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LE BONHEUR D’ETRE FRANCAIS de Christine CLERC, Editions Granet 1982
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Ethiopiques numéro 40-41
Revue trimestrielle de culture négro-africaine
nouvelle série - 1er trimestre 1985 - volume III n°1-2

Auteur : Lilyan Kesteloot

Que voici du bon journalisme écrit d’une plume alerte qui galope le long des pages comme la petite voiture de cette aimable dame le long des routes de France ! Rien de sophistiqué dans le ton ni dans la forme, mais le mot qui fait voir, qui fait toucher, qui fait sentir, les dialogues et les exclamations qui font entendre, un stylo-caméra sans doute inspiré par l’enregistrement magnétique. Cependant ces interviews d’origine sont devenues des sketchs pleins d’humour. Tel ce déjeuner chez Chirac, ou les visites de Mitterrand à Vezelay, ou de Giscard à Chamallières.
Enfin il arrive que conversations et descriptions s’organisent en véritables mises en scène, lorsque l’auteur s’attendrit ou s’enthousiasme. Cela nous vaut l’ambiance chaude et parfumée de la pâtisserie d’Amboise ; l’odeur des tartes et des chocolats s’entrecroisent avec les sourires potelés de la pâtissière et de sa fille, si bien qu’au bout du chapitre on meurt littéralement de faim ! Cette journaliste a lu l’auteur des « Scènes de la vie de province ». Car Christine Clerc évite délibérément Paris et ne s’attarde pas dans les grandes villes. Bien sûr Bordeaux, Lyon, Marseille... Mais à Lyon elle s’arrête chez Bocuse et nous brosse la vie du meilleur cuisinier de France, à Marseille elle ne suit Jacques Ralite le ministre de la santé que durant une demie page...
Par contre elle explore pendant six pages l’usine de Pont à Mousson (coke, fonte, tuyaux) et en passe sept sur la fabrique de verreries-cristaux de Baccarat. Ce sont à chaque fois de petits reportages exhaustifs sur l’histoire de l’entreprise, ses problèmes économiques actuels, les conditions de travail des ouvriers ; le tout assorti de considérations sur la valeur technique, morale (mais oui) voire culturelle de ces « unités de production » dans la France d’hier et d’aujourd’hui.
Mais notre reporter ne visite pas seulement les usines qui marchent. A Saint-Etienne elle débarque à Manufrance (vélos, fusils, art ménager) occupée par les grévistes et c’est auprès d’eux qu’elle s’informe. Dans la même ville elle ira voir le patron de Casino (épicerie à succursales) qui couvre tout le pays et dont le succès est dû non au génie mais à la rigueur de gestion.
Enfin comment passer à Saint-Etienne en ignorant le football, même si on est une femme ? Et Christine Clerc se retrouve au stade et nous restitue (en profane certes) le match et son ambiance, la fascination des gamins devant Platini, Janvion, Herbin, Thierry Wolf qui dans ce coin-là ont remplacé les Johnny Halliday ou Bob Marley.
Du côté de Nîmes, Narbonne, Montpellier, Madame Clerc nous met en présence des viticulteurs et de leur colère « 800.000 hectos de vins italiens importés pour le seul mois de juin... vins trafiqués, alors que nous plantons des cépages de qualité et que nos vins sont rigoureusement contrôlés ! » et puis aussi les agriculteurs qui tonnent sur les Espagnols « 1.200 tonnes de poires par jour, au moment où les nôtres arrivent sur le marché ! ».
En résumé tous les malentendus du Marché commun contre lequel n’a cessé de protester le monde agricole français, et qui ne sert en vérité qu’aux multinationales !
Mais la particularité du reporter féminin c’est de passer des grandes idées aux petits détails. Et elle remarque que dans les restaurants à touristes, il est impossible de se faire servir une pèche ! Contradictions et paradoxes ! La France en est pleine. C’est parfois irritant.


Cependant le Sud c’est aussi le pays d’Arles et la civilisation du « Toro » branché sur des valeurs archaïques, la bravoure des Toréros et des Forcados, la vaillance des taureaux, la beauté du combat. Et puis aussi les costumes, le vent et les buissons mauves de la Camargue, les lapins et le meunier de Daudet...
Rares pourtant sont les évocations de la France ancienne. Clerc les évite plutôt semble-t-il ; peur de tomber dans le folklore ou le Guide Bleu ? Peut-être. Il est certain qu’elle nous apprend davantage en nous décrivant un banquet de l’association des agriculteurs de Bergerac, ou l’effort des gîtes ruraux de la Lozère, région sous-développée s’il en est dans l’Hexagone...
Dans le Nord, la journaliste interroge plus systématiquement encore le monde du travail : ouvriers du textile, métallos italiens, piqûrières penchées sur les tissus de laine, électriciens chez Gervais­Danone, syndicalistes, chômeurs, cadres moyens. Christine Clerc va dans les demeures, décrit les 2 ou 3 pièces meublées de formica et de cretonne : « que gagnez-vous ? Vos vacances ? Vos enfants ? Que lisez-vous ? »
Les gens répondent sans réticence. On est tellement accoutumé aux enquêtes, aux sondages en France ! Un de plus. C’est bien pratique pour l’enquêteur.
Comment vivent les Français moyens, ainsi pourrait se résumer le tour de France de notre reporter. - Assez confortablement certes, entre 3 et 5 mille francs par mois et par travailleur, et souvent travaillant à 2, que ce soient les salariés ou les indépendants (petits commerçants. artisans, etc). Mais beaucoup d’efforts, un côté ruche, de l’imagination, et de l’ambition pour les enfants : « ils seront médecins ou fonctionnaires ». Pas mal d’angoisse aussi devant le chômage montant, les licenciements massifs, les prix qui grimpent et dépassent les augmentations de salaires. Peu ou pas d’épargne. « On y arrive, mais juste ». Demain ? L’inquiétude. Et truffant ces tableaux de la France profonde quelques portraits d’hommes politiques, comme le piment dans la sauce, Debré, Maurois, Chaban et le gentil Monsieur Fabius...
Christine Clerc a voulu ce livre optimiste. Elle répond à des ouvrages comme « Le mal français » de Peyrefitte et autres masochistes. Elle aime bien son pays, je dirais même qu’elle le savoure. Mais lucide, elle se refuse à l’idéaliser. Elle a privilégié les gens, sans oublier les structures. Elle a pu faire abstraction de ses opinions politiques (elle est journaliste au « Figaro Magazine ») et nous montre sans bouder combien Maurois est populaire à Lille et Bergeron intégré à la classe ouvrière.
Elle nous montre une France un peu incohérente entre ses traditions de travail, sa soif de vivre moderne et sa crainte de l’avenir. Une France fragile mais attachante. Plus grand chose à voir avec l’ancien empire colonial de Faidherbe.





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