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PRATIQUES LANGAGIERES DANS LA LITTERATURE NEGRO-AFRICAINE DE LANGUE FRANCAISE
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Ethiopiques numéro 40-41
Revue trimestrielle de culture négro-africaine
Nouvelle série - 1er trimestre 1985 - volume III n°1-2

Auteur : Aminata Sow FALL

Michelet définissait la langue comme la représentation fidèle du génie des peuples, l’expression de leur caractère, la révélation de leur existence intime. Il réaffirmait ainsi une évidence de l’histoire de l’humanité : la langue est le véhicule d’une culture. Or les négro-africains, les écrivains notamment, se sont approprié la langue française pour exprimer leurs pensées, leurs sentiments, ou tout simplement pour nommer des réalités qui leur sont spécifiques, et ils ne trouvent pas toujours des correspondances. La traduction selon les normes d’une bonne traduction les trahit. Le décalquage pur et simple colorié en français ne les satisfait pas. Ils se voient alors dans l’obligation de plier la langue française à leur désir d’être vrais, sincères et fidèles. Ils adaptent le français au langage qu’ils veulent extérioriser. C’est cet effort d’adaptation entre ce que l’on veut dire et l’outil dont on se sert pour le dire que nous appelons « pratique langagière », et notre champ d’observation est la littérature africaine car le problème est beaucoup plus complexe dans la langue parlée.
Il ne s’agit pas ici de rouvrir le débat sur l’existence d’une ou de plusieurs langues françaises. Ni de faire l’inventaire exhaustif des particularités langagières dans la littérature négro-africaine. Partant d’une constatation ­ l’existence de tournures d’expression courantes en Afrique et pas ailleurs - notre intervention sera d’une part une tentative d’explication et de justification de l’appropriation du français par les Africains pour les besoins de leur sensibilité, d’autre part, une analyse des conséquences du traitement négro-africain de la langue française.
Cette démarche implique deux questions fondamentales :
1°) Pourquoi « pratiques langagières et pas « langue » tout simplement ?
2°) Les pratiques langagières conduisent-elles à la dégradation de la langue ?
Et, « le débat entraînant le débat » comme on dit dans ma langue, le ouolof, nous nous permettrons quelques brèves réflexions sur ce que doit être la place de la littérature négro-africaine dans la francophonie.
L’expression « pratique langagière » comporte en elle-même l’idée d’un maniement particulier par rapport à la langue conçue comme un système codifié selon des normes lexicales, phonétiques et morphosyntaxiques bien précises. La langue ainsi définie est une donnée objective. La pratique langagière, elle, marque toujours un particularisme. Elle est subjective. Elle peut-être un « arrangement » ou un « dérangement » de la langue selon l’optique de celui qui en juge. Elle peut aussi procéder d’une attitude manifeste de subversion ou traduire une volonté de violer systématiquement les règles de la langue.
D’une manière sommaire et très superficielle, nous avons relevé plusieurs situations particulières qui justifient certaines pratiques langagières :
1°) La conscience d’être un groupe marginalisé et la volonté d’assumer cette marginalisation en se créant son propre langage.
ex : grisbi, pognon, tricard (interdit de séjour).
2°) L’appartenance à Un corps de métier, militaire, scolaire ou autre.
Ex : sucrer une perm’ = supprimer une permission à un soldat
- baze, bahut = lycée
- protal = proviseur.


On peut inclure ici le jargon médical, juridique et technique.
3°) Le désir d’attirer l’attention du public par la provocation, comme les fautes d’orthographe volontairement commises dans la publicité.
4°) La pseudo-incapacité de traduire dans la langue des concepts nouveaux, et qui autorise l’invasion du français par des mots étrangers dans le domaine de l’informatique et des technologies nouvelles.
5°) L’impuissance à exprimer la langue codifiée des réalités intérieures ou extérieures : c’est le cas des particularités régionales, des belgicismes, des canadianismes, des helvétismes et des africanismes.
En dehors de ces cas il faut tenir compte de l’influence considérable que la mode exerce sur le langage. Il est évident, d’après ces exemples, que les pratiques langagières sont liées à la situation, aux préoccupations et à la nature des usagers de la langue qui impriment sur celle-ci la marque de leur particularité. La pratique langagière est un phénomène linguistique aussi vieux que la langue elle-même et qui, au fil des siècles, a été un facteur d’enrichissement puisque certaines expressions d’usage restreint finissaient par être courantes dans la langue populaire, mais toujours ou presque, dans un contexte où langues et culture coïncident. C’est pourquoi la littérature du terroir ne choque personne. Maupassant, Pagnol ou Giono n’ont jamais fait figure de fossoyeurs de la langue française. Ils expriment des réalités régionales mais bien françaises.
On peut bien dire en Suisse « être de bise » pour : « être de mauvaise humeur », ou la « brunante » au Canada pour : le « crépuscule », ou autocariste » en Belgique pour : « conducteur d’autocar » sans avoir à justifier que l’on parle français, parce que le sentiment d’avoir puisé à un même fonds culturel demeure toujours.
Mais l’Afrique n’est pas la France, ni le Canada, ni la Suisse, ni la Belgique, et c’est heureux pour la richesse que constituent la diversité et le bouillonnement des cultures.
L’écrivain négro-africain - parler de pratiques langagières - revient à parler de l’écrivain négro-africain est le produit d’une culture tout à fait différente. Il est donc porteur d’un héritage linguistique. Sa première patrie est sa langue maternelle par laquelle, avant d’avoir appris le français, il a déjà appris à appréhender l’univers, à exprimer ses sentiments, à traduire sa pensée ainsi que ses aspirations et ses pulsations les plus profondes. Le passage au français n’est pas toujours aisé s’il veut s’exprimer et exprimer l’âme de son peuple. Entre ce qui bouge au fond de lui-même et ce qu’il peut en dire il y a tout un monde. C’est ce que Sartre appelle « le décallage léger et constant qui sépare ce qu’il dit de ce qu’il voudrait dire dès qu’il parle de lui ». Le décalage n’est pas léger. Il est fondamental car il s’agit, pour l’écrivain négro-africain, d’extérioriser son moi et le patrimoine emmagasiné depuis des millénaires au rythme des hivernages, sous la braise de l’harmattan, dans les lianes entrelacées de la forêt équatoriale, dans la savane épineuse ou à travers la nudité vertigineuse du désert.
Traduire cette spécificité, cette partie intime, inviolable et intraduisible qui caractérise l’âme négro-africaine exige des hardiesses de style. C’est pourquoi la littérature négro-africaine en est émaillée, d’ordre lexical, syntaxique, morphologique ou même phonétique. Chaque écrivain utilise les ressources qui lui sont propres mais ces pratiques ne doivent en aucun cas être une manière de colorier un texte. Elles doivent être chargées de connotations particulières qu’aucune autre expression n’aurait pu rendre fidèlement, soit parce que le mot ou l’expression n’ont pas d’équivalents en français, soit parce que, utilisés dans un contexte bien précis, ils ont valeur de symboles et dépassent largement pour cadre sémantique. Quand un Fall dit à un Dieng : « tu es mon jam » et que ce mot est traduit par « esclave », l’énoncé n’a aucun sens car le terme « jam » est ici le symbole d’une certaine manière de concevoir les relations sociales.
Les pratiques langagières obéissent à une impulsion naturelle. L’écrivain ne peut exprimer que ce qu’il sent, dans la manière dont il le sent. Aucun écrivain négro-africain - même ceux de la première génération, qui manifestement, écrivaient pour les Européens - n’a jamais pu réaliser une parfaite coïncidence entre son discours et la langue française. Léopold Sédar Senghor s’en explique d’ ailleurs dans la postface d’Ethiopiques : « Quand nous disons koras, balafons, tam­tams, et non harpes, pianos et tambours, nous n’entendons pas faire pittoresque ; nous appelons un chat un chat ». Et plus loin, répondant à une critique, il écrit : « Il est question... de montrer les différences de situation, et que si l’essence est partout la même, les tempéraments et les moyens des poètes sont divers. Reprocher à Césaire et aux autres leur rythme, leur « monotonie », en un mot leur style, c’est leur reprocher d’être nés « nègres », antillais ou africains et non pas « français » sinon chrétiens ; c’est leur reprocher d’être restés eux­mêmes irréductiblement sincères ».
Le langage de l’écrivain négro­africain - ses pratiques langagières - obéit donc au désir d’être fidèle à son rythme non seulement au sens du rapport que n’entretiennent les mots, les sons, et le mouvement du texte, mais aussi au sens de mouvement de l’âme même du créa­teur.
Toutes les créations poétiques ou romanesques portent la marque des exercices de voltige qu’implique le devoir de fidélité à soi-même avec, bien évidemment, des moyens divers. On peut en noter quelques-uns : (traductions littérales) comme « tu donneras ton nez » chez Birago Diop (« Ngor Niébé ») qui ne peut être compris que lorsque l’on est averti que, pour beaucoup d’Africains le nez est le symbole de la vie ; transpositions textuelles du vocabulaire comme nous venons de le voir avec Senghor : décalques de la langue nationale : « marcher son chemin » , pour poursuivre son chemin, « descendre [1] du travail » ; « marier une fille », pour épouser une jeune fille etc. Et encore d’autres constructions ; des néologismes comme « dibiteries » (genre de rôtisserie que l’on ne trouve qu’en Afrique, « essencerie » qui sonne beaucoup plus français que « station-service », etc.
Ces exemples sont une quantité infime qui ne donnent qu’une idée limitée du phénomène. Alors on peut poser la question suivante : « L’écrivain négro-afri­cain pratique t-il encore le français ?
Avant de répondre à cette question, il faut accepter que l’écrivain négro-africain, comme son confrère français, chinois, japonais ou autre est un être autonome qui utilise un matériau (la langue) pour faire œuvre de création. La création implique la liberté et le style. La liberté ne signifie pas la négation ou la destruction d’une langue mais une manière d’affirmer sa personnalité, d’exprimer son identité. Le style de l’écrivain, c’est ce qui le distingue des autres, ce qui fait qu’à travers le français qu’il utilise, on devine son souffle, ses impulsions, son âme et l’âme du peuple qu’il représente. C’est sa personnalité marquée du sceau d’un art original et singulier, même au prix d’une subversion aux conventions de style. Cette subversion, cependant ne doit mener ni à l’abâtardissement ni à la créolisation de la langue. C’est pourquoi, nous semble-t-il, la solution n’est pas de parler nos langues en français. Ce serait une double trahison vis-à-vis de nos langues et du français. Et cette trahison comporte des risques car tout le monde n’est pas Ahmadou Kourouma.
Ces pratiques langagières ne sont pas incompatibles avec l’usage d’une langue correcte. Elles doivent être une source d’enrichissement du génie français et le support d’une esthétique. L’écriture est un art. Elle prolonge et enrichit notre tradition orale. Elle est l’expression sublimée d’une vision intérieure ou extérieure et pour cela, elle requiert une langue belle, riche, subtile, non figée, vivante parce que reflétant la vie qui est mouvement et évolution, et charriant les alluvions de l’âme humaine à travers l’espace et le temps, pour la constitution d’un capital linguistique où toutes les sensibilités pourront se reconnaître sans renoncer à leur originalité.
La dégradation d’une langue est une blessure infligée à l’âme. Chez nous, les plus farouches défenseurs de nos langues, ceux qui revendiquent le plus leur insertion totale de la vie publique, à la place du français, s’offusquent contre une langue corrompue, fût-elle la langue française. C’est le réflexe atavique d’un peuple de tradition orale qui gardera toujours le culte du beau langage pour soutenir le poids sacré de la Parole.
Pratiques langagières donc, pour que la langue française soit revivifiée par une incursion dans le cœur des négro-africains. Cela suppose une ouverture des Français de l’hexagone qui devront écouter dans notre littérature notre voix et notre rythme, dans une langue dorée par notre soleil, investie de la puissance my­térieuse de nos mythes, mais qui reste la langue française. Cela suppose que la littérature africaine ait la place qui doit lui revenir dans le monde francophone et que les institutions qui œuvrent pour le rayonnement de la langue, œuvrent également pour une meilleure diffusion de cette littérature, afin que l’équilibre soit réalisé.
Notre conclusion, nous l’emprunterons à de Gourmont qui, parlant de l’écrivain dans le livre des Masques, écrit ceci : « sa seule excuse est d’être original. Il doit dire des choses non encore dites et les dire en une forme non encore formulée. Il doit se créer sa propre esthétique - et nous devons admettre autant d’esthétiques qu’il y a d’esprits originaux et les juger d’après ce qu’elles sont, et non d’après ce qu’elles ne sont pas ».
Cela suffit pour dire qu’en littérature négro-africaine, les pratiques langagières constituent la première manifestation de l’originalité des auteurs.


[1] Noter que descendre traduit le verbe qui en ouolof signifie « aller vers le bas « avoir accompli son devoir »




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