le futur amiral, était membre d’équipage dans cette expédition qui, en dépassant la 81e ligne, établit un nouveau record en ce qui concerne le point le plus septentrional atteint jusqu’alors. Les périls de ce dernier voyage ont apparemment amené le Noir à réfléchir sur l’au-delà, car il est devenu peu de temps après un vrai pratiquant de la religion protestante. Encouragé par des amis, il voulut même se faire envoyer en Afrique comme missionnaire par l’évêque de Londres. Dans la pétition qu’il présenta à l’évêque à ce sujet en 1779, il écrivit, entre autres :
Que votre pétitionnaire est désireux de rentrer en Afrique en qualité de missionnaire, si Votre Excellence l’encourage, dans l’espoir de pouvoir amener ses compatriotes à devenir Chrétiens ; et votre pétitionnaire est d’autant plus porté à entreprendre cela que les entreprises semblables ont eu du succès quand elles ont été encouragées par les Portugais dans leurs différents établissements sur la côte d’Afrique ; de même pour les Hollandais. Les deux gouvernements encouragent les Noirs, qui par leur éducation sont qualifiés pour entreprendre cela, et s’avèrent plus aptes que les ecclésiastiques européens, qui ne connaissent pas la langue et les coutumes du pays (t. II. p. 219).
L’évêque reçut le pétitionnaire avec « beaucoup de complaisance et de politesse », mais refusa de lui conférer les ordres.
L’estime que l’auteur s’acquit dans certains milieux de la société anglaise de l’époque se remarque dans le fait que, en novembre 1786, l’amirauté britannique le nomma commissaire aux approvisionnements pour la fameuse mission de rétablissement, en Sierra Leone, des Noirs qui se trouvaient alors à Londres. Mais, s’étant querellé à maintes reprises avec un agent de la mission nommé Joseph Irwin, par sollicitude pour les Noirs qu’on allait transporter, il fut limogé en mars 1787, et ne put donc pas rentrer en Afrique. Pendant le reste de sa vie il ne cessa de s’intéresser au problème de l’esclavage des Noirs. Le 21 mars 1788 il présenta au conjoint du souverain britannique une pétition à ce sujet (t. II, pp. 243-246).
Le 7 avril 1792, Equiano épousa une Anglaise nommée Susanna Cullen. Un testament rédigé en mai 1796 indique que l’auteur a eu deux filles de ce mariage, Ann Maria et Johanna. C’est sans doute à tort que l’abbé Grégoire parle dans son livre De la littérature des nègres, publié en 1808, d’un fils d’Equiano qui serait devenu bibliothécaire du naturaliste anglais Sir Joseph Banks. Olaudah Equiano ou Gustavus Vassa, Négro-Africain, ancien esclave, ancien combattant, abolitionniste zélé, auteur, mourut le 31 mars 1797.
L’auteur avait une douzaine d’années quand il tomba entre les mains des Anglais. Il avait dépassé la quarantaine lorsqu’il rédigea son autobiographie. Il n’y a donc pas de quoi s’étonner qu’il ait fait preuve d’une connaissance solide de la langue anglaise dans son livre. Equiano a toujours eu le désir de s’instruire. En mer et à terre, il ne manquait pas de travailler à son éducation chaque fois qu’il trouvait quelqu’un assez gentil pour lui servir d’instituteur. Il a d’ailleurs fréquenté l’école en Angleterre pendant quelque temps grâce à des demoiselles Guerin (t. 1. p. 133), et sur le navire de guerre Namur, qui était muni d’une école. Surtout, il a beaucoup lu. Certaines inexactitudes indiquant des passages cités de mémoire montrent qu’il a pratiqué Milton, Pope et d’autres écrivains anglais. Son livre montre également qu’il a lu avec soin la Bible et les ouvrages anti-esclavagistes de son temps.





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