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1. Littératures orales africaines
- L’AMITIE ET L’AMOUR DANS SOUNDIATA OU L’EPOPEE MANDINGUE DE DJIBRIL TAMSIR NIANE


Ethiopiques n°84.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2009

Auteur : Diao FAYE [1]

Thèmes majeurs de la littérature, l’amour et l’amitié ont surtout marqué, par leur récurrence, la poésie et les récits romanesques et épiques de tous les continents. L’on peut affirmer sans risque de se tromper que tous les genres littéraires ont peu ou prou abordé ces sentiments si complexes et si étroitement liés à la vie humaine. Que de larmes versées, que de suspense, que d’intrigues dramatiques aux dénouements inattendus et parfois tragiques. Sincérité, fidélité, trahison, meurtre, suicide, passion, jalousie et haine se côtoient, se succèdent sans se ressembler. L’épopée, parce qu’elle relate essentiellement un combat physique et viril, occulte les sentiments du héros, souvent présenté comme un monstre au cœur dur et dépourvu de la moindre parcelle d’amour et d’amitié. Le héros épique, en réalité, si obsédé soit-il par la conquête du pouvoir perdu ou à usurper, n’en demeure pas moins objet d’admiration de son entourage qui, parce qu’il le mythifie, cherche par tous les moyens à le pénétrer pour mieux le découvrir dans toute sa personnalité. Qui plus est, il ne manque point de séduire par ses qualités exceptionnelles mais aussi de se laisser séduire par les nombreuses personnes qui s’offrent quotidiennement en spectacle sous ses yeux. Les plus braves, les plus fidèles, les plus engagées ne peuvent passer inaperçues. D’où la naissance possible de sentiments se développant et évoluant inéluctablement vers des relations étroites, appelées amitié ou amour, selon le cas. La présente étude se propose de recenser les relations humaines évoquées explicitement ou implicitement dans Soundjata ou l’épopée mandingue de D. T. Niane, d’en déterminer la nature et de procéder à une analyse qui aidera à mieux comprendre ce mélange harmonieux d’humain et de zoomorphe, symbolique à la fois du merveilleux et du surnaturel.
Mais il n’est pas superflu de s’accorder d’abord sur le sens des termes amitié et amour avant d’aller plus avant.
Dans la Grèce antique, le terme amour recouvrait trois sentiments distincts : la philia, l’éros et l’agapê. La philia se rapproche de l’amitié telle qu’on l’entend aujourd’hui. C’est une forte estime réciproque entre deux personnes de statut social proche ; alors que l’éros désigne l’attirance sexuelle, le désir. Selon Platon, l’amour est l’une des passions néfastes que produit l’épithumia. Il est mêlé à la philia dans le cas de la pédérastie ou de l’homosexualité. Quant à l’agapê, c’est l’amour spontané du prochain, une relation univoque que l’on rapprocherait aujourd’hui de l’altruisme, principe fondateur des religions révélées [2].

Résumé de l’œuvre

Soundjata, fils du roi du Manding Naré Maghan et de Sogolon Djata, la femme-buffle, est désigné par les devins comme l’héritier chargé de la redoutable mission d’agrandir et de développer l’empire mandingue. Paralysé et rachitique durant toute son enfance, il a été l’objet de railleries de toutes sortes dans son entourage. Un jour, excédé par les méchantes paroles de sa marâtre Sassouma Bérété à l’endroit de sa mère qui lui demandait des feuilles de baobab, il se tient debout à l’aide d’une barre de fer, marche énergiquement et transplante miraculeusement le baobab devant la case de sa mère. C’en est fait du lion qui se découvre enfin et proclame sa puissance. Son jeune âge ne lui permettant pas de régner à la mort de son père, il cède le pouvoir à son demi-frère et s’exile avec sa mère, ses deux sœurs et son autre demi-frère plus jeune que lui, Manding Bory. Sept ans après, il revient au bercail pour vaincre définitivement, grâce à la complicité de sa demi-sœur Nana Triban, le roi du Sosso, l’invincible Soumaoro Kanté dont elle a été l’épouse la plus choyée. L’empire du Mali, atteint son apogée sous le règne de Soundjata et constitue, avec sa Charte de Kouroukan Fougan, l’ancêtre des Etats modernes d’Afrique de l’Ouest.


1. L’AMOUR

Marie-Jane Pinvidic s’est évertuée à démontrer l’omniprésence d’une compagne du héros épique [3] dans les épopées médiévales de l’Europe, ainsi que dans celles d’Afrique de l’Ouest. La figure féminine, dans ses différents rôles, est la preuve que l’amour n’est point absent de ces faits guerriers, même si ceux-ci sont considérés comme un « jeu des mâles » en milieu bambara.

L’amour entre le roi et la femme-buffle

Ce n’est certainement pas un hasard si la première parole de ce récit, sortie de la bouche du griot, contient les termes bon, beau, aimé de tout le peuple, relatifs tous à l’amour au sens large, et que le premier chapitre traite de la femme, objet et symbole d’amour quand bien même il s’agit ici d’une femme-buffle que le roi, la mort dans l’âme, est contraint d’épouser malgré la laideur physique qui la caractérise.

« Le roi et son entourage essayaient vainement de dévisager la jeune fille. Elle avait laissé volontairement son foulard pendre devant son visage. Si la jeune fille arrivait à cacher son visage, elle n’arrivait pas toutefois à camoufler la bosse qui déformait ses épaules et son dos ; elle était laide, d’une laideur robuste, on voyait ses bras musclés et ses seins gonflés poussant fermement le solide pagne de cotonnade noué juste sous l’aisselle ». [4]

C’est là une conception tout de même singulière du mariage quand on sait que, dans la plupart des cultures, il est généralement fondé sur l’amour au sens de l’éros, librement consenti, souvent entretenu secrètement avant d’être officialisé par le mariage. Comment un roi aussi puissant et aussi beau que Naré Maghan peut-il accepter, sans l’avoir demandé, de prendre en mariage une fille si laide bossue de surcroît ? Ici le cœur s’est laissé dominer par la raison, au nom de l’intérêt personnel que constitue la conservation du pouvoir entre les mains de la dynastie régnante. Le mariage fut célébré avec faste mais la consommation en fut impossible tant que la femme-buffle ne retrouvait pas entièrement son état humain. Le recours à des menaces verbales traduit le désir ardent du mari d’accomplir son devoir et de prouver sa virilité qui devra sortir sa désormais épouse de son animalité :

« Sogolon réveille-toi […] le génie protecteur des rois du Manding m’est apparu… je dois te sacrifier à la grandeur de ma maison. Le sang d’une vierge de la tribu des Kondé doit être versé, et c’est toi la vierge Kondé que le destin a conduite sous mon toit… pardonne-moi, mais je dois accomplir ma mission, pardonne à la main qui va répandre ton sang [5].

La violence physique exercée sur la femme-buffle immédiatement après les menaces révèle les qualités du stratège combattant Naré Maghan qui a comme double, rappelons-le, le lion :

« D’une main de fer, il saisit Sogolon par les cheveux, mais la peur avait été si forte que la jeune fille s’était évanouie. Elle s’était évanouie, figée dans son corps humain, son double n’était plus en elle, et quand elle se réveilla, elle était déjà femme » [6].

Le narrateur n’est pas allé plus loin, préférant laisser l’auditoire deviner la suite à travers ce que la narratologie nomme le non dit que l’intelligence peut parfaitement appréhender.
La soumission de la mère qui a conçu dans l’évanouissement justifie la soumission aveugle du peuple mandingue au fils. Cette victoire du lion sur le buffle augure la victoire certaine et la puissance démesurée de l’enfant qui naîtra de ce « combat nuptial ». Une telle union requiert d’immenses sacrifices faits de multiples concessions et de patience continue de la part du roi qui installe l’auditeur non averti dans une situation ambiguë. Apparemment il est tenté de croire que le roi ne nourrit aucun sentiment d’amour pour la femme-buffle, aucun dès leur première rencontre. En même temps il constatera que la force déployée par ce dernier pendant une semaine entière pour atteindre son objectif n’a d’égale que l’attirance sexuelle qu’il subit irrésistiblement. L’équivoque réside dans le fait que ni l’homme ni la femme ne semble consentir à la liaison ainsi imposée par des forces occultes tel un destin fatal. Autant Naré Maghan est sérieusement préoccupé par ce mariage autant Sogolon affiche l’inquiétude voire l’indifférence comme le rapporte le narrateur : « Etendue sur une natte, la tête posée sur les jambes de la coiffeuse, elle pleurait doucement […] Sogolon ne disait mot » [7]. Son agressivité à l’endroit de son époux qui tient à accomplir son premier devoir conjugal ne prouve-t-elle pas, de prime abord, un réel sentiment de mépris à la lecture de ce passage : « Sogolon repoussa les attaques du roi ; celui-ci persista mais ses efforts furent vains […] Et cela dura une semaine » [8] ? Le roi, aveuglé par la naissance de son héritier telle que prédite par le devin chasseur, fonce résolument vers son but. On ne saurait, en aucun cas, assimiler son attitude au viol, encore moins au sadomasochisme dont parle la psychanalyse de notre ère. Si complexe soit-elle, cette brutalité sauvage (attaques) corroborerait la célèbre sentence de l’éthologue autrichien Konrad Lorenz : « Il n’y a pas d’amour sans agression » [9]. Soit. Mais elle se justifie encore plus dans les croyances fondatrices de la culture à laquelle appartient ce couple. L’ultime recours du mari à une puissance invisible pour entrer en possession de son épouse est symbolique d’un pouvoir mystique allié au pouvoir temporel que réunit le roi Naré Maghan. La sortie triomphale de celui-ci après une rude bataille des esprits lave l’intolérable échec de la première nuit avoué par le roi à son griot :

« Je n’ai pas pu la posséder – d’ailleurs elle m’effraie, cette fille. Je doute même qu’elle soit un être humain ; quand je l’approchais la nuit, son corps se couvrait de longs poils et cela m’a fait très peur. La nuit durant j’ai invoqué mon double, mais il n’a pas pu maîtriser celui de Sogolon » [10].


Cette lune de miel sous l’empire de la violence est, à vrai dire, plus proche d’une épreuve de forces sans plaisir, sans cette jouissance sublime qui est la marque de tant de souvenirs inoubliables de couples. Mais pour autant sera-t-on fondé à évoquer une absence totale d’amour ? Certes, il est difficile de prouver que le roi aime ou n’aime pas sa nouvelle épouse. Cependant personne ne peut nier l’amour que ce dernier voue à son royaume, à son pouvoir et à son héritier dont la naissance annoncée par le devin passionne la cour royale et son entourage. L’amour charnel intensément vécu par les couples dits normaux se dissipe, ici, dans la noble mission de concevoir vaille que vaille l’héritier que sera Soundjata. Naré Maghan n’aime pas Sogolon, elle aime plutôt son fils qui va naître de leur union. Ce ne sont là que simples supputations et jugements erronés, car, si Sogolon demeure dans la cour du roi et devient mère de deux autres enfants en plus de Soundjata, n’est-elle pas à la longue aimée réellement comme toutes les épouses ? La laideur physique est relative car la mère de l’élu, choisie parmi toutes les femmes de la région, cache, à coup sûr, une beauté que seul l’œil d’un initié comme Naré Maghan peut percevoir. Sogolon est belle et adulée : « On s’habitua vite à sa laideur…Toutes les attentions du roi étaient pour la future mère ; au retour des guerres, il lui apportait la meilleure part du butin : les beaux pagnes, les bijoux rares » [11]. En tous cas, elle est traitée comme telle et occupe bel et bien sa place dans un ménage polygame où les sentiments se jouent dans la pure discrétion à l’intérieur de la case. Et d’ailleurs, comme le dit si bien Platon, « l’amour est aveugle » [12]. Aussi les scènes de jalousie de sa coépouse Sassouma Bérété sont-elles légitimes si l’on considère les réels risques que court son fils avec la naissance d’un demi-frère. Non seulement elle se sent délaissée par son époux mais elle n’arrive pas à cacher la haine viscérale qu’elle nourrit déjà pour le fœtus qu’elle souhaiterait étouffer dans le ventre de Sogolon. « Elle voulait tuer Sogolon. En grand secret, elle fit venir les plus grands sorciers du Manding, mais tous s’avouèrent incapables d’affronter Sogolon » [13]. Dans la tradition, hommes et femmes étaient séparés le jour, la nuit personne ne savait ce que se disaient les conjoints. Aimée ou non, Sogolon n’en est pas moins épouse à part entière. Mais il convient de se convaincre sans ambages que ce n’est guère sa présence qui dérange Sassouma Bérété mais plutôt l’enfant qu’elle attend. Cette femme, elle, aime-t-elle son époux ? Est-elle aimée ? Se préoccupe-t-elle d’amour ou plutôt d’héritage ?
Cette union sacrée, dans une optique archétypale, procède d’une initiation pratique du héros épique qui doit être amené à accepter, une fois pour toutes, que l’obéissance à la volonté des forces occultes de la tradition est la meilleure école pour apprendre à commander. Naré Maghan, en bon élève, s’en est tiré avec succès pour avoir très tôt compris que la laideur physique de son épouse est une épreuve à surmonter pour arriver au but.

L’amour perfide

En analysant le comportement de Nana Triban, épouse malgré elle, de l’ennemi de son frère, on découvre un type d’amour particulier fondé sur l’intérêt. Son séjour chez Soumaoro Kanté est mis à profit pour percer les secrets de son époux et préparer la victoire de son frère. Elle y réussira par une stratégie minutieusement mise en œuvre grâce à la complicité de Bala Fasséké, à l’insu de son mari follement amoureux. Nana n’aime pas son mari. C’est son frère Soundjata qu’elle aimerait voir reconquérir le pouvoir et libérer son peuple. C’est une amoureuse du pouvoir de sa propre famille, rien de plus comme l’attestent ses longues explications à son demi-frère de retour d’exil :

« Quand tu quittas le Manding, mon frère m’envoya de force à Sosso pour être l’épouse de Soumaoro dont il avait grand peur […] Je devins aimable avec Soumaoro et je fus l’élue parmi ses nombreuses femmes. J’eus ma chambre dans la grande tour où il habitait lui-même. Je savais le flatter et le rendre jaloux. Bientôt je devins sa confidente, je feignis de te haïr et de partager la haine que ma mère te portait […] Une nuit j’attaquai à fond […] Cette nuit il m’introduisit dans sa chambre magique et me dit tout […] Alors je redoublai d’ardeur à me montrer fidèle à sa cause »… [14].


Le roi du Sosso, victime de la machination de sa jeune femme qu’il aime à mourir, s’est trop fié à elle, ignorant certainement l’avertissement du sage Kocc Barma à propos de la femme : « Aime mais ne t’y fie pas » [15]. Combien de femmes ont-elles révélé à l’ennemi les secrets de leur époux ? Combien ont-elles livré leur mari à l’ennemi ? Combien ont-elles, pour des intérêts bassement matériels, empoisonné leur époux ? Beaucoup d’hommes sont pris dans le piège de leur propre épouse qui était l’instrument de l’ennemi tapis dans l’ombre. S’aimer, n’est-ce pas se confier l’un à l’autre ? La trahison, l’infidélité, les coups bas sont légion dans les relations humaines. Le roi sorcier, victime d’une haute trahison de sa jeune épouse, commet de son côté un acte ignoble qui le ravale à un rang des plus inférieurs.
En effet, l’inceste, conçu comme des relations amoureuses coupables et condamnées par la société est commis par le roi du Sosso qui s’empare de la femme de son neveu Fakoli Koroma. Ce dernier lui déclare ouvertement la guerre et s’alliera d’ailleurs à Soundjata pour le vaincre définitivement, comme il l’en avertissait en ces mots :

« Puisque tu n’as pas honte de commettre l’inceste en enlevant ma femme, à partir d’aujourd’hui, je suis libéré de tous liens envers toi. Je serai désormais du coté de tes ennemis, à mes troupes je vais joindre les Malinkés révoltés et je te ferai la guerre » [16] .

L’amour maternel / l’amour filial

Naturellement, Sogolon aime ses enfants, mais plus particulièrement son fils Soundjata, sa seule raison d’être épouse du roi Naré Maghan en acceptant de se départir de son double animal. C’est au nom de l’amour qu’elle voue à son fils qu’elle choisit l’exil pour le mettre à l’abri des multiples tentatives de liquidation physique dont il est l’objet dans le palais paternel. L’accompagnement de la mère, plein d’enseignement et d’affection, a duré, à quelques heures près, les sept ans de l’exil. Et la mort malencontreuse de Sogolon, placée juste à la veille du retour de sa progéniture sur la terre natale, prouve que la mère, eu égard à ses plus chers vœux, ne peut supporter l’événement tant attendu quand on sait que l’itinéraire est parsemé de multiples embûches. La reconquête du pouvoir requiert d’innombrables péripéties aussi dures que variées. On est fondé à croire qu’en rendant l’âme, Sogolon Djata libère ainsi son fils de ce lourd fardeau de traîner dans les champs de batailles une mère vieille et malade.
De même, le fils a maintes fois extériorisé son amour débordant pour sa mère dont la laideur était l’objet de commérages des femmes de la cour royale sous la houlette de sa marâtre Sassouma Bérété. Son infirmité congénitale le cloua près de sa mère. C’est, sans doute, l’amour qu’il nourrit pour sa mère qui l’a poussé à déraciner et transplanter le baobab et relever ainsi le défi lancé à sa mère par la première épouse de son père. Même la prière qu’il formule de voir mourir sa mère ne saurait être interprétée comme une perte d’amour envers elle ; loin s’en faut. En réalité, telle que formulée en ces termes « si je dois réussir dans la reconquête du Manding, Tout-Puissant, faites que j’enterre ma mère en paix, ici » [17], la prière ne traduit nullement une volonté manifeste de se débarrasser d’elle. Elle participe plutôt de sentiments de pitié profonde : Soundjata refuse de lancer à nouveau sa mère dans une rude épreuve sachant que sa mission est arrivée à terme dès l’appel lancé par le peuple du Manding. La mère a accompagné et protégé le fils qui a bénéficié d’une complète formation au cours de son exil grâce à l’amitié multiséculaire entre les royaumes voisins que nous allons présentement aborder.

2. L’AMITIE

L’amitié et l’exil

C’est grâce à l’amitié entre le Niani et le Wagadou que le jeune Soundjata, sous la direction de sa mère, trouve hospitalité, protection et encadrement auprès de ses voisins. D’abord, chez le souverain Cissé qui l’accueillit en ces termes pleins d’affection : « Jamais un étranger n’a pris notre hospitalité en défaut ; ma cour est votre cour, mon palais est le vôtre. Vous êtes chez vous ; de Niani à Wagadou, considérez que vous n’avez fait que changer de chambre. L’amitié qui unit le Manding et le Wagadou remonte à une époque très éloignée, les anciens et les griots le savent ; ceux du Manding sont nos cousins » [18].

Ensuite à Mema, Sogolon et ses enfants, généreusement reçus dans le somptueux palais du roi, furent au comble du bonheur :

« Moussa Tounkara fut très affable. Il dit à Sogolon : Soumala, mon cousin, vous recommande, cela suffit, vous êtes chez vous. Vous resterez ici aussi longtemps que vous le voudrez […] Il prit le fils de Sogolon dans ses bras et dit : c’est le destin qui t’envoie à Mema, je ferai de toi un grand guerrier » [19].


Rassurés d’être entre de bonnes mains, Sogolon et sa progéniture ne furent guère dépaysés grâce à l’amitié ancestrale qu’aucune génération n’avait le droit d’altérer. En dépit de la différence d’âge entre le roi et son hôte, les règles d’honneur et de bienséance furent scrupuleusement observées. Autant Soundjata s’est comporté de manière exemplaire, autant Moussa Tounkara l’a comblé d’affection, de considérations de toutes sortes, jusqu’à l’élever au rang de vice-roi. Les relations étaient finalement si solides que le départ précipité de Soundjata, mal interprété par le roi Tounkara, a failli créer un incident diplomatique. Heureusement l’amitié fut sauvegardée, le malentendu étant sacrifié à l’autel de la raison. C’est l’amitié donc qui fera de Mema à la fois une terre d’asile du futur souverain du Niani et dernière demeure de la femme-buffle et, probablement, futur lieu de pèlerinage du Manding libéré.

L’amitié entre Soundjata et son griot Balla Fasséké

De son vivant, Naré Maghan a solennellement scellé les relations entre son fils et le fils de son griot dans cet entretien empreint d’émotion et riche d’enseignements précieux :

« Mari-Djata, je me fais vieux, bientôt, je ne serai plus parmi vous ; mais avant que la mort ne m’enlève, je vais te faire le cadeau que tout roi fait à son successeur. Au Manding, chaque prince a son griot : le père de Doua a été le griot de mon père ; Doua est mon griot ; le fils de Doua, Balla Fasséké que voici sera ton griot. Soyez dès ce jour des amis inséparables : par sa bouche tu apprendras l’histoire de tes ancêtres, tu apprendras l’art de gouverner le Manding selon les principes que nos ancêtres nous ont légués » [20].

L’amitié imposée comme héritage légitime, acceptée de part et d’autre, sera momentanément interrompue : d’abord par le frère de Soundjata qui lui arracha de force son griot, ensuite par le séjour de ce dernier retenu dans la cour de Soumaoro, roi du Sosso, et enfin par l’exil qui aura duré sept ans. Malgré tout, la fidélité n’a pu être altérée ni du côté du griot ni de celui du prince. Le griot a su mettre à profit son séjour chez l’ennemi de son ami pour ourdir un complot avec Nana Triban consistant à gagner la confiance du roi sorcier, à percer ses secrets, à s’évader pour aider Soundjata à l’anéantir définitivement. La conversation des deux amis après cette longue séparation révèle la solidité de leurs relations. Les rôles dévolus respectivement à l’un et à l’autre furent rappelés et reprécisés par Balla Fasséké en ces termes complémentaires : « Je suis la parole et toi tu es l’action » [21]. Cela traduit le degré de l’amitié entre le prince et son griot qui sont prêts à tout partager. Le griot a risqué sa vie en s’introduisant frauduleusement dans les appartements intimes du palais de Soumaoro qui l’aurait tué s’il n’était pas tombé sous le charme flatteur du chant improvisé. Il a donc risqué sa vie en voulant percer les secrets de l’ennemi de son ami. Aussi est-il considéré comme un membre à part entière de la tribu des Keita comme le prouvent ces lignes :

« Au point du jour, Soundjata suivi de Balla Fasséké et de quelques membres de la tribu royale du Manding se rendit au pied d’un grand rocher ; il sacrifia cent coqs blancs aux génies de la montagne » [22].

Au cours de la bataille, Balla Fasséké ne quitta pas Soundjata, à qui il tenait compagnie dans les lieux redoutés et mystiques, en l’absence de tous : « Puis Djata, accompagné par Balla Fasséké seulement, alla à la recherche de la mare… » [23]. Ce privilège est bien mérité par ce griot-prince, cet ami d’enfance comme il en existait chez les Wolof d’antan tel que rapporté par Bassirou Dieng :

« Dans l’organisation du groupe des griots wolof, il existe deux sous-groupes qui, par leur implication dans la cour royale, ont une place centrale. Il s’agit du baj- gewel et du fara junjun. N’eût été l’appellation de griot on les aurait confondus sans doute avec des princes » [24].


L’amitié entre frères

Il arrive que des frères s’aiment l’un l’autre et restent complices, confidents et protecteurs mutuels. C’est le cas de Soundjata et son frère Manding Bory. La protection de ce dernier, plus vulnérable que son frère, est, selon le narrateur, le principal mobile de l’exil.

« Soundjata l’aimait beaucoup ; depuis la mort de Namandjé l’enfant avait été recueilli par Sogolon ; Soundjata avait trouvé en son demi-frère un grand ami. On ne choisit pas ses parents, mais on peut choisir ses amis. Manding Bory et Soundjata étaient de véritables amis et c’est pour sauver son frère que Djata accepta l’exil » [25].

La réponse laconique de Montaigne à la question relative à ses relations avec son ami La Boétie « parce que c’était lui, parce que c’était moi » [26] sied parfaitement ici pour traduire le caractère indicible des sentiments. En plus, les deux frères étaient, par delà le sang, liés par la même ambition de reconquérir le pouvoir, projet mûri, avant et pendant l’exil qui les rapprocha davantage. Les fonctions de vice-roi confiées à Manding Bory par son frère devenu roi est la concrétisation du partage.

L’amitié entre la vieille femme et le Simbon

Les marques de sympathie et de générosité du chasseur à l’égard de la vielle sorcière qui demandait l’aumône aux routiers sont à la base de la coopération, plutôt de la complicité spontanée qui lui permit de réussir là où périrent cent sept chasseurs :

« Chasseur, Dieu te rende l’aumône que tu m’as faite. Je sais que vous allez tenter votre chance contre le buffle de Do […] Ton cœur est généreux et c’est toi qui seras vainqueur du buffle. Je suis le buffle que tu cherches » [27].

Peut-on parler ici d’amitié entre une personne et une non personne ? Si l’on se réfère à l’épopée de Gilgamesh, l’amitié entre Gilgamesh (deux tiers dieu un tiers homme) et Enkidou homme vivant parmi les bêtes peut être citée en exemple, l’alliance des deux héros, étant contre nature. En effet, le Simbon comme on le sait, n’est point un homme ordinaire ; c’est grâce à son pouvoir occulte qu’il parvient à dompter les animaux les plus féroces et à communier avec les éléments de la forêt. N’eût été son amitié avec la vieille femme son opération serait vouée à l’échec, le secret étant jalousement gardé par devers celle-ci.

CONCLUSION

Des scènes amoureuses, des ébats érotiques, des paroles d’amour, des comportements traduisant la passion ou le chagrin d’amour ne sont pas explicitement mentionnés dans ce récit épique comme on en voit dans certains textes littéraires de l’Occident. Pour autant, vous l’avez constaté, l’amour n’y est point absent car comme le dit si bien Hervé Bazin « une vie sans amour est une vie sans soleil [28] ». L’amour est abordé ici sous un angle tout à fait opposé : Il est dit dans un langage voilé. Le narrateur, vu son statut social de détenteur de l’histoire et gardien des valeurs axiologiques de la société, ne peut tout dire, comme il tient à le préciser lui-même à la fin de son récit : « J’ai prêté serment d’enseigner ce qui est à enseigner et de taire ce qui est à taire [29] ». Il se garde d’offenser des descendants de familles se réclamant fièrement de telle ou telle lignée. La face cachée des grandes figures de l’histoire ne se dévoile pas au grand jour sur la place publique surtout lorsqu’il s’agit d’un domaine tabou comme l’amour. Quant à l’amitié, elle a occupé sa place dans l’épopée manding où elle a joué pleinement son rôle d’unification, d’hospitalité, de générosité et de solidarité entre royaumes voisins mais aussi entre compatriotes. Mais, il faut le reconnaître, le véritable amour que porte le héros épique dans son cœur, c’est incontestablement l’amour de sa terre natale, de son empire et de son peuple. Les grands hommes sont au dessus des sentiments qui les freinent dans leur élan de poursuivre leurs nobles objectifs.

REFERNCES BIBLOGRAPHIQUES

Œuvres citées

DIENG, B, Société wolof et discours du pouvoir. Analyse des récits épiques du Kajoor, Dakar, PUD, 2008.
MONTAIGNE, M, Essais, livre1, Paris, Flammarion, 1993, XXVIII, « De l’amitié ».
NIANE, D.T, Soundjata ou l’épopée mandingue, Paris, Présence Africaine, 1960.
PINVIDIC, M.-J., « La compagne du héros, approche comparatiste de la figure féminine dans les épopées médiévales et dans les épopées d’Afrique de l’Ouest », in Littérales n°29, 2002, p. 125-142.

Webographie

RIOUX, A., Quelques citations célèbres, Québec, Microsoft internet explorer, G :\amour.htm. G :\peine_d’amour.htm, Amour-wikipédia, Microsoft internet explorer.