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LES MOUVEMENTS ARMES DE LIBERATION NATIONALE DU TIERS-MONDE
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Ethiopiques numéro 40-41
Revue trimestrielle de culture négro-africaine
Nouvelle série - 1er trimestre 1985 - volume III n°1-2

Les mouvements armés de libération nationale du Tiers-Monde [1]

Auteur : Jean ZIEGLER

Sur la terre, aucune liberté ne s’obtient sans souffrance et sang versé. Là réside une des lois les plus secrètes, les plus constantes de l’histoire humaine. Mais aucune liberté ne se gagne sans amour agissant, sans une solidarité profonde entre les peuples. Tomas Borge, Commandant de la Révolution [2] et ministre de l’Intérieur du Nicaragua, poète, aime citer ce poème de Vallejos :
« Muerto el combatiente miro
Hada el hombre y le dijo :
Te amo tanto...
Pero el cadaver seguia muriendo...
 »
Le combattant se meurt un homme le regarde, et lui dit : « Ne meurs pas ! Je t’aime tant... ». Mais l’autre continue de mourir. L’homme appelle alors, 20, 100, 10.000, un million, des millions d’autres hommes. De partout et de toujours, les hommes viennent, entourent le mort, le regardent, lui parlent. Finalement, tous les hommes de la terre entourent le mort. Alors, le cadavre se lève lentement, embrasse le premier homme et se met à marcher.
Tomas Borge commente : « Solo la solidaridad de los pueblos del mundo pueden levantar nuestros muertos. Cuando los muertos se lavantan, hay revolucion » (seule la solidarité des peuples du monde peut faire se lever nos morts. Lorsque les morts se lèvent, il y a révolution) [3].
Pour la compréhension des guerres révolutionnaires de libér­tion nationale du Tiers-Monde, la théorie qui reste universellement valable, jusqu’à être démentie par l’histoire, est celle de la lutte des classes : les hommes opprimés se révoltent, partout et toujours. A quelque classe, région, religion, ethnie, époque historique qu’il appartienne, jamais l’homme n’accepte durablement ses chaînes. Or, dans certaines conjonctures historiques précises, des avant-gardes se constituent qui produisent des analyses contingentes objectivement justes. Ces analyses théoriques et les contradictions sociales qui les fondent, font naître l’embryon d’une conscience collective anti-coloniale, anti-impérialiste. Cette conscience nouvelle, inédite alternative, permet à un nombre rapidement croissant de dominés de saisir ce fait capital : leur situation individuelle d’humiliation, de souffrance, d’exploitation, qu’ils partagent avec une multitude d’autres hommes, est commandée par des mécanismes sociaux analysables, qu’il est possible de combattre et de détruire. A partir de cette évidence, les opprimés vont donc se réunir, s’organiser, s’armer pour le combat autour de leur avant-garde. C’est ainsi que naissent les mouvements armés de libération nationale.
Une question préalable se pose : celle de la généralisation des résistances nationalistes que fait naître un peu partout dans le monde et non seulement à la périphérie du monde industriel, l’unification progressive de notre planète par la rationalité marchande.


On se souvient des pages prophétiques de Marx sur l’extension progressive du mode de production capitaliste et de la réification des consciences :
« Par suite du perfectionnement rapide des instruments de production et grâce à l’amélioration incessante des communications, la bourgeoisie précipite dans la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares. Le bas prix de ses marchandises est la grosse artillerie avec laquelle elle démolit toutes les murailles de Chine et obtient la capitulation des barbares les plus opiniâtrement xénophobes. Elle contraint toutes les nations, sous peine de courir à leur perte, d’adopter le mode de production bourgeois ; elle les contraint d’importer chez elles ce qui s’appelle la civilisation, autrement dit : elle en fait des nations de bourgeois. En un mot : elle crée un monde à son image » [4].
La marchandise a unifié le monde. La réunification est aujourd’hui presque achevée : les habitudes de vie alimentaires, sexuelles, affectives, vestimentaires, le langage, les mentalités, les désirs et les rêves sont investis, traversés, unifiés par la rationalité marchande. De Dakar à Manille, de Singapour à Séoul, de Buenos-Aires à Tokyo, de Kinshasa à Sidney, les hommes mangent, boivent, s’habillent (quand ils en ont les moyens), pensent et désirent les mêmes objets, adhèrent aux mêmes valeurs, quelle que soit leur culture d’origine, utilisent les mêmes produits, les mêmes catégories mentales et perçoivent le monde à travers les mêmes schèmes épistémiques. Nous vivons désormais dans un monde unifié par la marchandise, mais aussi par la rareté et la frustration.
Cependant, au fur et à mesure que progresse la monopolisation et donc la multinationalisation du capital, au fur et à mesure que s’étend l’empire de l’oligarchie impérialiste du centre vers la périphérie du système, les hommes tentent de résister en se repliant sur leurs communautés d’origine. Dans ce contexte, la communauté la plus résistante semble bien être la communauté linguistique, ethnique, culturelle des origines. Partout, et jusqu’au cœur de l’Europe la plus industrialisée, les revendications culturelles, linguistiques, économiques, politiques, de caractère nationaliste, surgissent. De la Bretagne au Québec ou à l’Irlande de la Corse à la Croatie, les hommes, brusquement, se souviennent de leurs ancestrales racines et revendiquent leur identité culturelle singulière, agressée par le surmoi unificateur de l’Etat.
Nous ne nous occupons pas des mouvements de renaissance culturelle, des mouvements nationalitaires tels qu’ils surgissent dans les grands Etats industriels du Centre, en Occitanie, en Corse, au Québec, au Jura, en Bretagne, en Irlande, au Pays Basque, par exemple. Les militants de ces mouvements témoignent souvent d’un grand courage personnel, d’un vif esprit de création et d’une volonté d’indépendance intellectuelle et d’autonomie politique évidente. Mais ces mouvements sont avant tout des mouvements de renaissance culturelle. Ils visent surtout à obtenir la reconnaissance de l’identité, et de l’histoire d’un peuple même si, au sein des grands Etats industriels centralisés, ils luttent pour obtenir l’établissement de relations économiques et politiques plus équitables entre ethnies différentes. Leurs revendications ne mettent que faiblement en cause le mode de production capitaliste sauvage ou d’Etat, et rarement les structures mondiales de l’échange inégal ou la division internationale du travail [5].
Deux urgences président à l’élaboration de ma contribution. La première : les mouvements armés de libération nationale du Tiers-Monde sont des formations sociales radicalement nouvelles, jamais rencontrées auparavant et qui surgissent sur la scène internationale - en majeure partie - après la deuxième guerre mondiale. Aucun concept existant de la sociologie politique actuelle ne permet de les cerner totalement : ces mouvements ne sont pas des partis politiques. Pourtant, ils privilégient l’organisation et la formation politique de leurs membres. Ces mouvements formulent, mettent en œuvre des revendications sociales fondamentales, proposent des changements de la structure de propriété, imposent dans les zones qu’ils contrôlent, des systèmes de production, de distribution nouveaux, mais ils ne sont pas assimilables à des syndicats ouvriers ou des ligues paysannes. Les mouvements armés de libération accordent une attention intense aux questions d’organisations militaires, à la logistique, à l’armement, à la conduite des combats : cependant, on ne saurait les comparer à des formations militaires classiques. Dans la phase avancée de leur développement, ils mettent en mouvement d’immenses masses de personnes, généralement d’origine paysanne. Pourtant, un mouvement armé de libération n’est pas une jacquerie et les concepts de Marx, d’Engels, de Bloch, élaborés pour comprendre les mouvements paysans de l’Europe du XVIe siècle, ne nous seront d’aucun secours. Une seule constatation pour l’instant : les mouvements armés de libération nationale tels qu’ils surgissent surtout depuis la fin de la deuxième guerre mondiale un peu partout en Asie, en Afrique et en Amérique méridionale, centrale et caraïbe, sont des formations sociales propres, radicalement inexplorées par les sciences humaines occidentales et dont la théorie reste à faire.
Ces mouvements, leurs combats, leurs victoires, leurs sacrifices modifient profondément le paysage social planétaire. Ils altèrent les rapports entre classes dans de nombreux pays, affectent l’équilibre entre les deux superpuissances sur plusieurs continents. Et surtout, ils apportent la chance d’une vie enfin humaine, plus libre, plus heureuse, plus juste à des millions d’êtres humains.
En Europe occidentale, en Amérique du Nord, l’esprit révolutionnaire recule, meurt. Les classes ouvrières de nos pays industrialisés sont pratiquement intégrées dans le projet impérialiste de leurs dominateurs. Ils épousent - avec conviction ou par simple inertie mentale - l’idéologie légitimatrice d’une organisation meurtrière du monde dont ils reçoivent les miettes. Les dominateurs accréditent le caractère « immuable », « naturel », « objectif » de l’ordre impérialiste, capitaliste, de la planète. La condition infrahumaine de plus d’un milliard d’hommes est renvoyée au domaine de la fatalité. La rupture radicale avec les mécanismes inégalitaires et meur­triers du marché mondial, avec la rationalité qui « justifie » leur fonctionnement, paraît de plus en plus lointaine, de moins en moins réalisable pour les travailleurs occidentaux [6]. L’espérance révolutionnaire de l’humanité se concrétise aujourd’hui dans les mouvements armés de libération nationale du Tiers Monde.
Voici la seconde de ces urgences : les mouvements armés de libération du Tiers Monde sont constamment décriés, calomniés par une partie des grands systèmes de communication (télévision, presse, radio, discours politiques) des sociétés capitalistes marchandes d’Europe, d’Amérique, et sous réserve, d’Union Soviétique. Au début de la guerre de libération, leurs combattants sont généralement perçus comme des brigands, des terroristes. Les premières unités de la guérilla reçoivent l’appellation consacrée de « bandes de rebelles », de « hors­la-loi ». La stratégie des dominateurs locaux est également habile : ils foulent au pied les droits constitutionnels, les libertés publiques pour ensuite déclarer hors-la-loi ceux qui prennent les armes pour défendre ces libertés.
A l’arrivée, c’est-à-dire au moment de la victoire, lorsque le cortège des survivants entre dans la capitale enfin libérée, les mêmes mass-média s’interrogent gravement : « Dans quels camps sous quelle nouvelle tutelle vont maintenant tomber le peuple libéré et ses libérateurs ? » Pourquoi cet acharnement ? Pourquoi ce refus obstiné de reconnaître la particulière identité, l’irréductible singularité de ces mouvements ? L’explication me paraît évidente : les mouvements armés de libération nationale du Tiers Monde sont les seules organisations populaires qui rompent d’une façon définitive avec les structures, la rationalité, le langage du marché capita­iste mondial. Or, les lois de ce marché - acceptées, reproduites, tant par les Etats et sociétés civiles de l’Occident capitaliste que par les Etats et partis de l’Est communiste - doivent continuer d’apparaître aux dominés - comme des lois « naturelles » et « universelles », sous peine d’être rejetées par eux. Quiconque conteste les structures du marché capitaliste mondial met en question l’ordre actuel du monde et les fantastiques privilèges que celui-ci confère à une minorité de dominateurs. Un authentique mouvement armé de libération ne se laisse pas non plus intégrer dans la stratégie de l’une ou l’autre des deux superpuissances. En bref : cette formation sociale nouvelle est définitivement inassimilable aux rationalités symboliques, aux stratégies économiques, aux politiques dominantes de l’Ouest comme de l’Est. Elle inquiète donc. Les dominateurs ne peuvent la traiter autrement qu’en la niant et la discréditant.
Je le répète : l’idéologie dominante du système impérialiste, ses intellectuels organiques, une grande partie de ses organes de presse, tentent d’occulter, de calomnier la radicale nouveauté du projet social, de la revendication au bonheur, collectif, immédiat, mis au monde par le mouvement armé de libération du Tiers Monde. Opération impérieuse : pour que le système impérialiste puisse se maintenir, durer, régner, il faut qu’il annule l’effet d’exemplarité que produisent, dans l’esprit de tous les peuples soumis, l’héroïsme victorieux, le courage triomphant d’un seul. Il faut que l’imprévisible insurrection d’un peuple soit ravalée au niveau d’une lamentable conjuration dirigée du dehors. L’action exemplaire de toute guerre de libération doit être étouffée. Les dominateurs se résignent parfois à accepter la « perte » d’un pays rural, dépourvu d’intérêt stratégique, de matières premières. Exemples : le Nicaragua, la Guinée­Bissao. Par contre, ils n’acceptent jamais que l’exemple du courage populaire puisse rayonner à travers la région, réveiller l’espérance d’autres peuples, fortifier la détermination d’autres hommes. Dans l’esprit des maîtres, toute libération doit être « accidentelle ». Il ne faut pas que les hommes dominés comprennent qu’ils peuvent eux-mêmes devenir les acteurs et les créateurs de leur propre histoire. Le devoir de diffamation, de calomnie, de destruction morale du mouvement armé de libération nationale devient ainsi pour les dominateurs une tâche objective contraignante. L’urgence est de dominer, de démanteler ces stratégies de calomnie, de désigner clairement leurs enjeux, d’inverser la violence symbolique, de la tourner contre ceux qui la manient.
Tout mouvement armé de libération connaît son moment de grâce et cette grâce est une force plus puissante qu’une bombe nucléaire.
Au centre le plus intime de tout combat collectif pour la libération des pauvres, il existe quelque chose qu’aucun essai de sociologie ne pourra jamais formuler une émotion profonde qui bouleverse - au sens littéral du terme - tous les sentiments ordinaires de ceux qui luttent ensemble. Ce n’est pas seulement l’espérance partagée d’une vie meilleure qui unit les combattants. Un autre sentiment plus neuf encore et plus radical les réunit, c’est la décision de chacun d’accepter lucidement le martyre, la volonté de mettre en jeu librement, sans contrainte autre que celle que lui impose sa conviction, sa propre vie pour le peuple. Dans les pays du Tiers Monde, les luttes de libération n’obéissent à aucune des règles habituelles de la guerre, à aucun protocole de la Croix Rouge. La guerre y est d’une indicible sauvagerie : quiconque tombe entre les mains de la soldatesque ennemie, des mercenaires, des services policiers, est quasi certain de subir, au Guatemala, en Namibie, aux Philippines, en Uruguay, les tortures les plus effroyables. Seul un homme et une femme qui ont renoncé, intérieurement, à toute exigence de survie personnelle et qui, d’un libre choix, ont mis leur vie entre les mains de la communauté combattante, peuvent vaincre ­ nerveusement, quotidiennement - la peur paralysante, le vertige que provoque la certitude d’une agonie sous la torture. J’ai connu au Nicaragua, une jeune femme, Norma Cuadra qui, durant les années 1976-77-78, grâce à une Ford à double fond, convoyait, de la frontière du Costa-Rica jusqu’aux collines d’Esteli, des pistolets-mitrailleurs, des cartouches, des grenades. Chaque fois qu’elle approchait d’un barrage de gardes somozistes, elle avait l’impression - au sens littéral du terme - de mourir. Lorsque les gardes faisaient mine de fouiller sa voiture, cette femme élégante, issue de l’oligarchie, jouait l’indignation... Le barrage franchi, elle avait la sensation de revivre.
Mort et résurrection : cette expérience marque l’existence du combattant. Elle la transforme. Elle fait du résistant l’homme d’une race nouvelle et qui annonce l’humanité libérée à venir. Tout mouvement collectif de revendication sociale - comme toute vie individuelle, d’ailleurs - connaît des moments de grâce, une période, des instants où son être profond se donne à voir. Le mouvement armé de libération nationale impose à l’opinion internationale la claire conscience de la détermination de ceux qu’il réunit. Il exprime l’identité, le désir profond, la liberté ex­gée, l’être singulier du peuple qu’il représente. Ce faisant, il met en échec, conteste, détruit la légitimité des dominateurs. Il mon­tre la possibilité concrète d’une existence différente, libérée, heureuse. Il détruit un monde et annonce l’avènement d’une humanité nouvelle.
Les mouvements armés de libération du Tiers Monde, victorieux de leurs adversaires, ne créent-ils pas, dès leur arrivée au pouvoir, des gouvernements tout aussi autoritaires, tout aussi contraignants que ceux qu’ils viennent de chasser ? L’Etat qui naît de leur victoire ne succombe-t-il pas, dans de nombreux pays du moins, à la tentation totalitaire, autocratique ?
Une mise en garde s’impose. Il n’est pas possible de saisir le problème de la construction nationale dans le Tiers Monde à l’ère du marché capitaliste universalisé, en le référant simplement aux édifications nationales antérieures, par exemple à celles de l’Europe. Les nations européennes naissantes, du Moyen âge au XIXe siècle, ont affronté l’ordre féodal et répondu aux exigences d’une organisation économique, politique et sociale conforme aux intérêts de la bourgeoisie et de ceux d’entre princes qui surent s’appuyer sur elle pour conserver leurs prérogatives.
La nouveauté radicale à laquelle sont confrontés les nationalistes révolutionnaires d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie, au sortir de la guerre populaire de libération, réside dans les impératifs mêmes qui ont commandé le déclenchement de la lutte menée par les classes les plus défavorisées de la société. Cette lutte ne peut que postuler l’abolition des classes, donc une construction civile nationale égalitaire.
La construction nationale se confond alors nécessairement avec une construction socialiste. Les nouveaux Etats du Tiers monde nés de la lutte armée de libération nationale se trouvent en butte à la double tâche suivante :
1 - Comme les Etats européens, par le passé, ils doivent obtenir la reconnaissance de leur souveraineté de la part des autres Etats, consolider et défendre leurs frontières, organiser un espace juridique cohérent, créer les institutions du pouvoir, garantir la paix civile, organiser une économie.
2 - Le deuxième impératif urgent est d’unifier la société civile dans une nation fraternelle, égalitaire et libre, de donner une existence nationale aux multiples classes et groupes peuplant le territoire, naguère exclus de la vie civile et politique cette deuxième tâche rencontre un obstacle apparemment insurmontable puisque l’ordre du monde, auquel se soumettent de gré ou de force la plupart des Etats de la planète, impose des modèles de développement qui font peu de cas des hommes.
La victoire politique, militaire sur l’occupant n’abolit pas la soumission du pays libéré aux lois du marché capitaliste universalisé ni son insertion dans la division internationale du travail ni encore son assujettissement aux termes d’échanges inégaux. La consruction de cette nouvelle nation fraternelle, égalitaire qui réalise dans la paix les promesses faites aux plus pauvres durant la guerre - rencontre ainsi de nombreuses et gigantesques difficultés. Citons-en les principales : il y a d’abord la difficulté de création d’une conscience nationale. S’orientant aux paramètres de leurs désirs révolutionnaires, ils doivent créer une nation, un Etat, sur des territoires où il n’y a eu avant eux que des comptoirs marchands étrangers, des troncs de sociétés ancestrales délabrées, des bidonvilles, des plantations coloniales, des enclaves minières gardées par des chiens. Ils doivent créer une conscience nationale, indépendante, nourrie du savoir né des pratiques autochtones, là où l’occupant étranger n’a laissée que divisions tribales, catholicisme colonial, idéologie d’assimilation. En même temps il faut vaincre la misère, les injustices, le chômage, les maladies endémiques, la famine, éradiquer l’exploitation des uns par les autres jusqu’à la soumission que celle-ci suppose dans la tête des exploités. Le temps, c’est de la vie humaine : il faut abattre les taudis, détruire l’analphabétisme, créer des logements, des hôpitaux, des écoles. Des systèmes nouveaux de production autocentrée, répondant aux besoins sociaux les plus urgents, de la population doivent remplacer les plantations coloniales et les circuits économiques orientés vers la satisfaction des besoins de l’étranger. Or, qu’il s’agisse de défense nationale ou d’édification économique et sociale, la difficulté est multiple. L’héritage historique laissé par les colonisateurs en Afrique ou par les oligarchies compradores en Amérique latine est particulièrement misérable : très peu de cadres, ana­phabétisme, insuffisance d’infrastructures. A l’aliénation des individus et à l’inadaptation culturelle aux conduites qu’impose l’instrumentalité du développement économique, s’ajoutent les ravages de la guerre. La construction nationale ne s’opère pas dans la liberté mais elle est entourée d’ennemis extérieurs et est menacée par le sabotage intérieur.


Au XVe siècle européen, Louis XI, roi de France a tracé les frontières du royaume, a conquis un territoire d’Etat, créé les premières institutions du pouvoir central, ce qui lui vaut d’être considéré comme un grand monarque. Il a jeté les bases indispensables pour la construction de la nation française à venir. Comme Louis XI, au XVe siècle, les nationalistes révolutionnaires du Tiers Monde doivent aujourd’hui, en priorité, tracer et défendre des frontières, conquérir un territoire, organiser une économie, créer un ordre juridique cohérent, mettre au monde les institutions d’un pouvoir central. Pratiquement tous les nouveaux Etats nés de la guerre révolutionnaire de libération nationale analysés ici (Angola, Mozambique, Nicaragua, Guinée-Bissau. etc.) connaissent aujourd’hui des attaques militaires contre leurs frontières ou des contestations diplomatiques de leurs frontières terrestres ou maritimes. N’oublions pas non plus de quel lointain Moyen âge viennent les nouveaux Etats nés de la victoire des mouvements armés de libération nationale des Amériques et de l’Afrique.
Avant 1979, le Nicaragua n’était de fait ni un Etat, ni une nation. C’était le domaine privé d’une famille oligarchique qui possédait les 40 % des terres de plantations du pays, plus de la moitié de son secteur industriel et bancaire et qui se comportait vis-à-vis de son peuple comme un maître latifundiaire de l’empire romain finissant face à la masse anonyme de ses esclaves [7]. Quelques sociétés, multinationales minières et bananières nord­américaines gouvernaient en parfaite autonomie leurs enclaves en terre misquito, le long de la côte de l’Atlantique. Au Salvador, quatorze familles administraient, exploitaient, de 1821 à 1975, les terres et les hommes. En Haïti, la famille Duvalier, assistée de quelques sociétés de charte d’origine nord-américaine, japonaise et européenne, possède aujourd’hui la majeure partie de la force de travail, des plantations de canne et de café et des quelques rares industries (mines, hôtels, textiles) du pays. Pour d’autres raisons, essentiellement la faible pénétration du colonialisme portugais et son caractère de mercantilisme archaïque, la domination étrangère avait laissé des pays comme l’Angola et le Mozambique, immenses territoires habités par de nombreux peuples, sans structures étatiques intégrées jusqu’en 1974. Au Mozambique, il y avait avant 1974, 200,000 Blancs. Ils habitaient le sud et la poche de Beira. Mais au-delà du Zambèze, en pays Maconde ou à Tête, aucune administration digne de ce nom n’existait. Du fleuve jusqu’à la frontière de Tanzanie s’étendait la terra incognita. Aucun pouvoir d’Etat n’y déployait son action. Le Mozambique, sous la colonie, existait à peine : c’était des comptoirs marchands sur l’Océan indien (Beira, Lourenço Marques, Pemba), des ports et des réseaux ferroviaires pour l’exportation vers l’Europe des produits miniers du Swaziland, d’Afrique du Sud, de Rhodésie. Le peuple ? Une mosaïque de tribus souvent hostiles entre elles et dont les antagonismes étaient soigneusement entretenus par les maîtres blancs. L’Angola a connu un destin analogue : Cabinda était une enclave pétrolière entre les mains des sociétés américaines ; Luanda, un port atlantique. Les enclaves diamantifères du centre étaient gé­ées en parfaite autonomie par les sociétés sud-africaines De Beers et Oppenheimer. Le chemin de fer de la Vallée du Benguela appartenant au capital anglais, évacuait de l’intérieur du Shaba (ex-belge) et la Zambie (ex-anglaise) le cuivre, l’uranium, le manganèse vers la mer. Sur les hauts plateaux méridionaux, enfin, l’agriculture coloniale, orientée vers les cultures d’exportation, avait chassé de leurs terres des milliers de paysans africains. Les immenses contrées de l’Est, les régions du Cunene, le massif et les forêts de Demba ? Ces contrées-là, plus étendues que trois fois le Portugal, ne faisaient guère partie du territoire « national ». De même en Guinée, au Cap Vert. En Guinée-Bissao, les paysans de Boe, du Fouta et de la haute vallée du Cacheu n’avaient jamais bénéficié d’une administration sanitaire, sociale avant 1969, date à laquelle, dans les premières zones libérées, s’installaient des médecins hollandais et suédois, engagés par le PAIGC. Des douze îles de l’archipel du Cap Vert, seules les trois îles de Santiago, S. Vicente et Sal étaient réellement administrées par le pouvoir colonial.
Lorsqu’il est question de l’unification du territoire, les analogies de situation entre la France du XVe siècle et le Mozambique et l’Angola de la fin du XXe siècle sont nombreuses et frappantes.
La comparaison entre la tâche qu’affrontait au XVe siècle, Louis XI, roi de France et celle qu’affrontent aujourd’hui les mouvements armés de libération nationale du Tiers Monde n’est pas gratuite. Une fois les Anglais vaincus sur son territoire, Louis XI devait affronter des ennemis puissants au sein de sa propre famille : Charles le Téméraire, Duc de Bourgognes, son cousin, avec qui il avait conclu une alliance en 1468 à Péronne et conquis Lille, minait son royaume de l’intérieur et menaçait le pouvoir central naissant. Charles fut finalement vaincu et tué à Nancy en 1477.
Le FRELIMO, arrivé au pouvoir à Maputo, anciennement Lourenço Marques, doit aujourd’hui réduire de nombreux et puissants potentats locaux, combattre de nombreuses forces centrifuges. La tâche est loin d’être terminée. Le M.P.L.A. au pouvoir à Luanda, connaît des problèmes identiques : tout le sud du pays, toute sa zone nourricière, agricole, est aujourd’hui encore entre les mains d’un pouvoir tribal, celui des Ovimbandu, représenté par le chef Jonas Savimbi, et qui refuse obstinément la soumission au pouvoir central.
Dans ce même contexte, une autre question se pose : dans la plupart des pays du Tiers Monde, les hommes et les femmes qui ont dirigé la guerre nationale de libération sont, à quelques rares exceptions près, les mêmes qui après la victoire gouvernent l’Etat. Leurs réflexes psychologiques, le type de rapports humains qu’ils privilégient, leur vision du monde restent les mêmes. Autrement dit : ils gèrent l’Etat comme ils ont géré la lutte. Or, il n’y a pas trente-six façons de faire la guerre. Les mots d’ordre qui gouvernent la conduite de la guerre sont : discipline, contrainte, hiérarchie, plan. Ces modes d’action ne risquent-ils pas de passer au pouvoir d’Etat ? Répétons-le : les personnes dirigeant hier le mouvement sont les mêmes qui administrent aujourd’hui le pouvoir d’Etat. Ni leurs réflexes psychologiques ni leur habitude du commandement ne changent comme par miracle en l’espace de quelques mois. D’autant plus que ces réflexes, ces modes d’action ont été la condition de leur survie durant des années, parfois des décennies de guerre, où le moindre manquement aux consignes était sanctionné de défaite, de mort.
Enfin, un dernier problème est à signaler : tous les mouvements armés de libération du Tiers monde sont, par la force des choses, des mouvements ultra­ jacobins [8]. 81 combattants voyageaient à bord du Gramma en Décembre 1956. 18 ont survécu aux premiers combats et rejoint la Sierra Maostra. Moins de 700 guérilleros sont entrés à La Havane le 6 janvier 1959. Au moment de la prise de Managua, le 19 juillet 1979, le Front sandiniste de libération nationale ne comptait à peine plus de 250 dirigeants et cadres réellement formés. Tous portaient le titre de « Commandant de la révolution » pour les neuf membres de la direction nationale du FSLN, « commandant guérillero » pour tous les autres. Ils forment aujourd’hui l’armature du nouvel Etat. En 1975, au moment du départ de l’occupant portugais, le MPLA était composé d’environ 3.000 hommes et femmes - rescapés des massacres, des prisons et des maquis - ayant une formation militaire et politique sérieuse. La situation était la même au Mozambique après que le FRELIMO ait brisé l’offensive du général Kaulza de Arriaga, traversé le Zambèze et mis en échec les troupes d’occupation coloniale. En 1974, le FRELIMO ne comptait guère plus de 4.000 cadres formés : ceux-ci occupent aujourd’hui toutes les positions-clés de l’Etat. A Bissau, même situation : 1.500 hommes et femmes sont sortis de la forêt ou sont rentrés de Conakry et de Ziguinchor en septembre 1974. Ajoutez à cela les campagnes de sabotage, l’ostracisme dont ces hommes et ces femmes sont l’objet de la part des anciennes puissances coloniales et des Etats Unis et vous comprendrez mieux la mentalité de ghetto, le traumatisme de l’encerclement qui habitent si souvent les dirigeants des nouveaux Etats. La nature ultrajacobine de leur mouvement et leur traumatisme d’assiégés influencent tout naturellement leur conduite à la tête du gouvernement. Pour nous Européens, qui jugeons avec tant d’arrogance, de facile conviction la conduite de ces hommes et de ces femmes, miraculés des génocides et des massacres, une conclusion s’impose : il nous faut être intransigeants sur les principes, mais indulgents à l’égard des hommes. Cette attitude facilitera l’amélioration du jugement que nous portons sur les Etats nouveaux du Tiers Monde.
La réussite d’une construction nationale, doublée d’une révolution socialiste, indépendante, représente un précédent menaçant pour l’ensemble de l’ordre impérialiste. Or, les jeunes Etats ont besoin d’argent de technologie et se trouvent de ce fait dans une situation de vulnérabilité extrême. Leur marge de manœuvre pour échapper à la mise sous tutelle par l’une ou l’autre des superpuissances est très réduite. Il en résulte de surcroît des débats internes, conflictuels et souvent dangereux, comportant des risques de dissension non maîtrisables, qui mettent en question l’unité du groupe dirigeant, donc de l’Etat et de la nation. La question du développement économique, absolument indispensable pour juguler la misère et la faim, se pose dans un contexte sans précédent dans l’histoire : les ressources des Etats libérés ne sont pas en marge du monde industriel développé mais continuent à faire l’objet des convoitises des puissances industrielles. Les Etats du Tiers Monde se trouvent en fait dans une situation contradictoire qui est presque insurmontable : s’ils refusent l’abandon à l’étran­er de l’exploitation de leurs ressources naturelles, ils doivent mettre en œuvre les moyens de l’assurer eux-mêmes. Pour cela, il leur faut acquérir à l’étranger les capitaux, les cadres, la technologie nécessaires.
L’un des exemples les plus saisissants de cette situation est offert par l’Angola. En 1982, cet Etat, né d’une lutte de libération nationale héroïque, doit défendre ses provinces méridionales contre la guerre d’agression et de génocide sud-africaine et lutter contre le sabotage interne de l’UNITA qui dévaste les régions agricoles les plus riches et mine la coalition nationale en favorisant la sécession de l’ethnie la plus importante du pays. Dans ce contexte, l’Angola doit entretenir une armée nationale de 45.000 hommes et, en plus, assurer les frais de stationnement des 18.000 soldats cubains alliés, acheter de l’armement au prix du marché mondial et importer les deux tiers de l’alimentation de sa population. Il ne peut procéder à ces achats qu’au moyen de devises étrangères. C’est le pétrole brut de Cabinda, extrait et commercialisé par la Compagnie américaine Gulf Oil qui les lui fournit à 81 %.
L’Angola était, avant 1975, exportateur de biens agricoles. Le pays gagnait en plus des devises avec le chemin de fer du Benguela qui évacuait sur l’Atlantique le cuivre du Zaïre et de la Zambie. Or, du fait du sabotage de l’UNITA, l’agriculture est ravagée et le chemin de fer du Benguela ne fonctionne qu’aux 10 % de sa capacité. Pour le seul chemin de fer, le manque à gagner annuel (taxe, etc.) de l’Angola est aujourd’hui de 30 millions de dollars.
Rien ne sert de rêver. On ne peut raisonner contre l’histoire : les principes de liberté, de justice, incarnés par la lutte de libération nationale des peuples du Tiers Monde appartiennent à tous les peuples. Mais les problèmes qu’affrontent les Etats nés de cette lutte n’appartiennent qu’à eux.
On ne saurait appliquer à l’action gouvernementale des nationalistes révolutionnaires du Tiers-Monde les mêmes paramètres qu’on est en droit d’utiliser lorsqu’il est question de juger l’action du gouvernement socialiste de France.
Les socialistes français seront jugés sur leur capacité de rompre avec le mode de production et la rationalité capitaliste, d’instaurer l’autopropriété et l’autogestion progressive des moyens de production par les producteurs, de distribuer dans un Etat progressivement décentralisé le pouvoir public aux communautés régionales renaissantes, d’augmenter le bien-être, l’espérance, la sécurité des hommes, de réaliser enfin - contre tous les impérialismes cette alliance de l’Europe socialiste avec les Etats-nations du Tiers Monde, qui seule assurera à l’humanité une chance de liberté, de dignité et de survie.
J’insiste : aux dirigeants des nouveaux Etats nationaux d’Amérique latine, d’Asie, d’Afrique, l’histoire demande aujourd’hui, en priorité, de détruire la misère, de nourrir leur peuple, de développer les forces de production, de distribuer les terres et de créer un pouvoir central puissant, capable d’empêcher à tout jamais le retour arrogant, sous quelque masque que ce soit, des anciens maîtres. Dans ces conditions, les paramètres de la démocratie occidentale sont malaisément applicables. Nous, Européens, vivons à des années-lumières des comba­tants angolais, cubains, sahraouis, salvadoriens, guatémaltèques ou mozambicains. « La tâche de l’intellectuel n’est pas de distribuer l’aménité mais d’essayer ce qui est ; son propos n’est pas de séduire, mais d’armer » [9] (Régis Debray). S’il est vrai que nous ne devons jamais renoncer à notre sens critique, il n’en reste pas moins que les mouvements armés de libération nationale du Tiers Monde et les Etats nouveaux qui naissent de leur combat défendent dans des conditions difficiles et contre des ennemis communs, les principes de liberté, de justice, de souveraineté nationale qui sont les nôtres. Ces mouvements, ces Etats ne requièrent pas ou du moins pas en premier lieu, notre jugement critique, distant, abstrait et neutre, mais notre solidarité.
L’alliance qu’ébauchent aujourd’hui avec les mouvements armés de libération nationale du Tiers Monde et les Etats souverains nés du combat anti-impérialiste, anticolonial, les partis socialistes démocratiques d’Occident et les Etats européens sous gouvernement socialiste - notamment la France - est un fait radicalement nouveau, d’une importance historique capitale [10].


Trois raisons fondent cette alliance. La première est d’ordre moral : les mouvements armés de libération nationale du Tiers Monde incarnent des principes identiques à ceux qui sont au fondement de plusieurs nations e­ropéennes et notamment de la nation française. François Mitterrand, lors de son voyage au Mexique en octobre 1981, s’adressant aux révolutionnaires latino-américains, dit :
« Vos héros ont façonné votre histoire. Ils n’appartiennent qu’à vous. Mais les principes qu’ils incarnent, appartiennent à tous. Ce sont aussi les nôtres. C’est pourquoi, je me sens ici en terre familière. Les grands souvenirs des peuples font de grandes espérances... Nos héritages spirituels, plus vivants que jamais nous font obligation d’agir dans le monde avec un esprit de responsabilité... Chaque nation, en un sens, est son propre monde. Il n’y a pas de grands ni de petits pays, mais des pays également souverains, et chacun mérite un égal respect ».
Et plus loin :
« Le message est simple, mais apparemment il n’est pas e­core entendu partout : il n’y a et ne peut y avoir de stabilité politique sans justice s­ciale. Et quand les inégalités, les injustices ou les retards d’une société dépassent la mesure, il n’y a pas d’ordre établi, pour répressif qu’il soit, qui puisse résister au soulèvement de la vie ».
Enfin :
« Le respect des principes dérange le plus souvent les routines diplomatiques. Mais l’histoire qui passe donnera raison au droit qui reste [11].
La deuxième raison est d’ordre économique :
A une minorité d’hommes privilégiés, le marché capitaliste mondial accorde aujourd’hui des richesses et un pouvoir exorbitants. Il condamne à une vie de malnutrition, d’angoisse, de maladie, de chômage, la majorité des habitants de notre planète. En 1983, 18 % de la population mondiale consommait plus de 65 % de toutes les richesses produites sur la terre [12].
Trente millions de personnes vont mourir de faim en 1985. Les dictatures policières les plus abjectes sévissent au Chili, en Turquie, en Pologne, en Indonésie et dans des dizaines d’autres pays du globe. Aujourd’hui, la torture est devenue un moyen ordinaire de gouvernement pour 84 Etats, membres des Nations Unies [13].
Les termes d’échange entre les deux moitiés du monde se détériorent : cent kilos d’arachides valaient soixante-quinze kilos de riz, il y a vingt ans ; ils n’en valent plus que trente-sept aujourd’hui. Les producteurs de cacao qui, en 1966, touchaient 50 % du prix auquel leurs produits étaient vendus sur le marché de Londres, n’en touchaient plus que 16 % en 1977. Les producteurs de bananes, eux, ne reçoivent plus en 1982 que 11,5 % du prix final de leurs produits.
Parallèlement aux termes de l’échange qui se détériorent, la santé des hommes, victimes de cette détérioration, se défait. Un seul indicateur : dans le Nord-Est brésilien, les travailleurs salariés ont aujourd’hui une constitution, une capacité physique plus faible que celle des esclaves d’avant 1888. Un esclave portait des sacs de sucre de 80 kg. Le poids fut ramené à 60 kg en 1970. Vu la faiblesse des hommes aujourd’hui, le poids standard du sac est de 50 kg en 1981 [14].
La victoire militaire, politique remportée par le mouvement armé de libération sur l’occupant étranger ou sur la tyrannie autochtone ne détruit pas par elle-même la violence devenue universelle du marché capitaliste mondial. Elle n’abolit pas pour le pays libéré les taux d’échange inégaux. Elle ne supprime pas la division interna­tionale du travail. Seule l’alliance avec une ou plusieurs grandes nations industrielles du centre permettra au nouvel Etat d’échapper à la satellisation par une des deux superpuissances et de s’engager dans un développement accéléré, autocentré sur ses richesses nationales. Le contrat à long terme conclu le 3 février 1982 entre l’Algérie et la France est à ce titre exemplaire : il prévoit la livraison à la France de 9,15 milliards de mètres cubes de gaz saharien par an, pendant une période de vingt ­cinq ans. Le prix du gaz saharien vendu à la France sera indexé sur celui du pétrole et supérieur d’environ 20 % au prix du marché mondial. Incontestablement, l’accord franco-algérien va aboutir à une hausse importante de la facture gazière française, hausse acceptée au nom d’une vision nouvelle, plus juste du monde.
La troisième raison, l’alliance des Etats industriels occidentaux sous gouvernement socialiste et des forces socialistes démocratiques européennes avec les mouvements armés de libération du Tiers-monde et les Etats souverains nés de leur combat est aujourd’hui la seule garantie à moyen et long termes pour le maintien de l’indépendance et de la souveraineté de l’Europe face aux deux superpuissances. Est-ce que comme le dit le parti communiste italien, « le coup d’Etat militaire en Pologne met fin à soixante - quatre ans d’espérance » ? Le parti communiste italien écrit : « La participation de la classe ouvrière est la seule légitimité d’un pouvoir communiste. Ce n’est plus le cas aujourd’hui en Pologne ni dans d’autres pays du pacte de Varsovie ». Et plus durement encore : « La capacité de renouveau est épuisée à l’Est » [15].]]. La page de la Révolution d’octobre est définitivement tournée.
L’Europe aujourd’hui est en train de prendre conscience du sens de sa mission historique. Sur une planète couverte de barbelés, de prisons, d’asiles, de camps, d’échafauds, les démocraties, européennes sont des îlots fragiles de liberté et de paix. Pour la majorité des hommes sur terre, l’existence quotidienne est un interminable cauchemar de peur, de violence, de souffrance. L’Europe occidentale assure à ses citoyens, au plus grand nombre d’entre eux, du moins, une vie économiquement décente, l’exercice des libertés et une protection minimale de leurs droits fondamentaux. Liberté fragile, identité mal assurée et qui toutes deux ont besoin, pour survivre et s’épanouir, de la protection que seule une alliance planétaire peut leur procurer. Qu’on regarde une carte du globe ! L’Europe occidentale, ses industries, ses agricultures ses réseaux commerciaux et de service, dépendent presque totalement du monde trans-océanique. Face aux deux empires mondiaux qui témoignent d’un cynisme variable dans leurs ra­ports avec les peuples, d’une éga­e volonté de puissance et d’objectifs diversement fondés et justifiés de partage de la planète, seule l’alliance avec les peuples insurgés du Tiers Monde peut assurer à l’Europe la permanence de son identité et l’épanouissement de sa liberté.
Une dernière remarque : l’alliance de l’Europe socialiste et démocratique avec les Etats souverains et mouvements de libération d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine s’ancre dans des principes dont les origines historiques divergent, mais dont le contenu est le même. Au-delà des buts conjoncturels qu’elle vise (organisation d’un front de résistance connu contre les deux superpuissances ; développement de relations économiques nouvelles entre le Nord et le Sud), cette alliance témoigne d’une conviction partagée : celle de l’existence d’une conscience de l’identité entre tous les hommes.
Carlos Lamarca, héros de la résistance brésilienne, blessé au combat, puis assassiné par la police de la dictature le 28 août 1971 à Buriti Cristalino (Etat de Bahia), laisse ce testament : « Vo­cê é cada um de nos, nos todos somos você » [16]
Je suis l’Autre et l’Autre est moi. Il n’y aura jamais de dignité ni de liberté, ni de paix dans aucune société, sur aucun conti­nent, avant que tous les hommes ne vivent dans la justice, soient libres, ne mangent à leur faim. Tout homme ne se construit qu’à l’aide d’autres hommes. Le bon­heur de chacun présuppose le bonheur de tous. La venue au monde de cette conscience de l’identité conditionne la survie de notre espèce sur terre. Claude Lévi-Strauss, qui n’est ni socialiste ni révolutionnaire, résume mon propos :
« L’unique espoir, pour chacun de nous, de n’être pas traité en bête par ses semblables, est que tous ses semblables, lui le premier, s’éprouvent immédiatement comme êtres sou­frants, et cultivent en leur for intérieur cette aptitude à la pitié, qui dans l’état de nature, tient lieu de loi, de mœurs, et de vertu, et sans l’exercice de laquelle nous commençons à comprendre que, dans l’état de société, il ne peut y avoir ni loi, ni mœurs, et ni vertu ». « Loin de s’offrir à l’homme comme un refuge nostalgique, l’identification à toutes les formes de la vie, en commençant par les plus humbles, propose donc à l’humanité d’aujourd’hui, le principe de toute sagesse et de toute action collectives ; le seul qui, dans un monde dont l’encombrement rend plus difficiles, mais combien plus nécessaires, les égards réciproques, puisse permettre aux hommes de vivre ensemble et de construire un avenir harmonieux » [17].


[1] Je reprends ici tout en les développant certaines des thèses évoquées dans mon récent livre Contre l’ordre du monde - les rebelles, Mouvements armés de libération nationale du Tiers Monde, Editions du Seuil 1983 et 1984.

[2] Les neuf membres de la Direction nationale du Front sandiniste de libération nationale du Nicaragua portent chacun lé titre de « Commandant de la Révolution ».

[3] Tomas, Borge, in Journal Barricada. Managua, du 30-1-1981

[4] Karl Marx Manifeste du parti communiste, Œuvres complètes, éditées par Maximilien Rubel, Ed. Gallimard, coll. Pléiade, vol. I, 1963, p. 165-166. Ces pages, écrites en 1847, restent prophétiques, même si leur ethnocentrisme, pour ne pas dire leur racisme, choque.

[5] Des exceptions : L’ETA basque (aile militaire) et surtout certains secteurs du Parti québécois développent des revendications, des analyses mettant en question l’organisation actuelle du marché capitaliste mondial.

[6] Je ne me prononce pas sur les travailleurs de l’Est qui, en Pologne, nous donnent un magnifique exemple de révolution.

[7] L’analogie entre le Nicaragua avant 1979 et le Maghreb du IIIe siècle est frappante : au Bas-Empire, du IIIe siècle de notre ère le territoire de l’actuelle République tunisienne appartenait à six propriétaires, membres de la classe sénatoriale. cf. François Decret et Mohammed Fantar. L’Afrique du Nord dans l’Antiquité, des origines au Ve siècle, Ed. Payot, 1981.

[8] Je ne parle ici que du Front de libération proprement dit, de ses dirigeants, ses cadres, ses militants. Il va sans dire que le front, au fur et à mesure que progresse la lutte, gagne l’adhésion d’un grand nombre d’autres personnes, crée des organisations de masses, est capable d’organiser des grèves et, dans la phase ultime, de lancer des centaines de milliers d’hommes dans l’insurrection ouverte.

[9] Régis Debray Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du Dixième anniversaire, Editions Maspéro, 1978.

[10] Pour l’instant cette nouvelle politique d’alliance de la France socialiste profite avant tout à l’Amérique latine, au Maghreb. Elle ne bénéficie ni à la plupart des Etats et mouvements de libération d’Afrique noire ni aux Sahraouis du Sahara occidental ni aux Palestiniens.

[11] Banque Mondiale, Atlas économique mondial, Edition 1984 Washington. 1984.

[12] François Mitterrand, Discours devant le Monument aux morts de la Révolution mexicaine, Mexico 20-10-1981, Ed Ministère des Relations extérieures ; Direction des services d’information. Paris, 1981.

[13] Rapport Amnesty International 1981. On peut se procurer ce rapport chez Amnesty International, Section française, 18, rue Théodore Deck, 75015, Paris. Aussi : Les disparus, rapport sur une nouvelle technique de répression, dossier présenté par Amnesty International, Col. Points, Ed. Seuil, 1982.

[14] René Dumont, Marie-France Mottin, Le maldéveloppement en Amérique latine, Ed. du Seuil. 1981.

[15] [[L’Unita, N° du 30-12-1981.

[16] « Toi, tu es chacun de nous. Et nous tous sommes toi ».
Cf. Emiliano José Oldack Miranda. Lamarca, O capitão da guerrilla, Global. Edition, Sio Paulo. 1980.

[17] Claude-Lévi-Strauss, J.J. Rousseau, fondateur des sciences de l’homme, in Rousseau, ouvrage collectif, Ed. Baconnière, Neuchâtel, 1962, p. 127.




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