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26 janvier 2017
Nécrologie

Notice nécrologique : Bassirou Dieng (1950-2016)

Le Professeur Dieng est donc parti se reposer vers les rives lointaines de l’éternité, dans la nuit du vendredi 23 décembre 2016 ! Il est parti au terme d’une longue carrière de quarante ans au service de l’académie.
Le Professeur a entièrement consacré sa vie à l’académie, à élargir les frontières du savoir, à réhabiliter l’université africaine et sénégalaise en particulier.
Il a inlassablement parcouru ces terres mythiques du « Grand Jolof » (comme dirait Jean Boulègue), sur les flancs du Tekruur : du Kajoor au Bawol, du Waalo au Saalum en passant par le Siin et, plus loin, le Gaabu. Entre histoire, sociologie et linguistique. Son approche a patiemment construit un modèle d’analyse littéraire exposé et soutenu à Paris IV en 1987, dans ta thèse de doctorat, L’épopée du Kajoor (Sénégal) : poétique et réception, sous la codirection de Pageaux et Kesteloot. Ce texte de ta thèse sera publié sous le titre L’épopée du Kajoor, en 1993 par l’ACCT et le CAEC.
Il a, ensuite, révélé l’identité générique qui relie les divers genres de contes et d’épopées d’Afrique au registre de la littérature universelle. La publication, en coédition avec Lilyan Kesteloot des Epopées d’Afrique Noire, (1997, UNESCO Karthala, réédité) aura été un moment important dans l’illustration de ces principes d’universalité.
Mais sait-on que ta contribution est exemplaire, à bien d’autres égards ?
Je crois pouvoir dire, au nom de tes collaborateurs, du département de Lettres modernes et de la communauté des spécialistes, dont ton collègue et ami de toujours, Diamé Signaté, ton maitre Lilyan Kesteloot avec lesquels j’ai partagé ces pensées, que l’exemplarité de ta contribution ressortit du sceau des esprits exigeants et tranchants. Ces esprits étincelants et solitaires qui ont su irradier de leur lumière ces terres surréelles où gît la mémoire populaire, entre mythes et réalités.
Tout au long de ta carrière, nous retrouvons ces traits de caractère dans tes actes et tes pensées. A deux jours de ton ultime départ, sur ton lit de mort, tu as mis au point les derniers détails de ta dernière thèse, en signant, dans un geste sublime, les derniers formulaires, les invitations aux membres du jury (dont les professeurs Albert Ouedraogo de l’université de Ouagadougou, Momar Cissé du département de Linguistique, Ibrahima Wane du département de Lettres modernes et Khassim Diakhaté du département d’Arabe), en relisant les rapports et en veillant aux détails de cette défense que tu préparais ainsi minutieusement comme si la maladie ne pouvait vaincre l’esprit. Comme si l’esprit pouvait transcender l’angoisse de la mort. C’est sans doute l’éthique du Baye Fall, hérité de ton défunt Pater, compagnon de Ablaye Fall Ndar qui a ainsi survécu dans ton caractère, cette volonté inflexible tendue comme la corde de l’archer.
Au reste, il en a été ainsi tout au long de ta carrière d’enseignant. Celle-ci a débuté à la fin les années soixante-dix, dans le contexte de l’africanisation de l’université de Dakar. L’aventure de « l’africanisation » des personnels et des programmes survenue, après mai 1968 notamment, aura été un moment favorable à l’émergence de la littérature orale africaine, alors discipline mineure à l’université.
De bonne heure, l’étudiant s’est tourné vers les études africaines, après un mémoire de maîtrise sur Lautréamont, poète majeur du surréalisme, qui ouvrait grandes les portes en Littérature française. La rencontre avec les études littéraires orales africaines a été déterminante dans ta trajectoire de jeune chercheur. Le professeur Kesteloot se souvient que « Bassirou a d’emblée été passionné de l’épopée orale qu’il liait à l’histoire du pays ». On peut dire que c’est dans ce lien que ton geste a été tranchant et original puisqu’il renouvelait la vision et l’analyse des matériaux dans une perspective novatrice. Mais en quoi l’apport des oralistes de ta trempe a-t-il été déterminant pour l’académie africaine ?
La recherche en littérature orale a donc eu le mérite, avec ton approche, de nous avoir introduits dans l’imaginaire des sociétés africaines, leur mode de représentation et leur rationalité discursive. Elle nous a également permis d’avoir accès aux mythes, épopées, contes et légendes. Elle a ensuite réussi la gageure d’avoir contextualisé tous ces matériaux en restituant les dimensions littéraires, linguistiques, sociologiques, historiques, psychanalytiques et autres, jusque-là réduits à un décor plus ou moins exotique dont les anthropologues et ethnologues, occidentaux en particulier, n’avaient guère deviné l’épaisseur et la fonction sociale.
De ce point de vue, les langues africaines se sont affranchies de la fonction descriptive qu’on leur assignait grâce, entre autres, aux oralistes qui ont commencé à nous offrir des corpus bilingues. Tu as été, aux côtés de tes autres collègues parmi les pionniers de la discipline, dont Samba Dieng et Amadou Ly, qui ont d’emblée proposé à lire des textes bilingues (wolof et français, pulaar et français, mandingue et français, soninké et français). Vous avez restitué, de ce fait même, la fonctionnalité littéraire et la dignité des langues africaines, naguère considérées comme simples objets de curiosité linguistique.
Tu auras également réussi, avec tes collègues oralistes, à ouvrir nos horizons intellectuels aux dynamiques spécifiques de l’islamisation des sociétés africaines. Dans « L’Epopée et l’islamisation des traditions de l’Ouest africain », (Ethiopiques, n° 70, 1er semestre 2003) ainsi que dans L’Epopée de Cheikh Ahmadou Bamba, de Serigne Moussa Ka (Jasu u Sakoor u Géej gi, Jasu u Sakoor u jéeri ji), en collaboration avec Diao Faye (PUD, 2006), tu nous donnes le privilège d’observer l’ouverture d’une étape importante dans l’exploration de l’imaginaire des communautés sénégalaises islamisées, mourides en l’occurrence. En introduction à cette étude d’Ethiopiques, tu écrivais :
« La situation actuelle de l’oralité dans les pays de l’Ouest africain est assez paradoxale. Celle-ci peut être mesurée à la relation qu’entretient l’Africain moyen avec cette culture. Il s’offre à lui une culture profondément fragmentée. Les bouleversements des XIXe et XXe siècles ont produit trois systèmes culturels et éducatifs juxtaposés qui coexistent encore aujourd’hui et sans rapport aucun. Il s’agit :
- du système traditionnel préislamique (le savoir de la forge, le savoir pastoral, etc.). Un jeune pasteur du Jolof (Sénégal) peut encore aujourd’hui inscrire sa vie dans la seule relation avec le bovidé ;
- du système islamique, issu de l’islamisation massive du XIXe siècle. Le recensement de 1988 au Sénégal montre que ce système compte encore aujourd’hui plus d’écoles et de maîtres que l’école moderne ;
- de l’école nouvelle occidentale qui se confond faussement avec la modernité. »
En pointant, de la sorte, la culture fragmentée de nos sociétés et modes de pensées, ton analyse dévoile l’ampleur des ruptures sur lesquelles sont bâtis nos communautés, nos « systèmes culturels et éducatifs juxtaposés ».
Entre oralité, écriture et pouvoir politique, ton analyse a ainsi frayé la voie aux médiévistes et, au-delà, aux critiques des sociétés africaines qui retrouvaient là un levain à l’interprétation de phénomènes propres à nos cultures qui juxtaposent cultures urbaines, culture ceddo, éthique mouride, tradition toroodo, etc. Cette approche a nourri bien des approches de l’Ecole de Dakar, notamment en historiographie. Le Recteur Ibrahima Thioub rappelait opportunément, lors de la cérémonie funéraire de samedi dernier que, Société wolof et discours du pouvoir. Analyse des récits épiques du Kajoor (PUD, 2008) est un de ses livres de chevet.
Entre oralité, écriture, théories du pouvoir, tu nous lègues une bibliothèque majeure. Des textes de références qui en sont, pour la plupart, à leur seconde édition. Outils indispensables des linguistes, médiévistes, historiens, spécialistes de littératures épiques, ces textes sur les contes, mythes et épopées ont, pour ainsi dire, ouvert, de larges pans de l’imaginaire des sociétés africaines et éclairé nos vues sur les manières de voir et de penser de communautés jusque-là méconnues ou réduites à l’aune des sociétés occidentales.
En réhabilitant l’imaginaire et l’oralité, Bassirou Dieng, Lilyan Kesteloot et leurs disciples (plus d’une cinquantaine de thèses (thèses d’Etat et thèses uniques), des centaines de mémoires et des milliers d’heures d’enregistrement de terrain) ont rendu accessibles des strates culturelles de nos communautés alors enfouies sous les dogmes des religions monothéistes (Islam et Christianisme) ou asservis en marge du projet de modernisation coloniale. Puisque l’univers ceddo que révèlent les récits épiques, léeb, légendes et proverbes recueillis tout au long de plusieurs décennies de recherche sont révélateurs des histoires du Kajoor, du Waalo, du Bawol, du Saalum, dans la longue durée : du XVIe au XIXe siècle. Ces textes et analyses nous éclairent sur le système lamanal (chefs de terre), les ordres, les castes et les hiérarchies sociales.
Ton legs, cher collègue, aura également été cette contribution sur la société civile. Cet attachement à la justice et à la vérité qui t’aura permis de comprendre le cours de ton époque et de participer, de bonne heure, à la création du SAES (Syndicat Autonome de l’Enseignement Supérieur), de la RADDHO (Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme) et, plus tard, de l’AFP (Alliance des Forces de Progrès). Quand bien même tu n’en as jamais fait un capital social puisque tu vivais ces aventures de fondation de syndicats et de partis sur le mode sartrien de l’engagement. Au sens symbolique de l’acte de rupture que l’intellectuel a le pouvoir d’initier pour faire bouger les lignes de forces dans un contexte donné.
De même, poursuivant cette mission de l’intellectuel, tu auras apporté à la Fondation L. S. Senghor une audience internationale en élargissant la visibilité de la revue Ethiopiques devenue, depuis deux décennies, grâce à ton talent d’éditorialiste et au dynamisme de l’équipe que tu diriges, une tribune de la recherche africaine reconnue par sa qualité et son esprit d’innovation.
Dans la même période, avec tes collègues oralistes et médiévistes, tu as construit des ponts solides grâce à l’initiative du Réseau Euro-Africain de Recherches sur les Épopées (REARE) qui réunit chercheurs et enseignants d’Europe et d’Afrique ; et, depuis, du Japon, de Russie et d’Amérique. Société savante que tu as créée et dirigée, une vingtaine d’années durant et qui est devenue un patrimoine autour duquel se pressent humblement les grandes figures des institutions prestigieuses de la littérature et des cultures orales.
Je ne voudrais pas faire l’impasse, à ce point de mon éloge funèbre sur le legs moral qui nous échoit tous, tes successeurs, ta famille intellectuelle et tes enfants. Ton collège doctoral qui a formé des dizaines de docteurs au premier rang desquels, je voudrais citer nos collègues de Littérature orale du département (Amade Faye, Ibrahima Wane et Cheick Sakho), de l’IFAN (Abdoulaye Keita), de la FASTEF (Souleymane Yoro et Cheikh Ahmadou Kabir Mbaye). Il leur revient désormais de poursuivre, dans la collégialité, l’élargissement du cercle des disciples de l’épopée et des cultures orales, de ranimer la flamme de la recherche afin que ne s’engourdissent point les esprits en ces temps d’incertitude. A ta famille biologique, à tes épouses (Fatou Diallo et Fatou Mbaye) tes enfants et tes frères, je renouvelle mes condoléances et celles de toute la communauté universitaire, du cercle des amis de Grand Médine. Je voudrais surtout dire à tes enfants dont l’aîné Matar et à la cadette Demba qu’ils portent ainsi cette lourde charge de ton legs sur leurs frêles épaules et qu’ils devront s’armer de foi, de patience et de courage. Vertus cardinales qui ont pétri ton âme de Baye Fall. Cette âme immortelle qui repose en paix, comme nous l’avons ardemment tous demandé au Tout Puissant dans nos prières.

Pr. Falilou Ndiaye
UCAD




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