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2. Philosophie, sociologie et anthropologie
- DEVELOPPEMENT DE LA RECHERCHE THEORIQUE EN LINGUISTIQUE GENERALE : CONTRIBUTION REELLE OU POTENTIELLE DES LANGUES AFRICAINES COMME CHAMP D’INVESTIGATION


Ethiopiques n°87.
Littérature, philosophie et art
2ème semestre 2011

Auteur : Momar CISSE [1]

Les problèmes touchant au langage sont aujourd’hui au centre de nombreux champs de réflexion, de pratique et même de polémique. La linguistique scientifique que Ferdinand de Saussure a contribué à bâtir ne cesse de démontrer que la scientificité d’une discipline doit se lire dans la manière dont celle-ci construit ses hypothèses et les modèles théoriques qui permettent d’expliquer les faits et d’en prévoir d’autres. La conséquence majeure de ce souci constant de créer des modèles théoriques, est que la linguistique, longtemps considérée comme la seule science du langage, s’ouvre sur le discours, objet d’étude, et sur la pragmatique, instrument d’analyse, qui d’ailleurs a pris le relais de l’ancienne rhétorique qui, en tant qu’art de l’éloquence, était consacrée à la seule communication orale. Comme on peut le deviner, « un facteur décisif de cette ouverture a été l’abandon progressif de la perspective immanente au profit d’une conception fondée sur la dualité constitutive du langage, une réalité à la fois langagière et sociale ». (Cissé & Diakité, 2007 : 124)
Rarement, cependant, est posé l’apport des langues africaines au développement des théories linguistiques de par le monde. Pourtant, il est de plus en plus clair que ces langues, parce qu’orales, ont participé, positivement, comme champs d’investigation au développement de la recherche sur les langues et les cultures, et à l’avancée notable de la théorie linguistique.
Nous allons, dans cette étude, essayer de poser la problématique de cette contribution des langues africaines à travers deux moments importants de la méthodologie de la recherche scientifique : la collecte des données d’une part, et la description/analyse des dites données d’autre part.

1. PROBLEMATIQUE

Ils sont nombreux les linguistes qui pensent que la réflexion linguistique rigoureuse la plus ancienne est celle des grammairiens indiens qui ont analysé le sanskrit. Mais dans la culture occidentale, l’étude du langage est surtout tributaire de deux phénomènes :

- l’avènement des grammairiens Grecs dont les travaux poursuivaient deux objectifs : expliquer les œuvres littéraires prestigieuses de l’Antiquité (Homère chez les Grecs, Textes sacrés du Véda chez les Hindous) et enseigner l’art d’écrire et de parler correctement. Ils se donnaient ainsi une double vocation, philologique et pédagogique, qui s’est surtout manifestée dans l’inventaire des ressources de la langue des textes précités et des règles qui régissent leur usage ;
- l’irruption des philosophes du langage dans les débats de l’époque sur la nécessité ou non de la constitution d’une grammaire générale qui, en tant que théorie du langage non restreinte à une langue particulière, aurait pour vocation de mettre en relation la structure du langage et celle des propositions par lesquelles l’esprit énonce des jugements sur le monde.
C’est ce deuxième phénomène, les recherches philosophiques sur le fonctionnement logique de la pensée, qui est à l’origine de l’association sujet-prédicat pour la définition de la proposition. Il aura permis, plus tard, aux grammairiens d’Alexandrie de publier, à partir des textes des poètes et des prosateurs, la première grammaire systématique du grec où sont distinguées les parties du discours : article, nom, pronom, verbe, participe, adverbe, préposition, conjonction.

Les effets de la conception logico-grammaticale du langage de ces grammairiens sont ressentis dans trois ordres de travaux :

- ceux de la grammaire de Port Royal qui défendent l’existence d’un isomorphisme entre structures de la langue et structures des propositions assimilées à des lois de la pensée ;
- ceux de la linguistique diachronique qui voit le jour avec les recherches effectuées pour reconstituer l’indo-européen grâce au comparatisme ;
- ceux des néogrammairiens qui mettent en évidence les lois phonétiques de l’évolution des langues.

En réaction à ce courant de pensée (logico-grammatical), Ferdinand de Saussure inaugure le structuralisme linguistique qui, dans ses écrits, repose sur deux idées fortes :

- la langue est un système de différences entre signes ;
- l’unique et véritable objet de la linguistique est la langue envisagée en elle-même et pour elle-même.

Les récents développements des sciences du langage ont profondément modifié les données de cette linguistique structurale qui, dans ses différents courants, a toujours perçu la langue comme un simple système de signes. Pour les différents concepteurs des modèles contemporains de la linguistique générale, une telle perception contribue principalement à réduire la diversité des propriétés des langues naturelles.
De plus, on a aujourd’hui constaté que la conception « immanentiste » du système linguistique (étudier la langue à l’exclusion de toute autre considération que les relations entre les unités), bien qu’ayant été en un moment donné très utile, notamment dans la constitution de la linguistique comme discipline scientifique, a porté un grand tort à la réflexion théorique de la linguistique générale. En effet, en se donnant comme principe d’étudier les règles de la langue sans référence au sens, au locuteur et à la situation, elle s’est interdite de traiter un grand nombre de phénomènes linguistiques liés, en particulier, à ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la pragmatique linguistique. De ces phénomènes, il nous plaît de rappeler ici la « référenciation » et la « modalisation », deux indicateurs de la manière dont, comme dirait Dominique Maingueneau, le sujet mobilise à son profit le système linguistique quand il profère une énonciation. _ Quels sont les apports réels ou attendus des langues africaines dans ce vaste mouvement de remise en question, mais aussi et surtout de contribution à l’édification de théories linguistiques descriptives aptes à rendre compte de la diversité des langues et des cultures du monde ?
Nous pensons très objectivement que les réponses à cette question peuvent être trouvées aussi bien dans la méthodologie de la collecte des données que dans la démarche suivie pour la description et l’analyse de ces mêmes données.

2. LA COLLECTE DES DONNEES

Le monde est riche de quelques milliers de langues. Le linguiste, quelle que soit sa chapelle, s’est toujours donné comme tâche principale de rendre raison de celles-ci à travers le langage. A ce propos, il est intéressant de souligner que jusqu’à une date récente, la plupart des linguistes a toujours soutenu qu’au-delà de leur diversité, les langues du monde obéissaient à des principes communs d’organisation qui dépendraient de la faculté de langage attachée à l’espèce humaine. Parmi les tenants de cette conception, on remarque surtout les grammairiens de Port Royal qui considèrent que chaque langue n’est qu’une combinaison de processus et de catégories qui sont pour la plupart communs à toutes. C’est en partie contre cette manière de voir que Ferdinand de Saussure s’était insurgé en proclamant l’autonomie de la linguistique générale en tant que science spécifique, mais malheureusement au prix d’un réductionnisme considérable. En effet, il ne s’est intéressé qu’au fonctionnement de la langue envisagée comme un système de signes au détriment de la parole dont l’étude a été laissée aux psychologues, aux philosophes, aux sociologues et beaucoup plus tard à la pragmatique. Sa défense de la perspective « immanente » n’est pas étrangère à cette préoccupation fondamentale qui semble pourtant ne pas minimiser la spécificité des langues particulières.
Cependant, à y regarder de près, on constate que dans l’observation des faits de langue, Saussure et les différents courants du structuralisme linguistique partent toujours d’un présupposé théorique implicite qui a même force d’idéologie : toutes les langues du monde ont les mêmes catégories du discours. Cette affirmation, en effet, se présente comme un savoir préalable structuré en système de valeurs qui s’exerce sur la perception des faits et l’activité descriptive du linguiste. Beaucoup de linguistes africains sont encore prisonniers de cette idéologie, obstacle important non seulement à leur perception des faits, mais aussi à leur saisie objective des discours tenus par d’autres à partir de faits autres. Nous constatons par exemple que pour la description du wolof (Sénégal), les grammaires et dictionnaires wolof s’évertuent encore à parler de l’existence d’adjectifs. Rappelons que ce terme est employé pour désigner


(…) une classe d’expressions grammaticalement définissables dont la fonction syntaxique la plus caractéristique est d’être modificateur du nom dans des constructions endocentriques et dont la fonction sémantique la plus typique est d’assigner des propriétés à des entités (Lyons, 1990 : 76).

Ce qui est mis en cause dans l’usage de ce terme traditionnel, ce n’est point la définition qu’on en donne et qui est considérée par tous les linguistes comme inadéquate parce que s’appuyant à la fois sur des critères morphologiques, syntaxiques et sémantiques parfois contradictoires. C’est plutôt son incapacité à s’appliquer à beaucoup de langues africaines qui ont une structure grammaticale éloignée de celles des langues indo-européennes classiques pour lesquelles elle a été faite. Comment parler d’adjectif qualificatif pour le wolof, si l’on sait que tous les mots qui sont désignés par ce terme ont le même comportement syntaxique que le verbe ? L’expérience montre qu’ils prennent toutes les marques de modalisation du verbe (mode, temps, aspect), même s’ils dénotent des états ou des qualités, rôle traditionnellement dévolu aux adjectifs. Dans les énoncés suivants, dem (partir), rafet (beau) et xonq (rouge) ont le même comportement syntaxique : rafet et xonq catégorisés adjectifs reçoivent les mêmes déterminations que le verbe dem.

Dafa dem (il est parti) / Dafa doon dem (il partait) / Dina dem (il partira)

Dafa rafet (il est beau) / Dafa doon rafet (il devenait beau) / Dina rafet (il deviendra beau)
Dafa xonq (il est rouge) / Dafa doon xonq (il devenait rouge) / Dina xonq (il deviendra rouge)

L’irruption des langues africaines dans le champ de la description comme objet d’investigation a beaucoup aidé une franche très importante des linguistes à se défaire de cette idéologie. D’abord, ils ont commencé par définir la langue sans jugement de valeur, c’est-à-dire comme un système de communication. Ce qui a conduit à un changement d’attitude par rapport à beaucoup de langues africaines qui ne sont plus considérées comme de simples dialectes, c’est-à-dire des systèmes de communication sans statut sociopolitique (langue écrite, officielle, étatique, etc.). La prise en compte des langues africaines a même fait évoluer le sens du concept « dialecte ». Naguère défini comme un système de communication, sans statut sociopolitique, utilisé dans de nombreux domaines (pour l’opposer au patois d’emploi plus restreint), il est aujourd’hui compris comme l’expérience des diversités à l’intérieur d’une même langue.
Ensuite, et c’est très important, avec ces langues africaines, on commence à découvrir la vraie diversité des langues, en accédant à des systèmes linguistiques de communication, et au-delà d’eux, à des données qui ne sont accessibles que par du terrain.
Comment autrement que par du terrain on peut obtenir des informations sur la langue (et ses variantes dialectales) des bedik, des coniaguis, des bassaris, etc., populations minoritaires de l’est du Sénégal ?
Les recherches de terrain sont aujourd’hui nombreuses. Des chercheurs du nord comme du sud partent de plus en plus nombreux à l’assaut des langues d’Afrique. Ce mouvement doit être encouragé. Le meilleur argument à cet encouragement serait sans aucun doute l’évolution considérable et continue, sur le plan scientifique, de la linguistique africaniste depuis une trentaine d’années. En effet, à la faveur parfois de la découverte de certaines langues africaines, des théories, des concepts, des approches, bref l’analyse linguistique et ses instruments ne cessent de se renouveler et de s’enrichir, démontrant ainsi l’inséparabilité entre les recherches de terrain et la réflexion théorique. Les lignes suivantes en donnent quelques indications relevées au niveau morphosyntaxique et sémantique.

3. L’ANALYSE LINGUISTIQUE

Aujourd’hui, la plupart des linguistes qui s’occupent de description reconnaissent au moins trois niveaux de structure dans l’analyse d’un énoncé : niveaux phonologique, morphosyntaxique et sémantique. A chacun de ces niveaux, les apports des langues africaines comme champ de recherche sont considérables. Nous nous limiterons, cependant, pour la clarté et la simplicité de l’exposé, à l’inventaire des apports qui nous paraissent les plus significatifs.

3.2. La phonologie

A niveau du mot, le travail du phonologue est principalement de dresser la liste des phonèmes d’une langue donnée et d’établir les principes qui déterminent leur co-occurrence ou combinaison des mots existants ou potentiels. Il s’occupe ainsi de l’acceptabilité phonologique de la totalité des mots. Pour ce qui est de la première tâche, tous les phonologues qui ont travaillé sur les langues africaines ont reconnu la richesse du système phonologique de ces dernières. Beaucoup de sons qui n’existent pas dans les langues indo-européennes y sont relevés. A côté des consonnes dites simples, par exemple, les langues africaines ont révélé l’existence de consonnes géminées et de consonnes prénasales. Les premières sont produites avec une forte tension des organes articulatoires, ce qui fait que leur réalisation est de durée plus longue que celle des consonnes simples. Les secondes sont constituées d’une partie nasale et d’une partie orale formant une unité phonématique.

En wolof
Soppeeku, changer (géminée)
Nguur, pouvoir régnant (prénasale)
en pulaar
.Ngaari, taureau (prénasale)
Mbabba, âne (géminée)
en sereer saafi-saafi
ɗaakkoh, garder consciemment (géminée)
.Nduufa, forêt (prénasale)

La découverte de ces sons nouveaux a incontestablement enrichi et l’inventaire des sons du langage humain et les règles phonologiques qui président à leur combinaison. _ Au niveau de la phrase, les phonologues rendent également compte des phénomènes prosodiques tels que l’accent et l’intonation qui sont censés être associés à toute phrase. Les langues africaines ont conforté les phonologues dans l’idée que le groupe rythmique est un mécanisme naturel d’organisation du discours oral et que, quelle que soit la langue, les locuteurs ont recours à la segmentation en unités de sens plus petites pour rendre leur énoncé oral intelligible. Une phrase produite oralement se conforme toujours à l’un des schémas d’accentuation et d’intonation qui existent dans la langue considérée. Dans beaucoup de langues, on constate que deux propositions dont l’une est subordonnée à l’autre sont corrélées sur le plan mélodique par la suite de mouvement montant-mouvement descendant.

Su ko xale yi seetijee [ ↗ ] dina bég lool [ ↘ ]
Si les enfants lui rendent visite, il sera très content

Le mouvement mélodique permet le passage du groupe su ko xale yi seetijee au groupe dina bég lool : le premier groupe se termine sur un ton haut, alors que le second décroche (décrochage marqué par la pause de la voix) avec le mouvement précédent pour se terminer par un mouvement descendant.
Certaines langues africaines, comme le wolof, montrent que ce phénomène ne se limite pas à la seule subordination. Les éléments corrélés peuvent être dans un rapport de caractérisation. A titre d’illustration, nous commenterons cet énoncé wolof particulièrement représentatif de cette fonction syntaxique de l’intonation :

Jigéen [ ↗ ] faayda [ ↘ ]
Femme, dignité

Pour énoncer ce qu’il croit être la caractéristique fondamentale de la femme de manière générale, l’adage wolof se sert du mouvement mélodique entre le caractérisé (jigéen) et le caractérisant (faayda).

3.1. La morphosyntaxe

Loin de nous l’idée de passer en revue la totalité des faits morphosyntaxiques. Ce serait difficile voire impossible dans le cadre de ce travail. Nous allons tout juste, à titre indicatif, indiquer quelques apports des langues africaines au niveau du système verbal et de la formation des mots.

3.1.1. Le système verbal

. La notion de conjugaison

La tradition grammaticale nous a habitués à l’existence, dans tout système verbal, de syntagmes verbaux constitués de pronoms, de verbes et de conjugaisons. Confrontée à certaines langues africaines, cette conception du syntagme verbal ne résiste pas à l’analyse. En effet, dans beaucoup de langues africaines, il n’y a pas, à vrai dire, de système de conjugaison. C’est le cas du wolof dont le syntagme verbal ne présente ni pronoms, ni de véritables conjugaisons. Dans cette langue, le verbe est constitué d’un lexème verbal invariable, sauf par dérivation, auquel sont antéposées, postposées ou suffixées des marques qui amalgament des valeurs aspectuelles, modales et personnelles. Ces marques dont la forme varie en fonction de la personne et de la valeur du paradigme sont aujourd’hui plus connues sous la dénomination IPAM (Indices de Personne-Aspect-Mode).


.Yaa ngiy liggéey
tu + Présentatif + inaccompli travailler
Tu es en train de travailler

Jël nga sa wàll
prendre tu + parfait ta part
Tu as pris ta part

Dans ces deux exemples, il est difficile voire impossible d’identifier de manière précise les déterminations grammaticales du verbe. Nous sommes en présence de formes (nga et yaa ngiy) qui représentent des amalgames de personne, d’aspect et de paradigme (présentatif et parfait). Ces amalgames ne peuvent aucunement être étudiés sous la forme d’une analyse du système des conjugaisons, lequel système étant indépendant du discours et de la situation. Le traitement de ces questions, initié par les modèles contemporains dans le cadre de la sémantique et de la pragmatique, a sans aucun doute fait évoluer la recherche sur la description du système verbal des langues naturelles.

. La représentation de l’aspect verbal

Le mot « aspect » est apparu pour la première fois dans la description des langues slaves. Dans celles-ci, la catégorie grammaticale de l’aspect est, semble-t-il, une classe d’équivalence de formes repérables. C’est ce qui aurait conduit beaucoup de linguistes à vouloir enfermer les moyens d’expression de l’aspect dans un système de marques morphologiques. Cette conception qu’on s’est fait pendant longtemps de l’aspect a beaucoup évolué aujourd’hui grâce, entre autres, aux langues africaines. Il est maintenant connu que la célèbre dichotomie langues à temps/langues à aspects, produit de ladite conception, n’est pas une réalité linguistique.
Si nous prenons les langues africaines qui étaient catégorisées langues à aspect, certaines d’entre-elles ne grammaticalisent même pas l’aspect. C’est le cas du wolof. Beaucoup de linguistes décrivent le morphème di (-y) comme la marque linguistique de l’aspect en wolof. Or nous constatons que cette marque présente en discours les propriétés suivantes :

Elle n’est pas monosémique ;
- Lan ngay def ?
- Damay togg
Traduction
- Que fais-tu ?
- Je fais (= je suis en train de faire) la cuisine.

Dans cet énoncé, la marque –y, variante de di, a une valeur d’action en cours. Dans l’exemple suivant, en revanche, l’action n’est pas encore réalisée.

- Damay root ndaa li
- Kañ ?
- Ci kamam tuuti
Traduction
-Je remplis (= je m’apprête à remplir) le canari.
-Quand ?
-Dans un instant.

Elle exprime des valeurs aspectuelles différentes en fonction du paradigme de conjugaison utilisé.

Damay bind téere (emphatique du verbe) :
Traduction
J’écris un livre : l’action est en cours ou en voie de réalisation.

Dinaay bind téere (prospectif) :
Traduction
J’écris, à l’occasion, des livres : on insiste sur le caractère occasionnel de l’action.

Deel bind téere (impératif)
Traduction
Ecris souvent des livres : ici comme dans l’énoncé suivant, on insiste sur la fréquence de l’action.

Naay bind téere (obligatif)
Traduction
Que j’écrive souvent des livres.

Si l’on s’en tient à ces quelques remarques, il sera difficile voire impossible de considérer l’aspect comme une catégorie formelle en wolof. La même étude faite sur d’autres langues africaines devrait faire évoluer la conception de l’aspect vers une catégorie conceptuelle et non formelle qui s’exprimerait de plusieurs manières différentes selon les langues. C’est la conclusion à laquelle nous avons abouti dans une de nos recherches (Cissé, 1987).

. La notion de subordonnée relative

Dans les grammaires scolaires, la subordination crée une relation hiérarchique entre une proposition principale et une proposition subordonnée qui est syntaxiquement et sémantiquement dépendante de la principale. Dans cette approche, la subordonnée est dite relative quand elle est introduite par un pronom relatif. Cette définition est difficilement applicable aux langues africaines qui ne disposent pas toujours de véritables pronoms relatifs. C’est le cas du wolof, comme l’illustre l’exemple suivant :

Xale bi nga doon wax a ngi dugg ci kër gi
L’enfant dont tu parlais rentre dans la maison

La différence entre la phrase wolof et sa traduction en français, c’est la présence d’un pronom relatif en français et son absence en wolof. Et pourtant, dans les deux phrases, on a bien un rapport de dépendance syntaxique et sémantique entre les deux propositions, et la présence d’un antécédent. Dans la phrase wolof, le pronom relatif, s’il existait, aurait pour antécédent le syntagme déterminé xale bi (l’enfant). Pour tenir compte de ce cas de figure, on devrait surtout mettre en relief le rapport d’inclusion qu’il y a dans la subordination entre la proposition principale et la proposition subordonnée relative. Cette inclusion, présente dans tous les cas de subordination, se matérialise en wolof par la position enchâssée de la subordonnée relative : la subordonnée est, dans cette langue, toujours enchâssée dans la principale.

. La diversité morphosyntaxique

La diversité des langues, dont nous avons fait état dans les lignes précédentes, repose, en grande partie, sur une diversité morphosyntaxique. C’est fort de cette diversité morphosyntaxique que la grammaire traditionnelle issue de l’indo-européen a divisé les langues naturelles en différents types : langues isolantes, agglutinantes, fusionnantes, etc.
Grâce aux langues africaines, cette typologie s’est beaucoup enrichie. En effet, ces langues ont permis de découvrir qu’il y avait des langues à tons, des langues à classes ignorées par la tradition indo-européenne.
Pour exemples, les langues parlées au Sénégal se répartissent d’une part en langues dont les noms peuvent être divisés en groupes se distinguant par leur appartenance à des ensembles différents appelés classes nominales. Chacune de ces classes détermine un système d’accord qui affecte les modalités nominales. A en croire Yéro Sylla (1982 : 30-31), le pulaar, parlé dans le nord du Sénégal, est une langue qui ne comporte pas moins de 21 classes dont deux bivalentes (ngal et ndi) que l’on peut répartir en :


- classes des humains : ex. o (neɗɗo = personne) ;
- classes des non humains : ex. ngu (liingu = poisson) ;
- classes des diminutifs : ex. ngel (cukalel = enfant) ;
- classes des augmentatifs : ex. ndi (baafiri = grande porte)

Il existe, d’autre part, des langues à tons, c’est-à-dire des langues qui possèdent une hauteur relative de ton sur chaque syllabe. Ce ton, nous le représentons ainsi sur le phonème / a / : ton bas (á), ton haut (à) et ton moyen (â).
Comme langues à tons, nous avons en exemples le bassari et le bedik, langues sénégalaises de la famille linguistique « tenda » regroupant des parlers du Sénégal, de la République de Guinée, de la Guinée Bissau et de la Gambie. Dans ces langues, le ton est, comme le phonème de toutes les langues, une unité distinctive : la substitution d’un ton à un autre dans un même ensemble linguistique est toujours à l’origine d’une différenciation. C’est le cas dans le mot suivant tiré du bedik.

Mââfàt (finir/terminer) Mââfát (ramasser)

Dans cette même langue bedik, le ton a parfois, dans certains contextes, une valeur aspecto-temporelle ; il assure dans l’énoncé suivant la distinction entre l’accompli et l’inaccompli :

mέdἓ (je dis) : inaccompli
mἑdἓ (j’ai dit) : accompli

D’autres langues africaines ont même révélé le rôle déterminant du ton dans la focalisation d’un constituant phrastique. C’est le cas du foodo, langue guang du Bénin, du buli, langue gur du Ghana et du lama, langue gur oriental.
De façon générale, comme l’écrit Ourso, les langues gur « (…) présentent un registre de deux tons ponctuels, haut et bas, et un autre registre de deux tons modulés montant-descendant et descendant-montant. L’analyse faite de ces deux registres montre que les tons ponctuels peuvent se propager au-delà de leur champ sous-jacent pour créer d’autres tons modulés par dérivation … » (2008 : 77)
Le traitement qui est fait de ces classes et tons a considérablement fait évoluer la recherche théorique sur les systèmes nominaux, notamment, la théorie autosegmentale que la phonologie structurale et la phonologie générative classique n’arrivent pas à prendre en charge de manière satisfaisante.

3.3. La formation des mots

En ce qui concerne également la formation des mots, on peut noter une grande avancée de la recherche linguistique grâce surtout aux langues africaines. Celles-ci ont, en effet, permis de découvrir en plus des procédés classiques (composition, affixation, dérivation impropre) d’autres modes de dérivation, comme par exemple en wolof et en pulaar l’alternance consonantique :
L’alternance consonantique à l’initiale ou en fin de mot permet en wolof d’obtenir des noms ou des verbes.

àddu (répondre de la voix) / kàddu (parole)
góor (homme) / ngóor (virilité)
jàng (apprendre) / njàng (apprentissage)
loxo (main) / yoxo (mains)
saf (savoureux) / sàppi/sàlli (perdre sa saveur)
teer (atterrir) / teddi (démarrer)

Cette alternance consonantique est également relevée en pulaar où elle apparaît, dans la structure du nom, à l’initiale du radical ou du suffixe de classe. Contrairement au wolof, on note ici quatre degrés d’alternance (Yèro Sylla, 1982 : 39) :

- degré zéro qui se manifeste par l’absence de consonne (il n’est observé qu’avec les suffixes de classe) ;
- degré 1 qui se signale par l’apparition d’une consonne continue ;
- degré 2 avec une consonne occlusive ;
- degré 3 marqué par une consonne prénasale.

Ces quelques exemples, parmi tant d’autres, sont là pour rappeler que toutes les langues du monde (et plus particulièrement africaines) ne sont pas encore décrites et que d’autres découvertes pourraient alors intervenir pour faire évoluer les certitudes actuelles sur le fonctionnement des langues. Nous devons nous y atteler en allant vers la découverte de ces langues non encore décrites.
Certains concepts aussi ont vu leur champ d’expérimentation élargi. C’est le cas de la « composition » qui a toujours été définie comme un procédé de formation qui consiste à forger un mot nouveau en associant deux ou plusieurs morphèmes ou combinaisons de morphèmes fonctionnant par ailleurs dans la langue avec le statut de mots. De cette définition, nous pouvons retenir que le mot composé répond nécessairement à deux critères :

- l’inséparabilité syntagmatique : il est impossible d’intercaler quelque mot que ce soit entre les morphèmes autonomes constitutifs du mot composé ;
- la spécificité du signifié : le signifié du mot composé n’est pas réductible à la somme des signifiés des mots simples qui le composent.

Les langues africaines offrent des cas de composition qui n’obéissent pas à cette définition et aux critères qui la sous-tendent. Le wolof en est une parfaite illustration. En effet, il offre des cas de mots composés de construction atypique. Nous en avons relevé deux :

- formation de nom par redoublement de verbe ou de toponyme. Devant la difficulté de la nommer composition, les linguistes qui travaillent sur les langues africaines lui trouvent la désignation réduplication totale dans certains cas, partielle dans d’autres.

bëgg (désirer) / bëgg-bëgg (désir)
Jolof (localité du Sénégal) / Jolof-Jolof (habitant du Jolof)
xam (connaître) / xam-xam (connaissance)
jafe (être difficile) / jafe-jafe (difficulté)

La réduplication qui produit un verbe est toujours partielle : elle s’accompagne d’une affixation.

dem (partir) / dem-demlu. (faire semblant de partir)
réy (être orgueilleux) / réy-réylu. (faire l’orgueilleux)
tëb (sauter) / tëb-tëbi. (sautiller).

- formation de nom à partir du mot boroom (maître)

boroom (maître), taksi (taxi) / boroom taksi (chauffeur de taxi)
boroom (maître), soow (lait caillé) / boroom soow (vendeur de lait caillé)
boroom (maître), kàddu (voix) / boroom kàddu (une autorité)

Ne serait-ce qu’à partir de ces deux exemples, nous constatons que le procédé de la composition ne peut plus se satisfaire de la définition traditionnelle. Toute définition qui lui est donnée en linguistique générale, pour être opérationnelle, doit tenir compte de ces types de formation dont le traitement ne peut que nourrir positivement la réflexion sur la formation du mot dans les langues naturelles.

3.4. La sémantique discursive

Avant Emile Benveniste, la flexion verbale, héritée de l’indo-européen, était à trois personnes : je, tu, il. Dans « Structure des relations de personne dans le verbe », un article qui fait aujourd’hui date dans l’évolution de la théorie linguistique du signe, Benveniste soutient que cette catégorisation est inadéquate, car pour lui, seuls les pronoms je et tu sont de véritables personnes, en ce sens qu’eux seuls peuvent permettre à l’homme de se constituer comme sujet dans et par le langage. Le pronom il est une non-personne, ce dont on parle : même s’il désigne une personne, celle-ci ne participe pas à l’interlocution.
Chez lui donc, les relations de personne dans le verbe peuvent être ainsi représentées par deux ordres de corrélations :

- une corrélation de subjectivité qui se joue dans le contexte situationnel ;
Je (personne subjective) + tu (personne subjective constituée par je) + personne.
Inversibles dans l’interlocution, je et tu sont uniques par énonciation.
- une corrélation de non subjectivité qui a pour siège le contexte linguistique.
il (indice d’objectivation) - personne.
Forme non personnelle de la flexion verbale, le pronom il peut référer à rien ou à une infinité de sujets.

Comme on l’aura constaté, Benveniste semble proposer, dans la corrélation de subjectivité, une grammaticalisation et même une lexicalisation de la deixis. John Lyons qui est en phase avec lui nous fait remarquer que pour mieux comprendre ce phénomène, il faut :


(…) l’envisager par rapport à ce qu’on peut appeler la situation d’énonciation canonique. Cette dernière implique une communication un-à-un, ou un-à-plusieurs, dans la substance phonique par l’intermédiaire du canal vocal et auditif, avec la présence dans une même situation réelle de participants qui ont la possibilité de se voir, de percevoir les traits paralinguistiques non vocaux de leurs énoncés et de jouer tour à tour le rôle d’émetteur et de récepteur (1990 : 261).

Lyons a parfaitement raison. Les structures de la personne sont développées pour les situations de face à face, ce que les textes écrits et dissociés donc de leurs paramètres para et non linguistiques ne peuvent rendre qu’imparfaitement. C’est dire que même si les langues africaines n’ont pas impulsé cette conception benvenitienne des relations de personne (l’auteur ne dit nulle part qu’il a été en contact avec elles), il reste qu’elles lui ont offert un vaste terrain d’expérimentation et même de validation. En effet, ces langues parce qu’orales offrent au linguiste la possibilité d’appréhender les langues en situation et les morphèmes en discours pour ne pas dire en contexte immédiat d’emploi. Dans ces situations réelles d’échanges verbaux, on s’aperçoit sans la moindre ambiguïté que le pronom « représentant » il fonctionne par référence discursive, alors que je et tu fonctionnent par référence situationnelle : leurs référents ne peuvent être connus que si l’on prend en considération la situation d’énonciation.
Cette mise en situation de la langue permet même de mieux comprendre Benveniste quand il affirme que nous et vous ne sont pas de vrais pluriels en ce sens qu’ils correspondent à des personnes « amplifiées » : c’est, en effet, dans cette mise en situation que l’on se rend compte qu’il n’y a pas plus d’un je et d’un tu par énonciation, argument donné par Benveniste pour expliquer et justifier son affirmation.
Cet exemple du fonctionnement discursif des pronoms personnels montre suffisamment combien la linguistique structurale d’inspiration saussurienne avait simplifié à l’excès la question du sens et de la signification (sens contextuel), en les subordonnant aux explications du fonctionnement de la langue. Désormais, le fonctionnement des éléments linguistiques d’une langue doit être appréhendé à travers leur relation avec les fonctions du langage.

CONCLUSION

Depuis 1958, année de la première publication de « De la subjectivité dans le langage », article publié par Benveniste et repris dans Problèmes de linguistique générale 1, l’horizon de l’étude du langage s’est beaucoup élargi. C’est une évidence bibliographique. Après le mot et la phrase, le discours est devenu aujourd’hui la problématique majeure de toutes les réflexions sur le langage. Ce basculement a marqué le passage de la linguistique de la langue à celle du discours, dessinant ainsi les contours d’une nouvelle vision dans la collecte et l’analyse des données, vision à la configuration de laquelle les langues africaines ont effectivement participé et continueront de participer en tant que champ d’investigation très florissant. Nous pensons l’avoir démontré à travers cette modeste recherche.
Ce vaste mouvement doit se poursuivre et s’accroître avec la prise en compte de la totalité des systèmes de communication en Afrique et partout ailleurs dans le monde. Rien qu’en Afrique, de larges territoires restent encore inconnus ou méconnus. D’autre part, pour s’accomplir totalement, l’activité des chercheurs doit plus que jamais reposer sur l’interdisciplinarité, la seule réelle condition de salut de la mutation linguistique qui s’opère actuellement sous nos yeux.

BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE

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- Problèmes de linguistique générale II, Paris, Gallimard, 1976.
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