[ Article publié sur http://ethiopiques.refer.sn ]

2. Philosophie, sociologie, anthropologie
- LOGIQUES D’HERITAGES ET SUPERPOSITION DE DROITS Conflits de pratiques dans l’Afrique contemporaine. Le « légitime » contre le « légal » ?


Ethiopiques n°88.
Littérature, philosophie et art
1er semestre 2012.
Espaces publics africains, crises et mutations

LOGIQUES D’HERITAGES ET SUPERPOSITION DE DROITS Conflits de pratiques dans l’Afrique contemporaine. Le « légitime » contre le « légal » ? [1]

Première partie : une politique coloniale et postcoloniale inadéquate pour une région riche

Auteur Abderrahmane NGAÏDÉ [2]

« En période de grande ou totale transformation, alors que tout est remis en mouvement, le pouvoir politique doit négocier avec l’incertitude, affronter des situations dont le contrôle lui échappe ; il n’a pas la possibilité de réussir évidemment et ses échecs cachent ou dévaluent les résultats de son action ; il paraît absent, ou faible dans son agitation, au gré des conjonctures », Georges Balandier, Le détour. Pouvoir et modernité, Paris, Fayard, 1985 : 11.

La majeure partie du territoire actuel de la région de Kolda abritait vers la fin du XIXe siècle un royaume connu sous le nom de royaume du Fuladu1 fondé par d’anciens esclaves qui se sont révoltés contre les Mandingues et du même coup se sont libérés de leurs anciens maîtres [3]. Les étendues de terres dont la fertilité est légendaire étaient peu mises en valeur au début du XXe siècle. Cette faible mise en valeur est non seulement liée au déficit du peuplement, mais aussi aux exigences de la principale activité des populations peules : l’élevage.
Le peuplement de la région répond, largement, à une migration soutenue qui s’est étalée sur plusieurs siècles. Et la mosaïque ethnique, caractéristique de la contrée, résulte d’une superposition de peuples ayant cohabité, soit en paix soit en guerre. Toujours est-il qu’une civilisation brillante allait naître de ce brassage des ethnies [4]. Les rapports interethniques vont être facilités par la perméabilité des « frontières » [5] et par une complémentarité progressive des règles de gestion et d’exploitation des domaines fonciers. L’abondance du pâturage et l’existence d’un réseau hydrographique dense permirent aux populations de s’établir et de consolider leur assise économique et sociale dans les provinces qui les accueillirent. Leur implantation fut facilitée par leur mode de vie qui demandait de vastes espaces. Elles s’installèrent tout au long des mares et des cours d’eau avec leurs troupeaux de vaches. Elles se sédentarisèrent progressivement et se consacrèrent à une agriculture peu expansive. Comme beaucoup d’autres peuples nomades, les Peuls du Fuladu se déplaçaient tout au long de l’année pour suivre leurs troupeaux mais revenaient sur leurs anciens lieux de résidence. Leur sédentarisation va débuter de manière effective avec la naissance du royaume [6].
Comment les populations africaines et sénégalaises [exemple des Peuls de la région de Kolda] ont-elles réagi aux législations postcoloniales et ont « réactivé » les modes de gestion antérieurs afin de tenter de préserver leurs droits, leurs organisations, en un mot leur citoyenneté conçue dans la diversité instituante des communautés qui composent l’État ? Quels sont les enjeux qui se dessinent et quels types de contradictions font-ils naître au moment où la décentralisation est « contée » comme le seul mode qui peut garantir une participation citoyenne ? Quel rôle ce « front » du refus joue-t-il dans les transformations sociales et politiques qui s’observent dans cette région du Sénégal ? Quelle peut en être la leçon, exploitable, pour l’ensemble des « régions naturelles du Sénégal » ? Quels enseignements pourrait-on en tirer pour une étude comparative pouvant servir de baromètre d’observation des autres conflits qui surgissent un peu partout en Afrique et qui contredisent les héritages ? Quel type de bilan pourrions-nous faire des législations qui n’ont pas été renouvelées depuis les indépendances et qui semblent être au soubassement des dysfonctionnements actuels ?
Ce texte tente de mettre en lumière les conflits de pratiques qui nouent autour des terres et qui perturbent les relations intercommunautaires, malgré les réformes juridiques et politiques qui ont pour vocation d’harmoniser les rapports entre « autochtones » et « allogènes ».

1. UNE POLITIQUE DE L’ELEVAGE EN CONTRADICTION AVEC LA REALITE DU TERRAIN [7]

Les Peuls ont toujours alimenté les fantasmes et continuent encore aujourd’hui de les vivifier. Les théories les plus fantaisistes ont été développées sur leurs origines supposées [8], leurs modes de vie et leurs organisations sociale et économique. Comme tous les autres peuples nomades, ils ont été longtemps victimes de préjugés négatifs qui font d’eux des « errants » dans une nature qu’ils ne maîtrisent pas et des bêtes qu’ils accumulent par pur prestige ; sans développer un esprit entreprenant qui ferait de leur troupeau une source de richesse et non de simple vanité [9].
Citant Hill et Randall, Edmond Bernus nous dit que ces peuples sont :


« des populations à part, des groupes isolés, qui, du fait qu’ils sont nomades et se consacrent à l’élevage, sont fondamentalement différents des autres groupes sociaux. Cela a eu tendance à conduire à des approches théoriques qui étudient le concept de la société pastorale par opposition à celui de la société non pastorale avec des principes d’organisation et de comportement différents » (1990 : 267).

Les Peuls de Kolda n’échappent pas à ces grilles de lecture fondées sur des stéréotypes [10] qui se sont, avec le temps, érigés en règles presque immuables.
Les populations pastorales en général et peules en particulier ont toujours posé de sérieux problèmes au pouvoir colonial du fait de leur « instabilité ». En effet, le Peul est en transhumance permanente, suit ses bêtes et fuit devant l’adversité politique et la rigueur du climat. Cette mobilité géographique répond largement au mode de vie de ces populations. Et pourtant les populations peules de la région de Kolda sont plus ou moins stables et allient l’élevage à l’agriculture [11], même si c’est à échelle réduite.
Dans l’esprit du colon le Peul se « déplace sans raisons apparentes » [12]. Il est vérifié que les mouvements incessants d’une frontière coloniale à l’autre est une stratégie pour se soustraire aux différentes réquisitions pour les travaux, à la rigueur des impôts et des recensements [13] ou le refus de se soumettre à la politique agricole menée par les colons comme le constate Mahmood Mamdani pour d’autres peuples de l’Afrique de l’Ouest [14].
La taxe sur le bétail constituait au Fuladu un élément fondamental pour non seulement contrôler et fixer les populations sur le territoire sous domination française, mais aussi suivre l’évolution des troupeaux. Dans l’esprit du colon, qui dit contrôle du troupeau dit contrôle de cette population mobile d’une saison à l’autre. Les colons n’avaient pas pris conscience que :

« les desseins des autorités et des éleveurs nomades coïncident rarement, d’autant moins que ces derniers ne sont presque jamais considérés comme porteurs d’une expérience utile, d’une pratique positive et d’une connaissance du milieu susceptibles d’être prise en compte » (Bernus, 1990 : 274-275) [15].

La pénétration coloniale en Haute Casamance s’est faite tardivement. Plusieurs facteurs expliquent ce retard dans la conquête de cette partie de la colonie du Sénégal et de ses dépendances. La navigation sur le fleuve Casamance n’était pas aisée, l’existence de forêts denses ainsi que l’hostilité des populations locales limitaient la progression coloniale. Ce n’est qu’en 1883 que la France signe un traité de protectorat avec le roi du Fuladu Musaa Moolo. Il mettait ainsi tout son territoire sous le contrôle de la France. Ce traité ôte à Musaa Moolo toute souveraineté sur le territoire qu’il est censé administrer. Son pays et ses terres étaient désormais soumis à la législation française. Mais c’est seulement en 1903, après son retrait en Gambie, que l’administration coloniale met en place les cantons chargés de gérer et les populations et leurs activités quotidiennes [16].
Pourtant dès 1899, la colonie considère la province du Firdu [17] comme le futur grenier de la Casamance [18] à cause de la richesse de ses terres et des différents marigots qui l’arrosent. Au lieu de s’appuyer sur les pasteurs peuls de la région, la puissance coloniale française, en concurrence rude avec les Anglais et les Portugais, déploie une politique de peuplement pour renforcer la culture de rente (l’arachide) qui commence à donner des résultats encourageants dans les régions centrales de la colonie. Pour mettre en valeur les potentialités agricoles de la région, il est nécessaire de mettre en place des stratégies d’encadrement des populations qui correspondent aux besoins et objectifs de la métropole. La politique de l’élevage suit les courbes de la progression de la machine coloniale, de sa littérature et de ses différents errements. Durant toute la période qui s’étale des années 1930 aux années 1940, la présence des vétérinaires sur le terrain africain coïncide avec la rédaction de monographies ethnographiques sur les indigènes d’Afrique.
Au-delà des études purement techniques qu’ils doivent mener, ces vétérinaires militaires déploient des efforts énormes pour décrire les mœurs africaines afin de faire œuvre utile et de produire des travaux pseudo-scientifiques non seulement sur le bétail, mais aussi sur ceux qui n’en sont que des propriétaires passifs. Ceci explique, en partie, toutes ces envolées critiques sur les pratiques des éleveurs africains de manière générale et sur les populations peules en particulier. Ils sont décrits comme des nonchalants, au point qu’un vétérinaire n’hésite pas à les comparer à des reptiles :

« … il est curieux de remarquer, dit-il, la ressemblance frappante entre les nègres et les reptiles sous certains rapports : ces mouvements paresseux, indolents, cette somnolence constante qui semble leur appartenir en commun ; jusqu’à la nuance de l’enveloppe cutanée ; cet ineffable bonheur de se vautrer sur le sable chaud au soleil » (Landais, 1990 : 59).


Ces considérations, qui vont au-delà de la déontologie du vétérinaire, sont partagées par tous les administrateurs coloniaux impliqués dans les tentatives de soumettre les indigènes aux lois inspirées de celles de l’Occident qui nient toute autre forme d’organisation sociale qui emprunte un autre chemin que celui qu’il souhaite imposer.
L’élevage, comme tous les autres secteurs, va souffrir de ces méthodes d’analyse et de conclusions hâtives qui alimentent les rapports coloniaux tout au long de la période coloniale. Ce n’est que vers la fin des années 1940 que des budgets seront alloués et que les vétérinaires disposeront désormais « d’un réseau d’infrastructures et de moyens humains impressionnants » (Landais, 1990 : 63). Mais toute la politique tourne autour de la recherche. Les dimensions sociales sont évacuées au point qu’on peut constater une « absence totale, dans l’approche des problèmes de développement de l’élevage africain ». Les recherches se concentrent plus sur l’animal en tant que tel pour son amélioration aux fins de profiter de la commercialisation de sa viande et de ses dérivés (cornes, ongles, peaux).
Une conférence des chefs de services de l’élevage se tient pour la première fois en 1951 à Bamako [19]. Le discours du représentant du Haut-Commissaire tourne autour de la révision de toute la politique en tenant compte des « exigences de la civilisation moderne » (Landais, 1990 : 63). La santé de l’animal et son amélioration préoccupaient plus que la mise en place d’une véritable politique de développement de l’élevage africain. Il fallait mettre en place une « politique du ‘’bœuf’’ » et créer « la Ferme africaine ». Pour réaliser ce programme, le colonisateur français pense qu’une politique hydraulique [20] est nécessaire et qu’elle sera à la base de la valorisation du bœuf africain. Il fallait aussi amener l’éleveur africain à gérer « son bétail, non en patriarche, mais en producteur » (Landais, 1990 : 64). L’accent est mis sur la production afin d’alimenter, en viande, les centres urbains de la côte atlantique, voire de la métropole. Suit une panoplie de mesures à prendre comme « l’aménagement de centres d’abattage, d’abattoirs industriels, de frigorifiques… » (Landais, 1990 : 64).
Durant toute la période l’option productiviste/mercantiliste de la métropole perturbe davantage la société peule du Fuladu. Seules les orientations politiques et économiques de la colonie comptent dans cette région en profondes mutations sociopolitiques. Dans son plan de développement, elle marginalise un élément important dans l’organisation socioéconomique des populations de la région. En effet, l’élevage n’est point pris en charge durant toute cette période qui couvre la moitié du XXe siècle. Il reste à l’extérieur du modèle économique colonial, d’abord parce que son produit n’est pas destiné aux marchés de la métropole, et ensuite parce que les préjugés jouent en sa défaveur. Ce n’est que vers la première moitié des années 40 que les autorités coloniales commencent à s’intéresser à l’élevage de manière générale. Leurs actions se limitent à la mise en place d’un cordon sanitaire dont l’objectif est de circonscrire la propagation des maladies. Pendant ce temps, le régime colonial multiplie les fermes agricoles en encourageant l’arrivée massive d’autres populations de la Gambie et de la Guinée portugaise.
En effet, dès 1918 et malgré la politique de répression menée contre les marabouts, la colonie encourage l’installation d’agglomérations maraboutiques dont l’activité principale reste l’agriculture. La fondation du village de Madina El hadj entre dans ce cadre. Ce village est fondé par un marabout dont le père est originaire de la vallée du fleuve Sénégal et dont la mère est peule du Gaabu (territoire portugais). Il migre dans la province « traditionnelle » du Kamako dont le chef-lieu est Bantankountou Mawnde [21]. C’est sur accord des colons français et de la famille régnante qu’il défriche une partie de la forêt avec ses talibés et qu’il initie l’exploitation des jardins maraîchers (bananes, mangues). Ensuite, il met en place un vaste réseau de champs dans lesquels il exploite l’arachide. Cette partie de la région proche de la frontière bissau-guinéenne était faiblement peuplée, la forêt y était dense, infestée « d’esprits malsains » et il n’était pas permis, dans l’esprit des populations autochtones, aux non initiés d’affronter ces redoutables créatures de la nature. Seuls les marabouts avec leur savoir mystique, pouvaient les affronter et accroître ainsi leur influence sur leurs suivants.
Les Peuls autochtones, n’étant pas de grands agriculteurs, s’étaient établis à la seconde moitié du XIXe siècle sur les zones où le faro (bas-fonds) était très large, car l’aspect le plus important pour eux était de trouver un espace leur permettant d’associer leur élevage à une agriculture peu extensive. La structuration de l’espace répond à ce souci de développer un grand troupeau qui permet à son propriétaire de faire face aux aléas naturels. L’objectif principal des populations autochtones est d’avoir une grande réserve de forêt pour le pâturage. Aujourd’hui encore, lorsque l’espace devient insuffisant, ceux qui ont de gros troupeaux se déplacent pour aller fonder leur village dans des zones où ils peuvent facilement trouver du pâturage.
Le relatif succès des exploitations du marabout [22] et son accommodation au régime colonial forcent la colonie à mettre en place une ferme agricole expérimentale. Mais le faro au bout duquel est construit le village est peu large pour satisfaire la demande en parcelles rizicoles. Le marabout autorisa ses talibés à aller défricher une zone qui était longtemps restée inexploitée. Mais ce bas-fond appartenait aux populations autochtones. C’est pourquoi elles s’opposèrent à l’ensemencement des parcelles. Une bagarre éclata entre les nouveaux venus et les propriétaires au point que l’autorité coloniale s’en mêla et donna raison au marabout. Soutenus par une administration soucieuse de tirer profit d’une population stable, les marabouts avaient le loisir de provoquer des conflits, étant assurés de gagner les procès [23]. L’administration coloniale avait encouragé le développement rapide de ces villages au sud de la région actuelle de Kolda.
Dans sa stratégie de conquête de l’espace et de quadrillage du paysage agro-pastoral, le marabout installe sur les nouveaux terrains défrichés un frère ou un talibé dévoué. Cette technique est utilisée encore aujourd’hui par les populations wolof venues du bassin arachidier et qui exploitent les terrains de culture dans les forêts classées du nord de la région. Et dans leur volonté de limiter l’expansionnisme des villages maraboutiques, les populations autochtones créent aux limites de leur terroir de petits villages (sinthiane) qui bloquent l’extension des champs de ces nouveaux venus. Cette course vers plus de terres va s’accélérer avec l’accroissement des familles et la surcharge de la concession familiale. Cette situation conduit à l’éclatement du galle (unité familiale) et à la dispersion de ses membres. Ceci permet de décongestionner les villages et les terres de culture. Mais ces unités maraboutiques issues de la migration soutenue de Peuls originaires de la Guinée portugaise accentuent les conflits malgré les relations qui unissent ces populations aux autochtones. Une concurrence rude s’établit entre eux et provoque des conflits incessants.


« Aujourd’hui l’évolution économique, sociale et politique a conduit à l’apparition d’autres types de contradictions qui plongent leurs racines dans les conflits fonciers antérieurs. La compétition pour le contrôle des postes de décision dans les instances locales s’en trouve exacerbée. Les enjeux politiques modernes ont accentué la faille entre les deux communautés que ce soit au nord ou que ce soit au sud de la région. Il arrive très souvent qu’entre deux villages se pose un problème de renouvellement de la présidence d’une coopérative agricole. Les enjeux économiques, sociaux et politiques sont tellement importants que les tendances qui minent les partis politiques trouvent leurs moyens d’expression dans les contradictions intercommunautaires.
L’exemple du conflit qui oppose depuis près d’une vingtaine d’années les Toucouleurs et les Peuls dans le village maraboutique de Madina Gounass [24] illustre assez bien cette situation. En effet, cette zone jouxte le parc de Niokolo Koba, ici « la pression agraire » est très forte et les Peuls Bowebés en subissent les conséquences.
 » (Benoit, 1988 : 379-388).

Depuis la réforme de 1972, la communauté rurale joue un rôle prépondérant dans la gestion et l’attribution des terres, mais sous le contrôle de l’administration. L’érection de Madina El hadj en chef-lieu de communauté rurale a été perçue comme une injustice par les populations « autochtones ». En effet, l’argument de l’antériorité historique de Bantankountou n’a pas été pris comme un critère déterminant dans le choix du chef-lieu de la communauté rurale [25]. Donc l’État moderne, pour se subordonner les populations, n’a fait que reproduire les tactiques des colons.

2. UNE REGION AUX POTENTIALITES AGRO-SYLVO-PASTORALES QUI ATTIRENT UNE MIGRATION SOUTENUE

Kolda fut érigée en région en 1984 [26]. Elle recèle d’énormes potentialités agro-sylvo-pastorales. En effet, ses forêts classées couvraient une superficie de plus de 365 000 ha. Elle constitue l’une des régions les plus arrosées du pays ; sa nature offre des étendues de terres moyennement exploitées. La faiblesse du peuplement au début de la colonisation tardive et le mode de territorialisation des populations locales ont laissé en friche des espaces qui attirent une population toujours croissante.
La péjoration du climat et « la culture extensive [puis] le caractère « spéculatif » des techniques de production ont provoqué l’épuisement des sols » (Touré 1997 : 11) [27] et conduit les populations du bassin arachidier à amorcer une descente progressive vers la région. Ce flux démographique a pour conséquence la naissance de nouvelles agglomérations qui forment un front pionnier qui s’apparente à une chaîne de « colonies » de peuplement. Il en résulte un défrichement illégal des forêts classées, mais aussi des zones de pâturages et tout autour des mares d’abreuvement, actions qui déséquilibrent le système écologique local et désarticule le mode d’occupation et d’exploitation des terres déployé par les populations autochtones.
Au pastoralisme s’oppose une agriculture arachidière qui peut être qualifiée de minière. Et aux problèmes de gestion quotidienne des terres viennent se greffer les volontés de contrôle d’espaces de pouvoirs concédés par l’État aux communautés rurales et aux différentes structures qui sont chargées de veiller à l’application stricte des réglementations. C’est sur fond de reconstitution, en haute Casamance, des confréries maraboutiques des régions du Sine Saloum et de la naissance d’une force politique régionale que s’inscrivent ces compétitions sociopolitiques. Et pourtant nous assistons à ce que beaucoup pensent être un relâchement progressif [28] de l’emprise du marabout sur son talibé dans les régions centrales du Sénégal. Bénéficiant de « complicités » aussi bien auprès des confréries maraboutiques (niassène de Kaolack et mouride de Touba) qu’auprès des autorités locales, ces paysans wolof entrent en conflit avec les Peul qui se sentent « envahis » par les « nordistes », étrangers [29] (!), mais aussi marginalisés dans l’exercice effectif du pouvoir.
La fréquence des conflits pose un réel problème aux autorités administratives. La redéfinition des rapports sociaux entre autochtones et nordistes tire toute sa légitimité dans les tentatives d’appropriation (d’accaparement) des « modalités locales de participation » à la vie politique, régionale et nationale. Dès lors les compétitions empruntent les chemins sinueux de l’ethnicité [30] et puisent dans son économie « subjective » leur motricité et leur violence. Elles font apparaître aussi un problème crucial, celui de la différence qui s’établit entre allogènes et autochtones. Dès lors se pose la question de savoir dans quelle mesure la géopolitique régionale peut être sollicitée afin de servir de grille de lecture de ces conflits de pratiques. En effet, la région se trouve « encaissée » entre trois États : la Gambie, la Guinée-Bissau et la Guinée.
L’interpénétration des populations et leur parenté conduisent souvent à des formes de solidarités qui nient et annulent momentanément les identités nationales, leur préférant la solidarité ethnique et les liens familiaux. En effet, dans ces conflits il n’est pas rare de voir intervenir des populations ayant la nationalité gambienne, bissau-guinéenne ou guinéenne. Nous assistons à une solidarité qui dépasse largement les frontières nationales dans la mesure où les populations des pays cités exercent, très souvent, des droits fonciers et établissent des relations familiales au-delà de ces lignes héritées de la colonisation.
Situées au nord de la région de Kolda, les communautés rurales de Madina Yéro Foula et de Pata accueillent depuis plus de 30 ans des populations wolof originaires du bassin arachidier [31], mais aussi toucouleur originaires de la vallée du fleuve Sénégal [32]. Un rapport daté des années 1960 notait la faiblesse du peuplement et constatait en même temps qu’il était rare de retrouver des villages éloignés des « terrains alluviaux à vocation rizicole » ; force est de constater aujourd’hui que les villages s’échelonnent sur les plateaux. Toutes les communautés rurales situées dans ces zones accueillent depuis une trentaine d’années un apport démographique qui gonfle considérablement le taux de croissance annuel de la population [33] (Fanchette, 1999 : 76). Les forêts classées sont donc envahies non seulement par ces populations, mais aussi par d’autres venant du sud de la région. Le gros de cette population est constitué de grands éleveurs dont les troupeaux n’ont cessé de gonfler au point que leurs animaux ont besoin d’espaces plus larges et de pâturages plus importants.
En plus de l’occupation illégale des forêts, ces « nouveaux migrants » s’installent sur d’anciennes jachères entraînant des conflits inextricables [34]. Ces nouvelles fondations de villages dans les forêts classées sont en contradiction avec les principes qui sous-tendent la création des communautés rurales. Car aucun village ne peut, normalement, être créé sans l’assentiment du conseil rural. Mais il n’est pas rare de constater que beaucoup de ces villages ont été fondés à l’insu des présidents de communautés rurales [35] environnantes, et qui ont, en principe, en charge la gestion de ces forêts. Leur mode de territorialisation contraste avec celui des populations dites autochtones. Elles élisent domicile dans les forêts classées ou à leurs périphéries immédiates. Cette occupation illégale est en contradiction flagrante avec les enseignements du code forestier. La loi n° 72-25 du 19 avril 1972 déclare les communautés rurales « incompétentes » quant à la gestion et à l’exploitation des forêts, alors que celles-ci se trouvent dans les zones de terroirs qui sont sous la gestion directe de ces mêmes communautés. Cette contradiction sera réglée par la réforme du code forestier intervenue en 1993 (loi n° 93-06 du 4 février 1993).
La loi stipule que, et selon le commentaire qu’en fait Ibrahima Diallo, « dans le cadre du déclassement, le bénéficiaire ne peut être que la collectivité concernée » (1999 : 94). Même si la loi redonne aux collectivités « un pouvoir de décision prépondérant sur les actes dont la mise en œuvre risque de restreindre leurs propres droits sur un terrain qui leur appartient » (Diallo, 1999 : 94), il n’en reste pas moins que la plupart des villages wolof ont été fondés avant les modifications apportées par la loi de 1993. Toujours est-il que ces installations ont suscité et suscitent encore aujourd’hui des inquiétudes au sein des populations peules qui voient leur domaine de pâturage se réduire davantage. Les autochtones accusent les Wolof de coloniser leurs terres, avec la complicité des autorités centrales. Et les Wolof revendiquent leurs droits d’user de la terre sans référer aux Peul qui, dans leur esprit, laissent les terres vacantes. Les conflits entre Peul et Wolof sont très fréquents dans cette partie de la région. En effet, l’extension des surfaces cultivables aux zones traditionnellement exploitées par les éleveurs suscite des frictions qui débouchent sur des affrontements meurtriers. Les troupeaux des Peul qui s’aventurent dans les champs sont tués. Il n’est pas rare de retrouver des cadavres d’animaux dont les langues sont entravées par des fils de fer [36]. Ces actes provoquent la colère des éleveurs qui par représailles détruisent les champs. Il en résulte des affrontements qui peuvent se solder par mort d’homme. La délimitation des territoires devient problématique et complique davantage les relations mutuelles [37].

(À suivre)