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UN MONUMENT PLUS SOLIDE QUE L’AIRAIN
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Ethiopiques numéro 40-41
Revue trimestrielle de culture négro-africaine
Nouvelle série-1er trimestre 1985-volume III n°1-2

Auteur : Henry LOPES

D’autres nègres ont écrit avant Senghor. Et celui que nous offrons pour preuve, chaque fois que nous voulons nous donner des airs d’érudit, est justement Pouchkine, phare initial des voies poétiques nouvelles d’une vaste nation Blanche.
Tous ceux qui le suivent sur la liste, d’Europe, des Caraïbes, des Mascareignes ou même d’Afrique, avaient systématiquement gommé la forme de leur cheveu, l’épaisseur de leur nez, la couleur de leur peau. Même quand ils parlaient d’autres nègres, ils les décrivaient tels qu’au travers des lunettes du Parnasse, déclamant avec les inflexions de voix de l’évêque de Meaux et l’accent de Versailles.
Hormis de rares et récents exemples, toute la littérature noire d’expression française d’avant Césaire et Senghor n’est qu’une littérature d’affranchis.
C’est à partir d’eux et depuis lors seulement que nous n’avons plus eu honte de scander nos vers au rythme du tam-tam, que nous avons jeté les perruques poudrées pour arborer la coiffure Afro, que nous avons osé accrocher nos masques et planté nos sculptures dans le même mémorial que l’Acropole et les belles de Phidias.
A la suite, bien des poètes et romanciers, sans honte de la voix d’Armstrong ont ébranlé les cœurs de ceux qui n’avaient voulu jusqu’alors imaginer un seul instant que le génie pouvait sourdre sérieusement hors les pianos, violons et clavecins.
Il y a dans ma génération des gosses des quartiers qui à partir des lucioles du passepalum vous fondent de ces diamants à en faire mourir de jalousie le plus neigeux des paysages.
Et il n’est nul besoin d’être grand clerc ès sciences, des cieux pour lire les miracles que donneront les floraisons nouvelles.
En vérité, des sangs nouveaux, en jaillissant des sources souterraines, vont bonifier les champs du verbe et de l’image, faisant des douaniers, des races et des langues. Balthazar ira porter tout à la fois et à lui seul, l’or, l’argent et l’encens.
Les livres saints qui jetteront leurs adorateurs en génuflexion indiqueront de prier désormais, visage tourné vers la Croix du Sud.


Mais tous, autant que nous, ne mériteront la félicité des Dieux que dans la mesure où fils loyaux, nous aurons su, par des chemins divers (nul ne danse le même air de kora sur le même pas...) sacrifier à la mémoire des défricheurs.
C’est qu’il fallait un sacré toupet pour oser alors ce qui ne paraît plus, en ces jours planétaires, qu’un minimum de respect de son sang.
Quand le Niger et le Congo auront tant creusé l’écorce que leur parcours aura glissé ; quand des générations d’oiseaux et de serpents auront par mille et une fois changé de plumages et de peaux ; quand les voix des derniers griots de Joal se seront éteintes depuis longtemps ; quand koras, balafons et tam-tams se seront mariés aux caisses électroniques ; quand la mémoire des enfants n’aura plus trace de Senghor, président d’une République ; quand donc les vents auront soufflé, les saisons succédé aux saisons, et les flamboyants infatigablement refleuris, et qu’un curieux scrutant les cieux créateurs cherchera la pléiade de l’alphabet, c’est ton nom qu’il épellera. Car ailleurs qu’au forum, Léopold, est bâti ton monument plus solide que l’airain.
Et ce n’est pas seulement aux écrivains que la « négritude » a ouvert une voie nouvelle.
Quand j’entends l’Olympia et Pantin applaudir Pella ; quand j’entends une chanteuse imiter, dans la langue de Hugo, l’aînée Mahalia Jackson ; quand je vois ces jeunes filles se natter ainsi que des princesses de Nubie ; quand je vois le boubou faire équation avec l’habit ; quand la critique et les jurys ovationnent Amadou Kourouma et Sony La­bou Tansi, je te salue, « négritude ».
Peu importe l’habit vert de ce jour où tu gravis les marches, le cou droit comme Djogoye le lion. Je sais que l’enfant de Joal n’entend pas la rumeur des salons des bords de Seine.
Moi l’Ethiopien, de ce fleuve Anaconda que tu as chanté, oho ! je sais en complicité avec toi, que c’est au peplum d’apparat de l’Almamy que tu songes, tandis que te parviennent, portées par les alizés, les louanges des khalams.
Et quand tout à l’heure les hommes de la raison vont te défier ainsi qu’un nouveau circoncis au jour de l’initiation, garde haut le cœur, prince de la palabre des rêves et du chant. Que ta bouche retrouve le message des Trois Grâces qui ont veillé sur ta parole : Koumba Ndiaye, Marône Ndiaye et Siga Diouf !
Que ton dit, par delà les voûtes de la coupole, parvienne aux fils de Cham tous autour du feu ; qu’il soulève les paupières des tirailleurs gisants du Sénégal et d’ailleurs ; qu’il berce le sommeil des deux frères foudroyés par l’inexplicable !
Chut !
Les proverbes clés ont été échangés, les sorts conjurés.
Chut !
Ecoutez monter la VOIX du Continent.





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