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1. Littérature
- LE SOLEIL ENTRE FIXITE ET DEVENIR : LE LECTEUR DEVANT LA PRESENCE SOLAIRE ENIGMATIQUE DANS LES SOLEILS DES INDEPENDANCES D’AHMADOU KOUROUMA


Ethiopiques n° 76
Centième anniversaire de L. S. Senghor.
Cent ans de littérature, de pensée africaine et de réflexion sur les arts africains
1er semestre 2006

Auteur : Augustine H. ASAAH [1]

A la vue du terme « soleils » dans le titre du roman-phare de Kourouma peuvent surgir dans l’esprit du sujet lisant maintes associations solaires hétéroclites : le culte mille fois centenaire du Dieu-Soleil, la splendeur du Roi-Soleil, le soleil vengeur de Phèdre, le soleil fatidique de Meursault, le soleil adjuvant de Fonds-Rouge, le soleil des connaissances dans le mythe platonicien de la caverne...Peuvent également émerger des évocations disparates relatives à la pigmentation des Africains, aux feux d’artifice et au tournesol. Mais ces attentes seront-elles validées par la lecture du roman ? Le jumelage du soleil et l’indépendance ainsi que la double pluralisation (« soleils », « indépendances ») compliquent encore le contrat de lecture. Avide de savoir, le sujet interprétant se voit envahir par une avalanche de questions. L’indépendance sera-t-elle dans ce premier roman de Kourouma la multiplication des joies ensoleillées souhaitées ? L’indépendance et le soleil revêtiront-ils plutôt des aspects divins, tragiques ou opposés ? Le titre accrocheur et énigmatique confirmera-t-il la nécessité des lectures plurielles ? Le soleil peut-il révéler tous ses mystères au lecteur ?
Autant de questions qui orientent notre étude des Soleils des indépendances [2] vers l’analyse des réactions du sujet aux manifestations solaires fictionnelles. Notre propos s’articulera autour de cinq moments, alimentés respectivement par les sens variés du désignant « soleil » comme gloire, époque, astre polysémique, échec collectif et mystère éternel. Les cent vingt-quatre emplois du terme « soleil » recensés peuvent se répartir en trois grands groupes : le soleil comme gloire (trois fois), le soleil comme période (trente-six fois) et le soleil comme astre (quatre-vingt-cinq fois). À ces utilisations viendront se joindre la signification collective du soleil comme force paralysante et la tension obscurité-éclat.
De nombreux commentateurs ont examiné les motifs solaires dans Les Soleils des indépendances. Aux dires de Kotchy (1977 :81-82) :

Le titre de l’ouvrage choque par ce pluriel inhabituel. Mais alors que le mot soleil se présente comme un phénomène naturel unique, il perd vite son sens astrologique et devient image symbolique avec ce pluriel ; [...] ‘les soleils’ au sens de beauté, de vie, s’oppose à l’obscurantisme de la colonisation ; le terme sous-tend ainsi la notion d’espoir, née des transformations sociales en faveur des militants ».

Sous la plume d’Echenim (1978 :155), « le soleil a une valeur négative : il est associé aux indépendances, aux voleurs, aux menteurs et aux politiciens ». De même, commentant la présence du soleil dans la fiction post-coloniale africaine d’expression française dont le roman de Kourouma, Paravy (199 : 302) énonce ce postulat : « Le soleil apparaît comme l’un des pôles dominants de l’imaginaire romanesque ; [...] il est le plus souvent associé à la souffrance, la mort, l’oppression, la déchéance ».
Dans un article consacré à l’hétérogénéité et à l’orientation du discours romanesque africain de langue française, Asaah (2000 :180) formule cette observation :

« Le titre même du roman [Les Soleils des indépendances] annonce déjà son universalité : l’étendue impériale du soleil omniprésent, protéiforme et polysémique se lie à la soif universelle de liberté. La dénudation ultérieure du héros par le soleil stérilisant, politisé, hautain et indifférent a plusieurs associations allant de la chute mythique de l’homme à la victoire permanente du Temps ».

Nous nous proposons, dans cet article d’approfondir les thèses de ces critiques tout en soulignant, à l’opposé de ces chercheurs, que les connaissances générales du sujet lisant sur le soleil, antérieures à la lecture des Soleils des indépendances, jouent un rôle déterminant dans le déchiffrement des symboles solaires dans le roman. Car, tout au long du roman, chaque sujet interprétant se sent appelé à confronter ses connaissances précédentes du soleil avec les manifestations solaires foisonnantes dans l’œuvre de Kourouma, c’est-à-dire à recourir aux savoirs divers pour contribuer à l’élaboration du sens. À partir du stimulus « soleil » se réalise une prolifération des sens grâce à l’oscillation sans cesse créatrice entre le dit et le non-dit, entre expériences antérieures des utilisateurs fictionnels (personnages, narrateurs, focalisateurs) et ceux de divers lecteurs, enfin entre sens dénotés supposés fixes et le champ illimité de connotations et de devenir. Participation, mystère, fixité, mouvement, tels sont donc les éléments constitutifs de la lecture, éléments qui comptent pour beaucoup dans l’appréhension du soleil dans le roman de Kourouma. Comme le dit Jauss (1978 :45), « La vie de l’œuvre littéraire dans l’histoire est inconcevable sans la participation active de ceux auxquels elle est destinée ». Eco (1985 :62) souligne également le rôle actif du lecteur dans la production du sens de l’œuvre : « un texte, d’une façon plus manifeste que tout autre message, requiert des mouvements coopératifs actifs et conscients de la part du lecteur ».


1. LE SOLEIL COMME PRINCIPE DE GLOIRE

Pour lecteurs comme pour personnages, le soleil dans Les Soleils des indépendances se situe toujours entre le passé et le devenir. Il a beau être fixe, l’astre solaire revêt, pour les immortels ici-bas qui le contemplent et le ressentent, la forme d’une entité en plein mouvement, d’un puissant symbole énigmatique à la limite d’un défi éternel. Ce n’est donc pas un accident que le soleil soit présenté à travers l’imaginaire du focalisateur Fama à trois reprises comme principe de gloire :

- « une enfance heureuse de prince malinké manquait aussi (le soleil, l’honneur, l’or) » (SDI : 19) ;
- « les souvenirs de l’enfance, du soleil, des jours » (ibid. : 20) ;
- « le soleil éteint et assombri [de la dynastie Doumbouya]
 » (ibid. : 29).

Son passé lui dicte cette interprétation, l’idéologie royale lui a ainsi enseigné, l’histoire locale l’oriente ainsi. Comme l’affirme Kesteloot (1991 : 24), l’aristocratie mandé se fait un devoir de s’allier aux forces cosmiques dans la perspective d’assurer la splendeur des rois. Revenu donc au Horodougou après vingt ans d’exil volontaire, Fama associe « le soleil familier » (SDI : 104) de son berceau aux « exploits de ses aïeux » (ibid. : 104) et à la joie. Grâce à son savoir précédent, le sujet apprécie que Fama ne soit pas seul dans ces utilisations métaphoriques du soleil, car, de tout temps, les souverains, pour des fins propagandistes, associent la lumière de l’astre à la grandeur aristocratique. Symbole archétypal du Père, du Créateur et des dieux, le soleil fascine les humains, surtout les souverains, obsédés d’immortalité. La disparition du roi dans de nombreuses cultures est ainsi assimilée à l’extinction du soleil. L’association « soleil-rayonnement politique » a servi de base idéologique pour ériger des civilisations formidables (Khemet, Zimbabwe, Yorouba) que les monarques ont voulu éternelles. On connaît aussi l’exploitation politique du même mythe par le Roi-Soleil. La question donc se pose. Fama sera-t-il à la hauteur de ces défis ? Se contentera-il plutôt de s’approprier le mythe solaire sans passer à l’acte, sans réaliser des exploits ?
Face aux difficultés conséquentes d’ordre matériel et psychologique et en proie à l’usure du temps, Fama exploite la représentation séculaire du soleil doré comme facteur de gloire aristocratique. À son insu, pourtant, ce souvenir lui devient paralysant puisqu’il lui impose un certain cramponnement au passé qui ne le libère pas pour répondre, de manière lucide et responsable, aux nouveaux impératifs des indépendances. Il est comme ankylosé par le soleil de son passé, par le soleil glorieux d’autrefois, au mépris des représentations que d’autres sujets se font de la force sidérale à la veille et à l’aube des indépendances. C’est ce qu’affirme Umezinwa (1981 :10) en ces termes :

« De son for intérieur sortent des accents mnémoniques qui célèbrent la puissance de son ancienne dynastie, lignée de guerriers virils et intelligents. [...] Se les rappelant, il considère les gens autour de lui comme bâtards et imbéciles. Ce souvenir emprisonne Fama dans le passé, l’immobilise dans un temps écoulé, l’empêche de vivre le présent, d’envisager l’avenir à la manière de beaucoup d’autres actants importants du roman ».

On observe que la splendeur solaire rappelle à Fama combien il s’est éloigné des exploits fabuleux de ses ancêtres. Elle permet avant tout au sujet lisant d’évaluer l’échec du protagoniste par rapport à d’autres princes qui se font inspirer par l’aimant solaire pour se dépasser et s’immortaliser grâce à leurs hauts faits.

2. LE SOLEIL COMME SYNONYME DE PÉRIODE/JOUR

Dès le troisième paragraphe du chapitre liminaire, le narrateur explique au bénéfice du lectorat non malinképhone, dans une sorte de réflexion après coup, que l’expression « les soleils des indépendances » signifie « l’ère des indépendances ». Cette explication se fait dans une traduction inverse mise en parenthèses. Par cette glose, le narrateur anonyme semble vouloir trancher les difficultés interprétatives initiales suscitées par le titre curieux. La même expression, les soleils des indépendances, est effectivement utilisée vingt-trois fois encore, souvent par Fama, comme équivalent de l’époque des indépendances : ibid. :.9, 15, 22, 24, 26, 55, 97, 141, 143 (deux fois), 149, 152 (deux fois), 160, 160-161, 163, 167, 174 (deux fois),175,193, 195, 197. Jumelés aux indépendances, les soleils (au pluriel) font de celle-ci, dans l’optique du prince déchu, une invention diabolique à finalité perverse.
L’on remarque également la parfaite adéquation « soleil-période » à neuf reprises dans ces réalisations :

- « sous tous les soleils » (ibid. : p.18) ;
- « les soleils de la politique » (ibid. : 22 ; deux fois) ;
- « les soleils de Samory » (ibid. :142, 150) ;
- « les soleils des colonisateurs » (ibid. :143) ;
- « les soleils ont tourné avec la colonisation » (ibid. :190) ;
- « ces nouveaux soleils
 » (ibid. :190).

A côté de ces emplois existe l’utilisation à trois occasions du mot « soleil » au singulier pour signifier « jour » :

- « Conséquence d’un soleil et d’un voyage longs » (ibid. :98) ;
- « Cinq soleils de tombés » (ibid. :124) ;
- « pendant un soleil entier
 » (ibid. :145)


Force est de signaler que ces emplois métonymiques du terme « soleil/soleils » pour désigner « jour/période » se font par divers utilisateurs : le narrateur anonyme (six fois), Fama en tant que focalisateur interne dans des monologues intérieurs, mais jamais comme locuteur dans un discours direct (vingt-quatre fois), Balla (trois fois), Bakary (deux fois) et Vassoko (une fois).
Par ailleurs, le sujet interprétant note que l’utilisation du « soleil »/ « des soleils » pour dénoter jour/période dans la fiction n’est pas, en réalité, le propre de Kourouma. Déjà en 1962, dans le roman Crépuscule des temps anciens (texte, certes moins connu que Les Soleils des indépendances) du Burkinabè Nazi Boni, le mot « soleil(s) » a été utilisé cinq fois pour désigner « la journée »/ « l’ère » :

- « Des générations étaient nées, avait (sic) fait leur soleil » (Crépuscule : 33) ;
- « Exposé pendant sept ‘soleils’ et sept nuits, l’Ancêtre Diyioua a rendu [...] la totalité de la nourriture [...] » (ibid., p.44) ;
- « Le Bwamu va connaître un nouveau soleil » (ibid., p.217) ;
- « La mort de Térhé, [..., ce serait la fin de la gloire du Bwamu, la fin de notre ‘soleil’, de notre ère et l’avènement de nouveaux temps » (ibid., p.245) ;
- « il emportait avec lui, le dernier soleil du bon vieux temps des Bwawa
 » (ibid., p.249).

Cette coïncidence d’emplois pourrait s’expliquer par le fait que Boni, selon la notice biographique, « appartenait à l’ethnie Bwaba, sous-groupe, de la branche des Mandés » (ibid., p.5). L’emploi du terme soleil pour marquer le temps chez Kourouma s’inspire également des habitudes linguistiques des Malinké, groupe mandé.

3. LE SOLEIL COMME ASTRE POLYSÉMIQUE

A la différence du cas précédent où le soleil est pluralisé, il s’agit ici de la singularisation de l’astre. Les quatre-vingt-cinq emplois du terme dans son acception d’élément astral sont pris en charge par le narrateur anonyme (trois fois), l’ancêtre Bakary (une fois), Bakary, contemporain de Fama, (trois fois), Balla (deux fois), Salimata (vingt-trois fois) et Fama (cinquante-trois fois). Le mystère du terme « soleils » dans le titre vraisemblablement décrypté par le narrateur, le sujet lisant rencontre encore des réalisations fascinantes du terme « soleil ».
Certes, le terme «